Un cours de cinéma, par Ronnie Ramirez

Je lui demande de me donner un argument valable qui justifie l’arrestation de ces jeunes gens. Le policier me répond qu’ils n’avaient pas l’air de journalistes ! L’occasion est trop belle : pouvez-vous m’expliquer à quoi ressemble un journaliste ?

Je branche les câbles du pro­jec­teur, je l’allume et il se met en route, le temps de chauf­fer l’ampoule… pour avoir une image sur l’écran, je le connecte à mon ordi­na­teur por­table et lorsqu’il n’y en a pas, il faut tou­cher les bou­tons. Une image appa­raît. Ça marche ! Main­te­nant le son. Aujourd’hui j’accueille dans la salle de pro­jec­tion les jeunes de Soli­dar­ci­té pour les ini­tier à la vidéo, ce remar­quable pro­gramme pour jeunes en dif­fi­cul­té consiste à les fami­lia­ri­ser avec le monde asso­cia­tif et dif­fé­rents métiers pra­tiques. En échange de cette for­ma­tion ces jeunes ont accep­té de construire sur mesure le mobi­lier du nou­veau local de post-pro­duc­tion de ZIN TV. Une façon comme une autre de s’entre-aider. Lors du pre­mier contact avec eux je leur ai expli­qué que ce futur mobi­lier allait per­mettre de réunir des citoyens afin de les faire tra­vailler ensemble, faire naître des pro­jets col­lec­tifs : des films, la suc­ces­sion de ces films ali­men­te­ront la grille de pro­gramme de ZIN TV, une télé­vi­sion qui se construit d’en bas, depuis les quar­tiers et ses asso­cia­tions avec beau­coup d’efforts des citoyens orga­ni­sés. Le local à son tour est éta­bli dans un centre cultu­rel qui tra­vaille avec les habi­tants du quar­tier, il les réunit dans des salles et autour des tables. Si les tables pou­vaient par­ler, elles témoi­gne­raient des mil­liers de per­sonnes qu’elle a su réunir, des mil­liers de pro­jets col­lec­tifs qui sont nés, d’innombrables débats pas­sion­nels, des cen­taines d’histoires d’amour. Ce début d’année, le centre a lui-même été mis en dif­fi­cul­té par la radi­ca­li­sa­tion du gou­ver­ne­ment, il a dû licen­cier trois membres du per­son­nel à cause des coupes bud­gé­taires. Bref, l’ensemble du pro­jet est mena­cé et ce pro­jet de fabri­ca­tion de tables sur mesure donne aux jeunes matière à réflé­chir, une mis­sion pour un tra­vail qui sera fait avec amour.

J’allume les haut-par­leurs de la salle de pro­jec­tion, l’amplificateur est connec­té à mon ordi­na­teur et j’entends le beat d’une chan­son hip-hop. Ça marche ! Les pre­miers lou­lous arrivent un à un et s’installent. Je laisse la musique pour com­bler le vide. Ce n’est pas un public que l’on voit dans les écoles de ciné­ma. Ils ont le regard mar­qué par une enfance écour­tée. Un col­lègue m’avait pré­ve­nu qu’il est impos­sible de les faire tenir plus de vingt minutes assis à écou­ter, qu’il ne faut même pas envi­sa­ger de leurs mon­trer du Chris Mar­ker ou du Jean-Luc Godard, qu’ils ne com­pren­dront pas le jar­gon du ciné­ma. À vrai dire, ce jour-là, je ne savais pas trop com­ment j’allais m’y prendre. Un des gar­çons, un peu sur­pris, m’interpella : « Vous écou­tez du hip-hop ? » Je réponds que j’écoute un peu de tout. Le gar­çon hési­tant mais sin­cère me dit que je n’ai pas l’air d’être un ama­teur de hip-hop. Là-des­sus il me dit qu’il aime le hip-hop et le slam, mais il faut que ce soit sin­cère, pas de la musique de ceux qui se sont ven­dus à l’industrie de la musique. Je sai­sis l’occasion et lui demande de me don­ner un exemple d’un chan­teur qui s’est ven­du. Ils réagissent tous en chœur : Yous­sou­pha !

Je tape Yous­sou­pha sur un moteur de recherche d’Internet et You­Tube me pro­pose déjà une varié­té de vidéo­clips. La figure d’un bel homme noir appa­raît à l’écran et enthou­siastes, les jeunes par­ti­ci­pants poin­tant du doigt me demandent de mettre la chan­son Maca­dam, issue de son pre­mier album en 2007. On regarde et on écoute, ensuite, un débat entre nous met en avant les qua­li­tés de ce Yous­sou­pha tant aimé. Com­ba­tif, joyeux, le quar­tier, etc. Après une ana­lyse émo­tion­nelle, je pro­pose de regar­der à nou­veau le clip et décrire ce qu’on voit exac­te­ment, ce qu’on entend, ce qu’on voit image par image. La pre­mière image sert à se situer dans le décor, on voit des immeubles de péri­phé­rie des villes fran­çaises. C’est quoi, comme bâti­ment ? Où est posi­tion­née la camé­ra ? Pour­quoi est-elle là ? Des appar­te­ments sociaux vus d’en bas, en contre-plon­gée sui­vie d’un mou­ve­ment en pano­ra­mique vers le bas qui nous fait décou­vrir des jeunes gens et des enfants sou­riants, jouant entre eux. On découvre Yous­sou­pha entou­ré d’enfants qui marquent le rythme, il chante : « Gran­dir sur le maca­dam-dam et vivre comme des pions sur un jeu de dames-dames-dames-dames… »

Le mon­tage est bien sûr haché, comme tous les clips qu’on voit sur MTV. Pour­quoi ? Quel est le but d’un mon­tage si dyna­mique ? Créer une frus­tra­tion, mais dans quel but ? Dans chaque plan notre héros varie son look ves­ti­men­taire, tou­jours entou­ré par des enfants et main­te­nant d’une invi­tée de marque : Diam’s. Pour­quoi ce cas­ting ? Une célé­bri­té en fin de car­rière aux côtés de la relève ? Les jeunes par­ti­ci­pants répondent par­fai­te­ment aux ques­tions et sans euphé­mismes. C’est le pre­mier disque de Yous­sou­pha, Diam’s est venue le sou­te­nir dans son clip de lan­ce­ment, c’est pour cela qu’elle est à ses côtés, mais elle ne chante pas, afin de ne pas lui voler la vedette. Cette chan­son est une carte de visite où il expose son cur­ri­cu­lum. Une nou­velle star est née depuis les quar­tiers popu­laires, il côtoie désor­mais les grands, le rêve amé­ri­cain est en marche. Car il confirme par ses paroles qu’il vient d’en bas et qu’il y a une réa­li­té à dénon­cer : « C’est pas la rue qui m’a édu­quée, j’con­nais les ruses, la véruse, j’ai joué à la rou­lette russe et elle m’a dupée. Du mal à lut­ter, du plomb dans le car­table à chaque fois que tu t’fais insul­ter, ça s’fi­ni par une cas­tagne… »

Mais si la vie des quar­tiers est morose alors pour­quoi ne voit-on que des per­son­nages sou­riants ? Le pro­ta­go­niste se posi­tionne au centre de l’image et s’assigne le rôle de grand frère bien­veillant et confirme son besoin de rayon­ner. « On se brise le sort, nous empêche de rayon­ner, besoin de biff pour rêver, besoin de biff pour réveillon­ner. J’es­saye de rai­son­ner, les ptits frères leur dire que la haine est quo­ti­dienne et qu’on fini jamais par s’y faire. » Les images se suc­cèdent sur le même mode. Un lan­gage s’est ins­tal­lé, on l’accepte ou pas ? Tous ces enfants sou­riants qui semblent connaître la chan­son par cœur, habi­tants des bas quar­tiers, toutes ori­gines et mélanges confon­dus, posent devant la camé­ra saluant les mains en l’air, mar­quant le rythme en empa­thie avec la chan­son et la camé­ra, c’est sym­pa­thique. Même au milieu de la chan­son, un gosse à la peau noire reprend le refrain en in. Pour figu­rer l’enfance de Yous­sou­pha ? Géné­reux pro­fil psy­cho­lo­gique domi­nant fil­mé en contre-plon­gée auto­rise la par­ti­ci­pa­tion des autres fil­més en plon­gée. Le rap­port domi­né-domi­nant est mis en évi­dence.

Et puis, Yous­sou­pha s’incline, il est tou­chant, jus­ti­cier, il crée l’adhésion car il se bat pour sa com­mu­nau­té, c’est lui qui le dit. « J’ai écrit ce texte pour mes neveux et mes nièces : Mama­dou, Karim, Key­sha, Ous­mane & Inès. Pour ceux qui naissent loin des pavés et des paillettes. Ils veulent pas nous connaître parce qu’on est pas de la même pla­nète… »

Bien. Il n’en fal­lait pas plus, la méthode d’analyse que j’ai apprise à l’Insas par Thier­ry Odeyn était assi­mi­lée sans dif­fi­cul­tés par les jeunes de Soli­dar­ci­té. Que me dit-on ? D’où me le dit-on ? Com­ment me le dit-on ? Il suf­fit d’inverser les rôles. Après tout, le rôle de « maître igno­rant » ne me va pas si mal et ces jeunes en décro­chage sco­laire ne sont pas si mal dans le rôle du « pro­fes­seur ». La chan­son On se connaît, celle qui selon mes élèves prouve que Yous­sou­pha est un ven­du, ou plu­tôt qui prouve qu’il a réussi[[50.000 singles ven­dus au comp­teur, 2e titre le plus joué en radio en 2013 et 17 mil­lions de vues sur You­Tube.]] sera décor­ti­quée avec méthode par les par­ti­ci­pants qui ont pris goût à lire entre les lignes, au regard cri­tique, qui est le pre­mier pas vers l’émancipation. Faut juste don­ner accès aux outils.

Mais lors de l’analyse, le clip décou­rage par sa pau­vre­té, par le ramas­sis de cli­chés qu’il accu­mule et par le vide insup­por­table qui y règne. Ayna, une jeune et jolie star débu­tante est venue en ren­fort, elle vient d’ailleurs de signer son contrat chez Bomaye Musik, la boîte de Yous­sou­pha. Je l’apprends par mes élèves bien infor­més des condi­tions de pro­duc­tion du film. Qu’importe, puisque désor­mais, dans le vidéo­clip, notre pro­ta­go­niste muni de lunettes de soleil roule en déca­po­table sous les pal­miers de Los Angeles et son employée déam­bule en tra­vel­ling alter­né sur les vitrines de luxe et talons aiguille posés sur les dalles étoi­lées d’Hollywood. Yous­sou­pha est désor­mais cen­tré sur lui, il chante ses peines d’amour. « L’a­mour ça repart, par­fois ça nous quitte. J’as­sume tous mes pas car seul Dieu nous guide. Et quand on se parle, l’his­toire est écrite. Ne me remer­cie pas, t’in­quiète on est quitte… »

La voix d’Ayna a été fil­trée au mixage, me signale une étu­diante. Pour­quoi faire appel à un filtre ? Pour­quoi d’ailleurs le réa­li­sa­teur du clip fait appel au split-screen et autres effets spé­ciaux ? C’est l’occasion de mon­trer la com­pa­rai­son que Godard fait sur l’usage du ralen­ti dans Full Metal Jacket de Stan­ley Kubrick et dans Hanoï, 79 prin­temps de San­tia­go Alva­rez. Le cinéaste cubain retra­vaille son docu­ment par une fic­tion inven­tive alors que Kubrick use d’un gim­mick pour mas­quer le manque de docu­men­ta­tion du sujet. Qui a dit que Godard était inac­ces­sible aux jeunes ? Des effets pour cacher du vide ? Pour­quoi la peur du vide ?

Les jeunes me font remar­quer que Yous­sou­pha se jus­ti­fie, de manière désen­chan­tée. « La rue m’a fait vivre, mais la rue m’a dégoû­té. (…) Maman m’a appris que l’argent n’est pas une fin en soi, que vieillir est obli­ga­toire mais gran­dir est un choix. On m’a dit “ne te rate pas” y’a per­sonne qui m’aide. J’aime pas le rap, moi. C’est le rap qui m’aime. (…) Et par­fois quand je ne chante plus. C’est là que je m’i­sole et je n’ai pas d’i­dole. (…) Plus rien ne me tente à part quelques doutes que je pro­mène… » Bien sûr que les exploi­tés et les oppri­més ont des choses à dire poli­ti­que­ment et qui ont plus de poids que d’autres paroles dites par d’autres qui sont moins dans une situa­tion de détresse ou d’exploitation. C’est de cette parole-là qu’on ne veut pas dans les médias, une véri­table parole popu­laire qui est arti­cu­lée à des néces­si­tés, des contraintes, des condi­tions objec­tives comme on dit. C’est cette parole qu’on ne veut pas, parce qu’on pré­fère une parole dés­in­car­née et désen­chan­tée.

Si dans le pre­mier clip nous avons ana­ly­sé un Yous­sou­pha en 2007 qui s’insère dans un envi­ron­ne­ment popu­laire, ici, en 2013 c’est un loft de nou­veau riche qui fait office de décor. Un tis­su couvre l’accoudoir du cana­pé blanc, là aus­si on cache le vide. Ayna y joue le rôle de la nana qui attends oisi­ve­ment son mec, cou­chée zapette en main dans son sofa, regar­dant son écran plas­ma où son amou­reux lui chante… Quelle est l’image de cette fille ? Com­ment est-ce qu’on la montre ? Quel genre de fille est-ce ? Pour­quoi montre-t-on des filles de ce genre ? L’analyse des élèves est sans pitié, l’image déca­dente bour­geoise irrite mes jeunes…

Ça suf­fit, j’en ai marre ! Une étu­diante pro­pose fer­me­ment d’en res­ter là, elle est furieuse et ne veut plus entendre par­ler de Yous­sou­pha. Elle trouve que c’est un con et que c’est un ven­du car il ne chante que pour le fric, avant au moins il chan­tait pour sa com­mu­nau­té. Pas besoin d’en rajou­ter car tout le monde a com­pris que l’esthétique va avec.

Alors pas­sons à l’action, je dépose les camé­ras sur table et j’en explique les fonc­tions, ain­si que leur mis­sion : aller faire un plan à l’extérieur. Vous êtes libres de fil­mer ce qui vous passe par la tête, mais je veux juste que vous ayez quelque chose à racon­ter, on ne filme pas gra­tui­te­ment. Ils partent déci­dés à faire au mieux et digé­rer la « tra­hi­son » de Yous­sou­pha. En atten­dant, je pré­pare les films des frères Lumière pour faire écho aux plans fil­més par les par­ti­ci­pants.

Mais on vient me pré­ve­nir que deux d’entre eux ont été arrê­tés par la police. Je cours au com­mis­sa­riat où un poli­cier m’explique que depuis les atten­tats ter­ro­ristes contre Char­lie Heb­do à Paris, on les avait infor­més que d’autres atten­tats pour­raient viser des points stra­té­giques et qu’ils devaient redou­bler de vigi­lance… et qu’ils ont sur­pris les jeunes en train de poin­ter leur camé­ra vers la voi­ture de police qui pas­sait. Puisque ce dia­logue se fait en pré­sence des élèves qui étaient accou­rus sur place, tout pro­fes­seur se doit de res­ter péda­go­gique. J’ai signa­lé au poli­cier qu’un ter­ro­riste ne s’y pren­drait jamais de cette façon, ils n’opèrent jamais à décou­vert, je lui demande de me don­ner un argu­ment valable qui jus­ti­fie l’arrestation de ces jeunes gens. Le poli­cier me répond qu’ils n’avaient pas l’air de jour­na­listes ! L’occasion est trop belle : pou­vez-vous m’expliquer à quoi res­semble un jour­na­liste ? La réponse est extra­or­di­naire : les jour­na­listes sont muni d’une carte de presse… Je cla­ri­fie, il s’agit de jeunes gens en dif­fi­cul­té, ils pour­raient faci­le­ment être un de leurs enfants, ils sont en train d’apprendre un métier qui va peut-être leur don­ner goût à une autre vie, une acti­vi­té construc­tive, c’est tou­jours mieux que de brû­ler des voi­tures. J’insiste fer­me­ment que l’action poli­cière a inter­rom­pu un pro­ces­sus péda­go­gique et qu’ils devraient réflé­chir sur la por­tée de leur acte irres­pon­sable. Une fois libé­rés, l’injustice par­ta­gée, nous avons man­gé ensemble, nous nous sommes repo­sés et sommes repas­sés à l’action. Cha­cun a pu fil­mer et nous avons pu ana­ly­ser col­lec­ti­ve­ment leurs plans. Vers la fin de jour­née, cha­cun est par­ti chez soi. Fati­gué, je me dis que nous avons rom­pu la bar­rière pro­fes­seur-élève et nous nous sommes unis face à l’adversité.

Le len­de­main, j’ai démar­ré la deuxième jour­née de for­ma­tion par la lec­ture de quelques pas­sages de l’ouvrage de Mathieu Beys, Quels droits face à la police ? Manuel juri­dique et pra­tique : « Il est légi­time que des citoyens et jour­na­listes filment ou pho­to­gra­phient des inter­ven­tions poli­cières, que ce soit pour infor­mer ou récol­ter des preuves du dérou­le­ment des évé­ne­ments et ce n’est en prin­cipe pas une infrac­tion. (…) Les forces de l’ordre doivent consi­dé­rer comme nor­male l’attention que des citoyens ou des groupes de citoyens peuvent por­ter à leur mode d’action. Le fait d’être pho­to­gra­phiés ou fil­més durant leurs inter­ven­tions ne peut consti­tuer aucune gêne pour des poli­ciers sou­cieux du res­pect des règles déon­to­lo­giques. » Être infor­mé de ses droits, c’est bien. Agir pour les faire res­pec­ter, c’est mieux. Ce manuel contri­bue à ren­for­cer le contrôle démo­cra­tique de la police par celles et ceux qu’elle est cen­sée pro­té­ger et ser­vir. Nous avons des droits et ce sont nos outils qui sont à notre dis­po­si­tion pour faire res­pec­ter notre condi­tion. À moins de som­brer dans la rési­gna­tion comme Yous­sou­pha ?

Munis, cette fois-ci, d’une lettre offi­cielle attes­tant leur par­ti­ci­pa­tion à l’atelier vidéo, ils sont par­tis fil­mer à nou­veau. À la pause de midi, mes élèves sont de nou­veau arrê­tés. Cette-fois, l’un d’eux a cra­ché par terre, un réflexe condi­tion­né dit-il et de loin, les poli­ciers sont accou­rus lui col­ler une amende. L’argument sécu­ri­taire ne tient plus. Mon élève me dit qu’il s’agit d’un abus de pou­voir et d’un délit de sale gueule, qu’il a envie d’arrêter l’atelier vidéo et de ne plus mettre ses pieds dans ce fou­tu quar­tier. Je lui donne rai­son sur son ana­lyse mais ne l’autorise pas à aban­don­ner l’atelier car il met­trait en péril ses cama­rades et la dyna­mique du tra­vail col­lec­tif.

Déci­dés d’arriver à la fin, nous nous sommes réunis et avons pris des nou­velles dis­po­si­tions. Puisque Céles­tin est imbi­bé de hip-hop et de slam, je lui ai deman­dé s’il connais­sait un texte par cœur. Oui, écrit par lui-même, en hom­mage à son frère qui retom­bait sans cesse dans la drogue. Il l’a réci­té devant nous tous. Superbe. L’émotion pal­pable déclen­cha par évi­dence la suite du pro­gramme. Wik­to­ria l’enregistre au micro. Pierre le musi­ca­lise à la gui­tare. Made­line chante les chœurs. Arlind et Dorian conti­nuent à fil­mer à l’extérieur des plans sur base des paroles de ce slam. Maxime, le second ani­ma­teur de ZIN TV, est venu en ren­fort, le mon­tage se fait sur mon ordi­na­teur qui pro­jette sur grand écran, tous assistent en direct aux coupes et rac­cords, les déci­sions sont prises en com­mun accord. À la fin de la jour­née tous les élé­ments trouvent har­mo­nieu­se­ment leur place, le film trouve enfin son écri­ture et ses propres règles. J’improvise une pro­jec­tion à la suite de la der­nière coupe et réunis un public d’une dizaine de per­sonnes venues par hasard au centre cultu­rel. Un film est un film s’il est vu par un public. Le film trans­pire l’authenticité, l’intelligence col­lec­tive, les mal­adresses tech­niques témoignent de ce pre­mier tâton­ne­ment à la camé­ra mais dégagent une véri­té, une huma­ni­té. Et moi, essouf­flé, mais avec l’impression d’avoir reçu un vrai cours de ciné­ma.

Ron­nie Rami­rez

Article publié dans la revue SMALA Ciné­ma n°4, juin 2015