Rendre la disparition visible ?

Par Claudia Feld

Clau­dia Feld est titu­laire d’un doc­to­rat en sciences de la com­mu­ni­ca­tion de l’U­ni­ver­si­té de Paris VIII. Cher­cheur indé­pen­dant du CONICET. Elle dirige le Núcleo de Estu­dios sobre Memo­ria de l’IDES. Elle a publié Del estra­do a la pan­tal­la : las imá­genes del jui­cio a los ex coman­dantes en Argen­ti­na (2002) et coédi­té El pasa­do que mira­mos : memo­ria e ima­gen ante la his­to­ria reciente (2009), ain­si que des articles aca­dé­miques dans des livres et des maga­zines. Elle s’est spé­cia­li­sée dans l’é­tude des liens entre la mémoire sociale, la culture visuelle et les médias.

Biblio­gra­phie

Actis, Munú ; Aldi­ni, Cris­ti­na ; Gar­del­la, Lilia­na ; Lewin, Miriam ; Tokar, Eli­sa (2001).
Ese infier­no. Conver­sa­ciones de cin­co mujeres sobre­vi­vientes de la ESMA. Bue­nos Aires :
Edi­to­rial Suda­me­ri­ca­na.
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Pre-tex­tos.
Baer, Ale­jan­dro (2006). Holo­caus­to. Recuer­do y repre­sen­ta­ción. Madrid : Losa­da.
Barthes, Roland (1982). L’obvie et l’obtus. Essais cri­tiques III. Paris : Seuil.
Bell, Vik­ki (2010). “On Fernando’s Pho­to­graph. The Bio­po­li­tics of Apa­ri­ción in Contem­po­ra­ry
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Brod­sky, Mar­ce­lo (2005). Memo­ria en construc­ción : el debate sobre la ESMA. Bue­nos
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Paris : Edi­tions de l’EHESS.
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en Argen­ti­na. Madrid : Siglo Vein­tiu­no Edi­tores.
Feld, Clau­dia (2010). “La repre­sen­ta­ción de los desa­pa­re­ci­dos en la pren­sa de la
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Libra­ria. Pp. 25 – 44.

Les pho­to­gra­phies des déte­nus dis­pa­rus dans le témoi­gnage de Vic­tor Bas­ter­ra

Víc­tor Mel­chor Bas­ter­ra, tra­vailleur gra­phique et mili­tant du péro­nisme a été arrê­té et kid­nap­pé par les mili­taires pen­dant plus de quatre ans durant le régime mili­taire en Argen­tine. Après son arres­ta­tion en 1979 — avec sa femme et sa pre­mière fille nou­veau-née — il a été tor­tu­ré pen­dant envi­ron 20 heures où il a eu deux crises car­diaques. En jan­vier 1980, Bas­ter­ra est entré dans le “pro­ces­sus de récu­pé­ra­tion” de l’ESMA, l’école de méca­nique de la Marine1 et, en rai­son de son expé­rience dans le domaine gra­phique, il s’est vu confier des tâches dans le sec­teur de la docu­men­ta­tion2 . On l’obligeait à fal­si­fier des docu­ments (pas­se­ports, cartes d’i­den­ti­té, per­mis de port d’armes) pour les offi­ciers et les per­sonnes proches de la marine, prendre des pho­tos des déte­nus, ain­si que ses propres tor­tion­naires3. Lorsque la sur­veillance dont il fai­sait l’ob­jet était atté­nuée, il a pu conser­ver un grand nombre de ces pho­to­gra­phies, accé­der à des docu­ments “clas­si­fiés” avec des listes de per­sonnes dis­pa­rues, des dos­siers sur les per­sonnes enle­vées mais aus­si des pho­tos que les mili­taires avaient prises des déte­nus, dont beau­coup avaient déjà été tués. A la demande d’un cama­rade pri­son­nier : “si tu ne te sors pas vivant d’ici, n’emmène pas ces images au ciel », Vic­tor Bas­ter­ra pren­nait quelques pho­tos en trop et cachait les néga­tifs dans des enve­loppes que ses gardes n’ont jamais véri­fiées. Il avait décou­vert que, chaque fois que les gardes fouillaient l’en­droit, ils n’ou­vraient pas les boîte de papier pho­to­sen­sible vierge par peur de mettre le cou­teux papier pho­to hors ser­vice. C’est là qu’il cachait ce qui plus tard allaient deve­nir des pré­cieuses pièces à convic­tion lors des pour­suites judi­ciaires (1983 – 89) contre les crimes com­mis lors de la dic­ta­ture.

Lors­qu’il a com­men­cé à avoir des per­mis­sions de sor­tie, il a déci­dé un jour d’emporter une pho­to avec lui en la cachant autour de son sexe, zone que les gar­diens évi­taient lors des attou­che­ments de contrôle4. Encou­ra­gé par son pre­mier suc­cès, il a pour­sui­vi cette mis­sion à haut risque. Lors d’une autre per­mis­sion, avec du ruban adhé­sif, il col­la plu­sieurs pho­tos sur ses côtes ou ses jambes. Arri­vé chez lui, il glis­sait les pho­tos dans la fis­sure d’un mur, seul un ancien cama­rade de pri­son était au cou­rant, au cas où… Ain­si, il a patiem­ment consti­tué un dos­sier de preuves et de docu­ments secrets.

Lors du pro­cès de la junte mili­taire, le témoi­gnage de Vic­tor Bas­ter­ra a été l’un des plus long et des plus puis­sants. Il a a four­ni tout le maté­riel pho­to­gra­phique et la docu­men­ta­tion qu’elle a pu obte­nir extraire de l’ESMA, l’école de méca­nique de la Marine, uti­li­sé par la dic­ta­ture mili­taire argen­tine comme centre clan­des­tin de déten­tion où on des actes de tor­ture et des assas­si­nats ont été com­mis et qui bien plus tard, devien­dra un musée pour la mémoire et la défense des Droits de l’homme.

En août 1984, Vic­tor Bas­ter­ra a dépo­sé une plainte pénale contre les offi­ciers qui le main­te­naient pri­vé de sa liber­té. Les néga­tifs récu­pé­rés sont entre les mains des avo­cats des droits de l’homme et ont consti­tué un témoi­gnage essen­tiel dans le pro­cès des géno­ci­daires. Une autre quan­ti­té impor­tante de néga­tifs, de pho­to­gra­phies et docu­ments de ce centre ont été détruits par les mili­taires. Les images de l’ES­MA prises “de l’in­té­rieur” accom­pagnent désor­mais Bas­ter­ra dans sa longue quête de jus­tice. Au fil des ans, la rela­tion entre le mot et l’i­mage s’est déca­lée ; les pho­tos ont acquis de nou­velles signi­fi­ca­tions et la figure de Bas­ter­ra en tant que témoin a été asso­ciée de dif­fé­rentes manières à ces pho­tos. Com­ment la parole et l’i­mage s’ar­ti­culent-ils dans les dif­fé­rents moments ? Quelles signi­fi­ca­tions ces pho­tos acquièrent-elles au fil du temps ? Quelle valeur ont les images le long des dif­fé­rentes décla­ra­tions dans le temps ?

Un tra­vail com­mé­mo­ra­tif et visuel spé­ci­fique fût néces­saire pour que ces pho­tos, vingt ans après leur pre­mière publi­ca­tion, puissent être consi­dé­rées comme des “docu­ments visuels de la dis­pa­ri­tion” ou des “images de l’horreur”, comme beau­coup les consi­dèrent aujourd’­hui5.

Les images de l’intérieur

Comme on le sait, tant le crime de dis­pa­ri­tion que le fonc­tion­ne­ment des centres de déten­tion clan­des­tins dans tout le pays étaient basés sur l’ab­sence d’i­mages publiques de la vio­lence exer­cée par l’É­tat et la dis­si­mu­la­tion et la des­truc­tion sub­sé­quentes de docu­ments et de pho­to­gra­phies pro­duits par les forces armées et de sécu­ri­té dans leur action répres­sive. Faire dis­pa­raître des gens, les tor­tu­rer et les gar­der cap­tifs dans des endroits tenus secret, les assas­si­ner et cacher leur corps, était inhé­rent à l’acte de ne pas créer d’i­mages de ces crimes qui puissent cir­cu­ler publi­que­ment. C’est pour­quoi les dis­pa­ri­tions n’ont pas lais­sé d’i­mages comme celles pro­duites dans les camps de concen­tra­tion nazis par les troupes de libé­ra­tion, ni de films de pro­pa­gande comme ceux réa­li­sés par le natio­nal-socia­lisme lui-même, ni de pho­to­gra­phies “pri­vées” comme celles prises par les sol­dats nazis lors des exé­cu­tions de pri­son­niers.

Cepen­dant, nous savons aus­si aujourd’­hui que presque toutes les pho­to­gra­phies prises dans les Centre clan­des­tin de déten­tion ont dis­pa­ru. Ces images étaient des­ti­nées à docu­men­ter l’ac­ti­vi­té répres­sive et à pro­duire un dos­sier de police : à l’ar­ri­vée, les otages étaient repré­sen­tés de face et de côté et — du moins dans le cas de l’ESMA — des dos­siers étaient consti­tués avec le nom et le par­cours de cha­cun, qui étaient conser­vés dans des che­mises bleu clair. Ces pho­tos n’ont pas été pro­duites pour la cir­cu­la­tion publique et, pour la plu­part, ont été détruites, ou du moins cachées, à la fin de la période dic­ta­to­riale. À ce jour, il existe peu d’ar­chives pho­to­gra­phiques connues de ce type6. Dans le cas de l’ESMA, cer­taines de ces pho­tos ont été ren­dues publiques grâce à l’ac­tion de Bas­ter­ra7.

Il res­sort de son témoi­gnage que l’usage de la pho­to­gra­phie était uti­li­sée de manière sys­té­ma­ti­que­ment, mais aus­si que, à l’ex­cep­tion de la ving­taine de por­traits de tor­tion­naires qu’il a pu prendre, les autres ont été détruites à la fin de la dic­ta­ture. Moins connus sont les témoi­gnages des sur­vi­vants qui ont le sou­ve­nir d’a­voir été pho­to­gra­phiés dans l’ES­MA. Plu­sieurs confirment le fait que la tor­ture a tou­jours pré­cé­dé la prise de vue et au fichage, cela fai­sait par­tie du pro­ces­sus de déper­son­na­li­sa­tion per­pé­tré sur les otages (perte du nom, rem­pla­ce­ment par un numé­ro, frac­tion­ne­ment, etc.) Le témoi­gnage de Ricar­do Coquet dit :
“Après la tor­ture, une per­sonne habillée en vert est appa­rue — et plus tard j’ai décou­vert que c’é­tait Pedro, un gar­dien qui s’oc­cu­pait des déte­nus […] — ils ont pris une pho­to de moi, m’ont deman­dé mes coor­don­nées, ont rem­pli un for­mu­laire blanc et l’ont mis dans un dos­sier bleu clair, et m’ont emme­né auprès de Capu­cha. Pedro, que j’ai recon­nu plus tard avec le nom de famille Car­do, était sur­nom­mé “Pedro Morrón”, il avait les che­veux rouges il m’a dit “tu es le cas 896, sou­viens-toi parce que nous allons t’ap­pe­ler comme ça ; quand on t’appelle, tu dois te tenir à côté de ta cou­chette et le garde va te conduire là où ça cor­res­pond”.

Le fichage avait pour but d’en­re­gis­trer l’i­den­ti­té des per­sonnes kid­nap­pées de manière bureau­cra­tique. Une iden­ti­té qui, au moment même où elle a été enre­gis­trée, se fai­sait effa­cer dans le monde exté­rieur et dans le trai­te­ment quo­ti­dien de la cap­ti­vi­té s’annulait (par la cagoule qui cou­vrait le visage, le numé­ro qui a rem­pla­cé le nom, etc.) Mais, en outre, le but de ces pho­tos était de per­mettre à l’ar­mée de contrô­ler le fonc­tion­ne­ment du centre.

Au-delà des ten­sions entre le per­son­nel de l’ESMA et, plus géné­ra­le­ment, des riva­li­tés entre la Marine et l’Ar­mée de terre, il faut men­tion­ner qu’à l’o­ri­gine de ces pho­to­gra­phies, cer­taines acti­vi­tés répres­sives étaient volon­tai­re­ment tenues secrètes aux autres membres de la Marine ou du per­son­nel de l’Ar­mée de terre. La volon­té de connaître et contrô­ler les acti­vi­tés clan­des­tines du centre s’est cris­tal­li­sée à l’é­poque, du moins (car il est pro­bable que les acti­vi­tés de contrôle aient été nom­breuses), sur ces pho­to­gra­phies. Ce but ori­gi­nal des pho­tos a été oublié lors de la pre­mière uti­li­sa­tion publique qui en a été faite grâce au geste cou­ra­geux de Bas­ter­ra pour sor­tir ce maté­riel de l’ESMA et le dif­fu­ser.

Voir, nommer, démontrer

En 1983, quelques jours avant l’en­trée en fonc­tion du pré­sident Alfonsín, Bas­ter­ra quitte l’ESMA en « liber­té sur­veillée » ; jus­qu’en août 1984, il a reçu des visites et des menaces de membres du centre.

Les pho­tos obte­nues par Bas­ter­ra sont divi­sées en trois grands groupes :

a) Une cen­taine de pho­tos des oppres­seurs, pour la plu­part iden­ti­fiés aujourd’­hui, prises dans cer­tains cas par Bas­ter­ra lui-même, ou par d’autres déte­nus ou par les mili­taires eux-mêmes, dans le but de fal­si­fier des docu­ments.

(b) Un deuxième groupe de pho­tos, beau­coup moins connu, a été déli­bé­ré­ment pris par Bas­ter­ra et deux autres per­sonnes enle­vées qui étaient éga­le­ment affec­tées au labo­ra­toire pho­to, Daniel Merial­do (enle­vé en 1977) et Car­los Muñoz (enle­vé pour la deuxième fois à l’ES­MA en 1978), et ils ont déci­dé de prendre un risque énorme afin de docu­men­ter ce qui s’y pas­sait et de consti­tuer des preuves futures de l’exis­tence du centre de déten­tion clan­des­tin.

c) Le troi­sième groupe est consti­tué des images peut-être les plus connues, une ving­taine de pho­tos de per­sonnes dis­pa­rues prises par les mili­taires (prin­ci­pa­le­ment des pho­tos de face et de pro­fil).

Le dos­sier avec les images a été pré­sen­té — ain­si que le reste de la docu­men­ta­tion — à la CONADEP, au Centre d’é­tudes juri­diques et sociales (CELS) et à la Jus­tice. Mal­gré le fait qu’elles aient été prises au sein du centre de déten­tion et qu’elles aient ensuite eu une cir­cu­la­tion publique impor­tante, ces pho­tos n’ont pas tou­jours été consi­dé­rées comme des “docu­ments de l’horreur”, dans le sens où elles mon­traient les ter­ribles condi­tions de cap­ti­vi­té, de tor­ture sys­té­ma­tique et de meurtre de masse des otages. Au moins dans les pre­mières expo­si­tions publiques, ils avaient besoin d’être accom­pa­gné de paroles pour “mon­trer” ce qui s’é­tait pas­sé à l’ES­MA. Les décla­ra­tions de Vic­tor Bas­ter­ra ont donc acquis une valeur d’ ”ancrage“8 pour ces pho­tos et, en même temps, les images ont ren­for­cé les pro­pos de Bas­ter­ra dans cha­cun de ses témoi­gnages.

Ces pho­tos ont été ren­dues publiques pour la pre­mière fois en octobre1984 et publié pour une ONG argen­tine de défense des droits humains, le CELS — Centre d’é­tudes légales et sociales.9 S’en sui­virent d’autres publi­ca­tions et réédi­tions dans d’autres cadres (débat sur les moda­li­tés de réa­li­sa­tion des enquêtes et des pro­cès pour les crimes com­mis dans le contexte du ter­ro­risme d’É­tat, bul­le­tins, cour­rier, inter­views).10

Le témoi­gnage s’est orga­ni­sé chro­no­lo­gi­que­ment, détaillé en dates, actions, men­tion de lieux et sur­tout de per­sonnes, vic­times et auteurs. Dans la logique de la dénon­cia­tion du CELS, l’ac­cent est mis — comme dans d’autres docu­ments de l’é­poque — sur la détec­tion et la dési­gna­tion des per­sonnes vues par Bas­ter­ra à l’ESMA afin de recons­ti­tuer la “des­ti­na­tion finale“11 des dis­pa­rus et d’inculper les membres des forces répres­sives. Sui­vant cette logique, les listes de noms et l’ex­po­si­tion des pho­tos sont construites sous forme de docu­ment, dont on peut sou­li­gner trois élé­ments :

1. Les images du per­son­nel répres­sif de l’ESMA sont appa­rus bien plus tôt et plus géné­reuses en don­nées que celles des vic­times : elles com­prennent le nom, le pseu­do­nyme, les lieux où cha­cun se trou­vait au moment des faits et les tâches qu’il accom­plis­sait, la date à laquelle il a été vu par Bas­ter­ra et le moment où il a été pho­to­gra­phié.

Il n’y a pas de des­crip­tion de l’or­ga­ni­sa­tion du centre clan­des­tin de déten­tion, et l’ex­po­si­tion des pho­tos ne fait pas de dif­fé­rence entre les res­pon­sa­bi­li­tés des per­sonnes impli­quées : la pho­to d’un garde ou d’un chauf­feur est édi­tée à côté de celle du direc­teur de l’ESMA ou d’un tor­tion­naire. Tou­te­fois, ce type de « cata­logue » four­nit des don­nées pro­bantes sur le nombre de per­sonnes qui se sont consa­cré au fonc­tion­ne­ment du centre. En outre, les pho­tos d’i­den­ti­fi­ca­tion, ain­si que le nom et les don­nées four­nies par Bas­ter­ra, génèrent un effet de “révé­la­tion” sur ce qui a été clan­des­tin et se pro­duit de manière para­doxale : les visages des tor­tion­naires cachés deviennent visibles, mais sans contexte spa­tial dans lequel ils peuvent être loca­li­sés, sans le cadre visible de l’ESMA.

 

2. Les images des déte­nus-dis­pa­rus ont été reca­drées, décou­pées des ori­gi­naux. Ce cadre plus petit leur enlève une par­tie de leur effet visuel en termes de capa­ci­té à révé­ler les tour­ments subis par les vic­times. Alors que sur les pho­tos ori­gi­nales cer­tains déte­nus avaient les mains menot­tées ou étaient avec une main atta­chée dans le dos, le docu­ment du CELS ne montre que les visages de face et de pro­fil.

La pho­to d’une femme âgée dis­pa­rue, émou­vante en rai­son du niveau de sa vul­né­ra­bi­li­té reflé­té par l’i­mage de son corps entier devant un mur blanc, avec ses lacets défaits, est repro­duite dans le docu­ment du CELS sous la forme d’un demi-corps seule­ment.12 Les légendes des pho­tos des déte­nus-dis­pa­rus sont plus courtes et plus aus­tères que celles qui accom­pagnent les pho­tos des membres du per­son­nel du centre. Là encore, le visage lié au nom génère un effet révé­la­teur qui tente de contre­car­rer l’ac­tion d’ef­fa­ce­ment de l’i­den­ti­té et de l’his­toire de chaque déte­nu par le pro­ces­sus de dis­pa­ri­tion. Cepen­dant, sur cer­taines pho­tos, ce geste révé­la­teur trouve sa limite lorsque Bas­ter­ra ne connaît pas le nom de la per­sonne pho­to­gra­phiée. Dans ces cas, la légende impri­mée sous l’i­mage indique : “per­sonne déte­nue-dis­pa­rue pho­to­gra­phiée à l’ESMA. Son iden­ti­té et le lieu où il se trouve sont incon­nus “. L’é­chec de l’o­pé­ra­tion d’i­den­ti­fi­ca­tion révèle ici toute l’hor­reur de la dis­pa­ri­tion. Ain­si, ces pho­tos de per­sonnes dis­pa­rus montrent l’impuissance de son arti­cu­la­tion avec l’impossibilité de nom­mer et frustre l’action sym­bo­lique de sous­traire chaque indi­vi­du au groupe ano­nyme des dis­pa­rus.

Le docu­ment publié par le CELS com­prend éga­le­ment quelques pho­tos de Vic­tor Bas­ter­ra des locaux de l’ES­MA. Deux pho­to­gra­phies sont publiées avec la légende “Inté­rieur des bureaux de ren­sei­gne­ment de l’ES­MA”. Dans ses témoi­gnages, Bas­ter­ra a décla­ré avoir pris ces pho­tos une nuit où il a pu entrer sans être vu par les membres du centre. En rai­son des condi­tions de prise de vue clan­des­tines, ils montrent des bureaux sans per­son­nel. On y voit un bureau, des papiers, des biblio­thèques. Nous savons, d’a­près les témoi­gnages, qu’ils étaient situés proches des salles de tor­ture du sous-sol de l’ES­MA. Il est pro­bable qu’il s’a­gis­sait d’un centre de pla­ni­fi­ca­tion d’ac­ti­vi­tés répres­sives. Cepen­dant, la dis­so­cia­tion entre les per­sonnes pho­to­gra­phiées dans des lieux mécon­nais­sables (devant un mur blanc) et les lieux pho­to­gra­phiés sans per­sonnes, fait que le témoi­gnage ver­bal est essen­tiel pour don­ner un sens à ce qui est vu. l’ex­cep­tion de la pho­to du par­king du Casi­no des offi­ciers mon­trant un site recon­nais­sable et en action, toutes les pho­tos offrent une topo­gra­phie sus­pen­due, qui ne pou­vait être com­plé­tée que par un témoi­gnage ver­bal.

C’est donc l’ar­ti­cu­la­tion entre le mot et l’i­mage qui per­met aux pho­tos d’ac­qué­rir la valeur de “révé­la­tion” men­tion­née. Cepen­dant, dans cette publi­ca­tion, ni les témoi­gnages ni les images ne visent prin­ci­pa­le­ment à décrire en détail les condi­tions de cap­ti­vi­té des déte­nus-dis­pa­rus dans l’ESMA. Son prin­ci­pal objec­tif était de dénon­cer les auteurs de crimes et d’of­frir du maté­riel qui aide­rait à retrou­ver les per­sonnes dis­pa­rues.

Ces pho­tos ont cir­cu­lé presque en même temps que d’autres images, moins révé­la­trices mais plus mas­sives et visuel­le­ment plus convain­cantes : celles du soi-disant « show de l’horreur ».

En 1984, dans les pre­miers mois de l’ou­ver­ture démo­cra­tique, la ques­tion de la dis­pa­ri­tion de per­sonnes fait irrup­tion sur la scène média­tique à tra­vers la figure des “cadavres NN » (NDTr : Le terme NN vient du latin “Nomen Nes­cio”, qui signi­fie « incon­nu ou on ignore le nom »). Cet acro­nyme est uti­li­sé pour par­ler d’une per­sonne indé­ter­mi­née, sans iden­ti­té pré­cise. Dans le cadre du “dévoi­le­ment” qui a été fait dans la presse non cen­su­rée, les exhu­ma­tions de tombes ano­nymes, effec­tuées lors des pre­mières enquêtes dans plus de 40 cime­tières du pays, ont été fort média­ti­sés. Ces faits étaient pré­sen­tés à tra­vers une mise en scène que cer­tains acteurs de l’é­poque appe­laient « show de l’horreur”. Les images publiées pour illus­trer ces récits mon­traient des tombes ouvertes, des sec­teurs de cime­tières où la terre avait été enle­vée, des poli­ciers tra­vaillant autour d’une tombe ou mani­pu­lant des restes d’os. Le même type d’i­mages était uti­li­sé dans les jour­naux télé­vi­sés, dont les camé­ras étaient ins­tal­lées dans les cime­tières pour dif­fu­ser les exhu­ma­tions “en direct”.

Ces images élo­quentes de “l’hor­reur” sont très dif­fé­rentes des pho­tos publiées par le CELS. Dans ce contexte, les images de Bar­res­to ont pu avoir un cer­tain impact (en tant que dénon­cia­tion et en tant qu’ob­jet visuel), mais ce n’est pas tant en rai­son de ce qui est ont mon­tré, mais en rai­son du fait même de leur exis­tence : pour avoir été prises à l’intérieur de l’ESMA et sau­vés de la des­truc­tion, pour avoir pu — tout comme les sur­vi­vants — quit­ter le centre clan­des­tin de déten­tion. Dans le témoi­gnage de Bas­ter­ra publié par le CELS, le thème des pho­tos appa­raît ain­si :
Plu­sieurs para­graphes de sa décla­ra­tion visent à démon­trer que ces pho­tos ont été prises à l’in­té­rieur de l’AEMF. « On nous a pho­to­gra­phiés en tant que déte­nus de l’ES­MA. Non seule­ment mon cas le prouve, mais aus­si par le fait qu’un jour, j’ai assis­té à la des­truc­tion d’une grande quan­ti­té de néga­tifs de per­sonnes que je pré­sume être des pri­son­niers de la marine. De cette quan­ti­té de néga­tifs, j’ai réus­si à en sau­ver quelques-uns, dont les copies sont jointes à cette pré­sen­ta­tion » (CELS, 1984). Cette affir­ma­tion tend davan­tage à prou­ver que les tor­tion­naires ont pho­to­gra­phié des per­sonnes enle­vées qu’à sou­li­gner le rôle de ces pho­tos comme docu­ment visuel de la dis­pa­ri­tion.

Du procès à la presse

Entre avril et décembre 1985, les neuf com­man­dants qui avaient diri­gé le gou­ver­ne­ment dic­ta­to­rial argen­tin de 1976 à 1982 ont été jugés pour vio­la­tion des droits de l’homme par un tri­bu­nal civil du sys­tème judi­ciaire ordi­naire. A l’is­sue de ce pro­cès, deux d’entre eux ont été condam­nés à la pri­son à vie et trois autres à des peines allant de 4 à 17 ans de pri­son.13
Bien que les séances aient été télé­vi­sées sans son et à un rythme de trois minutes par jour, le pro­cès a fait l’ob­jet d’une large cou­ver­ture dans la presse écrite. Les témoi­gnages ont pu être lus presque inté­gra­le­ment dans une publi­ca­tion heb­do­ma­daire créée spé­cia­le­ment pour cou­vrir ce pro­ces­sus : El dia­rio del Jui­cio (NDL­Tr : Le Jour­nal du pro­cès)14. Le moment de la dif­fu­sion publique des images extraites de l’ESMA par Bas­ter­ra a donc eu lieu pen­dant le pro­cès et à tra­vers cette publi­ca­tion. Dans son numé­ro 10, du 30 juillet 1985, El dia­rio del Jui­cio consacre sa cou­ver­ture et un dos­sier inté­rieur de quatre pages aux « pho­tos de l’ESMA.

C’est la pre­mière fois que Bas­ter­ra est décrit comme un témoin sin­gu­lier, pour avoir offert des pho­to­gra­phies au Tri­bu­nal.
La cou­ver­ture du dos­sier dit : “Le témoi­gnage de Vic­tor Mel­chor Bas­ter­ra a été l’un des plus convain­cants pour le bureau du pro­cu­reur. Non seule­ment il a témoi­gné, mais il a éga­le­ment four­ni de pré­cieuses preuves docu­men­taires, notam­ment les pho­tos que nous publions en exclu­si­vi­té, prises pen­dant sa cap­ti­vi­té à l’ESMA, dont les néga­tifs ont pu être cachés dans ses vête­ments” (El dia­rio del Jui­cio, numé­ro 10, 30 juillet 1985).

Cette carac­té­ri­sa­tion attri­bue cepen­dant à Bas­ter­ra un rôle d’auteur des pho­tos qu’il a pré­sen­tées. Bon nombre de tor­tion­naires ont été pho­to­gra­phiés par lui, cepen­dant, beau­coup des pho­tos pré­sen­tées par Bas­ter­ra (en par­ti­cu­lier celles mon­trant les déte­nus-dis­pa­rus) avaient été prises par les tor­tion­naires eux-mêmes. Tous ces détails sont don­nés dans la décla­ra­tion de Bas­ter­ra à la Cour.15 Dans le cadre de ce témoi­gnage, les ques­tions des juges, et donc les réponses de Bas­ter­ra, sont prin­ci­pa­le­ment orien­tées vers la demande de don­nées sur les per­sonnes ou les lieux pho­to­gra­phiés. Par exemple : « Les trois pho­tos cou­leur de cette fiche ont été prises par moi dans les ins­tal­la­tions, une nuit, dans le sec­teur 4, voi­ci une porte, sur la pre­mière pho­to, et le reste est un cou­loir et un esca­lier qui mène à l’ex­té­rieur » (El dia­rio del Jui­cio, numé­ro 23, dos­sier avec témoi­gnages).

À ce stade, Bas­ter­ra pré­cise les don­nées de la topo­gra­phie de l’ESMA qui n’é­taient pas évi­dentes dans l’i­mage. Lorsque la Cour demande à Bas­ter­ra d’ ”iden­ti­fier” la per­sonne déte­nu-dis­pa­ru vu sur les pho­tos, les réponses sont courtes et se limitent à don­ner des infor­ma­tions de base : nom ou pseu­do­nyme et, si elles sont connues, les cir­cons­tances dans les­quelles les pho­tos ont été prises.16

D’autre part, les réponses concer­nant les pho­tos des membres du centre sont plus détaillées et incluent, dans de nom­breux cas, les rai­sons pour les­quelles cha­cune d’entre elles a été prise, puis­qu’elles ont été prises par Bas­ter­ra lui-même : « … sur la fiche 6, c’est Alfre­do Astiz, il était sur­nom­mé El Rubio, au moment où j’ai pris cette pho­to, il venait d’ar­ri­ver (…), et la pho­to a été prise pour faire des faux docu­ments au nom d’A­bra­mo­vich, ou quelque chose comme ça… [… …], celui-ci était méde­cin, à la page 8, il était méde­cin de la marine, ils l’ap­pe­laient Fal­con, c’é­tait un offi­cier de marine, à la page 9, ils l’ap­pe­laient Ricar­do et son nom de famille pou­vait être Bai­lo­re­to ou Bai­glo­re­to” (El dia­rio del Jui­cio, numé­ro 23, dos­sier avec témoi­gnages).

Cepen­dant, dans le numé­ro 10 du Jour­nal du pro­cès, la repro­duc­tion des pho­tos du dos­sier du se fait sur un ton dif­fé­rent, dans un ordre dif­fé­rent et avec un sup­port ver­bal dif­fé­rent. Ici, la publi­ca­tion reprend le témoi­gnage et le réédite à sa manière.17 Il ne reprends pas Bas­ter­ra en pre­mière per­sonne, mais en inclut le conte­nu, en le pré­sen­tant comme une “infor­ma­tion jour­na­lis­tique”. Les pho­tos et les textes consa­crés aux per­sonnes déte­nus-dis­pa­rus prennent plus d’im­por­tance que ceux du per­son­nel répres­sif.

Là où le témoi­gnage judi­ciaire de Bas­ter­ra don­nait des don­nées sur chaque per­sonne dis­pa­rue sans beau­coup plus de détails que le nom, le jour­nal recons­ti­tue un “micro-récit qui ajoute d’autres infor­ma­tions don­nées par Bas­ter­ra quelque part dans sa décla­ra­tion, ou décou­vertes par des jour­na­listes. Par exemple, dans une par­tie du témoi­gnage, lors­qu’on lui remet une feuille avec plu­sieurs pho­to­gra­phies, Bas­ter­ra explique : « Dr. López, la feuille numé­ro 5 contient 4 pho­to­gra­phies. Ils cor­res­pondent à Gra­cie­la Alber­ti, c’est un néga­tif que j’ai récu­pé­ré plus tard, aus­si… en même temps, c’est en 1980, et lui, c’est Lepí­sco­po, Pablo Lepí­sco­po. » (El dia­rio del Jui­cio, numé­ro 23).

Dans le dos­sier publié par El dia­rio del Jui­cio, numé­ro 10, avec la pho­to d’Al­ber­ti, il a été ajou­té le texte sui­vant : “Un des nom­breux déte­nus-dis­pa­rus qui a été vu à l’ES­MA par Víc­tor Mel­chor Bas­ter­ra. La pho­to­gra­phie qui cor­res­pond à Gra­cie­la Alber­ti a été prise depuis le centre de déten­tion par le témoin essen­tiel pour le bureau du pro­cu­reur en rai­son de la quan­ti­té et de la qua­li­té de la docu­men­ta­tion qu’elle a four­nie lors de l’au­dience tenue le lun­di 22 juillet”. À côté de la pho­to de Lepí­sco­po, on peut lire : “Pablo Lepí­sco­po, men­tion­né dans presque tous les témoi­gnages de ceux qui sont pas­sés par l’ESMA. Au moment de poser, Lepí­sco­po, qui est tou­jours por­té dis­pa­ru, avait, comme Bas­ter­ra, la main gauche atta­chée à sa cein­ture, ce qui semble être cou­rant dans ce centre de déten­tion”.

En plus des dif­fé­rentes pho­tos publiées, le jour­nal ajoute des don­nées sur la per­sonne dis­pa­rue, sur les pho­tos elles-mêmes, sur le témoin Bas­ter­ra et, comme dans le cas de la pho­to de Lepí­sco­po men­tion­née ci-des­sus, sur la situa­tion de cap­ti­vi­té. À ce stade, les pho­tos com­mencent à être pré­sen­tées comme des “docu­ments de l’horreur”.
Les mêmes pho­tos qui avaient été décou­pées dans le docu­ment du CELS ne mon­trant que les visages, sont ici expo­sées, mon­trant un pri­son­nier avec les mains menot­tées et deux autres (Lepí­sco­po et Bas­ter­ra lui-même) avec une main atta­chée der­rière le dos.

Dans ce dos­sier, les pho­tos des cap­tifs prennent plus de place, sont accom­pa­gnées de textes plus longs et sont publiées sur des pages pré­cé­dant les pho­tos des membres du centre ; mais en outre, par­mi ces der­niers, El dia­rio del Jui­cio ne publie que les pho­tos de ceux qui ont un rang plus éle­vé ou qui sont très connus : Cha­mor­ro, Acos­ta, Astiz, entre autres.

Si l’on com­pare la décla­ra­tion devant la Cour — et l’u­ti­li­sa­tion des pho­tos dans cette décla­ra­tion — avec la publi­ca­tion des pho­tos dans le jour­nal, on peut alors consta­ter un écart entre l’u­ti­li­sa­tion juri­dique et jour­na­lis­tique des images. Déca­lage évident et qui n’a pas besoin d’ex­pli­ca­tion sup­plé­men­taire, car elle pro­duit une série de glis­se­ments dans l’ar­ti­cu­la­tion entre les mots et les images : dans l’u­sage jour­na­lis­tique, les vic­times prennent plus d’im­por­tance que les auteurs des crimes ; les images des pri­son­niers sont entou­rées d’un récit contex­tuel, infor­ma­tif et d’évaluation ; et cer­tains signes des tour­ments subis par les vic­times com­mencent à se mani­fes­ter. En même temps, le pro­ta­go­nisme de Bas­ter­ra en tant que “témoin pho­to­gra­phique” est mis en valeur par El dia­rio del Jui­cio à tra­vers une his­toire héroïque. Tout cela dans un contexte où, pré­ci­sé­ment, cet “héroïsme” a été remis en ques­tion par de nom­breux autres dis­cours.

Entre horreur et routine : le texte de Borges sur Basterra

Com­ment écou­ter le témoi­gnage d’un sur­vi­vant en 1984 ou 1985 ? Bas­ter­ra lui-même raconte que lors­qu’il a com­men­cé à vou­loir mon­trer les pho­tos et à don­ner son témoi­gnage, de nom­breuses orga­ni­sa­tions de défense des droits de l’homme se sont mon­trées méfiantes quant à son rôle et aux rai­sons de sa sur­vie.

Dans le numé­ro 10 de El dia­rio del Jui­cio, qui accom­pagne les pho­tos, est publiée une inter­view de Bas­ter­ra qui — pré­ci­sé­ment pour contre­car­rer ces soup­çons — a un ton de jus­ti­fi­ca­tion et de déné­ga­tion de res­pon­sa­bi­li­té.
Les contra­dic­tions et les ten­sions du “deve­nir témoin” se mani­festent dans son évo­lu­tion, c’est-à-dire dans le pas­sage du sta­tut de sur­vi­vant à celui de garant de la véra­ci­té de ce qui est vu et enten­du dans une situa­tion don­née : les dif­fi­cul­tés à expli­quer les rai­sons de sa propre sur­vie, à mon­trer que “le jeu de l’ap­proche du ravis­seur” qui consis­tait à effec­tuer des tâches dans le centre clan­des­tin de déten­tion n’é­tait qu’une simu­la­tion et par ailleurs convaincre ceux qui l’é­cou­taient de la véra­ci­té de ce qui était dit.

Le “deve­nir témoin” de Bas­ter­ra lui-même semble s’ins­crire dans les gestes posés au moment même de sa cap­ti­vi­té, au risque de sa propre vie : pho­to­gra­phier les lieux en contour­nant sa sur­veillance, gar­der et cacher du maté­riel secret, prendre une pho­to sup­plé­men­taire de chaque tor­tion­naire pour le gar­der à l’ESMA en atten­dant de pou­voir sor­tir, mémo­ri­ser des don­nées les concer­nant pour consti­tuer plus tard un dos­sier avec les infor­ma­tions recueillies, etc. La décla­ra­tion de Bas­ter­ra au pro­cès des anciens com­man­dants a été enten­due par l’é­cri­vain Jorge Luis Borges, qui a rédi­gé une chro­nique pour l’a­gence EFE sur le sujet, qui ne men­tionne pas le nom de Bas­ter­ra, et s’intitule sobre­ment : “Lun­di 22 juillet 1985”.

Voi­ci le début du texte :

« J’ai assisté, pour la première et dernière fois, à un procès oral. Un procès oral d'un homme qui a subi quelque quatre ans de prison, des coups, du harcèlement et des tortures quotidiennes. Je m'attendais à entendre des plaintes, des dénonciations et l'indignation de la chair humaine soumise sans cesse à ce miracle atroce qu'est la douleur physique. Il s'est passé quelque chose de différent. Quelque chose de pire s'est produit. Le réprouvé était entré dans la routine de son enfer. Il a parlé avec simplicité, presque dans l'indifférence, de l'aiguillon électrique, de la répression, de la logistique, des changements d’équipes, du cachot, des chaînes. La cagoule aussi.
Il n'y avait pas de haine dans sa voix. Dans son calvaire, il avait donné le nom de ses camarades ; ils l'accompagneraient plus tard et lui diraient de ne pas se faire du mauvais sang, car après quelques "séances", n'importe quel homme déclarerait n'importe quoi. Devant le procureur et devant nous, il a courageusement et précisément énuméré les châtiments corporels qui étaient son pain quotidien. Deux cents d'entre nous l'ont entendu, mais j'ai senti qu'il était en prison. Le plus terrible d’une prison, c'est que ceux qui y sont entrés ne peuvent jamais en sortir. D’un côté ou de l'autre des barreaux, ils sont toujours prisonniers. Le prisonnier et le geôlier ne font plus qu'un. »

Il y a deux idées dans ce texte, pour expli­quer la dif­fi­cul­té d’é­coute du témoi­gnage de Bas­ter­ra en 1985 et, par consé­quent, le début des dif­fi­cul­tés d’un long par­cours de témoin :

- La confu­sion entre le témoin et l’ac­cu­sé : l’i­dée que le pro­cès oral était “pour” cet homme qui a témoi­gné et non pour les neuf com­man­dants accu­sés. “Le pri­son­nier et le geô­lier finissent par ne faire qu’un”, dit Borges pour expli­quer méta­pho­ri­que­ment la com­plexi­té de “l’en­trée dans la rou­tine” de la cap­ti­vi­té et la dif­fi­cile fron­tière qui, selon lui, est tra­cée entre l’un et l’autre dans ce cas. Cepen­dant, cette iden­ti­fi­ca­tion appa­raît, au début de son texte, sans aucune méta­phore, mais comme un glis­se­ment total et ache­vé.

- Le demi-ton du témoi­gnage de Bas­ter­ra est enten­du par Borges comme un autre élé­ment qui confirme cette iden­ti­fi­ca­tion : sa façon de par­ler “sans haine”, presque “avec indif­fé­rence” du cal­vaire et des humi­lia­tions qu’il a subis. Le fait d’être “entré dans la rou­tine” du centre clan­des­tin de déten­tion ferait de Bas­ter­ra une pièce du sys­tème aus­si, de sa pri­son. Au-delà de l’in­ter­pré­ta­tion de Borges, le texte nous per­met de réflé­chir à la contro­verse sur la place du témoin à ce moment et à la ten­sion qui pour­rait exis­ter entre le demi-ton de la décla­ra­tion et les révé­la­tions impres­sion­nantes que Bas­ter­ra fai­sait.

Cela expli­que­rait donc la dif­fi­cul­té, pour cer­tains qui écou­taient ce témoi­gnage en 1985, de com­prendre le carac­tère excep­tion­nel de la docu­men­ta­tion pré­sen­tée par Bas­ter­ra lors du pro­cès, mais aus­si la néces­si­té pour le jour­nal de mettre en évi­dence le carac­tère “héroïque” des témoins sur­vi­vants.

De la photo de police à la photo artistique : l’essai de Brodsky sur l’ESMA

En 2005, le pho­to­graphe Mar­ce­lo Brod­sky, frère d’un des dis­pa­rus de l’ESMA dont la pho­to avait été obte­nue par Bas­ter­ra, a publié une com­pi­la­tion sur le “débat sur l’ESMA (Brod­sky, 2005). Le livre repro­duit des images et des textes qui font par­tie de la contro­verse sur ce qu’il faut faire dans l’es­pace récu­pé­ré de l’ES­MA mais s’ouvre sur une cou­ver­ture unique : dix pages noires puis douze pho­tos de per­sonnes dis­pa­rues qui fai­saient par­tie de l’en­semble des néga­tifs déro­bés par Bas­ter­ra. Les pho­tos des tor­tion­naires sont tota­le­ment exclues.
Par cette sélec­tion et cette façon de les mon­trer, on opère une série de déca­lages qui sont, bien sûr, tri­bu­taires de ce nou­veau moment com­mé­mo­ra­tif, mais aus­si d’un nou­veau rôle assi­gné au témoin Bas­ter­ra et à la “preuve” pho­to­gra­phique.

Le pre­mier déca­lage est que les pho­tos ne sont pas accom­pa­gnées du témoi­gnage de Bas­ter­ra à la pre­mière per­sonne. Sur plus de trente articles et frag­ments inclus dans le livre, aucun n’est signé par lui. Cepen­dant, deux textes dans les pre­mières pages racontent com­ment Bas­ter­ra a pris les pho­tos de l’ESMA, sou­li­gnant son cou­rage et l’im­por­tance de ces pho­tos (mais pas l’im­por­tance du témoi­gnage très long et détaillé qu’il a don­né au minis­tère de la jus­tice). Le livre contient éga­le­ment une pho­to­gra­phie de Bas­ter­ra aujourd’­hui, se pro­me­nant dans le casi­no des offi­ciers. Le témoin semble s’être déta­ché de son témoi­gnage et est pré­sen­té comme une “icône” du pas­sé, plu­tôt que comme son nar­ra­teur. Son rôle com­mence à res­sem­bler à ce que Dulong appelle, en se réfé­rant aux sur­vi­vants des camps de concen­tra­tion nazis, un “usage com­mé­mo­ra­tif” du témoin : c’est sa pré­sence même qui évoque le drame. Leur per­sonne devient “un rap­pel insis­tant de ce dont il faut se sou­ve­nir, ils en sont eux-mêmes la trace” (Dulong, 1998).

Le second déca­lage ce sont deux pho­to­gra­phies prises par Bas­ter­ra dans les ins­tal­la­tions de l’ES­MA, qui sont repro­duites dans le livre, inté­grées dans une série de pho­tos du lieu prises ulté­rieu­re­ment. Le but de ces pho­tos est de mon­trer à quoi res­sem­blait l’en­droit lors­qu’il fonc­tion­nait comme un centre clan­des­tin de déten­tion et de le com­pa­rer avec le pré­sent. Mais les pho­tos ici ne rap­pellent aucu­ne­ment le geste auda­cieux de Bas­ter­ra. En d’autres termes, les condi­tions excep­tion­nelles d’é­non­cia­tion de ces pho­to­gra­phies dans la série construite par le livre avec les images actuelles de l’ESMA ne sont pas mises en évi­dence.
D’autre part, le nom de Bas­ter­ra appa­raît “stan­dar­di­sé” comme celui de n’im­porte quel pho­to­graphe, sui­vant la conven­tion qui consiste à le mettre à côté de la pho­to. Il n’est plus un “témoin pho­to­gra­phique” mais un pho­to­graphe, dont le geste d’auteur —et non le nar­ra­teur de sa propre expé­rience— est sou­li­gné.

Un troi­sième déca­lage est que les pho­tos passent d’un carac­tère poli­cier à un carac­tère “artis­tique”. Une pho­to par page est publiée, avec une repro­duc­tion de haute qua­li­té et un cadre en noir. Toutes les per­sonnes repré­sen­tées sont tour­nées vers l’a­vant, debouts ou en trois-quart. Le pro­fil (typique du casier judi­ciaire) et la répé­ti­tion des pho­tos d’une même per­sonne sont exclus. Dans la nou­velle pré­sen­ta­tion, les ombres et les nuances de chaque pho­to com­mencent à être remar­quées, et les signes les plus sub­tils deviennent plus impor­tants : les signes de tor­ture (dans le visage bour­sou­flé de Gra­cie­la Alber­ti, par exemple ; figure 8), l’ex­pres­sion du regard des déte­nus, les vête­ments désor­don­nés (par exemple, les lacets défaits d’I­da Adad ou le T‑shirt de Fer­nan­do Brod­sky), les mains menot­tées d’un déte­nu. Un halo de non-pro­tec­tion et de sor­di­di­té émane de ces por­traits. La lec­ture posée par cette pré­sen­ta­tion (et, il faut le rap­pe­ler, dans un nou­veau contexte mémo­rial qui la rend pos­sible) est, en quelque sorte, inédite.
Beau­coup pensent que l’ex­po­si­tion publique de ces pho­tos est éga­le­ment nou­velle et qu’elles sont publiées pour la pre­mière fois dans ce livre.

Bien que le contexte visuel n’ait pas chan­gé et que les pho­tos conti­nuent d’être enca­drées par un mur blanc, l’in­ter­pré­ta­tion de ces pho­tos sou­ligne leur rôle de “témoi­gnage de l’hor­reur” et de “preuve de ce qui s’est pas­sé à l’ES­MA” des images, comme si elles pou­vaient main­te­nant mon­trer “ce que c’é­tait d’être là”. A par­tir de ce moment, les pho­tos prises à l’ESMA par Bas­ter­ra, et l’en­semble par­ti­cu­lier de pho­tos des déte­nus et des per­sonnes dis­pa­rues, ont com­men­cé à acqué­rir une cer­taine auto­no­mie par rap­port aux témoi­gnages et autres pho­tos et docu­ments. Les pro­pos de Bas­ter­ra cités et ceux qui com­mencent à être deman­dés par les médias portent sur les pho­tos : com­ment il les a obte­nues, com­ment il les a sor­tis de l’ESMA, etc. L’ac­cent n’est pas tant mis sur ce qu’il a pu voir à l’in­té­rieur du centre clan­des­tin de déten­tion, mais sur la façon dont il a réus­si à faire sor­tir les images qui s’y trou­vaient.

En revanche, dans ce genre de vie ulté­rieure ou “seconde vie ” des pho­tos prises à l’ES­MA par Bas­ter­ra, il se pro­duit un effet de sens oppo­sé à celui ana­ly­sé par Didi-Huber­man en ce qui concerne les quatre pho­tos prises au cré­ma­to­rium d’Au­sch­witz-Bir­ke­nau, leur esthé­ti­sa­tion et leur repro­duc­tion ulté­rieure.
De manière très syn­thé­tique, Didi-Huber­man sug­gère que les repro­duc­tions effacent les marques d’o­ri­gine de ces pho­tos et donc la capa­ci­té à rendre visibles les atro­ci­tés pho­to­gra­phiées (qui, dans ce cas, tou­jours selon cet auteur, se voient plus à tra­vers les marques d’é­non­cia­tion qu’à tra­vers la réfé­rence elle-même). En revanche, dans ces pho­tos prises à l’ESMA, les atro­ci­tés pho­to­gra­phiées ne deviennent visibles que lors­qu’une nou­velle pré­sen­ta­tion et un cadrage dif­fé­rent ont lieu, à la fois en redi­men­sion­nant l’i­mage et en sou­li­gnant les détails de son conte­nu.
De cette façon, les pho­tos des per­sonnes déte­nus-dis­pa­rus com­mencent à consti­tuer un autre type de preuve. Vingt ans après le pro­cès, lorsque l’exis­tence d’un sys­tème de dis­pa­ri­tion a été prou­vée et ses détails éta­blis, lorsque le rôle de l’ESMA est connu et que les noms de nom­breux dis­pa­rus y sont dis­po­nibles, ces pho­tos com­mencent à être consi­dé­rées non plus comme des preuves de l’exis­tence des dis­pa­rus ou des restes de cap­ti­vi­té, mais comme des échan­tillons visuels des tour­ments subis par les per­sonnes enle­vées dans ce centre clan­des­tin de déten­tion, ce qui per­met de nou­velles uti­li­sa­tions com­mé­mo­ra­tives de cet ensemble de pho­tos.

Visages extraits de l’ESMA

Plus récem­ment, une expo­si­tion artis­tique inti­tu­lée “Visages, pho­tos prises à l’ES­MA” pré­sente 80 des pho­to­gra­phies prises par Bas­ter­ra, avec des images de déte­nus dis­pa­rus et des tor­tion­naires de l’ES­MA. L’ex­po­si­tion a été orga­ni­sée en 2007 par le Museo de Arte y Memo­ria de la Pla­ta, puis repro­duite par l’Ins­ti­tu­to Espa­cio para la Memo­ria (IEM). Depuis lors, elle a été pré­sen­tée dans dif­fé­rentes régions du pays dans le cadre de com­mé­mo­ra­tions, d’ac­ti­vi­tés de com­mé­mo­ra­tion et d’i­ni­tia­tives cultu­relles liées à l’his­toire récente. Dans de nom­breux cas, Bas­ter­ra a voya­gé avec les pho­tos, en se réfé­rant à cer­taines par­ties de son his­toire, et en don­nant des confé­rences et des rap­ports dans le cadre de ces acti­vi­tés. Cepen­dant, bien qu’il explique lui-même l’o­ri­gine de ces pho­tos, de nom­breux articles jour­na­lis­tiques qui passent en revue cette expo­si­tion affirment que les pho­tos ont été prises par Bas­ter­ra : « Bas­ter­ra a pris une série de pho­tos de per­sonnes déte­nues-dis­pa­rues et des tor­tion­naires pen­dant leur cap­ti­vi­té à l’ES­MA, et a ensuite réus­si à les sor­tir de ce centre de déten­tion de manière cachée, pour les cacher d’a­bord et les faire connaître fina­le­ment une fois la dic­ta­ture mili­taire ter­mi­née. »

C’est le der­nier déca­lage dans la rela­tion entre l’i­mage et la parole dans le témoi­gnage de Bas­ter­ra. À ce stade, les images semblent par­ler d’elles-mêmes. Un nou­veau tra­vail d’es­thé­ti­sa­tion a eu lieu en trans­for­mant les pho­tos des déte­nus-dis­pa­rus en sépia, ce qui dis­sipe les rémi­nis­cences de la pho­to de police et leur donne l’ap­pa­rence d’un vieil album de famille. Les por­traits ont été agran­dis et occupent désor­mais les murs des musées et des centres cultu­rels. Les paroles du témoin donnent le contexte de la pro­duc­tion et relatent som­mai­re­ment son expé­rience de la cap­ti­vi­té et cer­tains des tour­ments qu’il a subis. Le récit détaillé de ce qui s’est pas­sé à l’ESMA — fait par de nom­breux témoins pen­dant 30 ans — est consi­dé­ré comme allant de soi et ne semble pas devoir être répé­té. Enfin, la figure de Bas­ter­ra est celle du “pho­to­graphe” sur­vi­vant ; pour beau­coup, il appa­raît comme l’ ”auteur” de l’ex­po­si­tion et des pho­tos expo­sées. Témoin de l’i­mage et éga­le­ment témoin de l’i­mage, la figure de Bas­ter­ra a été iden­ti­fiée sur les pho­tos de l’ESMA. Si dans le docu­ment du CELS, en 1984, les pho­tos avaient été publiées en annexe, elles en sont venues à occu­per la place cen­trale.

En ce qui concerne les pho­tos des déte­nus-dis­pa­rus pré­sentes dans cette expo­si­tion, je vou­drais lais­ser une der­nière série de ques­tions.
Non pas tant les nou­velles signi­fi­ca­tions pro­duites par ces dif­fé­rentes uti­li­sa­tions de la pho­to qui s’é­loignent de plus en plus de l’o­ri­gine, mais dans quelle mesure ces mêmes marques d’o­ri­gine peuvent-elles être effa­cées : ces pho­tos prises par les ravis­seurs ont-elles jamais pu effa­cer les traces du regard du tor­tion­naire sur les per­sonnes déte­nus-dis­pa­rus ? Peut-on vrai­ment les sépa­rer de leur ori­gine dans la mesure où elles servent de pho­tos com­mé­mo­ra­tives et d’hom­mage ? Il faut se deman­der dans quelle mesure le regard du tor­tion­naire pro­pose un fond de signi­fi­ca­tion incon­tour­nable, qui tra­verse ces pho­tos mal­gré leurs nou­veaux usages, et conti­nue de les ancrer en ce sens.

Mots de la fin

Les chan­ge­ments détec­tés dans la pré­sen­ta­tion et la cir­cu­la­tion de ces pho­tos, dans leur arti­cu­la­tion avec le témoi­gnage ver­bal, et dans la manière dont ces élé­ments sont liés à la figure du témoin, sont tri­bu­taires des dif­fé­rentes étapes de la com­mé­mo­ra­tion. Au cours des vingt années qui séparent les pre­mières pré­sen­ta­tions des der­nières, les connais­sances et les infor­ma­tions sur la dis­pa­ri­tion, le type de public qui les reçoit et les géné­ra­tions qui com­mencent à connaître l’his­toire ont chan­gé ; les condi­tions de juge­ment des res­pon­sables ont chan­gé et le Casi­no des offi­ciels de l’ESMA, deve­nu un lieu de mémoire, a été ouvert au public. Ce der­nier a per­mis de com­plé­ter, pour ceux qui le visitent, la topo­gra­phie sus­pen­due qui enca­drait les visages des dis­pa­rus dans les images prises par Bas­ter­ra.

Les pho­tos qui, en 1984 – 1985, ont été pré­sen­tées comme une révé­la­tion de ce qui s’é­tait pas­sé et comme la preuve de l’exis­tence d’un centre clan­des­tin de déten­tion dans l’ESMA peuvent main­te­nant être lues comme des “docu­ments ou images de l’horreur”. Les por­traits qui ont ser­vi à révé­ler l’i­den­ti­té des res­pon­sables et à don­ner des indi­ca­tions sur la “des­ti­na­tion finale” de cer­tains dis­pa­rus sont main­te­nant pré­sen­tés comme des “preuves visuelles” de ce que c’é­tait “d’être là”.

Les témoi­gnages qui, dans un pre­mier temps, ser­vaient fon­da­men­ta­le­ment à expli­quer la manière dont la répres­sion était menée au sein de l’ESMA, à décrire le rôle des dif­fé­rents membres du centre et à don­ner des nou­velles des vic­times dis­pa­rues, étaient main­te­nant cen­trés sur l’ob­ten­tion des pho­tos et sur la manière dont elles pou­vaient être prises à par­tir du centre clan­des­tin. Et la figure de Bas­ter­ra, qui en 1984 – 1985 était pré­sen­tée comme étant mise en évi­dence par les contra­dic­tions inhé­rentes au “deve­nir témoin” (entre héroïsme et sus­pi­cion), a com­men­cé à se pré­sen­ter, vingt ans plus tard, dans le rôle d’au­teur du maté­riel four­ni, ce qui le place cette fois dans une posi­tion héroïque, plus comme pho­to­graphe que comme témoin.

Au fil du temps, beau­coup de trans­for­ma­tions et de réuti­li­sa­tions de ces pho­to­gra­phies ont effa­cé les marques qui nous per­met­taient de conju­rer la situa­tion d’é­non­cia­tion et les condi­tions extrêmes dans les­quelles elles ont été prises. Beau­coup d’autres, au contraire, ont per­mis d’ob­ser­ver des aspects qui n’é­taient pas faci­le­ment visibles lors des pre­mières pré­sen­ta­tions publiques. Ces pho­tos — basées à la fois sur la perte et le retour, sur la pré­sence et l’in­sis­tance de ce que l’on vou­lait effa­cer, détruire, anni­hi­ler — mettent à l’é­preuve notre vision, notre com­pré­hen­sion et notre capa­ci­té à “ima­gi­ner” la dis­pa­ri­tion.

Pour toutes ces rai­sons, la prin­ci­pale sur­prise de ce pas­sage de vingt ans n’est pas tant la réité­ra­tion du témoi­gnage, ni le fait que les inter­pré­ta­tions changent selon le moment de com­mé­mo­ra­tion. Ce qui est sur­pre­nant, c’est que les pho­tos semblent encore avoir un carac­tère révé­la­teur. C’est comme si, en les obser­vant encore et encore dans leurs moindres détails, on pou­vait visua­li­ser une nou­velle image qui don­ne­rait un sens à l’hor­reur et au mys­tère de ces per­sonnes pho­to­gra­phiées “entre deux morts “, tou­jours en vie mais déjà dis­pa­rues, à l’in­té­rieur du centre de déten­tion clan­des­tin.

Tra­duit par ZIN TV

  1. L’ESMA, située dans la ville de Bue­nos Aires, était l’une des centre clan­des­tin de déten­tion les plus actifs de la période dic­ta­to­riale. On estime que 5.000 per­sonnes déte­nus dis­pa­rus sont pas­sés par là et que seule­ment 200 envi­ron ont sur­vé­cu.
  2. Le Groupe de Tra­vail a non seule­ment fal­si­fié des docu­ments (cartes d’i­den­ti­té, pas­se­ports, per­mis de conduire, etc.) pour des opé­ra­tions secrètes de répres­sion illé­gale, mais aus­si pour la com­mis­sion de crimes de droit com­mun, tels que la fraude et l’ap­pro­pria­tion des biens immo­bi­liers de leurs propres vic­times.
  3. Sur déci­sion du groupe de tra­vail de l’ES­MA, cer­tains déte­nus ont com­men­cé à effec­tuer diverses tâches dans le cadre de ce que les répres­seurs ont appe­lé le “pro­ces­sus de récu­pé­ra­tion des déte­nus”. Aujourd’­hui, de nom­breux sur­vi­vants et ins­ti­tu­tions liées à la défense des droits de l’homme uti­lisent la caté­go­rie “tra­vail d’es­clave” pour dési­gner le tra­vail effec­tué dans le cadre de ce sys­tème, sous la menace de mort, par des déte­nus dis­pa­rus.
  4. Nombre des per­sonnes enle­vées qui ont été libé­rés par la suite ont été pré­cé­dem­ment ame­nés par le Groupe de Tra­vail à leurs domi­cile de manière pério­dique : d’a­bord ils étaient auto­ri­sés à pas­ser un coup de fil à la famille, puis pou­vaient aller en visite (accom­pa­gné de ses ravis­seurs), puis pou­vaient res­ter le week-end, jus­qu’à ce que les sbires auto­ri­saient au pri­son­nier de ne pas retour­ner au centre clan­des­tin jus­qu’à nou­vel ordre, non sans pré­ve­nir qu’il serait visi­té régu­liè­re­ment, cela impli­quait qu’il était tou­jours sur­veillé, avec la menace qui pèse sur lui et toute sa famille.
  5. De manière plus ponc­tuelle, il serait inté­res­sant de réflé­chir sur les pro­po­si­tions de Luis García et Ana Lon­go­ni (2013), qui se demande pour­quoi on n’a pas “vou­lu voir” ce que ces pho­tos mon­traient à l’é­poque lors­qu’elles étaient publiés pour la pre­mière fois. Le fait de “pou­voir” ou “ne pas pou­voir” voir doit être arti­cu­lé avec des moda­li­tés de regar­der, de mon­trer et se rap­pe­ler que les images ne sont pas figés et changent au fil du temps. Cer­taines des condi­tions et les contextes dans les­quels ces moda­li­tés sont exa­mi­nées dans le pré­sent texte. Je tiens à pré­ci­ser que ce tra­vail est éga­le­ment tri­bu­taire d’un dia­logue avec les auteurs de cette article. À cet égard, je remer­cie le groupe UBACYT diri­gé par Ana Lon­go­ni et Luis García pour leurs com­men­taires sur une ver­sion pré­li­mi­naire de ce tra­vail. Une pre­mière ver­sion de ce texte a été publiée dans Lucha Arma­da, Anua­rio 2013.
  6. Le grand exemple et la grande excep­tion sont les archives pho­to­gra­phiques de la D2 de Cor­doue, qui ont été récu­pé­rées et sont en cours de numé­ri­sa­tion grâce au tra­vail des Archives Pro­vin­ciales de la Mémoire. Voir, à cet égard, Magrin (2011).
  7. Mal­gré les dif­fé­rences déjà mar­quée par le géno­cide nazi, nous aime­rions men­tion­ner un paral­lèle entre l’af­faire Bas­ter­ra et celle du pho­to­graphe cata­lan Fran­cis­co Boix, un sur­vi­vant du camp de concen­tra­tion de Mau­thau­sen, qui a tra­vaillé dans le labo­ra­toire pho­to et a pu extraire clan­des­ti­ne­ment 2000 pho­to­gra­phies. Cer­tains des pho­tos de Mau­thau­sen connu publi­que­ment par la presse après la libé­ra­tion sont ceux que Boix a sau­vé. Elles ont aus­si été uti­li­sé dans le pro­cès de Nurem­berg. L’une d’entre elles, par­ti­cu­liè­re­ment frap­pant, parce qu’elle montre une per­sonne dépor­tée qui avaient ten­té de s’é­chap­per retourne accom­pa­gné d’un petit orchestre, a lar­ge­ment et même uti­li­sé dans des bro­chures néga­tio­nistes (Ché­roux, 2001).
  8. La notion d’ ”ancrage” fait réfé­rence à un texte écrit qui a pour fonc­tion de fixer “la chaîne flot­tante de signi­fi­ca­tions” d’une pho­to­gra­phie (Barthes, 1982).
  9. Sep­tembre 1979, au milieu de la dic­ta­ture, la Com­mis­sion inter­amé­ri­caine des droits de l’homme (CIDH) de l’OEA a visi­té l’Ar­gen­tine  pour mener une enquête, et s’est plaint des vio­la­tions des droits de l’homme. Le rap­port a été publié dans Avril 1980 et dif­fu­sé uni­que­ment par le biais de pho­to­co­pies faites par la CELS. La réédi­tion de 1984 compte avec un avant-pro­pos d’E­mi­lio Mignone et Augus­to Conte, où il explique l’im­por­tance de ce rap­port et les rai­sons de sa réédi­tion à ce moment.
  10. Maria Cris­ti­na Caia­ti, membre du CELS, se sou­vient du moment où le docu­ment a été rédi­gé et a par­ti­ci­pé à la déci­sion de le publier, sou­ligne l’im­por­tance des pho­to­gra­phies four­nies par Bas­ter­ra : “C’é­tait cho­quant parce que j’a­vais les pho­tos”, explique-t-elle et affirme que les images ont ser­vi à mon­trer “le visage de la répres­sion” (sep­tembre 2011, inter­view per­son­nelle).
  11. La notion de “des­ti­na­tion finale” est uti­li­sée à plu­sieurs reprises dans les débats de 1984 et a dif­fé­rentes signi­fi­ca­tions : de savoir qui a enle­vé les vic­times, ce qui leur est arri­vé, où elles ont été rete­nues en cap­ti­vi­té, à savoir où trou­ver les restes des per­sonnes dis­pa­rues assas­si­nées.
  12. Il s’a­git d’I­da Adad, men­tion­née par son alias, tía Irène, dans le docu­ment du CELS.
  13. Ils ont tous été gra­ciés et libé­rés en 1990 par le pré­sident de l’é­poque, Car­los Menem. Cer­tains sont empri­son­nés et reju­gés depuis 2005, dans le cadre des nou­veaux pro­cès ouverts en Argen­tine pour crimes contre l’hu­ma­ni­té.
  14. Le Jour­nal du pro­cès était une publi­ca­tion heb­do­ma­daire de l’Edi­to­rial Per­fil qui a cir­cu­lé entre le 27 mai 1985 et le 28 jan­vier 1986. Il a béné­fi­cié d’une large dif­fu­sion (70.900 exem­plaires ven­dus en moyenne par semaine) et d’une recon­nais­sance impor­tante.
  15. Le témoi­gnage de Bas­ter­ra a été le plus long du pro­cès. Il a duré 5 heures et 40 minutes (Cian­ca­gli­ni et Gra­novs­ky, 1995). Il a été publié en ver­sion inté­grale dans El Dia­rio del Jui­cio numé­ro 23, le 29 octobre 1985.
  16. Bas­ter­ra n’a pas vrai­ment vu les cir­cons­tances dans les­quelles ces pho­tos ont été prises, mais il y fait réfé­rence car de nom­breuses pho­tos de pri­son­niers ont été prises la même semaine où il a été pho­to­gra­phié à l’ES­MA, peu après son enlè­ve­ment.
  17. Il est néces­saire de pré­ci­ser que le dos­sier avec les pho­tos, ont été publiées quelques jours après le témoi­gnage de Bas­ter­ra devant les juges (numé­ro 10, 30 juillet 1985). D’autre part, la dos­sier avec le témoi­gnage com­plet (et sans les pho­tos repro­duites) du attendre plu­sieurs mois pour sa publi­ca­tion (numé­ro 23, 29 octobre de 1985). Cela était dû au sys­tème de sources que le Jour­nal du pro­cès, qui pou­vait publier d’une manière immé­diate les notes prises par ses jour­na­listes, mais a dû attendre plus de temps pour obte­nir, de la Cour, les trans­crip­tions com­plètes des témoi­gnages.