Brésil : pourquoi pas une télévision des Sans Terre ?

La concentration du pouvoir dans les médias est un miroir de la concentration des terres. Dans le premier cas on vole des terres publiques ou on rachète des terres volées. Dans le second cas on prend possession du spectre électromagnétique en usant d’influences politiques ou du pouvoir économique, ou des deux à la fois.

25 octobre 2012.

Par Eduar­do Sales de Lima, du jour­nal « Bra­sil de Fato ».

Source de l’ar­ticle : MST

Sil­vio Mie­li est jour­na­liste et pro­fes­seur de la Facul­té de Com­mu­ni­ca­tion et de Phi­lo­so­phie de l’Université Catho­lique Pon­ti­fi­cale (PUC-Sao Pau­lo).silvio.jpg Son avis rejoint les récentes mani­fes­ta­tions pour la démo­cra­ti­sa­tion de la com­mu­ni­ca­tion au Bré­sil, comme celle qui a eu lieu le 15 octobre 2012 à Sao pau­lo en face de l’hôtel Renais­sance, où se dérou­lait une réunion de la SIP (Inter Ame­ri­can Press Asso­cia­tion, groupe de patrons de médias). À cette occa­sion, des repré­sen­tants du col­lec­tif « Inter­vozes » et du « Forum Natio­nal pour la Démo­cra­ti­sa­tion de la Com­mu­ni­ca­tion » (BDNF) entre autres orga­ni­sa­tions, ont dérou­lé des ban­de­roles dénon­çant des abus com­mis par des chaïnes de radio et de télé­vi­sion, par des jour­naux et des maga­zines.

Par ailleurs, une des conclu­sions de l’étude récente du cher­cheur Tia­go Cubas, du Noyau d’Études, Recherches et Pro­jets sur la Réforme Agraire (Nera/Unesp) inti­tu­lée « São Pau­lo agraire : repré­sen­ta­tions du dif­fé­rend ter­ri­to­rial entre pay­sans et rura­listes de 1988 à 2009 », va pré­ci­sé­ment dans ce sens : les médias pri­vés tota­lisent la vision des rela­tions capi­ta­listes en milieu rural, en pro­pa­geant des sté­réo­types et en refu­sant le sujet et les méthodes de pro­duc­tion alter­na­tifs.

Dans l’interview qui suit, Sil­vio Mie­li ana­lyse la situa­tion actuelle de la lutte pour la démo­cra­ti­sa­tion de la com­mu­ni­ca­tion au Bré­sil.

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Bra­sil de Fato —  Des vio­lences phy­siques sont com­mises par le gou­ver­ne­ment ou par des pri­vés contre les pay­sans sans terre par le biais de polices et de milices armées. La cou­ver­ture média­tique de ces évé­ne­ments est ten­dan­cieuse. Pour­quoi la vio­lence contre les pauvres est-elle natu­ra­li­sée, voire même igno­rée par les médias actuels ?

Sil­vio Mie­li – En pre­mier lieu il faut se sou­ve­nir que les médias sont ultra-conser­va­teurs. Que les conser­va­teurs trouvent natu­rel qu’un mil­liard de per­sonnes souffrent de la faim dans le monde. Et tout aus­si natu­rel — c’est typique des conser­va­teurs – que soit uti­li­sée la vio­lence contre ceux qui veulent sor­tir de cette situa­tion. Comme dit le phi­lo­sophe Gior­gio Agam­ben, les médias aiment les indi­gnés mais pas­sifs. Les grands jour­naux n’ont aucun pro­blème pour mon­trer les enfants affa­més vivant dans une décharge publique mais réprou­ve­ront for­te­ment toute action directe pour cor­ri­ger cette injus­tice.

La concen­tra­tion du pou­voir dans les médias est un miroir de la concen­tra­tion des terres. Dans le pre­mier cas on vole des terres publiques ou on rachète des terres volées. Dans le second cas on prend pos­ses­sion du spectre élec­tro­ma­gné­tique en usant d’influences poli­tiques ou du pou­voir éco­no­mique, ou des deux à la fois. C’est pour ces rai­sons que le sys­tème est capable de tout quand il s’agit de dis­cu­ter de la pro­prié­té fon­cière ou de celle d’un organe d’information. Ce n’est pas un hasard si le slo­gan de la démo­cra­ti­sa­tion des médias en 1980 a été : « Réforme agraire dans les airs ». Sur la terre comme dans les ondes hert­ziennes nous sommes confron­tés aux mêmes pro­blèmes : la ques­tion de la pro­prié­té, de leur usage social et quels modèles de déve­lop­pe­ment doivent être mis en pra­tique.

BdF – Concrè­te­ment, quel genre de rela­tions existe entre les jour­naux locaux (et natio­naux) et l’agro-industrie pour cri­mi­na­li­ser tou­jours plus les pay­sans pauvres ?

S.M. – Toutes les familles qui mono­po­lisent les médias au Bré­sil sont (direc­te­ment ou indi­rec­te­ment) de grands pro­prié­taires ter­riens. La famille Saad (groupe Ban­dei­rantes), qui a récem­ment inves­ti dans le domaine de la presse écrite, est une famille de grands éle­veurs, Octá­vio Frias (père) a été l’un des plus gros entre­pre­neurs agri­coles du pays. Donc, en plus de la ser­vi­li­té vis-à-vis du pou­voir, ils pos­sèdent des inté­rêts directs dans le sec­teur. Beau­coup d’hommes poli­tiques, même ceux qui se croient très puis­sants, sont deve­nus les office-boys des grandes socié­tés. En ce qui concerne les moyens de com­mu­ni­ca­tion prin­ci­paux, ils sont deve­nus les pro­mo­teurs des évé­ne­ments de ces grandes entre­prises.

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BdF – Après la soi-disant « démo­cra­ti­sa­tion » (post-dic­ta­to­riale), quel a été le poids des médias (locaux et natio­naux) dans le pro­ces­sus de natu­ra­li­sa­tion de la vio­lence envers les pauvres et les pay­sans sans terre et com­ment ont-ils fait obs­tacle à la réforme agraire ?

S.M. – Géné­ra­le­ment on dit que les médias ne sont pas le qua­trième pou­voir mais le cin­quième élé­ment. Nous avons l’eau, la terre, le feu, l’air et… les médias. Nous vivons immer­gés dedans. D’où l’importance de la qua­li­té de ce qui est pro­duit par ce moyen. Mais dans notre cas, peut-on vrai­ment par­ler de « redé­mo­cra­ti­sa­tion » si par­mi tant de pro­blèmes héri­tés de la dic­ta­ture, l’accès aux médias reste aus­si limi­té ? C’est une autre dimen­sion de la vie natio­nale : nous vivons un état d’exception per­ma­nent. Le modèle de com­mu­ni­ca­tion mis en place par la dic­ta­ture, même au terme du régime mili­taire, est tou­jours debout. Il suf­fit d’enquêter sur le rôle des médias dans les récentes affaires impor­tantes du sec­teur agri­cole ou envi­ron­ne­men­tal et de véri­fier com­ment ils opèrent (affaires Rapo­sa Ser­ra do Sol, MP 458, code fores­tier, Belo Monte…).

BdF – Que pour­rait faire un gou­ver­ne­ment plus pro­gres­siste ou une socié­té plus éclai­rée pour faire évo­luer ces véhi­cules média­tiques vers une com­mu­ni­ca­tion plus équi­li­brée ?

S.M. – Pre­nons l’exemple de la « pen­te­cô­ti­sa­tion » des médias au Bré­sil. L’invasion des médias par des socié­tés qui s’autoproclament des églises consti­tue un des plus pro­blèmes contem­po­rains majeur des médias au Bré­sil. Nous vivions déjà avec une série d’autres pro­blèmes, nous avons celui-ci en plus. Qu’a fait l’État ? Il a ren­for­cé l’espace et la puis­sance de ces groupes, notam­ment grâce à des alliances poli­tiques-par­ti­sanes. Il a offert des réseaux de télé­vi­sion à des grands groupes qui ne repré­sentent aucune force cultu­relle locale, attaquent les tra­di­tions reli­gieuses de matrice afri­caine et font le pro­sé­ly­tisme du capi­ta­lisme comme religion.Il est clair que nous devons nous battre pour le contrôle social des médias, mais je pense que le salut ne passe pas par la réforme de ce qui existe, ni par le retrait des mes­sages de l’État.

mst-3.jpgDans la lutte pour la démo­cra­ti­sa­tion de la com­mu­ni­ca­tion il faut uti­li­ser la même tac­tique que celle du Mou­ve­ment des Tra­vailleurs sans Terre : l’occupation du spectre non pro­duc­tif (que ce soit au sein des champs péda­go­gique, cultu­rel ou social, ce qui se défend sur des bases consti­tu­tion­nelles). Je ne parle pas d’occuper les stu­dios de la Glo­bo mais en plus de l’espace que le mou­ve­ment social a conquis à tra­vers Inter­net, de lut­ter pour des médias appar­te­nant aux mou­ve­ments sociaux. Pour­quoi pas une MSTV, une télé­vi­sion du Mou­ve­ment des tra­vailleurs Sans Terre ? Le moment est venu pour les mou­ve­ments sociaux de s’adresser au peuple direc­te­ment, sans pas­ser par des inter­mé­diaires et pas seule­ment sur inter­net, mais aus­si au moyen d’ondes élec­tro­ma­gné­tiques, ou de ce qu’il en reste.

Source : [http://www.mst.org.br/node/14033
->http://www.mst.org.br/node/14033]
Tra­duc­tion du por­tu­gais : Thier­ry Deronne

URL de cet article : http://mouvementsansterre.wordpress.com/2012/11/25/bresil-pourquoi-pas-une-television-des-sans-terre/

Pour sou­te­nir concrè­te­ment le MST, on peut écrire à Lucas Tin­ti, prointer@mst.org.br