Penser le racisme d’une façon politique

par Mar­tin Van­der Elst

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Repro­duit de sa page face­book avec son auto­ri­sa­tion

Relire “Racisme et culture” de Frantz Fanon au prisme des actes négro­phobes ayant eu lieu au Puk­kel­pop fes­ti­val

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“Le racisme (…) n’est qu’un élé­ment d’un plus vaste ensemble : celui de l’oppression sys­té­ma­ti­sée d’un peuple.” “L’un des para­doxes rapi­de­ment ren­con­tré est le choc en retour de défi­ni­tions égo­cen­tristes, socio­cen­tristes.” ” (…) le racisme est bel et bien un élé­ment cultu­rel. Il y a donc des cultures avec racisme et des cultures sans racisme.” “Il nous faut cher­cher, au niveau de la culture, les consé­quences de ce racisme.”
Frantz Fanon — Culture et racisme

Fanon explique com­ment le pro­jet raciste est han­té par la mau­vaise conscience en tant qu’en­ga­ge­ment pas­sion­nel. Le racisme n’est pas un élé­ment sur­ajou­té aux élé­ments cultu­rels d’un groupe, bien plus c’est l’en­semble cultu­rel qui est pro­fon­dé­ment rema­nié par l’ex­pé­rience du racisme.

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C’est ain­si que la chan­son De Kon­go (Léo­pold­ville, 1926) est un élé­ment de cette culture colo­niale et de l’op­pres­sion sys­té­ma­tique du peuple congo­lais. Et l’on ne com­bat pas l’op­pres­sion et ses bru­ta­li­tés par l’é­du­ca­tion ou la décons­truc­tion des pré­ju­gés, ni même par la seule décons­truc­tion de la pro­pa­gande colo­niale. Bien plus, comme nous y invite Fanon, il faut recher­cher les réper­cus­sions du racisme à tous les niveaux de la socia­bi­li­té.

Il n’y a ni libé­ra­tion de la parole raciste ni retour du racisme car celui-ci n’a jamais dis­pa­ru. Ce que montre Fanon c’est que s’il y a une trans­for­ma­tion des formes du racisme, ce n’est pas en tant que tra­vail de la conscience mais bien en tant qu’ef­fet de l’é­vo­lu­tion des formes d’ex­ploi­ta­tion. En effet, les formes du racisme, c’est-à-dire l’i­déo­lo­gie raciste est tou­jours d’a­bord le signe de l’ex­ploi­ta­tion. Or le pro­blème le plus impor­tant avec tous ces dis­cours autour de la déco­lo­ni­sa­tion des men­ta­li­tés, c’est qu’ils émanent de l’i­déo­lo­gie démo­cra­tique et huma­niste, celle des édu­ca­teurs qui aiment à pen­ser le racisme comme une chose déliée des formes d’ex­ploi­ta­tion pour ne pas avoir à se situer eux-même depuis l’ordre racial.

L’an­ti­ra­cisme huma­niste qui comme le montre très bien Fanon résulte du choc et du sou­ve­nir du nazisme après-guerre (voir aus­si Colette Guillau­min, L’i­déo­lo­gie raciste) pos­sède une défi­ni­tion morale du racisme sans prise sur les rap­ports de domi­na­tion. Or les jeunes fla­mands qui ont chan­té la chan­son De Kon­go ne sont ni des abru­tis ni des illet­trés. Ce sont des sujets socia­li­sés au racisme comme une part impor­tante des Belges blancs, des sujets fabri­qués à par­tir d’une culture raciste. C’est la même erreur qui consiste à faire des Nazis des cré­tins sans édu­ca­tion et à ne pas prendre en consi­dé­ra­tion les effets de la révo­lu­tion cultu­relle nazie. D’ailleurs, dans cette affaire, on peut voir com­ment les agres­seurs usent dans leurs témoi­gnages (qua­si­ment d’emblée) de caté­go­ries juri­diques qui visent à les pré­ve­nir d’une qua­li­fi­ca­tion d’in­ci­ta­tion à la haine. Les témoi­gnages res­semblent d’ailleurs assez fort aux témoi­gnages dont sont cou­tu­miers les poli­ciers après un homi­cide afin d’ins­truire leur carac­tère invo­lon­taire. C’est-à-dire qu’ils sont pro­duits par des avo­cats qui anti­cipent d’emblée les risques de condam­na­tion.

Il n’exis­te­ra pas de point de vue en sur­plomb sur notre socié­té gan­gre­née par le racisme à par­tir duquel on pour­rait réédu­quer les mau­vais sujets colo­niaux. Notre socié­té est raciste, le racisme y pro­li­fère en se méta­mor­pho­sant et en se répé­tant parce que nous vivons dans une socié­té capi­ta­liste néo-libé­rale, c’est-à-dire dans une socié­té qui est struc­tu­rée sur et par l’ex­ploi­ta­tion. Fanon nous invite à une lutte totale et sans trêve contre cet ordre, une lutte dont le res­sort est la trans­for­ma­tion radi­cale des formes d’op­pres­sion et des moyens de pro­duc­tion de l’ordre racial.

D’ailleurs la double réac­tion de Zual Demir et de Theo Fran­cken montre clai­re­ment que le libé­ra­lisme auto­ri­taire (NVA) se satis­fait très bien des injonc­tions à déco­lo­ni­ser les men­ta­li­tés car ça lui per­met de rela­ti­vi­ser et d’eu­phé­mi­ser les actes racistes en tant que tel et d’ain­si jeter le dis­cré­dit sur les vic­times. D’un côté, Zual Demir valide l’hy­po­thèse de la défi­ni­tion du racisme comme un pro­blème d’é­du­ca­tion et en tant que ministre en charge des ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques fédé­rales ren­contre et invite les agres­seurs à une visite “déco­lo­niale” du musée de Ter­vu­ren. De l’autre côté Theo Fran­cken peut insul­ter les vic­times et signi­fier qu’elles sont peut-être en fin de compte res­pon­sables de leur agres­sion.

Mar­tin Van­der Elst
Repro­duit de sa page face­book (avec son aimable auto­ri­sa­tion), jeu­di 23 août 2018

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