Au Chili, derrière l’euphorie médiatique, les hommes

Par Franck Gaudichaud

un article publié le 14 octobre 2010 dans “la valise diplo­ma­tique” du site du monde diplo­ma­tique
http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010 – 10-14-mineurs-chi­liens

Le sau­ve­tage, grâce à un puits d’évacuation, des trente-trois mineurs blo­qués dans la mine de San José a été un suc­cès. Des mil­liers de jour­na­listes ont conver­gé du monde entier vers le lieu du « miracle ». Depuis l’annonce de l’accident, le pré­sident chi­lien, M. Sebas­tián Piñe­ra, ne s’épargne aucun effort pour mon­trer qu’il super­vise per­son­nel­le­ment les tra­vaux : sa cote de popu­la­ri­té a d’ailleurs grim­pé de dix points depuis le lan­ce­ment d’une opé­ra­tion qu’il estime « sans com­pa­rai­son dans l’histoire de l’humanité ». Mais une fois pas­sé le temps des réjouis­sances – toutes natu­relles –, le Chi­li s’interrogera-t-il sur les condi­tions qui ont ren­du pos­sible cet acci­dent ?
mineros-1-300x227.jpg
22 août 2010, 14 h 30. Copiapó, désert d’Atacama, au Nord du Chi­li. Quelques lettres grif­fon­nées à l’encre rouge remontent d’un conduit, foré au-des­sus de la mine de San José, dans l’une des régions les plus arides du monde : « Nous allons bien dans le refuge, tous les trente-trois. »

Trente-deux mineurs chi­liens et un boli­vien sont coin­cés à près de sept cents mètres sous la sur­face de la terre, enter­rés vivants dans les entrailles d’une mine de cuivre et d’or. Depuis l’effondrement de plu­sieurs murs de sou­tè­ne­ments, sous des mil­liers de tonnes de roche et de boue, ils sur­vivent tant bien que mal dans l’un des refuges encore acces­sibles. Ils boivent les eaux de ruis­sel­le­ment, rationnent leurs maigres den­rées ali­men­taires, et souffrent d’une cha­leur étouf­fante. Mais, leur petit mot le démontre : ils sont en bonne san­té.

Cette décou­verte est saluée par une liesse popu­laire : tout un peuple com­mu­nie avec « ses » mineurs dans un élan de soli­da­ri­té qui par­court la cor­dillère des Andes et plonge jusqu’aux pro­vinces du Sud du pays. « Oui, les héros existent bien », titre le jour­nal à grande dif­fu­sion Las Ulti­mas noti­cias dans une édi­tion spé­ciale du 23 août 2010. Le cam­pe­ment de San José où se sont ins­tal­lées les familles des mineurs est rebap­ti­sé « cam­pe­ment de l’espoir ». Les tra­vaux de sau­ve­tage débutent.

Le 13 octobre, lorsque les pre­miers mineurs retrouvent la liber­té, pas moins de mille sept-cents jour­na­listes du monde entier les attendent, au milieu des dra­peaux chi­liens. Pour se pré­pa­rer au « grand jour », les mineurs ont même dû suivre des leçons de « media-trai­ning » – au fond de la mine – en pré­vi­sion de l’avalanche d’interviews et d’émissions télé­vi­sées (sans comp­ter les pro­po­si­tions d’adaptation de leur his­toire au ciné­ma, dans diverses langues).

Durant deux mois, le ministre des mines – et ancien cadre diri­geant de la filiale chi­lienne d’ExxonMobil –, M. Lau­rence Gol­borne, a joué les ani­ma­teurs vedettes. Sans jamais quit­ter son blou­son aux cou­leurs du pays et des fes­ti­vi­tés liées au bicen­te­naire de l’indépendance (1810 – 2010), il embras­sait les proches des vic­times et com­men­tait les moindres pro­grès de l’opération de sau­ve­tage. Mais le jour « J », c’est le pré­sident lui-même qui s’est pla­cé sous les feux des pro­jec­teurs.

Cinq heures onze du matin (heure fran­çaise) : le pre­mier mineur sort du puits d’évacuation. Il embrasse son enfant, son épouse puis… le pré­sident. Quatre minutes plus tard, ce der­nier fait sa pre­mière décla­ra­tion et remer­cie Dieu, « sans qui ce sau­ve­tage n’aurait pas été pos­sible ». Il ajoute : « Aujourd’hui, nous pou­vons nous sen­tir plus orgueilleux que jamais d’être chi­liens. »

Pour l’exécutif, le drame pré­sen­tait cer­tains avan­tages. M. Sebas­tián Piñe­ra, pré­sident-entre­pre­neur mul­ti­mil­lion­naire élu le 17 jan­vier 2010, connaît des débuts dif­fi­ciles (1). Sa ges­tion désas­treuse des consé­quences du trem­ble­ment de terre de février der­nier sus­cite de nom­breux mécon­ten­te­ments cepen­dant que les mobi­li­sa­tions et grèves de la faim des Indiens Mapuches, dans le sud, lui donne du fil à retordre. Le mar­tyre des « 33 » repré­sen­tait donc une occa­sion rêvée d’organiser, deux mois durant et en direct, un for­mi­dable spec­tacle télé­vi­sé. Alors que les « 33 » étaient pro­cla­més « héros du bicen­te­naire de l’indépendance », tout fut fait pour trans­for­mer l’élan de soli­da­ri­té en un consen­sus poli­tique : « tous unis » der­rière le pré­sident Piñe­ra. Pour­tant, selon le jour­na­liste Paul Wal­der, l’accident de San José consti­tue sur­tout une allé­go­rie du Chi­li contem­po­rain, un pays où la classe ouvrière se trouve « ense­ve­lie » sous un sys­tème qui l’opprime (2).
Dans la région d’Antofagasta,
277 gise­ments sur 300 sont exploi­tés
sans être aux normes

Dans les faits, les trente-trois mineurs sur­mé­dia­ti­sés demeurent para­doxa­le­ment sans voix. Ni eux, ni leur familles, ni le mou­ve­ment syn­di­cal – his­to­ri­que­ment puis­sant dans ce sec­teur, mais affai­bli par la dic­ta­ture et ses réformes néo­li­bé­rales –, n’ont eu l’occasion de don­ner leur ana­lyse des causes de l’accident. A l’extérieur, ceux qui ont réus­si à échap­per à l’éboulement tentent de rap­pe­ler que leurs salaires n’ont pas été ver­sés depuis plu­sieurs semaines : « Arrête ton show Piñe­ra, nous sommes aus­si trois cents dehors (3). » Ils se heurtent à l’indifférence géné­rale.

Le Chi­li est l’un des fers de lance du capi­ta­lisme minier lati­no-amé­ri­cain. L’extraction repré­sente 58 % des expor­ta­tions et 15 % du pro­duit inté­rieur brut (PIB). Le pays exploite le char­bon, l’or et sur­tout le cuivre, dont il est le prin­ci­pal pro­duc­teur au monde (avec 40 % du mar­ché), notam­ment grâce à la plus grande mine à ciel ouvert de la pla­nète (Chu­qui­qua­ma­ta). Le Chi­li dis­po­se­rait même de réserves équi­va­lentes à deux cents ans d’exploitation.

Au moment des grandes natio­na­li­sa­tions de 1971, le pré­sident socia­liste Sal­va­dor Allende avait esti­mé que l’exploitation du cuivre consti­tuait le « salaire du Chi­li ». Le gou­ver­ne­ment de l’Unité popu­laire avait alors expro­prié les grandes firmes amé­ri­caines et trans­fé­ré leur pro­prié­té à la Cor­po­ra­tion natio­nale du cuivre (Codel­co).

A par­tir du coup d’Etat de 1973, la dic­ta­ture, puis la démo­cra­tie néo­li­bé­rale, inver­sèrent la logique en offrant de nom­breux gise­ments en conces­sion aux entre­prises pri­vées natio­nales et inter­na­tio­nales. Sans oublier de rame­ner les taux d’imposition à l’un des niveaux les plus faibles au monde (4) et les condi­tions de sécu­ri­té à leur plus simple expres­sion. Elles sont par­fois inexis­tantes. Peu importe, de toute façon : dans la région d’Antofagasta, 277 gise­ments sur 300 sont exploi­tés sans être aux normes. Dans un tel contexte, l’exploitation minière devient une acti­vi­té très lucra­tive.
Trente-et-un morts par an

Tout irait néan­moins pour le mieux puisque le déve­lop­pe­ment de l’activité aurait pro­pul­sé les mineurs au rang de véri­table « aris­to­cra­tie ouvrière ». Leurs salaires ne sont-ils pas jusqu’à trois fois supé­rieurs au salaire mini­mum (262 euros men­suels) ? Mieux, ajou­tait un quo­ti­dien du soir : « Le drame des “33” de San José et l’opération en cours pour les sau­ver ne doivent pas faire oublier l’essentiel : la grande majo­ri­té des mineurs chi­liens tra­vaillent dans d’excellentes condi­tions de sécu­ri­té (5). » Pour­tant, avec trente-et-un morts par an, en moyenne (sur un total de 106 340 per­sonnes tra­vaillant dans la mine et les gra­vières), on a connu envi­ron­ne­ment plus enga­geant.

« San José est un cau­che­mar. C’était dan­ge­reux, je le savais, tout le monde le savait, déclare l’un des mineurs res­ca­pés. Il n’y a qu’un mot d’ordre : pro­duc­ti­vi­té (6). » La com­pa­gnie minière San Esta­ban – qui exploite le sous-sol du pays depuis plus de deux cents ans – appar­tient à MM. Ale­jan­dro Bohn (60 % du capi­tal) et Mar­ce­lo Keme­ny (40 %), le fils du fon­da­teur de la com­pa­gnie. Des deux mines qu’ils pos­sé­daient, l’une a dû fer­mer, épui­sée. Il fal­lait donc que San José conti­nue à finan­cer le train de vie des diri­geants de la socié­té.

A San José, la hausse du prix du métal sur le mar­ché mon­dial se tra­duit par une inten­si­fi­ca­tion du tra­vail, le recours qua­si-sys­té­ma­tique aux heures sup­plé­men­taires (jusqu’à douze heures par jour) et… une cer­taine désin­vol­ture dans le domaine de la sécu­ri­té : quand, au moment de l’accident, le 4 août, les trente-trois mineurs se pré­ci­pitent dans la che­mi­née de secours pour remon­ter, ils découvrent qu’aucune échelle n’y a été ins­tal­lée…

Une sur­prise ? Non : depuis 1999, les acci­dents se mul­ti­plient. En 2004, suite à la mort d’un ouvrier, les syn­di­cats avaient dépo­sé une plainte d’abord reje­tée par la cour d’appel. Fina­le­ment, en 2005, c’est la fer­me­ture sur déci­sion de la direc­tion du tra­vail. Pour­tant, la mine rouvre en 2009, sans que l’ensemble de l’exploitation ait été mise aux normes. En juillet 2010, nou­vel acci­dent : un mineur a les jambes broyées. Mal­gré tout, trois semaines plus tard, le ser­vice natio­nal de géo­lo­gie et des mines (Ser­na­geo­min) auto­rise le main­tien de la pro­duc­tion. Plu­sieurs syn­di­ca­listes parlent de cor­rup­tion. Vingt-six familles de mineurs ont même déci­dé de por­ter plainte contre les pro­prié­taires et l’Etat.

M. Nes­tor Jor­que­ra, pré­sident de la Confé­dé­ra­tion minière du Chi­li (syn­di­cat qui regroupe dix-huit mille sala­riés), regrette que le Chi­li ne soit pas signa­taire de la conven­tion 176 de l’organisation inter­na­tio­nale du tra­vail (OIT) sur la sécu­ri­té et la san­té dans les mines. Il dénonce sur­tout une légis­la­tion du tra­vail régres­sive, héri­tage de la dic­ta­ture. Le droit de grève, par exemple, est limi­té.

Mal­gré quelques pro­grammes de pré­ven­tion des risques, la super­in­ten­dance de sécu­ri­té sociale (minis­tère du tra­vail) recon­naît que 443 per­sonnes sont décé­dées suite à un acci­dent du tra­vail en 2009 (282 pour le pre­mier semestre 2010), tan­dis que 191 685 acci­dents non mor­tels ont été enre­gis­trés l’année der­nière (pour une popu­la­tion active de 6,7 mil­lions d’individus).

Le 28 août 2010, le pré­sident Piñe­ra a annon­cé la créa­tion d’une « super­in­ten­dance des mines » (les syn­di­cats n’y seront pas repré­sen­tés), ren­voyé le direc­teur du Ser­na­geo­min et pro­mis l’augmentation des contrôles et du nombre d’inspecteurs. Il faut dire que ces der­niers sont aujourd’hui… seize, pour contrô­ler plus de quatre mille mines répar­ties dans tout le pays (7).

Franck Gau­di­chaud

Maître de confé­rences en civi­li­sa­tion his­pa­no-amé­ri­caine à l’université Gre­noble 3. A diri­gé : Le Vol­can lati­no-amé­ri­cain. Gauches, mou­ve­ments sociaux et néo­li­bé­ra­lisme en Amé­rique latine, Tex­tuel, Paris, 2008.

Notes

(1) Voir Franck Gau­di­chaud, « Trem­ble­ment de terre poli­tique et retour des Chi­ca­go boys », Recherches inter­na­tio­nales, juillet 2010 (acces­sible sur le site du Centre tri­con­ti­nen­tal : http://www.cetri.be/spip.php?article1709&⟨=fr).

(2) Paul Wal­der, « La sepul­ta­da clase obre­ra », Pun­to Final, n° 717, San­tia­go (Chi­li), sep­tembre 2010.

(3) José Luis Cór­do­va, Diarioreddigital.cl, 8 octobre 2010.

(4) En juin 2010, le ministre des mines recon­nais­sait que la fis­ca­li­té minière au Chi­li était la troi­sième plus faible au monde (Radio Coope­ra­ti­va, 1er juin 2010).

(5) « Au Chi­li, les mineurs forment une aris­to­cra­tie ouvrière enviée », Le Monde, 21 sep­tembre 2010.

(6) Cf. Jean-Paul Mari, « La malé­dic­tion de San José », Le Nou­vel Obser­va­teur, n° 2395, 30 sep­tembre 2010.

(7) Andrés Figue­roa Cor­ne­jo, « Trein­ta y tres mine­ros, uno tras otro », Agen­cia lati­noa­me­ri­ca­na de infor­ma­ción, 10 sep­tembre 2010.