Au Venezuela, Yaneth Rivas prend d’assaut le quotidien

Entretien d'une membre de l’Armée Communicationnelle de Libération

Vene­zue­la. 06.02.2011. Yaneth Rivas prend d’assaut le quo­ti­dien

Cara­cas est sa muse. Les rues sont le lieu où l’oeuvre prend vie. L’affiche est son outil pour com­mu­ni­quer. Col­lage et recons­truc­tions d’images font par­tie du quo­ti­dien. L’artiste plas­tique Yaneth Rivas les offre à la vue des pas­sants, dans un espace où l’oeuvre naît puis meurt.

Licen­ciée en Arts Plas­tiques de l’ Ins­ti­tut Uni­ver­si­taire d’Études Supé­rieures d’Arts Plas­tiques Arman­do Reverón, Rivas s’est liée aux arts depuis qu’elle est toute petite. De père pho­to­graphe, elle n’oublie pas les col­lages qu’elle construi­sait en assem­blant les pho­tos qu’il n’arrivait pas à vendre.

En même temps que la plas­tique, Rivas, de 28 ans, a étu­dié la socio­lo­gie des masses, et de fait a étu­dié le jour­na­lisme à l’Université Cen­trale du Vene­zue­la. “L’artiste doit être une per­sonne atten­tive à son envi­ron­ne­ment et doit offrir un autre type de réponses à l’ordre social éta­bli”, explique-t-elle.

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—Pour­quoi les rues pour mon­trer votre art ?

—Je sens que ce sont des lieux où mon oeuvre a le plus de per­ti­nence. Mon oeuvre appar­tient plus a l’espace de la rue qu’à celui de la gale­rie ou du musée.

—Est-ce une forme de pro­tes­ta­tion ?

—Je crois que tous les mou­ve­ments de contre-culture se font absor­ber par le sys­tème capi­ta­liste. C’est pour­quoi je ne m’accroche pas à l’idée que mon oeuvre soit “contre-cultu­relle”. Le chan­ge­ment et la révo­lu­tion sont dans la trans­for­ma­tion de l’âme, de l’esprit, de la conscience.

—D’où naît l’idée ?

—Je me suis ren­du compte que le che­min pour pou­voir entrer dans les ins­ti­tu­tions où s’expose l’art clas­sique était un peu tor­du, même si je ne l’ai pas écar­té tota­le­ment. Il y a peu j’ai réa­li­sé une expo indi­vi­duelle au Musée d’Art Contem­po­rain : “Gloire, concur­rence et méfiance” et j’en ai aus­si réa­li­sé une autre dans un arrêt d’autobus : “L’affiche de Cara­cas”, sur l’avenue Fran­cis­co Sola­no. Expo­ser mon tra­vail dans ces deux endroits a un sens.

—Com­ment défi­nis­sez-vous votre oeuvre ?

—Il ne s’agit pas de mon inté­rio­ri­té ou de mon indi­vi­dua­li­té comme artiste, ce sont des réflexions sur ce qui nous entoure, sur le déses­poir quo­ti­dien qu’engendre la ville, sur l’impossiblité de réus­sir des choses, sur les impo­si­tions…

—Pour­quoi une de tes affiches dit-elle “Cara­cas te hait” ? Image_3-8.png

—j’ai tra­vaillé sur cette icône de la moder­ni­té que sont les “Tours du Silen­cio”. Pour qu’une oeuvre d’art pro­duise un impact, elle doit d’une cer­taine manière nouer une com­pli­ci­té avec les spec­ta­teurs. “Cara­cas te hait” est une affir­ma­tion, parce que je crois qu’il est très facile d’avoir ce sen­ti­ment de la ville. Je ne cherche pas à me plaindre parce que la ville est vio­lente, c’est sim­ple­ment mon quo­ti­dien, le lieu où je suis née et je peux sen­tir cette hos­ti­li­té.

—Pour­quoi ne signez-vous pas votre oeuvre ?

—Ce qui est dans la rue appar­tient à tous. J’essaie de sou­li­gner que mon inten­tion dans la plas­tique, n’est pas celle du graf­fi­ti — même si je le res­pecte et l’aime beau­coup — et qu’elle ne se base pas sur le besoin indi­vi­duel de signer.

—L’enfant qu’on voit sur plu­sieurs murs de la ville et qui porte l’expression “pour­ris-toi”, il est de vous ?

—Oui, je tra­vaille les inter­ven­tions comme des cam­pagnes et en uti­li­sant un peu les outils de la publi­ci­té. Cet enfant est une pho­to que j’ai prise il y a très long­temps à El Vigía. Son image était des­ti­née à se perdre et j’ai déci­dé de la repro­duire. Ce por­trait a un pou­voir qui parle aux gens, car il se connecte avec eux de mul­tiples manières, très dif­fé­rentes .

—Vos inter­ven­tions sont clan­des­tines, arbi­traires… Com­ment l’expliquez-vous ?Image_4-6.png

—Mon objec­tif final est de col­ler une afiche ou de peindre un mur mais si cela dépend d’une auto­ri­sa­tion, je la demande et si non, je m’en passe.

—Parle-nous du col­lec­tif dont tu fais par­tie : l’Armée Com­mu­ni­ca­tion­nelle de Libé­ra­tion.

—Il a été une plate-forme fan­tas­tique pour orga­ni­ser le Fes­ti­val d’Interventions Urbaines sur La Pas­to­ra. Je crois qu’il est impor­tant de gérer des espaces pour que d’autres per­sonnes prennent l’initiative de par­ta­ger leur art, que celui qui fait des graf­fi­tis, que celui qui peint ou que le mura­liste puisse exer­cer une pra­tique socia­liste de son tra­vail, en appor­tant son effort et en offrant son talent à tous.

—A quoi rêvez-vous ?

—A beau­coup de choses, mais j’ai le rêve concret d’atteindre un État dans lequel existe la jus­tice sociale. Je crois que le bon­heur indi­vi­duel part du fait de vivre dans un lieu où l’on sent qu’il y a une jus­tice et où d’une cer­taine manière et même si c’est uto­pique, nous pou­vons tous avoir les mêmes oppor­tu­ni­tés.

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—Peut-on atteindre ce rêve à tra­vers l’art ?

—On peut expri­mer des objec­tions de conscience et lan­cer des appels mais c’est la force du peuple, la trans­for­ma­tion de l’âme et de la conscience qui per­mettent d’atteindre ce rêve. Sans doute une image peut-elle faire pen­ser à cer­taines situa­tions ou à des pro­blèmes. Il me semble per­ti­nent de faire un art qui choque pour prendre d’assaut le quo­ti­dien, tel est l’art dans lequel je crois, celui qui est pour tous, qui per­met que les gens s’arrêtent, regardent et réflé­chissent.

Source : Ciu­dad Cara­cas

Tra­duc­tion : Thier­ry Deronne, pour La revo­lu­ción Vive

Kla­ra Agui­lar Vàsquez/Ciudad CCS

Pho­to Luis Bobadila/Ciudad CCS

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