Tunisie, acte 2

La révolution tunisienne est loin d’être terminée.

Image_6-20.png

par Sami Naïr, Ancien dépu­té euro­péen, pro­fes­seur à l’université Pablo de Ola­vide, Séville

Le pou­voir mafieux de Ben Ali balayé, l’union des forces sociales inter­ve­nue au cours de la révo­lu­tion tuni­sienne se fis­sure pro­gres­si­ve­ment. C’est nor­mal. Dans tout pro­ces­sus révo­lu­tion­naire, la période de tran­si­tion est en réa­li­té une bataille ran­gée entre ceux qui veulent aller au bout du chan­ge­ment et ceux qui, pour conser­ver les situa­tions acquises, veulent s’arrêter. C’est ce qui se passe aujourd’hui à Tunis.

Le pro­blème ins­ti­tu­tion­nel prin­ci­pal concerne la nature du régime poli­tique qui sera adop­té. Il n’y a pas de consen­sus sur ce point. Les élec­tions pour la Consti­tuante, qui devaient avoir lieu le 24 juillet, ont été retar­dées pour cette rai­son. Dans l’épreuve qui s’est enga­gée entre, d’un côté, le pou­voir de la révo­lu­tion — incar­née par la Haute ins­tance pré­si­dée par Yadh ben Achour et les prin­ci­paux par­tis d’opposition, y com­pris les isla­mistes – et, d’un autre côté, le gou­ver­ne­ment com­po­sé de membres de l’ancien régime et de vieux mili­tants du par­ti du Néo­des­tour de l’époque de Bour­gui­ba, c’est la légi­ti­mi­té révo­lu­tion­naire qui l’a empor­té : les élec­tions ont été repor­tées au 23 octobre 2011.

L’argument des par­ti­sans d’élections rapides était qu’il fal­lait rapi­de­ment mettre un terme à l’absence de légi­ti­mi­té ins­ti­tu­tion­nelle du pou­voir et au chaos éco­no­mique ; l’argument des repré­sen­tants de la socié­té civile est qu’un pays qui n’a jamais connu de démo­cra­tie ne peut pas adop­ter un modèle ins­ti­tu­tion­nel au pas de course : il faut, au contraire, enga­ger un débat dans la socié­té pour choi­sir des ins­ti­tu­tions solides qui soient réel­le­ment garantes de l’irréversibilité du pro­ces­sus démo­cra­tique. L’Etat de droit ne doit pas se construire dans le dos des citoyens. Cette solu­tion a pré­va­lu.

Au-delà de cette diver­gence, il y a deux points conflic­tuels qui taraudent le champ poli­tique : la ques­tion sociale et celle de la sécu­la­ri­té de l’Etat. Ces deux ques­tions sont liées. La pre­mière ne peut être réso­lue sans la mise en place d’une grande poli­tique de déve­lop­pe­ment dans laquelle l’Etat devrait jouer un rôle stra­té­gique. Or les milieux d’affaires qui ont sou­te­nu la dic­ta­ture vou­draient aujourd’hui un redé­mar­rage rapide de l’activité éco­no­mique sans don­ner des gages sur les droits sociaux des sala­riés. Ils plaident pour un libé­ra­lisme dur, alors que la révo­lu­tion est le résul­tat des désastres éco­no­miques et sociaux pro­vo­quées par les pri­va­ti­sa­tions sau­vages de l’ère Ben Ali et la cor­rup­tion qui en consti­tuait le cœur. Ils ne veulent pas d’un Etat social, qui leur impo­se­rait une part des sacri­fices que tout le monde est dis­po­sé à faire. La ques­tion sociale divise donc de plus en plus. Et les par­tis issus de la révo­lu­tion la che­vauchent dans la com­pé­ti­tion poli­tique pour les élec­tions.

Le syn­di­cat UGTT joue le rôle d’un qua­si-par­ti ; il est un élé­ment clé de la lutte pour un Etat social. Il se rachète ain­si de ses accom­mo­de­ments pas­sés avec la dic­ta­ture. Mais rien ne dit qu’il par­vien­dra à conser­ver son hégé­mo­nie sur les sala­riés. Car l’économie tuni­sienne est consti­tuée à envi­ron 50 % par le sec­teur infor­mel ; les chô­meurs non syn­di­qués sont des cen­taines de mil­liers.

La radi­ca­li­té reli­gieuse est ici à l’affût. Les isla­mistes, qui n’ont joué aucun rôle dans la révo­lu­tion, font assaut de déma­go­gie sociale pour se don­ner une légi­ti­mi­té. Ils peuvent, par leurs pro­po­si­tions extrêmes, séduire une par­tie de la popu­la­tion, déso­rien­tée par l’absence de chan­ge­ment de sa situa­tion.

Deuxième ques­tion de fond : celle de la sécu­la­ri­té et des liber­tés indi­vi­duelles. Une très dure bataille est en cours. Nadia El Fani, cinéaste cou­ra­geuse, a fait un film inti­tu­lé signi­fi­ca­ti­ve­ment Ni Allah ni maître. Elle a pro­cla­mé à la télé­vi­sion son athéisme en deman­dant le res­pect pour ceux qui pensent comme elle. Les fana­tiques isla­mistes la vouent aux gémo­nies : attaques contre la salle de ciné­ma qui pro­jette le film, menaces de mort contre la cinéaste, atti­tude plus que réser­vée du gou­ver­ne­ment dans le sou­tien à la liber­té de conscience.

Par ailleurs, les isla­mistes « modé­rés » du par­ti Ennahd­ha viennent d’abandonner la Haute ins­tance de la révo­lu­tion, se pré­pa­rant pro­ba­ble­ment à pac­ti­ser avec les par­ti­sans de l’ancien régime encore au pou­voir… à moins qu’ils ne se croient assez forts pour se sépa­rer, déjà, d’une révo­lu­tion sécu­lière qui n’est pas la leur. Le mes­sage est en tous cas clair pour tous : le deuxième acte de la révo­lu­tion est com­men­cé. La bataille future tour­ne­ra inévi­ta­ble­ment à l’affrontement idéo­lo­gique avec les isla­mistes qui pré­tendent res­pec­ter la liber­té d’expression, mais refusent la sécu­la­ri­té de l’Etat. La révo­lu­tion tuni­sienne est loin d’être ter­mi­née.

Source de l’ar­ticle : mémoires des luttes