Robotisation et fin du travail, mythe ou réalité

Par Pau Solanilla / Nueva Tribuna

Tra­duit par ZIN TV

Un nou­veau contrat social pour l’ère numérique.

L’é­mer­gence de la tech­no­lo­gie et l’a­vè­ne­ment de la qua­trième révo­lu­tion indus­trielle, avec au pre­mier plan la numé­ri­sa­tion, la robo­ti­sa­tion et l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, repré­sentent un nou­veau para­digme dans le monde du tra­vail. Ces chan­ge­ments se pro­duisent à une vitesse ver­ti­gi­neuse qui, avec les effets de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique de ces der­nières décen­nies, a dés­in­té­gré nombre des cer­ti­tudes sur les­quelles se sont construits les récits de la vie pro­fes­sion­nelle de ce der­nier demi-siècle.

Le chan­ge­ment fait par­tie de l’his­toire du pro­grès de nos socié­tés et, comme dans d’autres chan­ge­ments d’é­poque, il génère des pro­blèmes qui nous mettent au défi de construire de nou­velles cohé­rences. La prin­ci­pale carac­té­ris­tique et nou­veau­té des chan­ge­ments aux­quels nous sommes confron­tés est leur rapi­di­té. Tout va vite, très vite, et nous n’a­vons pas les méca­nismes de gou­ver­nance néces­saires pour conce­voir des poli­tiques publiques capables de répondre aux besoins de ce nou­veau monde qui émerge.

Nous ne pou­vons pas répondre aux nou­velles réa­li­tés avec les formes et les para­mètres du passé.

Les défis à abor­der sont nom­breux et divers, mais le fac­teur cri­tique fon­da­men­tal est peut-être que nous ne pou­vons pas répondre aux nou­velles réa­li­tés avec les formes et les para­mètres du pas­sé. Nous avons besoin d’une nou­velle vision. Dans les socié­tés post-modernes, de nou­veaux modes de vie et de tra­vail appa­raissent, qui doivent être étu­diés et régle­men­tés. Repen­ser la manière de garan­tir les droits et les devoirs des tra­vailleurs dans un monde où la tech­no­lo­gie com­mence à jouer un rôle cen­tral et qui trans­forme la nature et les modes de vie et de travail.

La numé­ri­sa­tion et la robo­ti­sa­tion sont une réa­li­té désor­mais pré­sente pour tou­jours. Les machines, avec leurs algo­rithmes et leur intel­li­gence arti­fi­cielle, nous ren­dront beau­coup plus pro­duc­tifs, plus rapides et plus effi­caces, sur­tout dans les tra­vaux de rou­tine, répé­ti­tifs ou pré­vi­sibles. Sa mise en œuvre dans de nom­breux sec­teurs génère le sen­ti­ment que les gens vont se retrou­ver sans tra­vail. Une pro­phé­tie qui n’a pas besoin de se réa­li­ser si nous sommes capables d’y répondre intel­li­gem­ment et de construire un nou­veau contrat social pour l’ère numérique.

Il serait pré­ten­tieux d’a­voir des réponses à chaque pro­blème ou ques­tion. Il est clair que la tech­no­lo­gie change le visage de la socié­té et trans­forme struc­tu­rel­le­ment nos modes de vie. La révo­lu­tion tech­no­lo­gique est impa­rable et ne peut être un pro­ces­sus sans cri­tique. Nous devons la gou­ver­ner afin de mini­mi­ser les impacts néga­tifs tels que les nou­velles frac­tures numé­riques et de pro­fi­ter intel­li­gem­ment des nou­velles oppor­tu­ni­tés qu’elle offre. Le risque qu’une par­tie de la socié­té soit lais­sée pour compte est évident, géné­rant de nou­veaux pro­blèmes sociaux.

Pour gagner la bataille de l’a­ve­nir, nous devrons conce­voir de nou­velles cohé­rences qui conci­lient les capa­ci­tés de la numé­ri­sa­tion et de la robo­ti­sa­tion avec les com­pé­tences humaines. Le nou­veau monde du tra­vail exi­ge­ra une col­la­bo­ra­tion effi­cace entre les hommes et les machines, ouvrant de nou­velles pos­si­bi­li­tés et de nou­veaux cré­neaux d’emploi. Comme le dit l’é­co­no­miste José Martín Moi­sés Car­re­te­ro, direc­teur de Red2Red, “le dan­ger n’est pas dans la numé­ri­sa­tion, mais dans la non-digi­ta­li­sa­tion”. Nous sommes au milieu d’une grande bataille dans laquelle la nou­velle réa­li­té doit être dotée d’une légis­la­tion et d’un mar­ché du tra­vail conçus pour l’an­cien monde.

Nous sommes dans un moment com­pli­qué où l’an­cien monde n’est pas sim­ple­ment mort et où le nou­veau monde ne s’est pas seule­ment impo­sé en géné­rant de la confusion.

Albert Cañi­gue­ral a publié un livre inté­res­sant inti­tu­lé “El tra­ba­jo ya no es lo que era” (Le tra­vail n’est plus ce qu’il était), dans lequel il décrit de manière brillante et appro­fon­die les pro­blèmes, les défis et les oppor­tu­ni­tés du monde du tra­vail. Le texte décrit bien que le défi de l’emploi et de la com­pé­ti­ti­vi­té de notre socié­té dépen­dra de notre capa­ci­té à ajou­ter de l’in­tel­li­gence, humaine et arti­fi­cielle, pour géné­rer du pro­grès et de nou­veaux emplois. Cela néces­site un réajus­te­ment urgent des capa­ci­tés et des com­pé­tences des tra­vailleurs et des pro­fes­sion­nels. Comme tout au long de l’his­toire, les formes de tra­vail ont évo­lué, et il en va de même pour la for­ma­tion, la régle­men­ta­tion et la pro­tec­tion des droits. La tech­no-accé­lé­ra­tion trans­forme notre mode de vie et de tra­vail en géné­rant de nou­velles oppor­tu­ni­tés mais aus­si des exter­na­li­tés inquié­tantes qu’il faut gérer.

L’une des carac­té­ris­tiques de l’ère numé­rique et de son impact sur le monde du tra­vail est l’é­mer­gence de tra­vailleurs aty­piques, c’est-à-dire de tra­vailleurs qui ont des rela­tions de tra­vail non tra­di­tion­nelles comme les free­lances ou d’autres moda­li­tés comme le tra­vailleur de plate-forme. Une réa­li­té ren­due visible par la contro­verse sur les droits des riders et les condam­na­tions de cer­taines pla­te­formes comme Deli­ve­roo ou Glo­vo pour avoir loué leurs ser­vices en tant que faux indé­pen­dants. Jus­qu’à pré­sent, elle n’é­tait pas au centre de l’a­gen­da poli­tique, mais c’est une réa­li­té crois­sante qui touche des mil­lions de per­sonnes, où les cava­liers repré­sentent à peine un 7% de la popu­la­tion active. Il existe d’autres groupes tels que les employés de bureau, les enquê­teurs ou les tra­vailleurs à dis­tance qui, selon les études de la Fon­da­tion euro­péenne d’é­tudes pro­gres­sistes (FEPS), peuvent atteindre 11 % des tra­vailleurs actifs en Europe.

Par­mi les tra­vailleurs de cette éco­no­mie à la demande, on estime que 40 % le font par le biais d’é­crans d’or­di­na­teur, ce qui n’est géné­ra­le­ment pas leur occu­pa­tion prin­ci­pale ou com­bi­né avec d’autres emplois et reve­nus. La numé­ri­sa­tion et ses nou­velles formes de créa­tion de valeur et d’emploi frag­mentent le mar­ché du tra­vail et la nature des rela­tions de tra­vail avec la pré­ca­ri­sa­tion de groupes pro­fes­sion­nels impor­tants avec l’é­mer­gence de l’é­co­no­mie dite de plate-forme. Une nou­velle réa­li­té qui modi­fie les récits et la langue de tra­vail, confon­dant l’é­co­no­mie col­la­bo­ra­tive avec l’éco­no­mie de plate-forme. Le pro­fes­seur Luz Rodrí­guez sou­tient que nous devons pro­té­ger les droits des per­sonnes qui tra­vaillent indé­pen­dam­ment de leur forme d’emploi. La plate-forme sert d’in­ter­mé­diaire pour obte­nir des pres­ta­tions alors que le tra­vailleur perd ses droits. Une situa­tion insou­te­nable dans laquelle nous devons repen­ser l’ar­chi­tec­ture de la pro­tec­tion sociale.

Le pro­blème n’est pas la tech­no­lo­gie, mais les modèles com­mer­ciaux qui ont été déve­lop­pés en l’ab­sence de régle­men­ta­tion et de poli­tiques publiques, qui sont très en retard sur la réa­li­té du mar­ché et de la société.

Il est clair que le pro­ces­sus de numé­ri­sa­tion ne peut être inver­sé, mais il est urgent de mieux le régu­ler. Nous assis­tons à un pro­ces­sus de concen­tra­tion dans lequel les Big­Tech captent beau­coup de valeur et génèrent d’im­por­tants pro­fits sans contri­buer aux sys­tèmes de pro­tec­tion sociale. Le pro­blème n’est pas la tech­no­lo­gie, mais les modèles com­mer­ciaux qui ont été déve­lop­pés en l’ab­sence de régle­men­ta­tion et de poli­tiques publiques, qui sont très en retard sur la réa­li­té du mar­ché et de la société.

“Tra­vailler, c’est résoudre les pro­blèmes des autres”, comme le rap­pelle le socio­logue fin­lan­dais Esko Kil­pi. La numé­ri­sa­tion et la robo­ti­sa­tion ne feront pas dis­pa­raître le tra­vail, mais elles le trans­for­me­ront, c’est pour­quoi nous devons réflé­chir et agir rapi­de­ment. Les besoins de nos socié­tés aug­mentent et chaque révo­lu­tion indus­trielle a vu l’é­mer­gence de nou­velles formes de tra­vail et de nou­veaux emplois.

Dans la nou­velle socié­té numé­rique, le tra­vail ne dis­pa­raî­tra pas, mais il sera trans­for­mé. Dans une éco­no­mie à la demande où la flexi­bi­li­té et l’a­dap­ta­bi­li­té sont essen­tielles à la com­pé­ti­ti­vi­té, la tech­no­lo­gie et la socié­té algo­rith­mique per­mettent une ges­tion beau­coup plus effi­cace des pics de pro­duc­ti­vi­té ou de demande, et les entre­prises adoptent des modèles de recherche de talents adap­tés à cette nou­velle réa­li­té. Le modèle de tra­vail tra­di­tion­nel tel que nous l’a­vons connu va deve­nir obso­lète pour une grande par­tie de la popu­la­tion active dans les années à venir. Dans la mesure où nous ne sommes pas capables de la régle­men­ter, nous serons condam­nés à une insta­bi­li­té per­ma­nente. La flexi­bi­li­té est une bonne chose, mais elle ne peut être trans­for­mée en précarité.

La numé­ri­sa­tion, les algo­rithmes et les robots vont faire par­tie de notre vie. Nous devons conce­voir de nou­velles réponses aux défis des temps nou­veaux. D’une part, nous devons prendre un enga­ge­ment ferme en faveur de la requa­li­fi­ca­tion de mil­lions de tra­vailleurs afin d’a­dap­ter leurs com­pé­tences à la nou­velle socié­té numé­rique. D’autre part, régle­men­ter de manière déci­sive les nou­velles formes de tra­vail non conven­tion­nelles pour per­mettre le déve­lop­pe­ment de nou­veaux modes de vie et de tra­vail garan­tis­sant les devoirs et les droits des tra­vailleurs. L’a­ve­nir n’est pas pré­dé­ter­mi­né, il doit être construit, et il dépen­dra de notre capa­ci­té à répondre aux nou­veaux défis si nous vou­lons évi­ter la dys­to­pie d’une socié­té sans travailleurs.