Quelques réflexions sur les révoltes des peuples

La profonde crise du système, aussi désastreuse soit-elle, ne ferme pas le champ des possibles. Gustave Massiah envisage les conditions d’une convergence et d’une « réponse mondiale » des mouvements sociaux et citoyens pour refonder le politique.

Ingé­nieur et éco­no­miste, figure du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, membre du Conseil scien­ti­fique d’Attac-France et du Conseil inter­na­tio­nal du Forum social mon­dial, Gus­tave Mas­siah est inter­ve­nu lors du Forum euro­péen des alter­na­tives des 30 et 31 mai der­niers. Il a adap­té pour Regards la contri­bu­tion pro­non­cée à cette occa­sion.

Source de l’ar­ticle :Regards


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Nous vivons une période de bou­le­ver­se­ments et d’incertitudes. Une période de fortes contra­dic­tions qui struc­turent le champ des pos­sibles et qui confirme que l’avenir n’est pas pré­dé­ter­mi­né. Une par­tie des inter­ro­ga­tions porte sur les formes du poli­tique, sur les rap­ports entre les peuples, les mou­ve­ments et les par­tis. Je pro­po­se­rai dans cette contri­bu­tion trois réflexions ; elles s’appuient sur le pro­ces­sus des forums sociaux mon­diaux qui se défi­nit comme une ten­ta­tive de conver­gence mon­diale des mou­ve­ments sociaux et citoyens.

2008 et l’évidence de la crise

À par­tir de 2008, l’évidence d’une crise du capi­ta­lisme s’impose. Les forces domi­nantes ont enga­gé une contre-offen­sive extrê­me­ment bru­tale qui a mis en dif­fi­cul­té les forces anti-sys­té­miques. Mais, elles n’ont pas réso­lu leur pro­blème, mal­gré des suc­cès de court terme, elles ne sont pas sor­ties de la crise du sys­tème.

La situa­tion glo­bale est carac­té­ri­sée par de grandes contra­dic­tions. La dimen­sion finan­cière, la plus visible, est une consé­quence qui se tra­duit dans les crises ouvertes ali­men­taires, éner­gé­tiques, cli­ma­tiques, moné­taires, etc. La crise struc­tu­relle arti­cule quatre grandes contra­dic­tions : éco­no­miques et sociales, celle des inéga­li­tés sociales et de la cor­rup­tion ; éco­lo­giques avec la mise en dan­ger de l’écosystème pla­né­taire ; géo­po­li­tiques avec la fin de l’hégémonie des États-Unis, la crise du Japon et de l’Europe et la mon­tée de nou­velles puis­sances ; idéo­lo­giques avec l’interpellation de la démo­cra­tie, les pous­sées xéno­phobes et racistes ; poli­tiques avec l’interpellation des formes des pou­voirs.

La carac­té­ri­sa­tion de la situa­tion a été expli­ci­tée au Forum social mon­dial de Belém, en 2009. Cette expli­ci­ta­tion a été por­tée par une alliance de mou­ve­ments, les mou­ve­ments des femmes, les mou­ve­ments pay­sans, les mou­ve­ments éco­lo­gistes et les mou­ve­ments des peuples indi­gènes ama­zo­niens. Elle pro­pose l’approche d’une triple crise emboî­tée. Une crise qui marque l’épuisement du néo­li­bé­ra­lisme en tant que phase de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. Une crise du sys­tème capi­ta­liste lui-même qui com­bine la contra­dic­tion spé­ci­fique du mode de pro­duc­tion, celle entre capi­tal et tra­vail, et celle entre les modes pro­duc­ti­vistes et les contraintes de l’écosystème pla­né­taire. Une crise de civi­li­sa­tion qui découle de l’interpellation des rap­ports entre l’espèce humaine et la nature qui ont défi­ni la moder­ni­té occi­den­tale, depuis 1492, et qui ont mar­qué cer­tains des fon­de­ments de la science contem­po­raine.

Les Forums sociaux mon­diaux ont aus­si pro­po­sé une démarche stra­té­gique qui com­bine la réponse à l’urgence et la trans­for­ma­tion struc­tu­relle. L’urgence, c’est de s’opposer à la dégra­da­tion des condi­tions de vie des couches popu­laires, dégra­da­tion por­tée par les plans d’austérité, les pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel au mar­ché mon­dial des capi­taux. La trans­for­ma­tion struc­tu­relle, c’est la recherche d’une alter­na­tive au sys­tème domi­nant, au capi­ta­lisme.

Les mou­ve­ments pré­co­nisent une rup­ture, celle de la tran­si­tion sociale, éco­lo­gique, démo­cra­tique et géo­po­li­tique. Ils mettent en avant de nou­velles concep­tions, de nou­velles manières de pro­duire et de consom­mer. Citons : les biens com­muns et les nou­velles formes de pro­prié­té, la lutte contre le patriar­cat, le contrôle de la finance, la sor­tie du sys­tème de la dette, le buen-vivir et la pros­pé­ri­té sans crois­sance, la réin­ven­tion de la démo­cra­tie, les res­pon­sa­bi­li­tés com­munes et dif­fé­ren­ciées, les ser­vices publics fon­dés sur les droits et la gra­tui­té. Il s’agit de fon­der l’organisation des socié­tés et du monde sur l’accès aux droits pour tous et l’égalité des droits.

Les mou­ve­ments sociaux sont confron­tés à l’évolution de la mon­dia­li­sa­tion. La bour­geoi­sie finan­cière reste encore au pou­voir et la logique domi­nante reste celle de la finan­cia­ri­sa­tion. Mais la mon­dia­li­sa­tion est en train d’évoluer et ses contra­dic­tions aug­mentent. La stra­té­gie de l’oligarchie domi­nante s’est affi­née. La ratio­na­li­té du mar­ché mon­dial des capi­taux reste la réfé­rence unique et impo­sée. Elle s’accompagne d’une stra­té­gie mili­taire et poli­cière autour d’une désta­bi­li­sa­tion géné­ra­li­sée. Elle mène des offen­sives per­for­mantes avec la finan­cia­ri­sa­tion de la Nature, le contrôle de la science et des tech­no­lo­gies, l’offensive idéo­lo­gique autour du mar­ché et de la guerre des civi­li­sa­tions. La ten­ta­tive de créer un cadre ins­ti­tu­tion­nel mon­dial uni­fié a échoué. Il s’ensuit une dif­fé­ren­cia­tion des situa­tions sui­vant les régions du monde, une sorte de dérive des conti­nents. Chaque grande région évo­lue avec des dyna­miques propres. Les mou­ve­ments sociaux cherchent à s’adapter à ces nou­velles situa­tions et doivent redé­fi­nir une nou­velle forme de conver­gence mon­diale des mou­ve­ments.

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La situa­tion euro­péenne

Dans un Forum euro­péen des alter­na­tives, notre prin­ci­pale pré­oc­cu­pa­tion doit être celle de l’unité du mou­ve­ment social euro­péen autour de la défi­ni­tion d’un pro­jet alter­na­tif euro­péen. La dif­fé­ren­cia­tion de la mon­dia­li­sa­tion entre les régions du monde concerne aus­si l’Europe. La crise euro­péenne s’inscrit dans la crise glo­bale. La crise euro­péenne est spé­ci­fique sur le plan éco­no­mique et sur le plan géo­po­li­tique. En Europe même, les situa­tions se dif­fé­ren­cient sui­vant les régions euro­péennes entre l’Europe du Nord, l’Europe du Sud, l’Europe de l’Est et la Grande-Bre­tagne. Les bour­geoi­sie euro­péennes répondent dif­fé­rem­ment à la crise et s’affrontent. Les mou­ve­ments sociaux en Europe doivent tenir compte de la stra­té­gie que mettent en œuvre leurs bour­geoi­sies pour défi­nir leur propre stra­té­gie. La conver­gence au niveau du mou­ve­ment social euro­péen n’est pas spon­ta­née et est, de ce fait, plus dif­fi­cile.

En Europe du Nord, et d’abord en Alle­magne, la stra­té­gie est de main­te­nir la place éco­no­mique dans la mon­dia­li­sa­tion en ren­for­çant leur indus­trie. Elle le fait dans le cadre de la coges­tion en pro­po­sant en échange une rela­tive aug­men­ta­tion des salaires. Le mou­ve­ment syn­di­cal alle­mand s’inscrit dans cette coges­tion.

En Europe du Sud, la stra­té­gie de ré-indus­tria­li­sa­tion est plus dif­fi­cile. La situa­tion dans la concur­rence inter­na­tio­nale est dété­rio­rée. Le capi­ta­lisme, plus axé sur les ser­vices, est un capi­ta­lisme ren­tier avec des rap­ports com­plexes à l’Etat pro­tec­teur. Les poli­tiques d’austérité pèsent plus vio­lem­ment sur les couches sociales défa­vo­ri­sées par­ti­cu­liè­re­ment sur celles qui ne sont pas en situa­tion d’emploi pro­té­gé. Le fonc­tion­ne­ment de la zone euro se tra­duit par des taux de 50% de chô­meurs chez les jeunes. Le mou­ve­ment social est plus for­te­ment mobi­li­sé contre les poli­tiques d’austérité.

La France est dans une situa­tion inter­mé­diaire. La situa­tion dégra­dée en France résulte de la dure­té de l’affrontement avec le patro­nat qui sous-inves­tit pour gar­der le contrôle et refuse toute conces­sion avec les sala­riés. Les patrons fran­çais jouent les affron­te­ments au sein des couches popu­laires, entre sala­riés pro­té­gés et pré­caires, entre centre-villes embour­geoi­sés, nou­veaux habi­tants péri-urbains de la classe moyenne, et ban­lieues ghet­toï­sées.

En Europe de l’Est les bour­geoi­sies jouent une stra­té­gie d’industrialisation “low-cost” pour atti­rer les mul­ti­na­tio­nales. Ils pèsent pour l’orientation néo­li­bé­rale de l’Europe et sou­tiennent le libre-échange avec ses trois dum­pings : social, envi­ron­ne­men­tal et fis­cal.

En Grande-Bre­tagne, la stra­té­gie est tou­jours atlan­tiste : il s’agit de col­ler aux États-Unis. La bour­geoi­sie anglaise joue l’attractivité moné­taire et fis­cale. À la suite de la crise finan­cière, leur pro­blème est de gérer l’inévitable réduc­tion de la taille finan­cière de leur éco­no­mie et notam­ment le poids de la City. La dif­fé­ren­cia­tion des situa­tions pèse sur la défi­ni­tion d’une posi­tion stra­té­gique com­mune aux mou­ve­ments sociaux et citoyens en Europe. L’ambition est de défi­nir un pro­jet euro­péen alter­na­tif qui se déga­ge­rait du pro­jet euro­péen domi­nant et de ses impasses et qui tra­dui­rait en termes poli­tiques et cultu­rels l’unité du mou­ve­ment social euro­péen.

Le mou­ve­ment social euro­péen est confron­té à trois défis prin­ci­paux : le pré­ca­riat, les com­pé­tents, la xéno­pho­bie. Il s’agit de trois défis mon­diaux qui prennent des formes spé­ci­fiques dans chaque région du monde, notam­ment en Europe.

Le pre­mier défi concerne l’indispensable et très dif­fi­cile alliance pour les luttes com­munes entre tra­vailleurs non-pré­caires et les pré­caires. Il y a trente ans, les mou­ve­ments sociaux se défi­nis­saient à par­tir des sala­riés stables. Les pré­caires pou­vaient pen­ser qu’ils pour­raient à terme être inté­grés dans un sys­tème social stable. Aujourd’hui, à l’inverse, la pré­ca­ri­té est l’horizon des tra­vailleurs stables. C’est un défi social, cultu­rel et idéo­lo­gique majeur.

Le second défi concerne l’alliance entre les classes popu­laires et les com­pé­tents. Il ne s’agit pas de la dis­cus­sion très ancienne sur les classes moyennes. Il s’agit de cas­ser l’alliance entre les action­naires et les com­pé­tents qui est une condi­tion consti­tu­tive de l’oligarchie domi­nante. Elle est ren­for­cée par la sco­la­ri­sa­tion des socié­tés et affai­blie par les diplô­més-chô­meurs. Elle tra­duit l’évolution des rap­ports sociaux du fait de la liai­son entre savoir et pou­voir. Elle est au centre des contra­dic­tions dans l’évolution et le contrôle de la science et des tech­no­lo­gies.

Le troi­sième défi concerne la mon­tée des idéo­lo­gies racistes et xéno­phobes. Elles pro­li­fèrent à par­tir de la peur et des insé­cu­ri­tés sociales, éco­lo­giques et civiques. Elles se tra­duisent dans la guerre aux migrants et dans les guerres civiles. En Europe, elles sont ali­men­tées par la dimen­sion sym­bo­lique de la crise euro­péenne et par le “désen­chan­te­ment” qui pro­longe le bas­cu­le­ment géo­po­li­tique du monde. Com­ment pen­ser son iden­ti­té quand on sait qu’on ne sera plus au centre du monde ? Il devient urgent de faire admettre qu’on peut très bien conce­voir un monde sans centre du monde.

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2011, la révolte des peuples

Depuis 2011, des mou­ve­ments mas­sifs, qua­si insur­rec­tion­nels, témoignent de l’exaspération des peuples. Les révoltes des peuples ont un sou­bas­se­ment com­mun dans la com­pré­hen­sion de la situa­tion glo­bale depuis 2008. Mais, ce n’est pas sur cette ana­lyse d’ensemble que démarrent les mou­ve­ments. L’explosion part de ques­tions inat­ten­dues et se pro­longe. Elle semble ensuite refluer mais laisse des traces et sur­git ailleurs. Que pou­vons-nous apprendre de ces mou­ve­ments du point de vue du rap­port au poli­tique ?

Ces mou­ve­ments se rat­tachent à un nou­veau cycle de luttes et de révo­lu­tions qui a com­men­cé en 2011, il y a moins de quatre ans à Tunis, qui s’est éten­du à l’Egypte et au Moyen-Orient, a tra­ver­sé la Médi­ter­ra­née et s’est pro­pa­gé en Europe du Sud, en Espagne, au Por­tu­gal, en Grèce. Il a trou­vé un nou­veau souffle en tra­ver­sant l’Atlantique à tra­vers les “occu­py” Wall Street, Lon­don, Mont­réal. Il a pris des formes plus larges dans de nom­breux pays du monde, au Chi­li, au Cana­da, au Séné­gal, en Croa­tie, autour de la faillite des sys­tèmes d’éducation et de la géné­ra­li­sa­tion de l’endettement de la jeu­nesse. Il rebon­dit à par­tir des mobi­li­sa­tions en Inde, en Tur­quie, au Bré­sil, au Mexique, à Hong Kong…

Ces mou­ve­ments montrent que la contre-offen­sive de l’oligarchie domi­nante ne s’est pas impo­sée, même si elle a mar­qué des points. Elle montre aus­si que la seule réponse des peuples n’est pas dans la droi­ti­sa­tion des posi­tions. Certes, la mon­tée des cou­rants fas­cistes, d’extrême droite et popu­listes réac­tion­naires est sen­sible. Elle prend d’ailleurs des formes dif­fé­rentes avec le néo-conser­va­tisme liber­ta­rien aux États-Unis, les diverses formes de natio­nal-socia­lisme en Europe, le dji­ha­disme armé au Moyen-Orient. Dans plu­sieurs des nou­veaux mou­ve­ments, la gauche clas­sique est bat­tue en brèche et des cou­rants de droite paraissent quel­que­fois impo­ser leurs points de vue. Mais, il s’agit bien de mou­ve­ments de contes­ta­tion de l’ordre domi­nant. On le retrouve dans les mots d’ordre expli­ci­tés depuis Tunis et com­plé­tés par les autres mou­ve­ments. Il s’agit d’abord du refus de la misère sociale et des inéga­li­tés, du res­pect des liber­tés, de la digni­té, du rejet des formes de domi­na­tion, de la liai­son entre urgence éco­lo­gique et urgence sociale. D’un mou­ve­ment à l’autre, il y a eu des affi­ne­ments sur la dénon­cia­tion de la cor­rup­tion ; sur la reven­di­ca­tion d’une “démo­cra­tie réelle” ; sur les contraintes éco­lo­giques, l’accaparement des terres et le contrôle des matières pre­mières.

Ces mou­ve­ments portent une réponse mon­diale qui se tra­duit dans chaque pays en fonc­tion des spé­ci­fi­ci­tés natio­nales. Ils montrent que les socié­tés ont chan­gé et qu’une nou­velle géné­ra­tion s’impose dans l’espace public. Il ne s’agit pas tant de la jeu­nesse défi­nie comme une tranche d’âge que d’une géné­ra­tion cultu­relle qui s’inscrit dans une situa­tion et qui la trans­forme. La sco­la­ri­sa­tion des socié­tés se tra­duit d’un côté par l’exode des cer­veaux, de l’autre par les chô­meurs diplô­més. Les migra­tions relient cette géné­ra­tion au monde et à ses contra­dic­tions en termes de consom­ma­tions, de cultures, de valeurs. Elles réduisent l’isolement et l’enfermement des jeu­nesses. Les chô­meurs diplô­més construisent une nou­velle alliance de classes entre les enfants des couches popu­laires et ceux des couches moyennes. Les nou­veaux mou­ve­ments étu­diants dans le monde marquent la faillite des sys­tèmes édu­ca­tifs à l’échelle mon­diale. D’une part, le néo­li­bé­ra­lisme a rom­pu la pro­messe de lier l’éducation au plein emploi et le lien entre le bien vivre et la consom­ma­tion.

Les révoltes affirment un refus et la com­pré­hen­sion de la ratio­na­li­té domi­nante. Elles n’opposent pas à la com­plexi­té des situa­tions des réponses sim­plistes. Les rap­ports de pro­duc­tion n’ont pas chan­gé de nature, mais nous vivons des muta­tions liées aux cultures qui portent les nou­velles tech­no­lo­gies, par­ti­cu­liè­re­ment le numé­rique et les bio­tech­no­lo­gies. Les modes de pen­sée sont bou­le­ver­sés par la révo­lu­tion éco­lo­gique. La révo­lu­tion majeure des droits des femmes, au-delà des réac­tions vio­lentes qui la rejettent, com­mence à peine un bou­le­ver­se­ment incroyable des socié­tés. C’est la réin­ven­tion de la démo­cra­tie qui est au cœur des muta­tions et des inter­ro­ga­tions. La démo­cra­tie éco­no­mique et sociale reste un préa­lable. Elle est à inven­ter. Il est clair que la démo­cra­tie ne se résume pas au mar­ché, mais il appa­raît aus­si que l’Etat ne suf­fit pas à défi­nir le contraire du mar­ché et à garan­tir la démo­cra­tie. La démo­cra­tie cultu­relle et poli­tique néces­site la réin­ven­tion du poli­tique.

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Réin­ven­ter le poli­tique

Dans tous les mou­ve­ments, une reven­di­ca­tion s’affirme : le rejet de la cor­rup­tion. Le pou­voir éco­no­mique et le pou­voir poli­tique, à tra­vers leur com­pli­ci­té, ont été dési­gnés comme les res­pon­sables de la crise. Ce qui a été démas­qué c’est la dic­ta­ture du pou­voir finan­cier et la “démo­cra­tie de basse inten­si­té” qui en résulte. La défiance par rap­port aux par­tis et aux formes tra­di­tion­nelles du poli­tique avait été déjà mar­quée avec les indi­gnés espa­gnols (« vous ne nous repré­sen­tez pas »), les occu­py (« vous êtes 1%, nous sommes 99% »). Cette défiance s’exprime par la condam­na­tion sys­té­ma­tique de la cor­rup­tion sys­té­mique. La fusion entre le poli­tique et le finan­cier cor­rompt struc­tu­rel­le­ment la classe poli­tique dans son ensemble. Le rejet de la cor­rup­tion va au-delà de la cor­rup­tion finan­cière ; il s’agit de la cor­rup­tion poli­tique. Elle est visible dans les poli­tiques impo­sées et dans le mélange des inté­rêts. Com­ment faire confiance quand ce sont les mêmes, avec par­fois un autre visage, qui appliquent les mêmes poli­tiques, celles du capi­ta­lisme finan­cier. La subor­di­na­tion du poli­tique au finan­cier annule le poli­tique. Elle remet en cause l’autonomie de la classe poli­tique et la confiance qui peut lui être accor­dée.

Les mou­ve­ments n’ont pas défi­ni un nou­veau sys­tème poli­tique. Mais ils en expé­ri­mentent un des préa­lables ; ils cherchent à inven­ter une nou­velle culture poli­tique. Leur approche enri­chit la manière de relier les déter­mi­nants des struc­tu­ra­tions sociales : les classes et les couches sociales, les reli­gions, les réfé­rences natio­nales et cultu­relles, les appar­te­nances de genre et d’âge, les migra­tions et les dia­spo­ras, les ter­ri­toires. Elle expé­ri­mente de nou­velles formes d’organisation à tra­vers la maî­trise des réseaux numé­riques et sociaux, l’affirmation de l’auto-organisation et de l’horizontalité. Elle tente de redé­fi­nir, dans les dif­fé­rentes situa­tions, des formes d’autonomie entre les mou­ve­ments et les ins­tances poli­tiques. Elle recherche des manières de lier l’individuel et le col­lec­tif. Elle se réap­pro­prie l’espace public. Elle inter­pelle les formes de repré­sen­ta­tion et, notam­ment, les limites de la délé­ga­tion. Ce n’est pas un chan­ge­ment du rap­port au poli­tique mais un pro­ces­sus de redé­fi­ni­tion du poli­tique.

Ces mou­ve­ments sont spon­ta­nés, radi­caux, hété­ro­gènes. Cer­tains affirment que ces mou­ve­ments ont échoué parce qu’ils n’auraient pas de pers­pec­tive ou de stra­té­gie et qu’ils ne se sont pas dotés d’organisation. Cette cri­tique mérite d’être appro­fon­die. Elle n’est pas suf­fi­sante quand on sait que le plus vieux de ces mou­ve­ment a quatre ans. Les mou­ve­ments ne rejettent pas toutes les formes d’organisation ; ils en expé­ri­mentent des nou­velles. Celles-ci ont démon­tré leur inté­rêt dans l’organisation des mobi­li­sa­tions, la réac­ti­vi­té aux situa­tions et l’expression de nou­veaux impé­ra­tifs. La ques­tion des formes d’organisation par rap­port au pou­voir est à l’ordre du jour. Ce qui se passe avec Syri­za, Pode­mos ou le Par­ti des gens ordi­naires à New Del­hi, c’est le début d’une nou­velle étape ; des orga­ni­sa­tions poli­tiques qui se réfèrent aux nou­veaux mou­ve­ments et qui en sont, en par­tie, issues. Des orga­ni­sa­tions poli­tiques qui se donnent comme objec­tif d’arracher le poli­tique au finan­cier et qui refusent l’idée qu’il n’y a pas d’alternatives. Ce ne sont pas encore com­plè­te­ment des nou­velles formes d’organisation poli­tique, mais elles assument que les par­tis doivent prendre leur part dans la réin­ven­tion du poli­tique.

Gus­tave Mas­siah