Tournée belge de Grandpuits : “On ne sait pas savoir”

Article d'Olivier Azam, réalisateur du documentaire "Grandpuits & petites victoires" (des Mutins de Pangée, Paris) sur la tournée belge organisée par ZINTV.

Source : “Car­net de tour­nées — Grand­puits & petites vitc­toires”

Grâce à Zin Tv, nous voi­là donc en Bel­gique, tour­nant comme un groupe de rock de Liège à Bruxelles, en pas­sant par Char­le­roi et La Lou­vière.

En Bel­gique, on dit “on ne sait pas” plu­tôt que “on ne peut pas”… Outre l’explication lin­guis­tique qu’on a essayé de m’expliquer plu­sieurs fois sans suc­cès, je consi­dère qu’il s’agit avant tout d’une marque d’humilité, dont nous devrions par­fois nous ins­pi­rer, nous les Fran­çais.

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Mitraillettes

C’est à Liège que nous avons débu­té cette tour­née belge de pro­jec­tions et de débats autour de Grand­puits & petites vic­toires, avec Lolo le tei­gneux, vite rejoint par Tof et Alex, ouvriers et syn­di­ca­listes de Total Grand­puits, acteurs du film. Une tour­née orga­ni­sée par l’association (ASBL on dit ici) ZIN TV, que nous avions déjà croi­sé lors de la venue de Noam Chom­sky à Bruxelles. Une magni­fique bande de « gué­rille­ros de la dif­fu­sion », moti­vés, pleins d’énergie, d’envie, et d’une rare effi­ca­ci­té : Los com­pañe­ros Mat­thieu, Valen­tin, Vickye, Ser­gio, Audrey, Maai­ka y el sous-coman­dante Ron­nie Rami­rez… En tout cas, c’est dans une camion­nette rouge emprun­tée à la FGTB qu’ils nous font tra­ver­ser la Bel­gique… au son d’un musique lati­no bel­go révo­lu­tion­naire (Une par­tie est aus­si membre du groupe Xama­nek à décou­vrir ici : http://xamanek.com)

C’est déjà une pre­mière vic­toire. Le syn­di­cat belge a non seule­ment mis à dis­po­si­tion une camion­nette mais à contri­bué à toute la tour­née, enga­geant même quelques sous pour rendre tout ça pos­sible, met­tant à dis­po­si­tion des salles de pro­jec­tion… La tour­née roule comme sur des rou­lettes au rythme des mitraillettes frites (sorte de sand­wiches indes­crip­tibles).

Autre vic­toire — et non des moindres — depuis qu’ils accom­pagnent le film en débat, les syn­di­qués de Grand­puits mettent dans la poche leurs dra­peaux et leurs divi­sions de bou­tique. Depuis la reprise, un nou­veau syn­di­cat est né à Grand­puits suite à la grande aven­ture de la grève d’octobre qui, comme dans toutes les grandes aven­tures humaines, a aus­si son lot de conflits per­son­nels et de divi­sions. Mais le film sur la grève trans­gresse tout ça. Il porte le sou­ve­nir des jours heu­reux et la preuve qu’en cas de coup dur, les cama­rades se retrouvent du même côté de la bar­ri­cade. Rien ni per­sonne ne pour­ra enle­ver de la tête des mutins de Grand­puits cette expé­rience gra­vée à jamais.

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“Cours ou Crève (pour deux Mars et un Snickers)”

A liège, Arce­lor-Mit­tal vient d’annoncer la fer­me­ture du sec­teur « chaud » de l’aciérie. Tout le monde ici sait que ça annonce la pro­bable fer­me­ture de l’ensemble chaud/froid.

On passe au siège de la FGTB où, non seule­ment l’annonce de la pro­jec­tion du film est affi­chée par­tout jusque dans les ascen­seurs de ce gros syn­di­cat, mais on est accueillis à bras ouverts par Yan­nik, un syn­di­ca­liste de la FGTB métal­los, qui nous montre le por­trait video d’un métal­lo au verbe facile, un excellent porte parole, un « homme de masse », comme il en faut et comme il y en a par­fois :

- Voir « Cours ou crève (pour deux Mars et un Sni­ckers) »

A Char­le­roi, au moment où on plai­sante sur le cli­ché de l’abondance du tra­fic de drogue ici, on assiste, dès notre arri­vée, à une arres­ta­tion mus­clée lors d’un flag de deal d’héroïne, sur la place prin­ci­pale. On est tout de suite dans l’ambiance. Comme par­tout en Europe, dans cette crise finan­cière, ce sont les pauvres qui trinquent en pre­mier bien sûr. Alors, les dégâts s’accélèrent de jour en jour, à grande vitesse. La rage monte ici aus­si. Aucune pers­pec­tive poli­tique à gauche (pas de Front de Gauche fort ici par exemple… si vous saviez à quel point la gauche belge nous l’envie ce Front de Gauche !). A cela, on rajoute la com­plexe ques­tion des ten­sions entre Flandre et Wal­lo­nie, sur laquelle surfent les par­tis d’extrême droite, qu’ils ali­mentent même. Pour faire vite, cette extrême droite essaye de faire ses affaires élec­to­ra­listes avec la plus riches Flandres pour se débar­ras­ser des pauvres Wal­lons… Une sorte de mou­ve­ment sépa­ra­tiste. “Pour les Fran­çais, c’est presque aus­si simple à com­prendre que la phy­sique quan­tique” m’avoue Jean Bric­mont (Phy­si­cien acti­viste belge)

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« Austérité, ça sent le pavé  ! »[[Slogan des métallos du FGTB]]

Par­tout, on pré­pare la jour­née de “Grève Géné­rale” du 30 jan­vier. Depuis que le gou­ver­ne­ment s’est recom­po­sé autour du pre­mier ministre socia­liste Elio Di Rupo, en coa­li­tion avec les chré­tien démo­crates et les libé­raux après 545 jours de crise, les choses s’accélèrent. L’austérité com­man­dée par Bruxelles (la com­mis­sion, pas le peuple !) fait ici aus­si des ravages. Le mois de décembre a été chaud en Bel­gique. Deux jours après l’accord gou­ver­ne­men­tal, le 2 décembre 2011, près de 80 000 per­sonnes mani­fes­taient à Bruxelles contre le plan d’austérité de 11,3 mil­liards d’euros. Le 22 décembre, le pays était en grève géné­rale. La retraite a été sacré­ment atta­quée, comme en France, entre deux et quatre ans de plus au pro­gramme. Les chô­meurs aus­si visés (20% de a la popu­la­tion active de Bruxelles est au chô­mage). Et glo­ba­le­ment, le pou­voir d’achat en prend un bon coup avec le l’augmentation des diverses taxes. Le pacte bud­gé­taire euro­péen fait des ravages, sauf chez les riches, les banques et les grandes entre­prises. Un chiffre parle : Les res­tric­tions en matière de pen­sion rap­por­te­ront 674 mil­lions d’€ en 2014. Si les les seuls Mit­tal et Elec­tra­bel (filiale de GDF Suez) payaient l’impot légal sur les socié­tés, cela rap­por­te­rait 825 mil­lions d’€. (Source l’Huma.)

Chez nous, on se plaint tou­jours que les direc­tions syn­di­cales n’appellent pas à la Grève Géné­rale, ici on se plaint de cette grève d’occupation sans qu’il n’y ait de grande mani­fes­ta­tion… Le pro­blème est sur­tout que cette “Grève géné­rale” n’est pré­vue que pour une jour­née et on sent aus­si poindre la rési­gna­tion, comme chez nous, comme par­tout. A moins que les plus déter­mi­nés s’organisent…

Belgique-France Solidarité ! [[Un collectif Belgique-France Solidarité ! Avait été créé lors de la grève en france. Lire le communiqué et à la télévision de Grand Lille]]

A Feluy, devant le site Total, nous ren­con­trons Ber­nard Lefevre, un syn­di­ca­liste de la FGTB. C’est ici, sur ces routes d’où partent près de 400 camions de car­bu­rant par heure, qu’avec ses cama­rades, ils ont blo­qué le réap­pro­vi­sion­ne­ment des­ti­né à cas­ser la grève des raf­fi­neurs fran­çais en octobre 2010. Devant la menace de blo­quer tous les départs, il n’a fal­lu qu’une demi jour­née pour que la direc­tion cède et arrête d’envoyer les camions vers la France. La ren­contre avec les gré­vistes de Grand­puits est un grand moment de cette tour­née. Sur place, on com­prend très vite que le cli­mat rude et l’incessant mou­ve­ment des camions font d’un blo­cage une aven­ture. Des visages sont posés sur cette soli­da­ri­té qui avait tant comp­té pen­dant la grève. Mais très vite, tran­sits de froid, on conti­nue la conver­sa­tion devant une Trap­piste Roche­fort 8°.

Pen­dant toute la tour­née, Alex, Lolo et Tof n’en reviennent pas. “Vous nous avez relan­cé le moral au moment où on sen­tait qu’on pou­vait céder et on a tenu une semaine de plus !” s’exclame Tof, avec son enthou­siasme com­mu­ni­ca­tif qui emporte la salle au cœur des débats. Les enga­ge­ments sont pris. Il n’y aura pas de grand mot d’ordre des direc­tions syn­di­cales, mais les syn­di­ca­listes de Grand­puits vien­dront, par leurs propres moyens, sou­te­nir leurs col­lègues le jour de la grève géné­rale belge. D’autres contacts sont pris avec des syn­di­ca­listes qui n’ont plus la patience d’attendre les mots d’ordre qui ne viennent jamais. Erik, par exemple, syn­di­ca­liste membre du FGTB ren­con­tré à Bruxelles, mais aus­si du Comi­té Action Europe, qui réuni des bases syn­di­cales, comme ce jour où ils ont blo­qué un train de dépu­tés venus votés à la Com­mis­sion Euro­péenne… De nou­velles formes d’actions face au sen­ti­ment d’impuissance et de rési­gna­tion.

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Des images encore des images !

Qui n’a pas tra­ver­sé les friches indus­trielles aban­don­nées de Char­le­roi sous la pluie n’a rien vu de la Bel­gique. On se retrouve à la Mai­son des huit heures (pro­non­cé « Ouit heur » ), lieu his­to­rique de la culture popu­laire belge, désor­mais café coopé­ra­tif. Ange­la nous y accueille for­mi­da­ble­ment. Jeune syn­di­ca­liste, elle est tom­bé dans le mili­tan­tisme devant les injus­tices sociales qui s’accumulaient sous ses yeux. Dans son regard, il y a ce truc en plus qui dis­tingue les mili­tants syn­di­caux inves­tis des pan­tou­flards rési­gnés. C’est parce qu’il y a encore des gens comme elle dans les orga­ni­sa­tion syn­di­cales que la bureau­cra­tie n’a pas encore tout détruit et qu’il ne faut jamais jeter l’eau du bain avec le bébé, le gant et la bai­gnoire. La ren­contre a été pré­pa­rée impec­ca­ble­ment : Visite de l’exposition sur la fameuse grève de 60 (la plus grande grève géné­rale de la mémoire popu­laire belge) avec l’archiviste du bourg… Visite de la mai­son des jeunes et même, en bonus, visite du musée de la pho­to (le plus grand d’Europe). Explo­rer toute cette His­toire de la pho­to­gra­phie au côté de Lolo le tei­gneux, le pho­to­graphe impro­vi­sé des mutins de Grand­puits, est encore un bonne récom­pense à cette aven­ture en images dont on ne sait pas où elle nous mène­ra encore…

On ne sait pas savoir !” me dis-je après avoir gou­té quelques dizaines de bières par­mi les mil­liers dis­po­nibles par ici… Quelques jours après notre retour en France, Tof et Alex m’apprennent qu’il veulent encore prendre sur leurs jours de congés pour retour­ner en Bel­gique sou­te­nir à leur tour leurs col­lègues en grève géné­rale. Lolo secoue son syn­di­cat pour obte­nir un sou­tien offi­ciel. Une fois de plus, les mutins de Grand­puits n’ont pas atten­dus les mots d’ordres ou les lettres de délé­ga­tions per­dues dans les bureaux de leurs direc­tions syn­di­cales pour expri­mer leur soli­da­ri­té à leurs cama­rades belges. C’est comme ça que, par­fois, la lutte conti­nue… Mal­gré tout.

Oli­vier Azam, d’un train à l’autre entre Bruxelles et Lyon, le 23 jan­vier 2012.