Laissez faire, laissez passer la mort ?

Par Luis Brit­to Gar­cia

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tra­duit par ZIN TV

Les modèles de l’é­co­no­mie néo-libé­rale occupent les six pre­mières places dans les sta­tis­tiques mon­diales de la pan­dé­mie

1.

J’ai fait remar­quer que deux concep­tions de la socié­té et de l’é­co­no­mie sont en conflit : celle qui sou­tient que l’é­co­no­mie existe pour ser­vir la socié­té et qu’elle doit donc, dans une cer­taine mesure, être sous contrôle social, et celle qui affirme que la socié­té existe pour ser­vir l’é­co­no­mie et qu’elle doit donc la lais­ser faire, la lais­ser aller, quelles qu’en soient les consé­quences. A une telle idéo­lo­gie, à un tel gou­ver­ne­ment ; une telle réponse à la pan­dé­mie. Elle est com­bat­tue par ceux qui res­pectent la vie ; ceux qui ne res­pectent que les divi­dendes, qu’elle soit faite et qu’elle passe. Quelques chiffres sur la situa­tion sani­taire du 23 mars 2020 éclairent le débat. (Uni­ted Nations Geo­schemepro­vi­ded under « Latest Updates » Worldometer’s COVID-19 data).

2.

Six pays sont constam­ment salués comme des modèles de l’é­co­no­mie néo-libé­rale, de la néga­tion impla­cable des droits des tra­vailleurs et de la liber­té abso­lue de spé­cu­ler et d’ex­ploi­ter. Ce n’est pas un hasard si ce sont eux qui occupent les six pre­mières places dans les sta­tis­tiques mon­diales de la pan­dé­mie, dans l’ordre sui­vant : 1er les États-Unis, avec 960.651 per­sonnes infec­tées et 54.256 décès, 2e l’Es­pagne, avec 223.759 per­sonnes infec­tées et 22.902 décès, 3e Ita­lie, avec 195.351 per­sonnes infec­tées et 26.384 décès , 4e la France, avec 161.488 infec­tions et 22 614.décès, 5e l’Al­le­magne, avec 156.513 infec­tions et 5.877 décès, 6e Royaume-Uni, avec 148.377 infec­tions et 20.319 décès Ces chiffres ne s’ex­pliquent pas par la proxi­mi­té du pre­mier foyer d’in­fec­tion dans la région recu­lée de Wuhan. Cinq des pays signa­lés sont euro­péens, loin de la Chine. Les États-Unis sont aux anti­podes.

3.

Peut-être que leur pre­mière place désho­no­rante dans les sta­tis­tiques cor­res­pond à leurs idéo­lo­gies et à leurs poli­tiques. Leur méde­cine est essen­tiel­le­ment pri­vée. Pour être soi­gné, vous devez être assu­ré. Plus d’un cin­quième de la popu­la­tion n’en dis­pose pas ; les assu­reurs incluent dans leurs polices des clauses astu­cieuses qui les rendent inef­fi­caces en cas de pan­dé­mie. Afin de ne pas nuire à l’ac­ti­vi­té éco­no­mique et à la pré­sence au tra­vail, la décla­ra­tion des qua­ran­taines a été retar­dée autant que pos­sible, et la déci­sion en la matière a été lais­sée aux dif­fé­rents États de l’U­nion. Le pré­sident a dégui­sé la situa­tion en “grippe sai­son­nière” ; il a ensuite recom­man­dé des injec­tions d’an­ti­sep­tiques pour la com­battre, reti­ré les contri­bu­tions à l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té et refu­sé toute amé­lio­ra­tion de l’emploi ou du salaire du per­son­nel médi­cal et para­mé­di­cal. Résul­tats : en quelques mois, la pan­dé­mie a fait plus de vic­times amé­ri­caines que la guerre du Viet­nam en une décen­nie.

4.

Exa­mi­nons plu­tôt la situa­tion dans cer­tains des pays les plus sys­té­ma­ti­que­ment atta­qués par les mono­poles de l’in­for­ma­tion et de l’aide sociale parce qu’ils tentent de faire pas­ser les inté­rêts sociaux avant ceux des pro­prié­taires. Exa­mi­nons le cas de la Chine, où les pre­miers foyers de la pan­dé­mie ont été loca­li­sés. Le gou­ver­ne­ment a immé­dia­te­ment iso­lé le foyer de la conta­gion, a adop­té les mesures de qua­ran­taine indis­pen­sables, a construit des hôpi­taux en quelques semaines pour iso­ler les per­sonnes infec­tées, a ren­du les médi­ca­ments et les soins médi­caux acces­sibles aux patients. En consé­quence, bien qu’il soit le pays le plus peu­plé du monde, avec 1.395.380.000 habi­tants, il ne se classe qu’au neu­vième rang dans les sta­tis­tiques de la pan­dé­mie, avec 82.827 per­sonnes infec­tées et 4.632 morts, soit beau­coup moins d’un dixième des per­sonnes tou­chées aux États-Unis, dont la popu­la­tion de 327.352.000 habi­tants repré­sente presque un quart de celle de la Chine. Le Viet­nam ne figure plus dans les sta­tis­tiques mon­diales de la pan­dé­mie : il la contrôle depuis février der­nier.

5.

On fera valoir que les sta­tis­tiques de pays aus­si éloi­gnés ne per­mettent pas de tirer des conclu­sions pour l’A­mé­rique latine. Cepen­dant, le gou­ver­ne­ment néo­li­bé­ral et rétro­grade du Bré­sil a pla­cé son pays à peine deux points en des­sous de la très peu­plée Chine, à la 11e place, avec 59.324 per­sonnes infec­tées et 4.507 morts. Il est sui­vi par le gou­ver­ne­ment archi-conser­va­teur du Pérou, à la 17e place, avec 25.331 cas et 700 décès ; le gou­ver­ne­ment répres­sif du Chi­li à la 27e place, avec 12.858 infec­tions et 181 décès ; le gou­ver­ne­ment exter­mi­na­teur de la Colom­bie occupe la 46e place, avec 5.142 infes­ta­tions et 233 décès.

6.

Au fur et à mesure que la liste se pour­suit, le nombre de vic­times dimi­nue. À une très grande dis­tance des pays sus­men­tion­nés, en 76e posi­tion, suit Cuba sous blo­cus, atta­qué et dif­fa­mé constam­ment, avec 1.337 cas et 51 décès, le Vene­zue­la, en 134e posi­tion, avec 323 cas et 10 décès, et en 197e posi­tion le Nica­ra­gua, avec 12 cas et 3 décès. Ce sont des pays qui ont été sabo­tés dans la sphère éco­no­mique, mal­trai­tés dans les médias, sou­mis à des vagues de ter­ro­risme, inter­ve­nus direc­te­ment ou indi­rec­te­ment dans la sphère stra­té­gique et har­ce­lés au niveau inter­na­tio­nal, et qui ont pour­tant adop­té des mesures effi­caces pour contrô­ler la pan­dé­mie. Cuba a envoyé des bri­gades de méde­cins et de tra­vailleurs de la san­té dans 20 pays, dont la France, l’I­ta­lie et Andorre. Le Vene­zue­la a rapa­trié plus de 21.000 émi­grants. Les États-Unis ont réagi en met­tant un prix sur la tête des diri­geants poli­tiques véné­zué­liens, en inten­si­fiant les acca­pa­re­ments des avoirs de la Répu­blique boli­va­rienne à l’é­tran­ger, en blo­quant l’im­por­ta­tion de médi­ca­ments et d’é­qui­pe­ments et en lan­çant une démons­tra­tion de force aérienne et navale dans les Caraïbes pour la mena­cer à nou­veau d’in­va­sion.

7.

Résu­mons : dans la lutte contre la pan­dé­mie, les pays où le pou­voir poli­tique a défen­du les droits de la socié­té plu­tôt que les inté­rêts du capi­tal sont cou­ron­né de suc­cès. Les lèche-bottes de l’u­sure s’in­surgent contre “l’in­ter­ven­tion de l’É­tat”. Ils se sont tus lorsque les États néo­li­bé­raux ont sau­vé les banques en faillite lors de la crise de 2009 avec des “para­chutes dorés” ; ils les ont enri­chies avec des contrats d’ar­me­ment colos­saux ; ils ont tolé­ré que leurs fonds soient cachés dans des para­dis fis­caux ; ils les ont sau­vées avec des poli­tiques d’in­ves­tis­se­ment public key­né­siennes des crises qu’ils avaient eux-mêmes pro­vo­quées. Les pleur­ni­chards des la mon­dia­li­sa­tion sont contre l’in­ter­ven­tion qui sauve les exis­tences, et non contre celle qui les enri­chit en tuant. Dans le choix des idées et des gou­ver­ne­ments, lais­sons faire, lais­sons pas­ser la vie et non la mort.