Bons baisers de Chine / Adieu, journée de 8 heures !

EN LIEN :

Gior­gio Gri­ziot­ti, aujourd’­hui cher­cheur indé­pen­dant, a été l’un des pre­miers ingé­nieurs infor­ma­ti­ciens diplô­més du Poli­tec­ni­co de Milan. Il a ensuite acquis une longue expé­rience dans le domaine des TIC (tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion). Sa par­ti­ci­pa­tion au mou­ve­ment auto­nome ita­lien dans les années 1970 l’a ame­né exer­cer une grande par­tie de son acti­vi­té pro­fes­sion­nelle à l’é­tran­ger.

Il publie, entre autres, sur  Il Mani­fes­to, Open Demo­cra­cy et Effi­me­ra, dont il est l’un des fon­da­teurs et ani­ma­teurs.

Ouvrages col­lec­tifs : Crea­tive Capi­ta­lism, Mol­ti­tu­di­nous Crea­ti­vi­ty, Lexing­ton Book, Londres, 2015.
La Mone­ta del Comune, Alfabeta2-Derive&Approdi, Rome, 2015.
Data­cra­zia, D Edi­tore, Rome, 2018

Son livre Neu­ro­ca­pi­ta­lis­mo, Media­zio­ni tec­no­lo­giche e linee di fuga (Mime­sis 2016) a atti­ré une cer­taine atten­tion en Ita­lie et a été publié en espa­gnol par Melu­si­na en avril 2017 (tra­duc­tion de Miguel Alon­so Orte­ga), en fran­çais, Neu­ro­ca­pi­ta­lisme, pou­voirs numé­riques et mul­ti­tudes, par C&F Edi­tions en 2018 (tra­duc­tion de Faus­to Giu­dice) et en anglais, Neu­ro­ca­pi­ta­lism, tech­no­lo­gi­cal media­tions and vani­shing lines, par Minor Com­po­si­tions en 2018 (tra­duc­tion de Jason F. Mc Gim­sey), éga­le­ment dis­po­nible en accès libre.

 

Une fic­tion réa­liste

C’est lorsque nous avons réus­si à cra­quer Grand Bond, l’ordinateur quan­tique le plus puis­sant au monde, chi­nois bien enten­du, que nous nous sommes ren­du compte que dans son sys­tème, tour­nait un module logi­ciel que nous appel­le­rons time machine par com­mo­di­té.

Bien que le labo­ra­toire natio­nal d’informatique quan­tique de Hefei1, qui l’avait conçu, ait reven­di­qué une puis­sance de cal­cul plu­sieurs mil­liards de fois supé­rieure à celle des super­or­di­na­teurs tra­di­tion­nels, en réa­li­té cette manne res­tait théo­rique et non uti­li­sée tota­le­ment. Mal­gré la prouesse tech­no­lo­gique de son archi­tec­ture et de ses 100K qubits, les Chi­nois s’étaient rési­gnés à uti­li­ser le sys­tème d’exploitation Free Quan­tum, le der­nier grand pro­jet en date par­ta­gé libre­ment par la Free Soft­ware Foun­da­tion, même si bien enten­du ils n’en appré­ciaient guère la trans­pa­rence et les règles FOSS — Free & Open Source Soft­ware.

Tout cela était du domaine public, mais per­sonne ne savait qu’une start-up de l’Innoway à Pékin, la Sili­con Val­ley chi­noise, avait déve­lop­pé un logi­ciel capable de chan­ger la per­cep­tion du temps en lui don­nant un cours dif­fé­rent. Ce flux était trans­mis à un uti­li­sa­teur par l’intermédiaire d’une appli­ca­tion et d’un dis­po­si­tif mobile dénom­mé Time Glass, une ver­sion spé­ciale de lunettes « intel­li­gentes ». Le sys­tème exi­geait cepen­dant une grande puis­sance de cal­cul pour chaque uti­li­sa­teur indi­vi­duel et seul un mégaor­di­na­teur quan­tique aurait pu pilo­ter une mul­ti­tude d’utilisateurs simul­ta­né­ment. Com­pre­nant quelles pers­pec­tives bio­po­li­tiques offraient les Time Glass, l’administration chi­noise prit le contrôle de la start-up et lan­ça le pro­jet « Long prin­temps ». L’objectif offi­ciel était l’amélioration de la qua­li­té de vie pour le per­son­nel et offi­cieu­se­ment, l’augmentation de sa pro­duc­ti­vi­té.

En por­tant des Time Glass connec­tées, tout membre du per­son­nel pou­vait consa­crer au moins dix ou douze heures par jour à son tra­vail en ayant l’impression de n’y pas­ser que sept ou huit, bien que son corps reste ancré à l’UTC [Le temps coor­don­né uni­ver­sel ou temps civil, abré­gé avec le sigle UTC]. Pour la phase expé­ri­men­tale, des « volon­taires » furent choi­sis dans les grandes usines Fox­conn à Shenz­hen. Il s’agissait avant tout de jeunes femmes pré­po­sées à la chaîne de mon­tage des smart­phones, aux­quelles on avait pro­mis en récom­pense un jour de congé.

Durant la période de test, on limi­ta la durée des jour­nées de tra­vail et ce fut un suc­cès. Les par­ti­ci­pantes, à la fin de leur ser­vice, étaient plus déten­dues et de bonne humeur, même si ensuite, peu ou prou, la fatigue phy­sique refai­sait sur­face. Lorsque la nou­velle de cette appli­ca­tion extra­or­di­naire se répan­dit chez Fox­conn, les volon­taires se mul­ti­plièrent, au point qu’il fut dif­fi­cile de conten­ter tout le monde immé­dia­te­ment. Rares étaient ceux qui se mon­traient plu­tôt réser­vés parce qu’ils com­pre­naient que, en dépit des décla­ra­tions offi­cielles, il s’agissait de faire pas­ser la pilule des jour­nées sans fin et des heures sup­plé­men­taires non payées.

Et en effet, il en fut vrai­ment ain­si : le gou­ver­ne­ment lan­ça en grande pompe le pro­jet « Long prin­temps » en l’intégrant au pro­gramme des Cré­dits Sociaux (SCS)2 : chaque tra­vailleur, en adhé­rant, rece­vrait 50 points sur sa red list des mérites, tan­dis que le paie­ment des heures sup­plé­men­taires était remis en cause. Dans les usines, les pro­tes­ta­tions timides se trou­vèrent aus­si­tôt réduites au silence par les syn­di­cats gou­ver­ne­men­taux afin de per­mettre au sys­tème d’être élar­gi à d’autres sec­teurs.

Le véri­table objec­tif du gou­ver­ne­ment, en effet, concer­nait non seule­ment les ouvriers des grandes usines déjà en cours de robo­ti­sa­tion, mais tous les tra­vailleurs de quelque condi­tion que ce soit et pas uni­que­ment les sala­riés. Les acti­vi­tés cog­ni­tives, incluant aus­si le télé­tra­vail, étaient dans le col­li­ma­teur. Pré­caires et free­lance pou­vaient en « béné­fi­cier » et dans les start-up de l’Innoway où avait désor­mais cours la règle 996 (tra­vail de 9h du matin à 9h du soir, 6 jours par semaine), le sys­tème fonc­tion­ne­rait par­fai­te­ment.

Le gou­ver­ne­ment comp­tait sur ce dis­po­si­tif vrai­ment dis­rup­tif pour conso­li­der l’hégémonie chi­noise dans le monde. La pro­duc­tion interne aurait effec­tué un grand bond en avant et, en expor­tant le sys­tème dans le reste du globe, grâce aux accords avec les GAFAM [Google, Apple, Face­book, Ama­zon et Micro­soft], le contrôle mon­dial des nou­velles moda­li­tés de pro­duc­tion aurait été assu­ré.

Après une période d’expansion presque géo­mé­trique des Time Glass dans tous les sec­teurs pro­duc­tifs, les pre­miers bruits concer­nant des effets sociaux néfastes émer­gèrent. Il s’agissait par exemple des ouvrières ayant une famille : tem­po­rel­le­ment déso­rien­tées, elles ne réus­sis­saient plus à faire face aux charges domes­tiques. Dans les start-ups de l’Innoway se répan­dait en revanche « la culture du mate­las »3 : pla­cé sous le bureau, on pou­vait s’y étendre un moment avant de s’écrouler.

La per­tur­ba­tion des rythmes bio­lo­giques fon­da­men­taux induite par la dis­tor­sion tem­po­relle du quo­ti­dien était cepen­dant en train de géné­rer un autre type de dys­fonc­tion­ne­ment un peu plus inquié­tant. Après de courts moments de cata­to­nie, les sujets tenaient des pro­pos à pre­mière vue inco­hé­rents ou déli­rants qui, s’y l’on y prê­tait atten­tion cepen­dant, révé­laient une forme de réac­tion lucide à une vie quo­ti­dienne de qua­torze heures de tra­vail. Des forces désor­ga­ni­sées et sou­ter­raines explo­saient de manière irré­pres­sible en réac­tion à un sys­tème qui « dans son pro­ces­sus de pro­duc­tion, géné­rait une forte charge schi­zo­phré­nique contre laquelle le sys­tème lui-même déclen­che­rait ensuite tout le poids de sa répres­sion »4.

Ces crises étaient une ten­ta­tive de sor­tir de l’insoutenable dépay­se­ment tem­po­rel, volon­tai­re­ment accep­té pour adhé­rer au « rêve col­lec­tif » auquel les avait exhor­tés le cama­rade-pré­sident Xi. Mais à pré­sent, le rêve s’était trans­for­mé en cau­che­mar. Les spé­cia­listes gou­ver­ne­men­taux avaient assi­mi­lé le phé­no­mène à une nou­velle forme de burn-out qui était déjà très répan­due en Chine à cette époque-là. Mais encore une fois, les experts se trom­pèrent. Il ne s’agissait pas de burn-out mais d’un « un pro­ces­sus schi­zo, de déco­dage et de déter­ri­to­ria­li­sa­tion, que seule l’activité révo­lu­tion­naire empêche de tour­ner en pro­duc­tion de schi­zo­phré­nie »5.

Et ce fut le bou­ton qui déclen­cha le pas­sage sou­dain de l’ordre au chaos « ces deux pôles qui repré­sentent l’alternance his­to­rique pour les Chi­nois »6. Et lorsque « sous le ciel tout fut en grand chaos, la situa­tion devint excel­lente »7. Pour la Chine et le reste du monde.

  1. La Chine a inves­ti « dix mil­liards de dol­lars dans le labo­ra­toire de Hefei pour les sciences de l’information quan­tique avec des experts pro­ve­nant d’une série de dis­ci­plines comme la phy­sique, l’ingénierie élec­trique et la science des maté­riaux », cf. Simone Pie­ran­ni, Red Mir­ror, Later­za, 2020, p. 138.
  2. Social Cre­dit Sys­tem, sys­tème de cré­dits sociaux « une ini­tia­tive créée par le gou­ver­ne­ment chi­nois dans le but de déve­lop­per un sys­tème de clas­si­fi­ca­tion natio­nale de la répu­ta­tion de ses propres citoyens ». V. https://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_de_cr%C3%A9dit_social
  3. Expres­sion déri­vée de la sous-culture d’entreprise de la mul­ti­na­tio­nale de télé­com­mu­ni­ca­tion Hua­wei.
  4. Gilles Deleuze, Felix Guat­ta­ri, L’Anti-Œdipe, Édi­tions de Minuit, 1973 p. 42.
  5. Gilles Deleuze, Pour­par­lers 1972 – 1990, Édi­tions de Minuit, 1990, p. 38.
  6. Simone Pie­ran­ni, Red Mir­ror, op. cit., p. 120.
  7. Allu­sion à une phrase de Mao Zedong : « Sous le ciel tout est en grand chaos ; la situa­tion est excel­lente »