Samir Amin sur la révolution égyptienne

En réalité, l’islam politique a toujours été soutenu par les États-Unis...

Source www.legrandsoir.info & http://www.m‑pep.org/spip.php?article1987

lun­di 14 février 2011

Samir Amin sur la révo­lu­tion égyp­tienne

Samir AMIN

Samir_Amin.png Éco­no­miste fran­co-égyp­tien, membre du Conseil inter­na­tio­nal du Forum social mon­dial et pré­sident du Forum mon­dial des alter­na­tives, Samir Amin ana­lyse les enjeux poli­tiques et éco­no­miques de la crise que tra­verse l’Égypte. L’entretien a été réa­li­sé depuis Dakar au Forum social mon­dial par Rosa Mous­saoui, jour­na­liste envoyée spé­ciale de L’Humanité.

Ques­tion — Les évé­ne­ments qui secouent la Tuni­sie et l’Égypte relèvent-ils de simples « révoltes popu­laires » ou signent-ils l’entrée de ces pays dans des pro­ces­sus révo­lu­tion­naires ?

Samir Amin — Il s’agit de révoltes sociales poten­tiel­le­ment por­teuses de la cris­tal­li­sa­tion d’alternatives, qui peuvent à long terme s’inscrire dans une pers­pec­tive socia­liste. C’est la rai­son pour laquelle le sys­tème capi­ta­liste, le capi­tal des mono­poles domi­nants à l’échelle mon­diale, ne peut tolé­rer le déve­lop­pe­ment de ces mou­ve­ments. Il mobi­li­se­ra tous les moyens de désta­bi­li­sa­tion pos­sibles, des pres­sions éco­no­miques et finan­cières jusqu’à la menace mili­taire. Il sou­tien­dra, selon les cir­cons­tances, soit les fausses alter­na­tives fas­cistes ou fas­ci­santes, soit la mise en place de dic­ta­tures mili­taires. Il ne faut pas croire un mot de ce que dit Oba­ma. Oba­ma, c’est Bush, mais avec un autre lan­gage. Il y a là une dupli­ci­té per­ma­nente. En fait, dans le cas de l’Égypte, les États-Unis sou­tiennent le régime. Ils peuvent finir par juger plus utile le sacri­fice de la per­sonne de Mou­ba­rak. Mais ils ne renon­ce­ront pas à sau­ve­gar­der l’essentiel : le sys­tème mili­taire et poli­cier. Ils peuvent envi­sa­ger le ren­for­ce­ment de ce sys­tème mili­taire et poli­cier grâce à une alliance avec les Frères musul­mans. En fait, les diri­geants des États-Unis ont en tête le modèle pakis­ta­nais, qui n’est pas un modèle démo­cra­tique mais une com­bi­nai­son entre un pou­voir dit isla­mique et une dic­ta­ture mili­taire. Tou­te­fois, dans le cas de l’Égypte, une bonne par­tie des forces popu­laires qui se sont mobi­li­sées sont par­fai­te­ment conscientes de ces visées. Le peuple égyp­tien est très poli­ti­sé. L’histoire de l’Égypte est celle d’un pays qui tente d’émerger depuis le début du XIXe siècle, qui a été bat­tu par ses propres insuf­fi­sances, mais sur­tout par des agres­sions exté­rieures répé­tées.

Ques­tion — Ces sou­lè­ve­ments sont sur­tout le fait de jeunes pré­ca­ri­sés, de diplô­més chô­meurs. Com­ment les expli­quez-vous ?

Samir Amin — L’Égypte de Nas­ser dis­po­sait d’un sys­tème éco­no­mique et social cri­ti­quable, mais cohé­rent. Nas­ser a fait le pari de l’industrialisation pour sor­tir de la spé­cia­li­sa­tion inter­na­tio­nale colo­niale qui can­ton­nait le pays à l’exportation de coton. Ce sys­tème a su assu­rer une bonne dis­tri­bu­tion des reve­nus en faveur des classes moyennes, mais sans appau­vris­se­ment des classes popu­laires. Cette page s’est tour­née à la suite des agres­sions mili­taires de 1956 et de 1967 qui mobi­li­sèrent Israël. Sadate et plus encore Mou­ba­rak ont œuvré au déman­tè­le­ment du sys­tème pro­duc­tif égyp­tien, auquel ils ont sub­sti­tué un sys­tème tota­le­ment inco­hé­rent, exclu­si­ve­ment fon­dé sur la recherche de ren­ta­bi­li­té. Les taux de crois­sance égyp­tiens pré­ten­du­ment éle­vés, qu’exalte depuis trente ans la Banque mon­diale, n’ont aucune signi­fi­ca­tion. C’est de la poudre aux yeux. La crois­sance égyp­tienne est très vul­né­rable, dépen­dante du mar­ché exté­rieur et du flux de capi­taux pétro­liers venus des pays ren­tiers du Golfe. Avec la crise du sys­tème mon­dial, cette vul­né­ra­bi­li­té s’est mani­fes­tée par un bru­tal essouf­fle­ment. Cette crois­sance s’est accom­pa­gnée d’une incroyable mon­tée des inéga­li­tés et du chô­mage, qui frappe une majo­ri­té de jeunes. Cette situa­tion était explo­sive, elle a explo­sé. Ce qui est désor­mais enga­gé, au-delà des reven­di­ca­tions ini­tiales de départ du régime et d’instauration des liber­tés démo­cra­tiques, c’est une bataille poli­tique.

Ques­tion — Pour­quoi les Frères musul­mans tentent-ils désor­mais de se pré­sen­ter comme des « modé­rés » ?

Samir Amin — Parce qu’on leur demande de jouer ce jeu. Les Frères musul­mans n’ont jamais été des modé­rés. Il ne s’agit pas d’un mou­ve­ment reli­gieux, mais d’un mou­ve­ment poli­tique qui uti­lise la reli­gion. Dès sa fon­da­tion en 1920 par les Bri­tan­niques et la monar­chie, ce mou­ve­ment a joué un rôle actif d’agent anti­com­mu­niste, anti-pro­gres­siste, anti­dé­mo­cra­tique. C’est la rai­son d’être des Frères musul­mans et ils la reven­diquent. Ils l’affirment ouver­te­ment : s’ils gagnent une élec­tion, ce sera la der­nière, parce que le régime élec­to­ral serait un régime occi­den­tal impor­té contraire à la nature isla­mique. Ils n’ont abso­lu­ment rien chan­gé sur ce plan. En réa­li­té, l’islam poli­tique a tou­jours été sou­te­nu par les États-Unis. Ils ont pré­sen­té les tali­bans dans la guerre contre l’Union sovié­tique comme des héros de la liber­té. Lorsque les tali­bans ont fer­mé les écoles de filles créées par les com­mu­nistes, il s’est trou­vé des mou­ve­ments fémi­nistes aux États-Unis pour expli­quer qu’il fal­lait res­pec­ter les « Tra­di­tions » de ce pays. Ceci relève d’un double jeu. D’un côté, le sou­tien. De l’autre, l’instrumentalisation des excès natu­rels des fon­da­men­ta­listes pour ali­men­ter le rejet des immi­grés et jus­ti­fier les agres­sions mili­taires. Confor­mé­ment à cette stra­té­gie, le régime de Mou­ba­rak n’a jamais lut­té contre l’islam poli­tique. Au contraire, il l’a inté­gré dans son sys­tème.

Ques­tion — Mou­ba­rak a‑t-il sous-trai­té la socié­té égyp­tienne aux Frères musul­mans ?

Samir Amin — Abso­lu­ment. Il leur a confié trois ins­ti­tu­tions fon­da­men­tales : la jus­tice, l’éducation et la télé­vi­sion. Mais le régime mili­taire veut conser­ver pour lui la direc­tion, reven­di­quée par les Frères musul­mans. Les États-Unis uti­lisent ce conflit mineur au sein de l’alliance entre mili­taires et isla­mistes pour s’assurer de la doci­li­té des uns comme des autres. L’essentiel est que tous acceptent le capi­ta­lisme tel qu’il est. Les Frères musul­mans n’ont jamais envi­sa­gé de chan­ger les choses de manière sérieuse. D’ailleurs lors des grandes grèves ouvrières de 2007 – 2008, leurs par­le­men­taires ont voté avec le gou­ver­ne­ment contre les gré­vistes. Face aux luttes des pay­sans expul­sés de leur terre par les grands pro­prié­taires fon­ciers, les Frères musul­mans prennent par­tie contre le mou­ve­ment pay­san. Pour eux la pro­prié­té pri­vée, la libre entre­prise et le pro­fit sont sacrés.

Ques­tion — Quelles sont leurs visées à l’échelle du Proche-Orient ?

Samir Amin — Tous sont très dociles. Les mili­taires comme les Frères musul­mans acceptent l’hégémonie des États-Unis dans la région et la paix avec Israël telle qu’elle est. Les uns comme les autres conti­nue­ront à faire preuve de cette com­plai­sance qui per­met à Israël de pour­suivre la colo­ni­sa­tion de ce qui reste de la Pales­tine.

Dif­fu­sé par le Mou­ve­ment poli­tique d’éducation popu­laire (M’PEP). http://www.m‑pep.org/spip.php?artic…

Le 12 février 2011.

http://www.legrandsoir.info/Samir-Amin-sur-la-revolution-egyptienne.html

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