Des travailleurs qui produisent sans patron, ça n’existe pas ? Voyage au coeur des Ateliers de Grès

Le premier réflexe fut d’empêcher l’avocat d’emporter les machines de l’usine. Le second, de cadenasser la porte d’entrée. Le troisième, de commencer à s’organiser...

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Le patron s’est ins­tal­lé dans son bureau… en Espagne – peut-être était-ce son domi­cile ?, a acti­vé Skype et a ordon­né d’appeler tous les tra­vailleurs de l’usine de Bar­qui­si­me­to (Vene­zue­la) autour de l’ordinateur du gérant local : « Je n’ai plus de quoi inves­tir, l’entreprise est liqui­dée, lun­di vous pou­vez pas­ser cher­cher votre chèque » a‑t-il dit. Mes­sage concis, depuis un pays loin­tain, dont se sou­viennent bien les employés des « Ate­liers du Grès ». Main­te­nant il n’y avait plus de doute : l’usine fer­mait, les licen­ciait tous, le ven­dre­di 31 août 2012.

Le pre­mier réflexe fut d’empêcher l’avocat d’emporter les machines de l’usine. Le second, de cade­nas­ser la porte d’entrée. Le troi­sième, de com­men­cer à s’organiser devant les bruits qui cir­cu­laient : l’usine sera ven­due, démo­lie sous peu. Les tra­vailleurs for­mèrent trois groupes de sur­veillance pour gar­der les ins­tal­la­tions 24 heures sur 24, du dimanche au dimanche.

Com­men­cèrent les chan­tages, les ten­ta­tives d’usure et les menaces de la part du patron, de l’avocat, de l’acheteur du ter­rain et en même temps la pres­sion éco­no­mique sur des tra­vailleurs pri­vés de salaire, l’apprentissage d’une lutte sur le long terme. Tout ce qui était pré­vi­sible dans un bras de fer où la pro­prié­té d’une usine est en jeu.

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Sur les 150 ouvriers céra­mistes, 25 sont res­tés, puis 19… L’argent man­quait, impos­sible d’apporter une réponse aux besoins urgents des familles. Ceux qui main­tinrent l’occupation mirent sur pied des stra­té­gies de sur­vie : un étal à la porte de l’usine pour y vendre du café, des bon­bons, tout ce qu’on pou­vait, et la recherche d’appuis soli­daires rapi­de­ment appa­rus : celui de la Fédé­ra­tion Boli­va­rienne Socia­liste de Tra­vailleurs Urbains, Ruraux et de la Pêche- qui mon­ta l’ « opé­ra­tion kilo » afin d’obtenir des ali­ments – et celui des cama­rades de l’usine Altu­sa, qui avaient affron­té le même patron dans un conflit simi­laire.

Les céra­mistes résis­tèrent 19 mois, en main­te­nant chaque machine en état de marche, en construi­sant un réseau d’appui fami­lial, ouvrier, une conscience, une capa­ci­té d’affronter des nuits de soli­tude. Devant eux, l’usine n’était que silence. Immo­bi­li­sée, la pièce maî­tresse avait fonc­tion­né durant des décen­nies sans jamais s’éteindre – un four de 120 mètres de long, 2m80 de haut, 60 de large, à une tem­pé­ra­ture de 890 degrés, et une capa­ci­té de trai­ter 45 wagons. Sur le modèle de ceux « créés par les alle­mands durant la deuxième guerre mon­diale pour brû­ler les corps des homo­sexuels et des juifs » expliquent les tra­vailleurs.

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19 mois. Jusqu’au jour ou, devant l’absence de réponse de la part du patron et suite aux démarches auprès de l’Etat, ils déci­dèrent de remettre l’usine en marche, de réac­ti­ver le four avec l’aide des tra­vailleurs d’Altusa qui avaient appris com­ment ral­lu­mer les machines de leur usine sans leur patron. « Ils l’ont chauf­fé pen­dant deux mois, on leur disait que s’ils l’allumaient, Bar­qui­si­me­to allait explo­ser » raconte José Novoa, Pré­sident de la fédé­ra­tion.

Mais après les essais et les erreurs – comme la dif­fi­cul­té de sta­bi­li­ser la tem­pé­ra­ture à son juste niveau -, le four recom­men­ça à fonc­tion­ner, le pré-four et les dif­fé­rents engre­nages pour fabri­quer les dalles de grès, celles qu’avait tou­jours pro­duit cette usine.

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Avec le pre­mier pas vint le pre­mier pro­blème : le manque de pro­duits chi­miques néces­saires à la fabri­ca­tion des dalles. La solu­tion : pro­duire des pou­trelles et des briques alvéo­lées avec des matières pre­mières faciles à se pro­cu­rer – argile, eau et mélasse. A force d’invention, on chan­gea les moules, les ins­tru­ments de découpe et construi­sit de nou­velles lignes de trans­port. Et tan­dis que la pro­duc­tion com­men­çait, la situa­tion se régu­la­ri­sait juri­di­que­ment : on enre­gis­tra la fabrique auprès du Minis­tère des Com­munes en tant qu’Entreprise Sociale Directe – c’est-à-dire sans par­ti­ci­pa­tion de l’Etat : « Ate­liers de Grès ». Le bras de fer sur la pro­prié­té s’est ache­vé en faveur des tra­vailleurs.

La pro­duc­tion actuelle, après une année et demie de fonc­tion­ne­ment, est de 10.000 briques alvéo­lées par jour. Lorsque le pro­ces­sus d’automatisation sera fina­li­sé, avec le sou­tien de la Mis­sion Savoir et Tra­vail, il y aura 30 à 35.000 uni­tés par jour. « Aucun d’entre nous n’est un pro­fes­sion­nel, la plu­part de ceux qui dirigent l’entreprise n’ont pas le bac­ca­lau­réat », explique Pedro, l’un des dix-neuf. Il était « homme à tout faire » comme il s’appelle lui-même : il répa­rait les sous-sols du four, il fai­sait des tra­vaux de maçon­ne­rie, des répa­ra­tions méca­niques, il bai­gnait les chiens.

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Pour mettre en fonc­tion­ne­ment ces six hec­tares sur les­quels s’étend l’usine ils ont dû s’organiser davan­tage en met­tant sur pied quatre uni­tés : admi­nis­tra­tion, ges­tion pro­duc­tive, for­ma­tion et contrôle. Pedro, par exemple, est membre de la troi­sième. « Les uni­tés ont été choi­sies en assem­blée, petit à petit nous avons décou­vert quelle tâche pou­vait exé­cu­ter cha­cun d’entre nous » raconte-t-il. Dans les ins­tal­la­tions on voit une par­tie de son tra­vail : des fresques murales, des slo­gans, des consignes, l’esthétique révo­lu­tion­naire de l’usine.

« On dit que nous ne savons ni gérer ni pro­duire, mais dans les faits nous avons démon­tré le contraire. C’est dur mais nous avons appris, tout est diri­gé par les tra­vailleurs, l’entreprise est à nous, nous devons en prendre soin. », dit Jor­gi­na Cata­li­na, de l’unité admi­nis­tra­tive. « Les Ate­liers de Grès » comptent aujourd’hui 85 tra­vailleurs, en majo­ri­té des jeunes, de moins de 25 ans. L’objectif est d’arriver à 150, lorsque l’usine pro­dui­ra 35 000 briques alvéo­lées dont ils savent qu’elles seront ache­tés par la Grande Mis­sion Loge­ment Vene­zue­la.

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« La situa­tion n’est pas ce que dit la droite. Une usine sans patron et avec des tra­vailleurs unis, oui, ça pro­duit » explique Pedro. À pré­sent les béné­fices sont répar­tis de façon équi­table entre ceux qui pro­duisent les briques alvéo­lées, pas comme avant, où « sur les huit heures de tra­vail, deux allaient à celui qui pro­dui­sait et 8 au patron ».

Les tra­vailleurs des Ate­liers ont conscience de repré­sen­ter une expé­rience d’avant-garde, non seule­ment parce qu’il s’agit de l’Entreprise de Pro­duc­tion Sociale Directe de plus grande taille mais parce qu’ils sont l’une des rares usines récu­pé­rées à être admi­nis­trées inté­gra­le­ment par des tra­vailleurs. Ils ont noué une alliance étroite avec les deux autres expé­riences qu’ils connaissent et toutes deux à Bar­qui­si­me­to : Benea­gro –ancien­ne­ment Pou­lets Sou­to- récu­pé­rée et mise en pro­duc­tion par les tra­vailleurs, et Tra­vailleurs Unis –ex Brah­ma- [Sur cette expé­rience, on peut lire : [occu­per, résis­ter, pro­duire]] où on a résis­té à la ten­ta­tive de licen­cie­ment en occu­pant l’entreprise et où on n’attend que l’expropriation pour la mettre en marche.

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« On compte sur les doigts d’une main les entre­prises occu­pées et tota­le­ment admi­nis­trées par les tra­vailleurs » sou­ligne José Novoa qui donne les chiffres actuels : il y a au Vene­zue­la 1800 entre­prises récu­pé­rées, natio­na­li­sées, occu­pées et alliées, c’est-à-dire là où il existe une forte pré­sence syn­di­cale et un contrôle de la base.

Les « Ate­liers du Grès » est l’une de celles que l’on compte sur les doigts d’une main ; elle est par­ve­nue à résis­ter, à se mettre en marche, à pro­duire, à vendre et à croître. Sans bac­ca­lau­réats, ni pro­prié­taires étran­gers, ni experts venant de l’extérieur pour « conseiller » la direc­tion. Ils ont leurs défis, tel que celui d’équilibrer les dyna­miques entre les 19 tra­vailleurs et ceux qui s’incorporeront- le groupe qui a résis­té n’a pas per­çu de salaire pen­dant deux ans, com­ment prendre en compte cela sans géné­rer de dis­pa­ri­tés ?, celui de réa­li­ser une ges­tion col­lec­tive, effi­cace, trans­pa­rente, celui de mon­trer, tant pour eux-mêmes que pour la batailles d’idées en cours au Vene­zue­la, que « oui, la pro­duc­tion socia­liste ça existe ».

Texte : Mar­co Terug­gi

Pho­tos : Milán­ge­la Galea

Tra­duc­tion : Syl­vie Car­ras­co

Source (ESP) : la cultu­ra nues­tra

Source (FR): vene­zue­la infos

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