Venezuela : La question aujourd’hui est de savoir comment freiner la violente offensive de la droite néolibérale

Franck Gaudichaud : La meilleure manière de se défendre face aux attaques est sans aucun doute d’approfondir la révolution et les conquêtes du processus, renforcer une vision critique et populaire, indépendante de la bureaucratie

Le Vene­zue­la se débat aujourd’hui entre ingé­rences impé­riales, ten­ta­tives de désta­bi­li­sa­tion de la part de cer­tains sec­teurs de l’opposition de droite et les limites propres au pro­ces­sus boli­va­rien. Reste à envi­sa­ger la pos­si­bi­li­té que ce soit le mou­ve­ment popu­laire qui fasse avan­cer et appro­fon­disse un pro­jet de trans­for­ma­tion poli­tique non exempt de ten­sions et contra­dic­tions. Le poli­to­logue Franck Gau­di­chaud, spé­cia­liste de l’Amérique Latine et membre des rédac­tions du site www.rebelion.org et de la revue Contre­Temps répond aux ques­tions de l’historienne argen­tine Vale­ria Ian­ni.

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Com­ment carac­té­rises-tu la situa­tion actuelle au Vene­zue­la ? Qu’est-ce qui se décide là-bas selon toi ?

Franck Gau­di­chaud : Comme point de départ, il faut recon­naître que nous nous trou­vons au milieu d’une guerre média­tique glo­bale colos­sale et tou­jours en cours contre le pro­ces­sus boli­va­rien. Pour cette rai­son, il est notam­ment fon­da­men­tal de créer des espaces de contre-infor­ma­tion ou plu­tôt d’information indé­pen­dante et alter­na­tive. Avant d’aborder la conjonc­ture des der­nières semaines, et face à tant de dés­in­for­ma­tion, il faut à nou­veau sou­li­gner que la « révo­lu­tion boli­va­rienne » est un pro­ces­sus de moyen terme (15 ans déjà) qui a signi­fié – entre autres – de larges conquêtes sociales (san­té, édu­ca­tion, alpha­bé­ti­sa­tion, réduc­tion dras­tique de la pau­vre­té et baisse des inéga­li­tés), une démo­cra­ti­sa­tion ins­ti­tu­tion­nelle (avec la nou­velle Consti­tu­tion), et sur­tout le ren­for­ce­ment et l’inclusion – pour la pre­mière fois – des classes popu­laires au sys­tème poli­tique, le tout dans une rela­tion intense avec le grand lea­der cha­ris­ma­tique que fut Hugo Chá­vez.

Ce pro­ces­sus a éga­le­ment joué un rôle clé dans la consti­tu­tion de nou­velles sou­ve­rai­ne­tés natio­nales-popu­laires et de nou­velles inté­gra­tions régio­nales poli­tiques, cultu­relles et éco­no­miques, sans les Etats-Unis, avec la créa­tion de l’ALBA, de l’UNASUR et de la CELAC. Ain­si, rap­pe­lons qu’un recul impor­tant au Vene­zue­la et le retour de l’offensive néo­li­bé­rale dans ce pays auraient des effets col­la­té­raux impor­tants et immé­diats dans toute la région. Tout cela paraît sur­ement évident pour celles ou ceux qui suivent un peu l’Amérique Latine, mais il est par­fois impor­tant de sou­li­gner l’essentiel et les rap­ports de force géo­po­li­tiques à un moment où les médias domi­nants, cer­tains poli­tiques à Washing­ton ou au sein de l’opposition véné­zué­lienne parlent de « dic­ta­ture cas­tro-com­mu­niste » et de « géno­cide »…

Cela dit, il est exact que la situa­tion actuelle est extrê­me­ment ten­due du fait que le sec­teur le plus réac­tion­naire de l’opposition a fait le choix de la vio­lence dans les rues et de la désta­bi­li­sa­tion extracons­ti­tu­tion­nelle. Dans un tel contexte, il y a une ten­dance au sein des gauches, en Europe comme en Amé­rique Latine, à sim­pli­fier à l’extrême notre com­pré­hen­sion du conflit en expli­quant, plus ou moins, que les deux seules posi­tions pos­sibles dans cette conjonc­ture est que l’on soit contre l’impérialisme, soit en faveur du coup d’État « fas­ciste ». Cette lec­ture binaire me paraît fer­mer toute dis­cus­sion à gauche et donc réduc­trice. Bien enten­du, il faut dénon­cer haut et fort et s’opposer de manière uni­taire à la ten­ta­tive « insur­rec­tion­nelle » de la droite néo­li­bé­rale ou aux manœuvres impé­riales. Nous savons que les États-Unis ont de clairs inté­rêts géo­po­li­tiques et éner­gé­tiques dans cette désta­bi­li­sa­tion ; les liens entre les « Fau­cons » de Washing­ton et la frac­tion de l’opposition diri­gée par Leo­pol­do López au Vene­zue­la ne relèvent pas de la théo­rie du com­plot, c’est une infor­ma­tion objec­tive et docu­men­tée. Il y a aus­si une inter­ven­tion réelle depuis la Colom­bie de la part de l’« uri­bisme » [NdT : du nom de Álva­ro Uribe, pré­sident colom­bien de 2002 à 2010], ain­si que des incur­sions de para­mi­li­taires venant de ce pays, notam­ment au niveau de l’Etat fron­ta­lier de Táchi­ra. Ces élé­ments sont impor­tants au moment de com­prendre le Vene­zue­la d’aujourd’hui.

Néan­moins, sommes-nous face à un coup d’État du style de celui d’avril 2002 ? Et peut-on par­ler de « fas­cisme », sans cher­cher à défi­nir la dyna­mique et les conflits qui tra­versent l’opposition au cha­visme. Je crois que non. Pre­miè­re­ment, parce que les rap­ports de force réels sont dis­tincts de ceux pré­sents en 2002. L’État-major et les Forces Armées sou­tiennent clai­re­ment le gou­ver­ne­ment, sans fis­sure jusqu’à main­te­nant. Ce qui est loin d’être un détail. La grande bour­geoi­sie ne fait pas le choix de la vio­lence et d’une issue extracons­ti­tu­tion­nelle. Fede­ca­me­ras [NdT : fédé­ra­tion patro­nale véné­zué­lienne] et les prin­ci­paux entre­pre­neurs (comme Men­do­za du groupe Polar) ont par­ti­ci­pé à la « confé­rence de paix » avec le pré­sident Madu­ro et ont condam­né la vio­lence dans les rues. Autre­ment dit, les élé­ments clés de la conjonc­ture d’avril 2002 ne sont pas à l’ordre du jour, pour l’instant en tout cas.

Bien sûr, il y a un sec­teur de la droite autour de Leo­pol­do López qui fait clai­re­ment le choix de la vio­lence, en appe­lant clai­re­ment à ren­ver­ser ou « à sor­tir » Madu­ro. Et ce qui est pré­oc­cu­pant, c’est que ce sec­teur a réus­si à orga­ni­ser plu­sieurs mobi­li­sa­tions très impor­tantes, en pre­nant la tête des mani­fes­ta­tions. Dans l’État de Táchi­ra, ou à Méri­da avec le mou­ve­ment étu­diant, mais aus­si dans les rues de Cara­cas. Il est vrai que les par­ti­ci­pants à ces mobi­li­sa­tions pro­viennent essen­tiel­le­ment des quar­tiers riches, de la classe aisée autour de la place Alta­mi­ra, de la classe moyenne haute, mais aus­si de couches moyennes plus modestes. Des frac­tions vio­lentes de la droite dure sont en train de gagner de l’espace dans la socié­té, en fai­sant usage de la vio­lence, contre des tra­vailleurs des trans­ports publics et des minis­tères, contre des mili­tants de quar­tier, en dres­sant des bar­ri­cades (les « gua­rim­bas ») : ils sont res­pon­sables de la majo­ri­té des assas­si­nats de ces der­nières semaines (une tren­taine à ce jour). L’opposition néo­li­bé­rale est par­tiel­le­ment frag­men­tée, mais en même temps cha­cun joue son rôle contre le gou­ver­ne­ment : cela va de Hen­rique Capriles ou de la COPEI (Comi­té d’Organisation Poli­tique Elec­to­rale Indé­pen­dante – par­ti social-chré­tien), qui disent choi­sir la voie du dia­logue après leurs défaites élec­to­rales suc­ces­sives, jusqu’aux par­tis comme Volun­tad Popu­lar de Leo­pol­do López ou comme l’association Súmate et la dépu­tée María Cori­na Macha­do, qui font le choix de créer un cli­mat semi-insur­rec­tion­nel, sans attendre les pro­chaines élec­tions ou la pos­si­bi­li­té d’un refe­ren­dum révo­ca­toire en 2016 (comme le pré­voit la Consti­tu­tion boli­va­rienne). Cer­tains ana­lystes proches du gou­ver­ne­ment, comme le jour­na­liste Igna­cio Ramo­net, ont d’ailleurs sou­li­gné l’existence d’un « coup d’État lent », basé sur les théo­ries de la désta­bi­li­sa­tion de Gene Sharp.

Pour la gauche anti­ca­pi­ta­liste, je crois que la ques­tion fon­da­men­tale n’est pas seule­ment de dénon­cer tout cela, mais aus­si de conti­nuer à pen­ser en même temps « en bas et à gauche » pour com­prendre – de manière cri­tique et dia­lec­tique – quels sont les élé­ments au sein de l’espace du cha­visme lui-même, qui per­mettent que s’exprime un tel mécon­ten­te­ment dans cer­taines couches de la socié­té, et pas seule­ment au sein du mou­ve­ment étu­diant, sans qu’il y ait de mobi­li­sa­tions mas­sives des boli­va­riens pour y répondre et, aus­si, pour­quoi il existe un mécon­ten­te­ment latent, accu­mu­lé, par­mi les nom­breux sou­tiens du gou­ver­ne­ment au sein des sec­teurs sociaux subal­ternes. En ce sens, nous devons aus­si ana­ly­ser les contra­dic­tions, les fai­blesses et les conflits internes à la « révo­lu­tion boli­va­rienne » et écou­ter les voix cri­tiques du mou­ve­ment popu­laire et révo­lu­tion­naire au sein, mais aus­si à l’extérieur du champ poli­tique du cha­visme. Nous avons par exemple publié sur « Rebelion.org » plu­sieurs auteurs véné­zué­liens qui vont dans cette direc­tion : Roland Denis, Simón Rodrí­guez Por­ras, Javier Biar­deau, Gon­za­lo Gómez, etc.


Quelles sont ces fai­blesses prin­ci­pales du cha­visme ?

chavista.jpg FG : Il faut tout d’abord dif­fé­ren­cier le cha­visme gou­ver­ne­men­tal du « peuple boli­va­rien ». Selon moi, il y a entre les deux des ten­sions, sur­tout un an après le départ de Hugo Chá­vez qui fut un acteur cen­tral de ce pro­ces­sus de réap­pro­pria­tion du poli­tique et un diri­geant capable d’osciller, de navi­guer même, entre le ver­ti­ca­lisme du lea­der et l’horizontalité de la par­ti­ci­pa­tion popu­laire. A l’ère du « cha­visme sans Chá­vez », Nicolás Madu­ro a une indé­niable légi­ti­mi­té démo­cra­tique élec­to­rale : mal­gré un recul notable en terme de votes, il a rem­por­té l’élection pré­si­den­tielle de manière juste et avé­rée par les obser­va­teurs inter­na­tio­naux, alors que les muni­ci­pales ont confir­mé cette nou­velle hégé­mo­nie boli­va­rienne dans les urnes (avec 17 vic­toires sur 18 élec­tions natio­nales). Mais Madu­ro est loin d’avoir la pré­sence cha­ris­ma­tique de Chá­vez tan­dis que la dégra­da­tion éco­no­mique conti­nue de miner les conquêtes sociales des der­nières années. Bien enten­du, on parle beau­coup, la droite en par­ti­cu­lier, de l’insécurité et la délin­quance, mais c’est vrai qu’elle consti­tue aus­si une grande pré­oc­cu­pa­tion quo­ti­dienne pour les classes popu­laires et les quar­tiers pauvres.

C’est pour­tant sur le plan éco­no­mique que les pro­blèmes affleurent le plus : la Banque Cen­trale du Vene­zue­la recon­nait une rup­ture d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en biens de consom­ma­tion à hau­teur de 28%, une infla­tion de 56% en 2013 qui ronge les salaires, alors que le pays conti­nue d’importer presque 80% de ses ali­ments, faute d’une agri­cul­ture suf­fi­sam­ment déve­lop­pée. La mau­vaise ges­tion éco­no­mique et de la ges­tion des taux de change ren­forcent, à une plus grande échelle, la spé­cu­la­tion, le mar­ché noir et l’accaparement de la part de la bour­geoi­sie com­pra­dore. Cer­tains éco­no­mistes mar­xistes tels Manuel Suther­land ou Víc­tor Álva­rez (ex-ministre de Chá­vez) parlent de la plus grande fuite de capi­taux d’Amérique du Sud. Cela repré­sente plu­sieurs « plans Mar­shall » qui s’échappent ain­si vers Mia­mi. Certes, l’inflation et les pénu­ries sont ali­men­tées par l’offensive des classes domi­nantes, mais aus­si d’une poli­tique éco­no­mique inef­fi­cace, erra­tique.

La cor­rup­tion est une autre ques­tion de fond. Après 15 ans de « révo­lu­tion boli­va­rienne », com­ment pré­tendre construire le « socia­lisme du xxie siècle » dans des condi­tions de cor­rup­tion bureau­cra­tique de grande ampleur ? Face à la dimen­sion et à la pro­fon­deur du phé­no­mène, qui est certes une constante de l’État véné­zué­lien depuis un siècle et est lié au modèle du capi­ta­lisme pétro-ren­tier encore hégé­mo­nique[Voir F. Gau­di­chaud, « [Les ten­tions du pro­ces­sus boli­va­rien : natio­na­lisme popu­laire, conquêtes sociales et capi­ta­lisme ren­tier », Inpre­cor, n° 588/589, novembre-décembre 2012]] , il ne suf­fit pas de pro­cla­mer « l’État com­mu­nal », d’avoir un minis­tère du « pou­voir popu­laire » ou des mis­sions sociales, même si elles sont très impor­tantes pou répondre à l’urgence sociale. Je ne vois pas d’autre solu­tion que de créer un contrôle citoyen à par­tir d’en bas, une dyna­mique plus forte de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et des conseils de tra­vailleurs et d’usagers, tout en ren­for­çant les pré­ro­ga­tives des mil­liers de conseils com­mu­naux exis­tants.

Dans le cas contraire, com­ment stop­per dura­ble­ment l’offensive de la droite ou les menaces d’ingérences impé­riales ? Par le dia­logue et la paix avec les sec­teurs patro­naux tel que la famille Cis­ne­ros, avec la Table d’Unité Démo­cra­tique [NdT : MUD – coa­li­tion de l’opposition pour les élec­tions] et avec la « boli­bour­geoi­sie » qui s’enrichit à l’ombre de l’Etat et des mili­taires ? Rap­pe­lons, d’autre part, l’impunité qui pré­vaut jusqu’à aujourd’hui pour les res­pon­sables du coup d’Etat d’avril 2002 ou des assas­si­nats d’avril 2013. Il est éga­le­ment très pré­oc­cu­pant de consta­ter l’impunité des « sicaires » anti­syn­di­caux qui existent dans le pays, les niveaux de répres­sion contre cer­taines grèves ouvrières ou encore, fruit de la semi-insur­rec­tion des der­nières semaines, la mili­ta­ri­sa­tion crois­sante de cer­taines zones (ce qui a pro­vo­qué le malaise de cer­tains diri­geants boli­va­riens, par exemple le gou­ver­neur de l’État de Táchi­ra). Le pré­sident Madu­ro et le minis­tère public ont recon­nu, à juste titre, la res­pon­sa­bi­li­té de la Garde Natio­nale et de la police boli­va­rienne dans la mort et les mau­vais trai­te­ments infli­gés à plu­sieurs mani­fes­tants. Cer­tains poli­ciers ont été immé­dia­te­ment des­ti­tués ou sont sous enquêtes. Espé­rons que cela ne res­te­ra pas impu­ni car l’État doit être le garant des droits fon­da­men­taux, mal­gré les vio­lences de l’opposition.

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Tu évoques, de manière cri­tique, la voie que prend le gou­ver­ne­ment pour frei­ner l’offensive de la droite. Quelle serait, à tes yeux, le che­min le plus adé­quat pour l’affronter ?

FG : Là encore, je ne pré­tends pas avoir de « recette » à don­ner au Vene­zue­la : je me base sur ce que pro­posent et nous disent plu­sieurs sec­teurs mili­tants véné­zué­liens. La meilleure manière de se défendre face aux attaques est sans aucun doute d’approfondir la révo­lu­tion et les conquêtes du pro­ces­sus ; ren­for­cer une vision cri­tique et popu­laire, indé­pen­dante de la bureau­cra­tie ou de la « boli­bour­geoi­sie », afin de ren­for­cer celles et ceux d’en bas, leurs capa­ci­tés d’intervention. Je crois que la ten­ta­tive du gou­ver­ne­ment de mettre un terme à la vio­lence de rue par l’appel au dia­logue est par­fai­te­ment jus­ti­fiée et com­pré­hen­sible. Main­te­nant, « dia­logue et paix » oui, mais pour­quoi faire et avec qui ? Il fau­drait sou­hai­ter que le dia­logue se fasse prio­ri­tai­re­ment avec les sec­teurs subal­ternes mobi­li­sés, les tra­vailleurs orga­ni­sés qui cherchent les voies du pou­voir popu­laire, les pay­sans qui veulent une réforme agraire, le peuple indi­gène qui reven­dique ses droits his­to­riques ; et avec plus de mesures concrètes pour amé­lio­rer la situa­tion éco­no­mique.

Bien enten­du, le pré­sident Madu­ro a déjà pris des mesures et fait des annonces face à la « guerre éco­no­mique », mais aux côtés de la « loi des prix justes », qui est posi­tive et cherchent à régu­ler le prix des den­rées, ce furent des mesures d’ajustement et de déva­lua­tion qui ont été adop­tées. A l’inverse, des cou­rants ‑certes très mino­ri­taires- comme Marea Socia­lis­ta et d’autres en dehors du cha­visme (liber­taires, mar­xistes, trots­kystes) pro­posent de faire face à la droite néo­li­bé­rale en pre­nant des mesures révo­lu­tion­naires : par exemple, en ins­tau­rant le contrôle du com­merce exté­rieur, mais accom­pa­gné d’un contrôle citoyen (pour évi­ter la cor­rup­tion) ; en com­bat­tant for­te­ment la spé­cu­la­tion et en cen­tra­li­sant les devises étran­gères ; en inter­ve­nant le sys­tème ban­caire sous contrôle social pour que la rente pétro­lière ne soit plus cap­tée en par­tie par les acca­pa­reurs ; en sou­te­nant avec plus de déci­sion les conseils com­mu­naux, la pro­duc­tion natio­nale ali­men­taire et avec un sys­tème de pla­ni­fi­ca­tion natio­nale démo­cra­tique, etc.

J’insiste, je ne reprends ici que des décla­ra­tions de col­lec­tifs boli­va­riens et anti­ca­pi­ta­listes véné­zué­liens. Bien sûr, avan­cer dans cette direc­tion signi­fie aus­si com­men­cer à réflé­chir aux contra­dic­tions internes du mou­ve­ment popu­laire, à assu­mer ses fai­blesses et nom­breuses limites, pour com­men­cer à les sur­mon­ter, tout comme le poids du bona­par­tisme poli­tique pré­sent dans le PSUV [NdT : le Par­ti socia­liste uni­fié véné­zué­lien – gou­ver­ne­men­tal] par exemple.

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Tu as lon­gue­ment tra­vaillé sur le Chi­li durant le gou­ver­ne­ment de Sal­va­dor Allende (1970 – 1973) : quelles ana­lo­gies et quelles dif­fé­rentes trouves-tu avec le Vene­zue­la actuel ? Sur­tout en ce qui concerne la rela­tion entre les orga­ni­sa­tions popu­laires et un Etat qui, en dépit de tous les chan­ge­ments réa­li­sés, est tou­jours un État capi­ta­liste.

FG : Tout d’abord, effec­ti­ve­ment, au Vene­zue­la, l’État capi­ta­liste est tou­jours bien là, bien que de nou­velles ins­ti­tu­tions, beau­coup plus démo­cra­tiques, aient été conquises : l’existence de la figure légale des refe­ren­dums révo­ca­toires à mi-man­dat pour tous les élus est l’une de ses conquêtes majeures. Mais sur le fond, c’est le modèle du capi­ta­lisme ren­tier et dépen­dant qui domine encore la for­ma­tion sociale du pays et plus de 70% de la richesse natio­nale est aux mains du sec­teur pri­vé (davan­tage qu’en 1998, mais dans une situa­tion de bien moindre crois­sance éco­no­mique qu’aujourd’hui). Se situer et se pro­je­ter stra­té­gi­que­ment signi­fie, en pre­mier lieu, savoir où nous en sommes. En 1973 au Chi­li, l’Unité Popu­laire a signi­fié, comme au Vene­zue­la, de grandes conquêtes démo­cra­tiques, sociales et le ren­for­ce­ment de la par­ti­ci­pa­tion de ceux d’en bas sur la scène poli­tique natio­nale. Des conquêtes qui s’appuyaient, en outre, sur une classe ouvrière très orga­ni­sée sur le plan syn­di­cal et poli­tique, et consciente d’elle même. Beau­coup plus puis­sante, numé­ri­que­ment et poli­ti­que­ment, qu’au Vene­zue­la, un pays ren­tier, très peu indus­tria­li­sé mis à part le sec­teur pétro­lier. Une grande dif­fé­rence avec le Chi­li est le fait, qu’au Vene­zue­la, on ne soit pas par­ve­nu à construire un mou­ve­ment ouvrier et syn­di­cal de classe et démo­cra­tique, auto­nome de la bureau­cra­tie d’Etat. Un autre élé­ment inté­res­sant de l’expérience chi­lienne est la rela­tion ten­due entre le mou­ve­ment popu­laire et le gou­ver­ne­ment Allende. J’ai étu­dié les cor­dons indus­triels chiliens[[Voir F. Gau­di­chaud, Chi­li 1970 – 1973. Mille jours qui firent trem­bler le monde, Rennes, PUR, 2013 et ¡Ven­ce­re­mos ! Docu­ments et ana­lyses sur le pou­voir popu­laire (1970 – 1973), Paris, Syl­lepse, 2013. Lire un extrait : www.contretemps.eu/interventions/septembre-1973‑r%C3%A9volution-chilienne‑d%C3%A9sarm%C3%A9e. ]] en tant qu’organismes sui gene­ris de pou­voir popu­laire et, à plu­sieurs moments, les cor­dons furent capables de s’opposer à Allende et de récla­mer des mesures révo­lu­tion­naires ou leurs appro­fon­dis­se­ment, sans pour autant – c’est vrai – empê­cher le coup d’État…

Un autre point de débat stra­té­gique est jus­te­ment de savoir, jusqu’à quel point, nous pou­vons faire confiance aux ins­ti­tu­tions, et à la pos­si­bi­li­té mes­sia­nique « d’utiliser » l’État pour trans­for­mer la socié­té d’en haut ; autre­ment dit, si nous construi­sons un socia­lisme démo­cra­tique, du « xxie siècle » à par­tir de l’État ou pré­ci­sé­ment à par­tir du déve­lop­pe­ment des formes de « pou­voir popu­laire consti­tuant », du contrôle ouvrier et de la par­ti­ci­pa­tion citoyenne. Au Vene­zue­la, par exemple, des expé­riences de coges­tion comme à Sidor [NdT : entre­prise sidé­rur­gique natio­na­li­sée] ont été rapi­de­ment noyées par la bureau­cra­tie et des dif­fi­cul­tés internes[[Voir S. Bru­lez, « Contrôle ouvrier et auto­ges­tion : le com­plexe indus­triel Sidor au Vene­zue­la » in F. Gau­di­chaud (coord.), Amé­riques Latines : éman­ci­pa­tions en construc­tion, Paris, Syl­lepse, 2013.]]. C’est la même chose avec la ques­tion très com­pli­quée de la vio­lence poli­tique, du rôle de l’impérialisme et des Forces Armées : il est vrai qu’au Vene­zue­la, à la dif­fé­rence de la voie chi­lienne, on a pen­sé le pro­ces­sus comme étant « paci­fique mais armé » – il y a dans le pays de Bolí­var une dyna­mique civi­lo-mili­taire bien dif­fé­rente de celle de l’expérience chi­lienne. Au-delà de cela, la « révo­lu­tion boli­va­rienne » met à nou­veau sur la table un débat non tran­ché de l’Unité Popu­laire : que pou­vons nous faire de l’État et avec quel type d’État ? Jusqu’à quel point le gou­ver­ne­ment et les élec­tions sont des ins­tru­ments de conquêtes démo­cra­tiques et com­ment s’appuyer de manière déter­mi­née sur des formes de pou­voir popu­laire et de démo­cra­ti­sa­tion radi­cale des rela­tions de pro­duc­tion, pour avan­cer au-delà ? Et, com­ment affron­ter ain­si, à par­tir du meilleur rap­port de force pos­sible, les droites, les ingé­rences exté­rieures et l’hégémonie cultu­relle, éco­no­mique, média­tique des domi­nants ?

Entre­tien réa­li­sé par Vale­ria Ian­ni pour la revue « La Lla­ma­ra­da » (Bue­nos Aires)

Source : www.rebelion.org/noticia.php?id=181839

Tra­duc­tion de l’espagnol (revue et actua­li­sée par l’auteur) par Ataul­fo Rie­ra, édi­teur du site belge « Avan­ti » : www.avanti4.be