Les Etats-Unis et la bourgeoisie égyptienne ne vont pas soutenir le mouvement démocratique dans le pays

Entretien avec Samir Amin, directeur du Forum du tiers-monde (Dakar)

Source : http://www.medelu.org/spip.php?article777


« Les Etats-Unis et la bour­geoi­sie égyp­tienne ne vont pas sou­te­nir le mou­ve­ment démo­cra­tique dans le pays »

Entre­tien avec Samir Amin, direc­teur du Forum du tiers-monde (Dakar) et pré­sident du Forum mon­dial des alter­na­tives (FMA).

mar­di, 29 mars 2011 / Chris­tophe Ven­tu­ra

Chris­tophe Ven­tu­ra (CV) : En Egypte, le réfé­ren­dum du 19 mars sur la réforme consti­tu­tion­nelle a ouvert la voie à l’organisation d’élections légis­la­tives qui pour­raient se tenir en sep­tembre. Quelle est la situa­tion poli­tique dans le pays ? Faut-il se réjouir de son évo­lu­tion ?

Image_3-28.pngSamir Amin (SA) : Il faut être clair : les Etats-Unis et la bour­geoi­sie égyp­tienne ne vont pas sou­te­nir le mou­ve­ment démo­cra­tique dans le pays. Au contraire, ils vont tout mettre en oeuvre pour le faire avor­ter. Ils ne peuvent accep­ter une Egypte démo­cra­tique car elle serait trop dan­ge­reuse à leurs yeux. Le mou­ve­ment qui s’est amor­cé à par­tir du 25 jan­vier dans le pays n’est pas à pro­pre­ment par­ler révo­lu­tion­naire, mais il com­porte cepen­dant des avan­cées révo­lu­tion­naires. C’est un mou­ve­ment puis­sant, démo­cra­tique, anti-impé­ria­liste et à ten­dance sociale forte. Il réunit toutes ces dyna­miques en même temps.

Les forces prin­ci­pales à l’œuvre pen­dant les mois de jan­vier et de février étaient de gauche. Elles ont démon­tré qu’elles avaient un écho popu­laire gigan­tesque puisqu’elles sont arri­vées à entraî­ner 15 mil­lions de mani­fes­tants à tra­vers le pays !

Les jeunes, les com­mu­nistes, des frac­tions des classes moyennes démo­cra­tiques com­posent la colonne ver­té­brale de ce mou­ve­ment. Les Frères musul­mans et le cou­rant isla­miste ne l’ont rejoint que tar­di­ve­ment, et par oppor­tu­nisme. Ils l’avaient dénon­cé au départ, consi­dé­rant qu’il était voué à l’échec. Mais quand ils ont en vu la force, ils l’ont rejoint.

Main­te­nant, les choses sont beau­coup plus claires qu’elles ne l’étaient y a quelques semaines. Le bloc réac­tion­naire est consti­tué par la direc­tion de l’armée, la bour­geoi­sie com­pra­dor (que repré­sen­tait le par­ti de Hos­ni Mou­ba­rak) et les Frères musul­mans. Ce bloc est sou­te­nu par les pays du Golfe et les Etats-Unis.

Le réfé­ren­dum a été orga­ni­sé par ses soins et il pro­po­sait des chan­ge­ments sans grande impor­tance. Alors que le mou­ve­ment disait « à bas le régime, à bas la Consti­tu­tion », les élec­teurs étaient seule­ment appe­lés à se pro­non­cer sur de légères modi­fi­ca­tions de l’actuelle Consti­tu­tion : neuf amen­de­ments éla­bo­rés par le Conseil suprême des forces armées égyp­tiennes. Ces amen­de­ments visaient, entre autres, à réduire le man­dat pré­si­den­tiel de six à quatre ans, à limi­ter à deux le nombre de man­dats pour la même per­sonne et à per­mettre au pré­sident de nom­mer un ou plu­sieurs vice-pré­si­dents dans les soixante jours sui­vant son inves­ti­ture.

L’article le plus impor­tant est celui qui ouvre la voie à un pro­ces­sus de tran­si­tion concret : des élec­tions légis­la­tives auront lieu dans les six mois, et un comi­té de cent sages rédi­ge­ra la future Consti­tu­tion. Qui en fera par­tie ? Ce n’est pas clair.

Dans un contexte de faible par­ti­ci­pa­tion — seuls 41 % des Egyp­tiens ont pris part à cette consul­ta­tion — 77 % des élec­teurs se sont pro­non­cés en faveur de cette réforme consti­tu­tion­nelle. Qui a voté ? Essen­tiel­le­ment les Frères musul­mans. Et ce, avec le sou­tien des pays du Golfe qui ont mas­si­ve­ment finan­cé leur cam­pagne.

Près de 23 % des gens ont dit « Non ». Il s’agit d’un « Non » pro­gres­siste.

CV : Main­te­nant, que va-t-il se pas­ser ?

SA : Le modèle poli­tique que sou­haitent déve­lop­per le bloc réac­tion­naire et les Etats-Unis est le modèle pakis­ta­nais. C’est-à-dire une socié­té où l’armée est en retrait, tout en ayant tou­jours le der­nier mot, et où le gou­ver­ne­ment est occu­pé par les isla­mistes. Le gou­ver­ne­ment actuel est en train de prendre les mesures élec­to­rales qui leur garan­ti­ront la majo­ri­té et qui écar­te­ront la gauche du pou­voir. Il faut aus­si savoir qu’il déve­loppe des poli­tiques for­te­ment anti­so­ciales. Une loi anti­grève vient d’être votée. Dans cette nou­velle Egypte, les gré­vistes seront pas­sibles d’un an de pri­son.

Face à cela, les jeunes, la gauche his­to­rique égyp­tienne et des frac­tions des classes moyennes qui se sont déta­chées des pers­pec­tives d’un gou­ver­ne­ment isla­miste tentent de s’organiser.

Les Etats-Unis veulent répé­ter ce qui s’est pas­sé aux Phi­lip­pines en en Indo­né­sie : tout chan­ger pour que rien ne change ! Là-bas, après que des mou­ve­ments popu­laires se sont débar­ras­sés de dic­ta­teurs, les Etats-Unis se sont employés à ce que l’essentiel soit pré­ser­vé, de leur point de vue : garan­tir la mise en place de gou­ver­ne­ments ali­gnés sur le néo­li­bé­ra­lisme et les inté­rêts de leur poli­tique étran­gère. Pour eux, l’Egypte doit impé­ra­ti­ve­ment res­ter dans leur camp.

A court terme, ce plan va mal­heu­reu­se­ment mar­cher. Il y aura très pro­ba­ble­ment une majo­ri­té isla­miste au pro­chain Par­le­ment en sep­tembre ou en octobre.

CV : Com­ment ana­ly­sez-vous la situa­tion en Libye ?

SA : Les choses sont très dif­fé­rentes dans ce pays. Le bloc réac­tion­naire n’est pas le même, tout comme les forces qui se battent contre lui. Chaque pays a ses spé­ci­fi­ci­tés. On ne peut par­ler d’un mou­ve­ment de reven­di­ca­tion démo­cra­tique ana­logue dans tout le monde arabe. D’un pays à l’autre, les forces sont dif­fé­rentes.

Le régime Kadha­fi n’est pas défen­dable. Je l’ai tou­jours consi­dé­ré comme un Poli­chi­nelle. Kha­da­fi n’a aucune fidé­li­té poli­tique. Il peut pas­ser d’un registre à un autre par pur effet rhé­to­rique, sans pro­blème. Pen­dant vingt ans, il avait un dis­cours plu­tôt natio­na­liste à relent appa­rent de gauche. Il est vrai qu’à cette époque, cela s’est accom­pa­gné d’une redis­tri­bu­tion de la rente pétro­lière plu­tôt éga­li­taire.

Mais à par­tir du jour où il s’est ral­lié au libé­ra­lisme, il s’est embour­bé dans une situa­tion dans laquelle l’usage qu’il pou­vait faire de la rente n’était plus le même. Sa redis­tri­bu­tion a été acca­pa­rée par ses tri­bus et sa famille, notam­ment ses fils cor­rom­pus. Ont ain­si été jetées les bases des pre­miers mécon­ten­te­ments sociaux.

Il faut ajou­ter à cela le fait que le pays n’a jamais vrai­ment exis­té comme nation. C’est une région entre le Magh­reb et le Machrek. La fron­tière entre les deux passe pré­ci­sé­ment au milieu de la Libye. La Cyré­naïque est his­to­ri­que­ment grecque et hel­le­nis­tique, puis est deve­nue machre­kine. La Tri­po­li­taine, elle, est magh­ré­bine.

De ce fait, il y a tou­jours eu une petite base pour des régio­na­lismes dans le pays. Per­sonne ne sait réel­le­ment qui sont les membres du Conseil natio­nal de tran­si­tion de Ben­gha­zi. Il y a cer­tai­ne­ment des gens très bien par­mi eux, mais il y a aus­si les isla­mistes, et les pires d’entre eux.

CV : Com­ment jugez-vous l’intervention en cours ?

SA : L’impérialisme se fiche tota­le­ment de la démo­cra­tie en Libye. Le prin­cipe fon­da­men­tal est que toute inter­ven­tion mili­taire des forces occi­den­tales — main­te­nant de l’Otan — dans les affaires d’un pays du Sud, sous n’importe quel pré­texte (même lorsqu’il est juste), doit être pros­crite. Ce n’est pas comme cela qu’on règle les pro­blèmes. Au contraire, on les aggrave. Nous l’avons vu en Irak. D’ailleurs, cette inter­ven­tion n’est pas popu­laire dans le monde arabe.

Les Occi­den­taux ins­tal­le­ront des laquais au pou­voir. Peut être pré­voi­ront-ils même une par­ti­tion du pays. Je suis éton­né de voir que la gauche euro­péenne, même radi­cale, ne parle plus d’impérialisme. On perd de vue l’objectif fon­da­men­tal de cette inter­ven­tion : le pétrole. Certes les pays occi­den­taux le contrô­laient déjà, mais, avec Kadha­fi, ils n’étaient jamais sûrs de rien. Ce der­nier pou­vait faire n’importe quoi, le don­ner aux Chi­nois ou aux Indiens par exemple. Ils veulent donc direc­te­ment avoir la haute main sur lui et mettre en place un régime façon pays du Golfe, à la fois isla­mique et tota­le­ment ali­gné sur leur poli­tique éco­no­mique et inter­na­tio­nale.

CV : Croyez-vous en l’existence d’un droit inter­na­tio­nal ?

SA : Les condi­tions ne sont pas réunies pour un tel droit. La « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale » n’existe pas. Elle se résume à l’ambassadeur des Etats-Unis, puis, dans les trois minutes, à ceux des pays euro­péens lorsqu’ils sont appe­lés par le pre­mier.

Par­ler d’un droit inter­na­tio­nal fon­dé sur le res­pect des droits élé­men­taires, c’est racon­ter une his­toire aux enfants. On peut ajou­ter à cela le phé­no­mène du deux poids deux mesures. Que font les Occi­den­taux contre les bom­bar­de­ments israé­liens en Pales­tine ?

Le bon posi­tion­ne­ment dans la guerre civile en Libye est de ne pas inter­ve­nir. Il faut favo­ri­ser l’implication des pays de la région. Les Afri­cains et les Arabes doivent être mis devant leurs res­pon­sa­bi­li­tés. Il faut des bri­gades inter­na­tio­nales. C’est très dif­fé­rent d’une inter­ven­tion des Etats, sur­tout lorsqu’il s’agit de ceux des pays impé­ria­listes. Dans l’immédiat, il faut mettre un terme à l’intervention et lais­ser les pays de l’Union afri­caine et de la Ligue arabe for­cer une négo­cia­tion. C’est à eux de régler leurs pro­blèmes.