L’extrême droite hondurienne repasse à l’offensive

par Maurice Lemoine

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Le 22 mai, le pré­sident hon­du­rien Por­fi­rio Lobo et l’ex-chef de l’Etat Manuel Zelaya, ren­ver­sé en juin 2009, signaient à Car­ta­ge­na de Indias (Colom­bie) l’Accord pour la récon­ci­lia­tion natio­nale et la conso­li­da­tion du sys­tème démo­cra­tique dans la Répu­blique du Hon­du­ras. Leurs homo­logues colom­bien et véné­zué­lien Juan Manuel San­tos et Hugo Chá­vez, qui avaient œuvré en tant que média­teurs lors des négo­cia­tions ayant mené à ce dénoue­ment, leur ont ser­vi de témoins.

En per­met­tant le retour dans son pays de M. Zelaya, jusque-là réfu­gié en Répu­blique Domi­ni­caine, cet accord a faci­li­té la réin­cor­po­ra­tion du Hon­du­ras au sein de l’Organisation des Etats amé­ri­cains (OEA), sur­ve­nue le 1er juin et approu­vée par la tota­li­té des pays membres, à l’exception de l’Equateur.

Si la fin de l’éloignement de « Mel », comme on appelle fami­liè­re­ment l’ancien chef de l’Etat, a pro­vo­qué une vague d’enthousiasme au sein du Front natio­nal de résis­tance popu­laire (FNRP), la réin­té­gra­tion express et conco­mi­tante du pays dans l’OEA y a pro­duit un fort malaise et une évi­dente confu­sion.

Au terme d’une assem­blée géné­rale réunis­sant mille cinq cents délé­gués, les 26 et 27 février, le Front avait publi­que­ment fait connaître ses exi­gences pour une sor­tie de crise : le retour en toute sécu­ri­té des exi­lés, dont l’ancien pré­sident (alors sous le coup de plu­sieurs pro­cès mon­tés de toutes pièces après son évic­tion ) ; la non par­ti­ci­pa­tion à un quel­conque pro­ces­sus élec­to­ral ; le déman­tè­le­ment des struc­tures gol­pis­tas [1] et le châ­ti­ment des res­pon­sables. Il avait éga­le­ment annon­cé l’auto-convocation d’une Assem­blée natio­nale consti­tuante (ANC) « par­ti­ci­pa­tive et démo­cra­tique », pour le 28 juin. Or, avec l’assentiment de M. Zelaya (et de M. Chá­vez, consi­dé­ré par le FNRP comme son plus fidèle allié sur la scène inter­na­tio­nale), l’Accord de Car­ta­ge­na ne satis­fait que le pre­mier de ces points.

Béné­fi­ciant d’une totale impu­ni­té, les orga­ni­sa­teurs et béné­fi­ciaires de la rup­ture consti­tu­tion­nelle sont tou­jours incrus­tés dans les struc­tures de l’Etat et du gou­ver­ne­ment Lobo. La répres­sion n’a pas ces­sé. « L’Etat de droit est bri­sé et ses décombres demeurent entre les mains de ceux qui ont pro­mu, accep­té et défen­du le golpe », s’insurgeait Mme Ber­tha Oli­va, diri­geante du Comi­té des familles de déte­nus-dis­pa­rus du Hon­du­ras (Cofa­deh), dès le 2 juin, expri­mant un sen­ti­ment très répan­du. « Com­ment pou­vons-nous répondre au peuple qui réclame jus­tice et liber­té ? » D’où le malaise latent.

Alors que, depuis le coup d’Etat, ce sont les bases du Front qui, refu­sant de recon­naître la légi­ti­mi­té des gou­ver­ne­ments de MM. Rober­to Miche­let­ti (le put­schiste) et Lobo (issu d’élections « illé­gi­times »), ont affron­té et subi la repres­sion, le sen­ti­ment a pré­va­lu que le mou­ve­ment, en tant que tel, n’avait pu qu’entériner une négo­cia­tion menée en dehors de lui, par MM. San­tos, Chá­vez, Lobo et Zelaya – un accord de « chefs » lais­sant le peuple de côté.

Il eût fal­lu être aveugle ou sourd pour ne pas prendre conscience du sen­ti­ment de frus­tra­tion, et même par­fois de colère ‚régnant à Tegu­ci­gal­pa. Outre Qui­to, Cara­cas (mais peut-être trop tar­di­ve­ment) s’en pré­oc­cu­pa. Le 1er juin, lors de l’Assemblée géné­rale de l’OEA au cours de laquelle le Hon­du­ras devait retrou­ver son siège, le ministre des affaires étran­gères véné­zué­lien Nicolás Madu­ro ne ména­gea pas sa peine, pen­dant de longues heures, pour que soit inclus, dans la réso­lu­tion, « un élé­ment ayant à voir avec la lutte contre l’impunité et le res­pect des droits de l’homme ». Ses efforts n’ayant pas abou­ti, le Vene­zue­la, sans rejoindre la posi­tion très ferme de l’Equateur, vote­ra « pour la réin­té­gra­tion », mais en expri­mant des « réserves » [2]. Image_6-15.png

Pour autant, on ne résout pas un pro­blème en le com­pli­quant davan­tage : conscient d’avoir triom­phé de la ligne des pust­schistes qui refu­saient la pré­sence de M. Zelaya au Hon­du­ras, le FNRP a retrou­vé son diri­geant – le seul, par son cha­risme, à même de fédé­rer le mou­ve­ment, et donc à lui per­mettre de pos­sibles futures vic­toires – et serre les rangs. Et, M. Zelaya en tête, il dénonce les pre­miers « accrocs » aux Accords de Car­ta­ge­na. Car ceux qui ont contes­té la légi­ti­ma­tion du gou­ver­ne­ment Lobo et le « blan­chi­ment du coup d’Etat » qu’a entraî­né de fac­to le retour au sein de l’OEA n’avaient pas, pour le faire, que de mau­vaises rai­sons.

Depuis cette « nor­ma­li­sa­tion », trois nou­veaux pay­sans ont été assas­si­nés et trois autres bles­sés par les para­mi­li­taires à la solde des ter­ra­te­nientes [3], dans le Bas Aguán ; un autre est por­té dis­pa­ru depuis le 15 mai. Ces crimes portent le nombre des vic­times des sica­rios et des forces de sécu­ri­té à 32 morts, depuis jan­vier 2010, dans cette région.

Le 15 juin, M. Enrique Flores Lan­za, ex-ministre de la pré­si­dence de M. Zelaya, a dû se pré­sen­ter devant la jus­tice. Membre de la Com­mis­sion poli­tique du FNRP, exi­lé au Nica­ra­gua et reve­nu à Tegu­ci­gal­pa, le 28 mai, dans le même avion que l’ancien chef de l’Etat, il est accu­sé d’avoir « détour­né » des fonds publics pour mener cam­pagne en faveur de la consul­ta­tion popu­laire par­fai­te­ment légale que celui-ci vou­lait orga­ni­ser, et qui lui a valu d’être ren­ver­sé. Or, l’un des para­graphes de l’Accord « pour la récon­ci­lia­tion natio­nale » signé par M. Lobo men­tionne « l’engagement assu­mé par le gou­ver­ne­ment de garan­tir à l’ex-président Manuel Zelaya, ain­si qu’aux autres ex-membres de son gou­ver­ne­ment, l’exercice de toute leur liber­té d’action poli­tique et toutes les garan­ties envi­sa­gées dans la Consti­tu­tion et les lois du Hon­du­ras (…) ». Il est éga­le­ment pré­ci­sé que ces ex-fonc­tion­naires, au cas où ils auraient à répondre devant la jus­tice, pour­raient exer­cer leur défense « en liber­té ».

Ce 15 juin, le juge Clau­dio Agui­lar a pla­cé M. Flores Lan­za en déten­tion à domi­cile, lui don­nant un délai d’un mois pour réunir une cau­tion de 27 mil­lions de lem­pi­ras – qua­si­ment un mil­lion d’euros –, somme exor­bi­tante, jamais deman­dée dans le pays à aucun pré­ve­nu. Si, au terme de trente jours, il n’a pu pré­sen­ter cette somme, dont il a déjà pré­ci­sé qu’il ne peut la payer, il sera pla­cé en déten­tion pré­ven­tive, dans une pri­son de droit com­mun.

Tan­dis que le FNRP, en tant qu’organisation, demande à la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale « de se pro­non­cer contre ce nou­vel acte arbi­traire qui consti­tue un dan­ge­reux sabo­tage des ten­ta­tives de don­ner une sor­tie paci­fique et poli­tique à la crise vécue depuis le coup d’Etat de 2009 », son coor­di­na­teur géné­ral, M. Zelaya, dénonce : cette déci­sion de « jus­tice » (ins­ti­tu­tion notoi­re­ment impli­quée dans le golpe) « viole l’accord signé à Car­ta­ge­na de Indias ».

Le pré­sident Lobo navigue à vue. Son aval au retour de l’ennemi juré a pro­vo­qué la fureur des sec­teurs gol­pis­tas. Depuis le début du mois de juin, une cam­pagne média­tique menée en par­ti­cu­lier par les quo­ti­diens El Heral­do et La Pren­sa (pro­prié­tés de M. Jorge Cana­hua­ti Larach, l’une des figures les plus en vue de l’oligarchie) l’accusent impli­ci­te­ment d’avoir pas­sé « un pacte secret » avec… M. Chá­vez. L’affirmation repose sur l’interception (par qui ? com­ment ?) d’un sup­po­sé câble des­ti­né à Cara­cas et rela­tant une conver­sa­tion entre le char­gé d’affaires véné­zué­lien à l’ambassade de Tegu­ci­gal­pa, M. Ariel Var­gas, et le chef de l’Etat hon­du­rien, à la mi-mai. Ne niant pas cette ren­contre, M. Lobo a pré­ci­sé qu’elle avait pour objet de deman­der au pré­sident boli­va­rien la reprise des rela­tions diplo­ma­tiques et sa média­tion pour que le Hon­du­ras rejoigne l’OEA.

Pro­bable can­di­dat du Par­ti libé­ral (PL) lors de la pro­chaine élec­tion pré­si­den­tielle [4], M. Lucio Iza­guirre a appe­lé les dépu­tés du Congrès à orga­ni­ser immé­dia­te­ment un réfé­ren­dum « pour savoir si le pré­sident Lobo doit ou non conti­nuer à exer­cer le pou­voir, car il a men­ti et peuple [en pas­sant un « pacte secret » avec M. Chá­vez] et qu’un pré­sident qui ment à son peuple ne peut conti­nuer dans l’exercice de la pré­si­dence [5] ».

Ayant peut-être les « inté­rêts supé­rieurs du pays » à l’esprit, mais sur­tout peu dési­reux de finir comme « Mel », en pyja­ma, dans un avion, un petit matin blême, M. Lobo a expli­qué que Car­ta­ge­na « n’a pas pour objet d’éviter l’application de la jus­tice ni de “blin­der ” des cas de cor­rup­tion », et que « per­sonne n’est au-des­sus de la loi ».

C’est ain­si que, membre à part entière de l’OEA et ayant réin­té­gré avec hon­neur la « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale », le Hon­du­ras compte un émi­nent pri­son­nier poli­tique : l’ancien ministre de la rési­dence Flores Lan­za.

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Notes

[1] De golpe : coup d’Etat.

[2] Lire Patri­cio Zamo­ra­no, « Hon­du­ras : el golpe per­fec­to (o lo que pasó este mes en la OEA) » ; www.lanacion.cl/honduras-el-golpe-perfecto-o-lo-que-paso-este-mes-en-la-oea-/noticias/2011 – 06-07/143956.html

[3] Grands pro­prié­taires.

[4] M. Lobo est issu, lui, du Par­ti natio­nal (PN).

[5] El Heral­do, Tegu­ci­gal­pa, 17 juin 2011.