Sam.tv ou comment vulgariser le savoir grâce à webtv

Il y a un vrai problème de communication des travaux scientifiques français depuis les années cinquante. Nos chercheurs ne sont pas formés pour sortir de leur laboratoire et pour parler au public, La responsabilité n’incombe pas aux chercheurs. La plupart ne demandent que ça.

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Entre­tien d’Anne Bocan­dé avec Karim Amel­lal

_photo.jpgAuteur, char­gé de cours, Karim Amel­lal mul­ti­plie les expé­riences pour com­battre les inéga­li­tés et rendre acces­sible le savoir au plus grand nombre. Avec Stand Alone Media, il lance une télé­vi­sion sur Inter­net ayant pour but la vul­ga­ri­sa­tion et la valo­ri­sa­tion des savoirs scien­ti­fiques. Ren­contre avec un curieux tous azi­muts.

Pou­vez-vous défi­nir le pro­jet de Stand alone media, [sam.tv] -?

Si on devait sim­pli­fier, il s’a­gi­rait de créer une espèce de Wiki­pé­dia vidéo, une ency­clo­pé­die par­ti­ci­pa­tive mais très qua­li­ta­tive cen­trée sur un savoir ency­clo­pé­dique. Notre ambi­tion est de rendre acces­sible la connais­sance au plus grand nombre, avec des sujets de fond, essen­tiel­le­ment dans le domaine du savoir et de la créa­tion. Pour atteindre cet objec­tif nous pro­dui­sons des émis­sions d’une quin­zaine de minutes avec des modules péda­go­giques.

Pour­quoi ne vous êtes-vous pas sai­si des médias actuels plu­tôt que d’en créer un nou­veau ?

Nous sommes issus majo­ri­tai­re­ment du milieu uni­ver­si­taire. Nous y avions pen­sé. Mais tout est par­ti d’une double frus­tra­tion. D’a­bord nous en avions marre de voir défi­ler des tas de gens pas­sion­nants mais qu’on ne retrou­ve­rait pas dans les médias conven­tion­nels. Deuxiè­me­ment, on se ren­dait compte que la télé­vi­sion, à tra­vers des for­mats, des modes de com­pres­sion, le recours à une fausse exper­tise, n’offre pas de canaux sus­cep­tibles d’ac­cueillir ce type de conte­nu. La télé­vi­sion com­prime, pré­fa­brique, for­mate. On a donc fait le pari du web. En matière de péda­go­gie, beau­coup de choses existent en écrit mais très peu en vidéo. Créer une sorte d’en­cy­clo­pé­die vidéo avait alors du sens. Nous ne sommes tri­bu­taires d’au­cun for­mat : si un sujet requiert 10 ou 20 minutes, on s’en fiche. Et la vidéo est le médium le plus acces­sible.

Est-ce qu’il y a un besoin des uni­ver­si­taires de dif­fu­ser plus lar­ge­ment et dif­fé­rem­ment leurs tra­vaux ?

Les uni­ver­si­taires doivent s’emparer de la vidéo et cer­tains ont com­men­cé à le faire, aux États-Unis, au Japon et ailleurs en Europe. Nous sommes en retard en France. Il y a un cer­tain nombre de don­nées qui existent : on sait que les jeunes, les 15 – 25 ans regardent de moins en moins la télé­vi­sion et écoutent de moins en moins la radio. Sur­tout en matière de recherche d’in­for­ma­tion, ils vont davan­tage sur le web. Chez un ado­les­cent de 15 ou 16 ans actuel­le­ment, le temps de télé­vi­sion est un temps de télé­vi­sion for­cé et non choi­si. C’est une don­née essen­tielle pour nous. Mais per­sonne ne peut anti­ci­per sur ce qui sera dans cinq ans. Il y a des évo­lu­tions tech­no­lo­giques incroyables.

Dans très peu de temps, sur un écran de télé­vi­sion, les conte­nus vien­dront du web. L’i­dée est donc de se posi­tion­ner très rapi­de­ment sur un conte­nu vidéo, qua­li­ta­tif sur le fond et sur la forme pour que lorsque ces évo­lu­tions tech­no­lo­giques arri­ve­ront — ce n’est qu’une ques­tion de mois ou de petites années — être en situa­tion d’of­frir une plate-forme de conte­nus.

Com­ment est accueilli sam.tv dans le milieu uni­ver­si­taire ?

Il y a un vrai pro­blème de com­mu­ni­ca­tion des tra­vaux scien­ti­fiques fran­çais depuis les années cin­quante. Nos cher­cheurs ne sont pas for­més pour sor­tir de leur labo­ra­toire et pour par­ler au public, La res­pon­sa­bi­li­té n’in­combe pas aux cher­cheurs. La plu­part ne demandent que ça. C’est la rai­son pour laquelle on se défi­nit comme un slow media. Toutes nos émis­sions sont très tra­vaillées en conni­vence avec nos invi­tés qui sont des cher­cheurs, des scien­ti­fiques. Lors­qu’on inter­viewe un cher­cheur, on ne va pas lui poser des ques­tions aux­quelles il ne s’at­tend pas. Notre objec­tif est péda­go­gique : expli­quer un objet scien­ti­fique, le décor­ti­quer, l’a­na­ly­ser et le faire com­prendre.

On ne se consi­dère pas comme des jour­na­listes. Nous ne sommes pas non plus des uni­ver­si­taires. Nous sommes des accou­cheurs. Ce qu’on fait n’est rien d’autre que de la maïeu­tique. Pour­quoi est-ce qu’on choi­sit la forme de l’en­tre­tien ? Nous ne pou­vons pas deman­der à un cher­cheur ou Pro­fes­seur de mon­ter sur une estrade pour faire un speech de 10 minutes. On peut le déplo­rer mais ils ne sont pas for­més pour ça contrai­re­ment aux Amé­ri­cains ou à d’autres.

- [Le for­mat Ted]- n’est pas valable en France d’où la catas­trophe des Ted’X uni­ver­si­té. La qua­li­té de ses inter­ven­tions va inévi­ta­ble­ment décroître parce que c’est tou­jours les mêmes qui vont se suc­cé­der. Parce qu’en France il doit y avoir dix cher­cheurs sus­cep­tibles de faire un speech génial pen­dant trois quarts d’heures.

Donc il a fal­lu trou­ver autre chose et cet autre chose est vieux comme le monde, c’est l’en­tre­tien, la maïeu­tique. Essayer de poser les bonnes ques­tions à des gens qui ont la légi­ti­mi­té requise pour entrer dans cette démarche péda­go­gique et offrir un dis­cours qui soit audible, com­pré­hen­sible, expli­cite par le plus grand nombre.

Com­ment choi­sis­sez-vous vos sujets ?

D’a­bord on choi­sit de faire ce qui nous plaît. J’a­dore l’as­tro­phy­sique et la méde­cine et j’ai très envie de faire des émis­sions là-des­sus. Concrè­te­ment, pour créer un Wiki­pé­dia vidéo, il faut avoir beau­coup de conte­nus et donc être très curieux. Il ne faut refu­ser aucun type de sujets de l’his­toire du fro­mage aux stra­té­gies d’é­quipe du tour de France. Nous sommes com­plè­te­ment plu­ri­dis­ci­pli­naires.

La ligne édi­to­riale est simple : prendre le temps de faire com­prendre des sujets com­pli­qués au plus grand nombre.

Nous sommes donc a prio­ri par­tants pour tous les sujets. Après, on va déployer notre infra­struc­ture péda­go­gi­co-média­tique, c’est-à-dire qu’on va cher­cher les bons cher­cheurs, qu’on va consul­ter le comi­té édi­to­rial, on va mettre en place une équipe de jour­na­listes qui va creu­ser les conte­nus. C’est fon­da­men­tal. Le jour­na­liste — qui n’est ni uni­ver­si­taire ni cher­cheur — va tout lire sur le sujet. Quand je pré­pare une émis­sion, par exemple sur les exo­pla­nètes, je lis dix bou­quins qui en parlent, des articles, je ren­contre des gens. Bref, un vrai tra­vail jour­na­lis­tique d’in­ves­ti­ga­tion, ce que per­sonne à la télé­vi­sion aujourd’­hui ne fait (je ne parle pas d’Arte ni de France 5) y com­pris dans les émis­sions cultu­relles. Je l’ai vu quand j’ai publié Cités à com­pa­raître par exemple. Les ani­ma­teurs rece­vaient le bou­quin deux minutes avant mais se ras­su­raient en disant qu’on leur avait fait des fiches.

La presse écrite, c’est dif­fé­rent. Mais la télé­vi­sion, c’est quand même ce qu’il y a de pire dans le trai­te­ment et l’ap­pré­hen­sion d’un conte­nu.

On est très atten­tif aus­si à ne pas subir l’ef­fet per­vers : ne pas pro­duire un conte­nu indi­geste. D’où le tra­vail que nous essayons de faire sur la forme ; nous tour­nons par­fois à l’O­pé­ra, au Palais de Tokyo, au Centre Pom­pi­dou… Être digeste et cap­ti­vant est un effort sur le fond comme sur la forme.

Vous pri­vi­lé­giez aus­si le côté par­ti­ci­pa­tif.

Nous avons déve­lop­pé le côté par­ti­ci­pa­tif pour que les publics, s’ils ne contri­buent pas à la pro­duc­tion du conte­nu, puissent y accé­der, le par­ta­ger, le récu­pé­rer, le com­men­ter évi­dem­ment, pro­po­ser des res­sources docu­men­taires, s’ap­pro­prier l’en­semble du module péda­go­gique.

Quel est votre modèle éco­no­mique ?

Aucun abon­ne­ment, aucune adhé­sion à l’en­trée. Typi­que­ment, pour nous, le modèle Média­part n’est pas bon. Il fal­lait qu’on trouve un busi­ness éco­no­mique fiable. Wiki­pé­dia vidéo c’est bien mais c’est de la phi­lan­thro­pie. Il fal­lait qu’on valide notre busi­ness model sans être deman­deur de sub­ven­tions. Hors de ques­tion de deman­der au CNC ou à des col­lec­ti­vi­tés. C’est phi­lo­so­phique et poli­tique. La com­mu­nau­té natio­nale n’a pas à payer pour qu’on pro­duise des conte­nus de ce type. Ceux qui doivent payer sont les entre­prises sous forme d’une publi­ci­té. C’est ce que nous avons appe­lé la vidéo par­rai­née ou le spon­sor embar­qué. Les émis­sions sont par­rai­nées ou spon­so­ri­sées par des marques qui n’in­ter­viennent pas dans le conte­nu mais qui s’as­so­cient à un conte­nu à haute valeur ajou­tée intel­lec­tuelle, qui entre en réso­nance avec leurs pré­oc­cu­pa­tions. Un spon­sor qui vient avec nous est assu­ré de ne pas être péri­mé en l’es­pace de 48 heures Quand on explique la for­ma­tion du sys­tème solaire, il y a peu de chances que notre émis­sion ne soit plus regar­dable six mois après. De plus, nous sommes asso­ciés à Google, donc notre émis­sion a une audience cumu­la­tive. Elle est de mieux en mieux clas­sée car il n’existe pas encore d’é­mis­sions de ce type sur Inter­net. Deuxiè­me­ment, la marque est assu­rée d’être asso­ciée sur une plu­ra­li­té de sup­ports. Notre modèle éco­no­mique repose là-des­sus. N’im­porte quel média peut s’ap­pro­prier notre conte­nu. Les Échos, le Guar­dian mais aus­si France24 l’ont déjà fait. C’est gra­tuit pour eux, parce que ce sont pré­ci­sé­ment les marques qui financent. On inverse le sys­tème. D’ha­bi­tude les boites de pro­duc­tion pro­duisent puis vont vendre leurs conte­nus alors que nous, nous pré­fi­nan­çons nos émis­sions.

Com­ment et par quoi une entre­prise va se mon­trer inté­res­sée par un conte­nu en par­ti­cu­lier ?

Les entre­prises ont tou­jours un ou des pro­blèmes à régler. Nous, on essaie de régler ces pro­blèmes. Exemple : la RATP a une image désas­treuse auprès des Pari­siens. Deuxiè­me­ment : elle a un pro­blème de recru­te­ment d’in­gé­nieurs qui vont plu­tôt à la SNCF qu’à la RATP. Troi­siè­me­ment elle a un pro­blème de noto­rié­té à l’in­ter­na­tio­nal, or elle a 20 % de son mar­ché à l’in­ter­na­tio­nal. Nous l’ai­dons à régler ces pro­blèmes. Il n’y a donc aucune rai­son qu’ils ne spon­so­risent pas des émis­sions sur l’his­toire de la poli­tesse ou sur un grand artiste. Ces émis­sions vont contri­buer à amé­lio­rer leur image de marque. De la même manière pour le recru­te­ment des ingé­nieurs, qu’ils sou­tiennent une émis­sion sur le sys­tème solaire qui pour­ra inté­res­ser des élèves en école d’in­gé­nieurs. Ain­si la marque RATP peut se valo­ri­ser avec des conte­nus posi­tifs sans inter­ve­nir des­sus. De plus, les entre­prises acquièrent des droits d’ex­ploi­ta­tion non com­mer­ciale de l’é­mis­sion. Nous leur pro­po­sons un conte­nu non cor­po­rate à haute valeur ajou­tée intel­lec­tuelle.

L’es­sen­tiel est que le conte­nu ne soit pas en lien direct avec l’ac­ti­vi­té prin­ci­pale de l’en­tre­prise.

Pour­quoi seg­men­ter un conte­nu géné­ra­liste en plu­sieurs tv avec Stand alone media Ara­bia (samar.tv) ?

Nos décli­nai­sons régio­nales sont essen­tiel­le­ment lin­guis­tiques. Une de nos obses­sions depuis le début, est de sor­tir des fron­tières de la France le plus rapi­de­ment pos­sible en par­ti­cu­lier avec l’an­glais. C’é­tait donc l’oc­ca­sion de pro­duire en anglais, en arabe et en fran­çais.

La deuxième rai­son est qu’il y a des sujets propres à cer­taines zones lin­guis­tiques qui requièrent un trai­te­ment par­ti­cu­lier. Par exemple une émis­sion sur l’ar­mée en Égypte a plus de sens si elle est héber­gée sur un média ancré sur le fond et lin­guis­ti­que­ment dans la zone.

C’est exac­te­ment le même concept édi­to­rial, la même charte, mais la pro­duc­tion se fait dans la zone. On ne peut pas pré­tendre appor­ter du sens à la région en étant basé à Paris. Phi­lo­so­phi­que­ment et poli­ti­que­ment par­lant il faut être au centre du dis­po­si­tif, cela veut dire être dans le monde arabe, pro­duire en arabe, tra­vailler avec des uni­ver­si­tés arabes, avec des cher­cheurs arabes etc.

Quelles sont les pers­pec­tives de déve­lop­pe­ment de sam.tv à l’in­ter­na­tio­nal ?

Dans notre idée de départ, c’é­tait “on va trans­mettre la fran­chise à des groupes d’é­tu­diants qui vont déve­lop­per, déployer le concept à par­tir de leur zone”. On a tou­jours un peu ça en tête. Pour l’A­frique, les États Unis, l’A­sie. On tient vrai­ment à ce qu’il y ait un ancrage local et une adap­ta­tion du modèle des sujets aux exi­gences locales, des uni­ver­si­tés, du public et des spon­sors.

Karim Amel­lal, vous êtes char­gé de cours à Sciences Po Paris, auteur, chro­ni­queur. Quelle est votre cas­quette ?

Je fais plein de trucs qui me plaisent avec des grandes thé­ma­tiques. La pre­mière est cette obses­sion de rendre acces­sible un conte­nu quel qu’il soit, que ce soit à tra­vers le col­lec­tif Qui fait la France ? ou quand on est écrit des livres. On veut être lu et com­pris. C’est vrai­ment le trait d’u­nion de mon par­cours. Aujourd’­hui je suis asso­cié fon­da­teur de Sam. Je suis maître de confé­rences à Sciences Po, je donne des cours sur le mul­ti­cul­tu­ra­lisme et diver­si­té cultu­relle.

C’est un lieu com­mun de dire ça mais j’ai tou­jours eu un sou­ci de liber­té. Je ne suis pas fonc­tion­naire, je ne suis pas assu­jet­ti à un ordre ou à un éta­blis­se­ment. Et d’au­tant plus avec sam.tv car on est maître de notre des­tin.

Vous vous expri­mez quelque part comme un anglo­phone, non-for­ma­té par le sys­tème uni­ver­si­taire fran­çais assez cloi­son­né.

Je suis fas­ci­né par leur sys­tème uni­ver­si­taire même s’il a ses limites. Faire ce qui me plaît. C’est d’ailleurs pas­sion­nant de voir à quel point le monde uni­ver­si­taire et pro­fes­sion­nel dans le monde anglo­phone s’aère en per­ma­nence. L’his­toire de Google est un bel exemple. Il n’y a pas comme ici, à Paris, dans cette ignoble ville que j’a­dore par ailleurs, ces sys­tèmes de cercles et de confi­ne­ment de l’in­for­ma­tion, de castes, qui ne com­mu­niquent pas les uns avec les autres. Impos­sible de par­ler de cor­res­pon­dance, de pas­se­relle, de trans­dis­ci­pli­na­ri­té en France.

La diver­si­té cultu­relle est un terme que vous employez sou­vent. Que met­tez-vous der­rière ce terme ?

Phi­lo­so­phi­que­ment d’a­bord on n’est jamais plus fort et sur­tout jamais meilleur que lors­qu’on ren­contre l’autre, lors­qu’on se nour­rit de l’autre. C’est valable entre des indi­vi­dus qui sont de milieux sociaux dif­fé­rents, de milieux de dimen­sion cultu­relle dif­fé­rente, mais aus­si entre la ban­lieue et le centre de Paris et entre la France et l’Al­gé­rie. Ce qui res­sort de ça est tou­jours supé­rieur à la somme de ces deux indi­vi­dua­li­tés ou à ce que cha­cun vaut cha­cun dans son coin. C’est mon axiome depuis tou­jours, à tra­vers mon expé­rience per­son­nelle parce que j’ai vu que je m’en­ri­chis­sais même à tra­vers des expé­riences un peu minables, que je res­sor­tais tou­jours avec quelque chose en plus, pour peu qu’on sache pro­fi­ter, béné­fi­cier de cette super­po­si­tion d’ac­quis, d’ex­pé­rience, de par­cours. C’est pour cela que bâtir des pas­se­relles entre les uni­vers me tient par­ti­cu­liè­re­ment à cœur.

Donc vous ne faites pas réfé­rence au terme poli­tique actuel de la diver­si­té cultu­relle qui stig­ma­tise cer­taines franges de la popu­la­tion ?

Pas du tout. J’ap­pré­hende cette notion non pas à tra­vers le concept de mélange ni de métis­sage, mais ceux de com­mu­ni­ca­tion et d’in­te­rac­tion posi­tive.

Mais c’est sûr que l’his­toire du concept de diver­si­té à tra­vers sa nais­sance, sa mise en œuvre, par des poli­tiques d’af­fir­ma­tive action aux États-Unis, au Cana­da, en Angle­terre, à tra­vers sa trans­po­si­tion assez dra­ma­tique en France pro­duit aujourd’­hui des ravages, le contraire de l’ef­fet escomp­té tout au départ. Il y a tout un tas de rai­sons qui font qu’au­jourd’­hui le concept a per­du de sa sub­stance et est un concept qui veut tout et rien dire. Je passe mon temps à décons­truire cette notion.

Mais vous êtes moins actuel­le­ment dans la démarche poli­tique comme vous l’é­tiez avec le livre Dis­cri­mi­nez-moi et Cités à com­pa­raître ?

Aujourd’­hui je n’é­cri­rais pas du tout le même texte et je n’u­ti­li­se­rais pas la notion de diver­si­té de la même manière que dans Dis­cri­mi­nez-moi. Le concept a énor­mé­ment évo­lué. Il a une genèse très récente en France. Il est arri­vé en 2002 – 2003, via les ins­ti­tu­tions euro­péennes. Si on a un droit anti­dis­cri­mi­na­toire aujourd’­hui qui est à peu près cohé­rent, même si pas très effi­cace, c’est la loi de 2001 qui est la consé­quence de deux direc­tives euro­péennes de 2000. Les choses avancent. Le droit com­mu­nau­taire a fait son œuvre. La Halde conti­nue d’exis­ter dans le défen­seur des Droits, qui a davan­tage de pou­voirs.

Le temps plus fon­da­men­ta­le­ment fait son œuvre, si on prend des cri­tères comme le nombre de mariages mixtes par exemple. Le des­tin des géné­ra­tions d’im­mi­grés est un des­tin qui est ascen­sion­nel quel que soit le cri­tère que l’on prend.

Évi­dem­ment, je fai­sais par­tie de ceux qui sou­hai­taient que cela aille plus vite.

Pour­quoi vous uti­li­sez le pas­sé pour par­ler de vos enga­ge­ments ?

Je pense qu’il ne faut pas brus­quer les choses sur ces notions, dans un pays comme la France. Nous avons une his­toire poli­tique très par­ti­cu­lière. Si j’a­vais un mea culpa à faire c’est d’a­voir pen­sé que des concepts venus d’ailleurs pou­vaient accé­lé­rer le cours des choses, pro­duire des choses posi­tives en moins de temps que néces­saires. J’ai tou­jours consi­dé­ré que la dis­cri­mi­na­tion posi­tive telle qu’elle était mise en place ailleurs était exces­sive. Mais un com­pro­mis était cette notion de diver­si­té. Mais elle est incon­tes­ta­ble­ment, pour des rai­sons his­to­riques, poli­tique, phi­lo­so­phique, trop éloi­gnée de notre tra­di­tion poli­tique. Nous sommes dans un pays d’u­ni­té, d’é­ga­li­té. La diver­si­té explose ces deux notions qui sont les fon­de­ments de tout notre édi­fice poli­tique, intel­lec­tuel, juri­dic­tion­nel, ins­ti­tu­tion­nel.

On est fran­çais ! On est encore révo­lu­tion­naire dans l’âme ! On a pen­sé qu’en adap­tant cette notion, en la dépe­çant de ses ori­peaux anglo-saxons on pou­vait faire avan­cer cer­taines choses, notam­ment la ques­tion des dis­cri­mi­na­tions. C’é­tait sans doute une erreur.

Vous dites que les États-Unis ne sont pas néces­sai­re­ment un modèle à prendre mais ce pays est pour­tant un modèle pour de nom­breux jeunes issus des quar­tiers popu­laires qui res­sentent de pro­fondes dis­cri­mi­na­tions dans leur quo­ti­dien.-

Tout à fait. Mais je pense que ça ne sert à rien mais c’est même contre-pro­duc­tif de cher­cher à impor­ter ici des choses qui sont com­plè­te­ment contra­dic­toires, par rap­port à ce qu’on est à ce qu’on fait. Pour la lit­té­ra­ture et la non-recon­nais­sance de la lit­té­ra­ture en France, cela ne sert à rien de regar­der ce qui se fait ailleurs. Les causes sont ici. Il s’a­git de faire évo­luer, non pas la lit­té­ra­ture en soi, mais ceux qui la pro­duisent et la fabriquent c’est-à-dire les mai­sons d’é­di­tion. Nous avons des mai­sons d’é­di­tion et un sys­tème d’é­di­tion qui n’a pas bou­gé depuis le XIXe siècle. Ça ne peut plus durer.

Vous êtes donc plus patient, plus assa­gi que dans vos pre­mières publi­ca­tions ?

Je suis plus patient. Le truc c’est qu’il ne faut pas oublier ce qui s’est pas­sé en 2005, à l’heure où j’ai publié mes pre­miers textes. C’é­tait les émeutes. Est-ce qu’on est aujourd’­hui dans une situa­tion d’ur­gence telle qu’on doit explo­ser les lignes exis­tantes en matière de dis­cri­mi­na­tions par exemple ? La réponse est non parce que les consé­quences, en période de crise, seraient bien plus ter­ribles en réa­li­té que d’es­sayer d’a­gir sur d’autres variables, comme l’emploi par exemple.

Vous ne pen­sez donc pas que les révoltes sociales pour­raient de nou­veau émer­ger, notam­ment si la gauche n’est pas à la hau­teur des espoirs sus­ci­tés ?

Si. Mais c’est pour ça que je suis content que la gauche soit pas­sée. Et pour la ques­tion du délit de faciès par exemple, c’est impor­tant mais le récé­pis­sé relève du sym­bole. Fon­da­men­ta­le­ment le pro­blème actuel est celui de l’emploi, de l’ac­cès aux loi­sirs, aux trans­ports. Alors évi­dem­ment ce sont des sym­boles qui comptent mais il ne faut pas des poli­tiques publiques de sau­pou­drage. Il ne faut pas que cela fasse oublier le cœur du réac­teur. Le cœur du réac­teur, c’est l’é­ga­li­té des chances, c’est la réus­site sco­laire. Et donc on revient sur l’ac­cès au savoir et à la culture. De cette manière on peut faire com­mu­ni­quer les ter­ri­toires, tous les ter­ri­toires, notam­ment les zones rurales et urbaines. La diver­si­té c’est aus­si ça.

J’ai cette chance, ma mère est de l’Indre, d’un vil­lage où j’ai vécu et donc j’ai vécu dans ces deux mondes. C’est ce qu’on a essayé de faire avec le col­lec­tif, on a été en cam­pagne, en mon­tagne. Mes col­lègues étaient cham­bou­lés car ils se retrou­vaient devant des gens qui avaient les mêmes pro­blèmes qu’en ville, de pro­blème de rap­port à l’é­cri­ture, d’ac­cès à la lec­ture, d’en­cla­ve­ment intel­lec­tuel et cultu­rel. Ils sont pareils. Alors bien sûr que les contrôles au faciès sont impor­tants, mais fon­da­men­ta­le­ment et à long terme ce qui compte c’est d’a­voir une école qui fonc­tionne. Un élève sur deux qui redoublent n’au­ra pas son bac. Alors évi­dem­ment. Dans les quar­tiers popu­laires — zones rurales et urbaines sen­sibles — ce sont deux élèves sur cinq.

Et puis pour­quoi les écoles de com­merce ne s’ouvrent-elles pas davan­tage ? Pour­quoi est-ce que les classes pré­pas créent des sas ? C’est là-des­sus qu’il faut tra­vailler. Et on peut tra­vailler là-des­sus avec tout le monde pour s’a­dres­ser de la même manière à une per­sonne d’Au­ber­vil­liers qu’à une per­sonne de Bre­tagne.

J’es­saie d’in­té­grer cette réflexion per­son­nelle sur une réflexion plus vaste sur la socié­té fran­çaise et de trou­ver les meilleurs moyens de faire avan­cer les choses. Et les seuls moyens c’est la com­mu­ni­ca­tion.

Source de l’ar­ticle : afri­cul­tures