Le colonialisme se manifeste dans nos vies

Par Kari­na Ochoa & Sarah Babi­ker

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El Sal­to


Tra­duit par ZIN TV

De l’im­por­tance d’une vision déco­lo­niale dans le fémi­nisme, des condi­tions de la pos­si­bi­li­té de nou­veaux dia­logues entre le Sud glo­bal et le Sud du Nord.

La Mexi­caine Kari­na Ochoa est pro­fes­seur à l’U­ni­ver­si­dad Autó­no­ma Metro­po­li­ta­na (UAM) et a pas­sé quelques semaines en Espagne, où elle par­ti­ci­pait à une confé­rence sur “La pen­sée anti­co­lo­niale et les fémi­nismes déco­lo­niaux dans le Sud glo­bal”, orga­ni­sée par la mai­son d’é­di­tion Tra­fi­cantes de Sueños.

Kari­na Ochoa voyage entre l’a­ca­dé­mie et les mou­ve­ments sociaux pour com­prendre la matrice colo­niale qui tra­verse les oppres­sions des femmes en Amé­rique latine et pour avan­cer vers un dia­logue qui per­met de pen­ser à d’autres mondes pour tous.

Cette cher­cheuse et intel­lec­tuelle fémi­niste a obte­nu son doc­to­rat en déve­lop­pe­ment rural dans la même uni­ver­si­té où elle est main­te­nant cher­cheuse et ensei­gnante. Ochoa a par­ti­ci­pé au livre De lo pos­co­lo­nial a la des­co­lo­ni­za­ción. Genea­logías lati­noa­me­ri­ca­nas (UNAM, 2018), et co-édi­té Tejien­do de otro modo : Femi­nis­mo, epis­te­mo­logía y apues­tas des­co­lo­niales en Abya Yala (Lemoine, 2013).

Kari­na Ochoa

Pour clarifier des concepts que nous voyons parfois émerger et que nous ne comprenons pas totalement : qu’est-ce que le féminisme décolonial ?  


Il est dif­fi­cile pour moi de par­ler du fémi­nisme déco­lo­nial. Je pense que nous devons d’a­bord par­ler du fémi­nisme déco­lo­nial au plu­riel : il n’y a pas de ten­dance unique au sein de ce que l’on appe­lait autre­fois le fémi­nisme et ce que j’ap­pelle main­te­nant le fémi­nisme déco­lo­nial. C’est un domaine assez vaste où il y a la place pour des hypo­thèses ana­ly­tiques et réflé­chis ain­si que pour des luttes et des résis­tances qui sont liées à cette cri­tique de la pré­ten­tion d’u­ni­ver­sa­li­té et de l’at­ti­tude colo­niale que contient d’une part la pen­sée fémi­niste clas­sique ou hégé­mo­nique mais qui à voir avec la cri­tique de la moder­ni­té dans son empreinte colo­niale.
Il faut donc dire que le fémi­nisme déco­lo­nial est un vaste champ qui n’est pas contes­té pour lui-même mais dans lequel coexistent dif­fé­rentes réflexions, résis­tances, luttes et expé­riences, tra­ver­sées par les matrices de domi­na­tion colo­niale qui conti­nuent à être en vigueur aujourd’­hui dans les pro­jets natio­naux, y com­pris dans la gauche dans notre Amé­rique.

De quelle manière ces visions décoloniales permettent-elles d’analyser les oppressions spécifiques dont sont victimes les femmes indigènes ?

Dans le débat sur le fémi­nisme déco­lo­nial, il y a de nom­breuses approches, de nom­breuses contri­bu­tions, même de la part de col­lègues femmes qui ne se disent pas fémi­nistes ou qui ne se disent pas déco­lo­ni­santes. Je pense, par exemple, au cas de ma col­lègue indi­gène Kaq­chi­kel Aura Cumes, qui ne se dit pas indi­gène et ne se dit pas déco­lo­ni­sée, mais qui a appor­té une contri­bu­tion impor­tante à la réflexion sur les oppres­sions qui touchent les femmes indi­gènes mayas.

Quand on parle de fémi­nismes déco­lo­niaux, il faut par­ler d’une grande diver­si­té d’ap­proches, de réflexions qui sou­vent ne par­tagent pas le point de départ. Je veux don­ner comme exemple quelques pos­tu­lats de notre Amé­rique qui viennent d’au­teurs, de pen­seurs, d’ac­ti­vistes, qui sous­crivent à diverses ten­dances de pen­sée : l’une d’entre elles concerne le sujet des patriar­cats.

Il est clair pour nous que 1492 est un tour­nant dans l’his­toire de nos peuples et le fait colo­nial génère une bles­sure que nous essayons de regar­der parce qu’il nous aide à expli­quer le conti­nuum des modèles de domi­na­tion qui pèsent sur le corps des femmes. En ce sens, il existe dif­fé­rentes approches.

Le fait colo­nial génère une bles­sure que nous essayons de regar­der car il nous aide à expli­quer le conti­nuum des modèles de domi­na­tion qui pèsent sur le corps des femmes.

Par exemple, les fémi­nistes com­mu­nau­taires boli­viennes expliquent com­ment la colo­ni­sa­tion a ren­du pos­sible un lien patriar­cal entre le patriar­cat ances­tral des peuples indi­gènes et le patriar­cat occi­den­tal des colo­ni­sa­teurs. Cer­tains sou­tiennent que nous ne pou­vons pas par­ler de patriar­cat ances­tral ou ori­gi­nel­le­ment indi­gène et de patriar­cat colo­nial parce que le patriar­cat du chris­tia­nisme est une construc­tion spé­ci­fi­que­ment euro­péenne qui a un contexte et une par­ti­cu­la­ri­té et qui émerge d’une réa­li­té spé­ci­fique qui est l’his­toire de l’Oc­ci­dent.

Cer­tains sug­gèrent qu’il y a un débat ouvert. Il y a des posi­tions comme celle d’Au­ra Cumes qui dit qu’on ne peut pas par­ler de patriar­cat ances­tral parce que c’est une ten­ta­tive d’u­ni­ver­sa­li­ser à nou­veau un sys­tème de domi­na­tion et que de toute façon nous avons le défi de voir com­ment la domi­na­tion mas­cu­line s’est déve­lop­pée dans les socié­tés ou les civi­li­sa­tions avant l’in­tru­sion espa­gnole, mais qu’il fau­dra lui don­ner d’autres noms aus­si.

Il y a des posi­tions qui disent qu’il n’y avait pas de patriar­cat dans le cas des Yoru­ba et des expé­riences en Afrique, qu’on ne peut pas par­ler défi­ni­ti­ve­ment de patriar­cat. Il y a ceux qui disent qu’il faut com­men­cer à faire de l’ar­chéo­lo­gie déco­lo­niale pour com­prendre les dif­fé­rentes formes de domi­na­tion mas­cu­line, qui ne sont pas néces­sai­re­ment issues de la logique du patriar­cat issu du chris­tia­nisme.

En d’autres termes, c’est un débat non réso­lu mais qui nous aide à com­prendre com­ment fonc­tionnent aujourd’­hui les oppres­sions sur les popu­la­tions fémi­nines racia­li­sées, et qui, de plus, dans notre Amé­rique, passe par de nom­breuses gra­da­tions raciales. Il y a des femmes indi­gènes, des femmes d’o­ri­gine afri­caine, des métisses, des métisses popu­laires. Nous ne pou­vons pas non plus géné­ra­li­ser. Je pense que la pen­sée qui se situe dans ce que nous appe­lons le fémi­nisme déco­lo­nial tente d’ex­pli­quer à par­tir de la co-construc­tion des oppres­sions que le fait colo­nial génère.

Comment la théorie et les mouvements interagissent-ils dans le féminisme décolonial ?


Il existe des expres­sions comme celle des fémi­nistes com­mu­nau­taires au Gua­te­ma­la qui pro­posent que la défense des ter­ri­toires passe aus­si par la défense du corps des femmes. Les pro­ces­sus de néo-extrac­ti­visme qui ont une ori­gine clai­re­ment colo­niale n’ont jamais ces­sé en Amé­rique latine. Ces der­nières années, avec toute la mise en œuvre des poli­tiques néo­li­bé­rales, elles se sont clai­re­ment inten­si­fiées et ont un effet et une pres­sion sur les com­mu­nau­tés indi­gènes où il existe bien sûr un inté­rêt poten­tiel de la part des grandes trans­na­tio­nales pour l’ex­ploi­ta­tion des res­sources.

Dans de nom­breux cas, la défense a été menée par des femmes, car les femmes incarnent éga­le­ment la pos­si­bi­li­té de la repro­duc­tion de la vie et de la repro­duc­tion des com­mu­nau­tés. Par exemple, les femmes gua­té­mal­tèques évoquent le lien entre la défense du ter­ri­toire et la défense du corps des femmes. Je pense que c’est une façon très évi­dente d’in­car­ner ces luttes anti­co­lo­niales ou déco­lo­niales dans la vie des femmes. Mais ce n’est pas tout, nous voyons dans de nom­breux espaces com­ment le débat post-colo­nial a une pré­sence et un effet fort parce qu’il y a une conti­nui­té dans les fac­teurs de l’op­pres­sion colo­niale.

Au cours des 500 der­nières années, des dis­po­si­tifs de domi­na­tion ont été implan­tés sur nos ter­ri­toires qui ont un poids par­ti­cu­lier sur les femmes. Par exemple, la ques­tion du fémi­ni­cide au Mexique, la ques­tion de la dis­pa­ri­tion des femmes qui a com­men­cé à Ciu­dad Jua­rez il y a une ving­taine d’an­nées, s’ins­crit dans toute une logique de domi­na­tion colo­niale où l’ef­fet de cette domi­na­tion, qui est appa­rue dès 1492 dans notre Amé­rique, était une logique d’ex­ter­mi­na­tion.

L’ex­ter­mi­na­tion a un effet ponc­tuel sur cer­taines popu­la­tions, qui étaient à leur moment les popu­la­tions indi­gènes, mais ces dis­po­si­tifs de domi­na­tion ont la réfé­rence immé­diate chez un autre colo­ni­sa­teur proche, à savoir les femmes. Les chasses aux sor­cières, les formes de domi­na­tion qui ont été exer­cées sur les femmes dans ce que nous connais­sons aujourd’­hui comme l’Eu­rope ont été prises et explo­rées non plus sur des popu­la­tions fémi­nines mais sur des popu­la­tions entières.

Ces dis­po­si­tifs de domi­na­tion qui, dans un pre­mier temps, ont été uti­li­sés contre les proches que sont les femmes, ont ensuite été pris contre un autre proche : contre des popu­la­tions entières. Dans ce sens, je parle de la fémi­ni­sa­tion des indi­gènes.

Ces sché­mas de domi­na­tion n’ont pas ces­sé depuis 500 ans. Les pro­ces­sus de domi­na­tion des femmes à Ciu­dad Juá­rez parlent aus­si de ces pro­ces­sus d’ex­ter­mi­na­tion qui ont des effets sur les femmes mais qui s’é­ten­draient bien­tôt à toute la popu­la­tion, c’est pour­quoi lorsque nous disons “s’ils touchent l’une d’entre nous, ils nous touchent toutes”, ce n’est pas une méta­phore.

Ces formes d’ex­ter­mi­na­tion et de domi­na­tion sur des corps géné­ra­li­sés ont rapi­de­ment été asso­ciées à des popu­la­tions entières. La dis­pa­ri­tion for­cée au Mexique a eu des effets sur de nom­breuses per­sonnes, des migrants… et nous pou­vons le com­prendre à par­tir de ces logiques de domi­na­tion colo­niale en pen­sant au conti­nuum qu’ils ont. Par consé­quent, une façon de voir le débat que nous avons dans ce domaine du fémi­nisme déco­lo­nial est d’es­sayer de rendre visibles les oppres­sions qui nous tra­versent jus­qu’à des corps où le fait d’être femme, le fait d’être pauvre, le fait d’être racia­li­sée, le fait d’être issue de sec­teurs popu­laires, co-consti­tuent des méca­nismes de domi­na­tion et d’op­pres­sion qui bien sûr conti­nuent à être en vigueur aujourd’­hui.

Il semblerait que nous assistions à une revendication des cosmogonies ancestrales en Amérique latine.

Une chose qu’il est impor­tant de rap­pe­ler — et qui a été rap­pe­lée par Nel­son Mal­do­na­do Torres en réfé­rence à Enrique Dus­sel — est que la logique de la conquête et de la colo­ni­sa­tion de notre Amé­rique est basée sur un prin­cipe d’é­thique de la guerre. Mal­do­na­do et Dus­sel pro­posent que la for­mu­la­tion car­té­sienne pra­tique : je pense donc que je suis, c’est-à-dire l’acte de guerre comme un acte d’au­to-affir­ma­tion néga­tive qui me per­met d’exis­ter.

Je mets en doute cette affir­ma­tion dans le sens où, dans notre Amé­rique, ce qui s’est pas­sé n’é­tait pas un acte d’é­thique de guerre mais un acte d’ex­ter­mi­na­tion, d’an­ni­hi­la­tion de l’autre, qui impli­quait aus­si l’an­ni­hi­la­tion épis­té­mique. En d’autres termes, l’a­néan­tis­se­ment d’ho­ri­zons civi­li­sa­teurs qui n’é­taient pas fon­dés sur l’é­thique de la guerre ou l’é­thique de l’ex­ter­mi­na­tion. C’est pour­quoi, quand Hernán Cor­tés est arri­vé au Mexique-Tenoch­titlán, il a été reçu avec des cadeaux, parce qu’il n’y avait pas de logique selon laquelle l’autre était immé­dia­te­ment l’en­ne­mi à com­battre, l’autre était celui qu’il fal­lait accueillir en pre­mier pour voir qui il était, les guerres étaient conve­nues, pas faites immé­dia­te­ment. Cela est consi­gné même dans les chro­niques de la conquête.

Ce que je veux dire, c’est que toutes ces sortes d’ho­ri­zons de sens ont essayé d’être anéan­tis afin d’im­po­ser la logique moderne de l’é­thique de la guerre. Cepen­dant, il n’a pas été com­plè­te­ment réa­li­sé, à tel point que dans de nom­breuses com­mu­nau­tés, les valeurs du sens de la com­mu­nau­té pré­valent encore. Il y a beau­coup de cama­rades au Mexique, des indi­gènes comme Mar­tha Patri­cia Pérez ou Jose­fa Sán­chez ou Car­men Cariño, qui ont appro­fon­di le débat déco­lo­nial et les fémi­nismes déco­lo­niaux.

Mar­tha Patri­cia, en par­ti­cu­lier, fait allu­sion à la phi­lo­so­phie nosó­tri­ca (nous-autres) qui existe encore dans les com­mu­nau­tés indi­gènes. Elle est d’o­ri­gine tzel­tale, et c’est pré­ci­sé­ment en fai­sant appel à la manière dont les dia­logues sont géné­rés entre les femmes de son peuple qu’elle fait réfé­rence au sen­ti­ment, et com­ment cette éthique, cette phi­lo­so­phie, cette cos­mo­vi­sion ou cos­mo­go­nie de ses propres com­mu­nau­tés conti­nue à pré­ser­ver une logique du “nous” où l’autre fait par­tie du “je”.

Il y a eu 500 ans de ten­ta­tives d’an­ni­hi­la­tion, mais ces autres formes ont pu se pré­ser­ver d’une manière ou d’une autre. Et ces autres formes ne sont pas seule­ment pré­ser­vées dans les logiques com­mu­nau­taires, elles sont pré­ser­vées dans les spi­ri­tua­li­tés et pas seule­ment des com­mu­nau­tés indi­gènes mais des spi­ri­tua­li­tés qui viennent d’autres tra­di­tions et qui rompent à juste titre avec cette éthique de la guerre, qui font appel au prin­cipe de l’é­thique de l’a­mour, comme dirait Mal­do­na­do, ou même à la logique de la com­pas­sion, du confort. Il n’a pas été pos­sible, depuis la moder­ni­té occi­den­tale, d’é­cra­ser ces phi­lo­so­phies, ces hori­zons de sens, ces cos­mo­go­nies qui conti­nuent à être en vigueur et à lut­ter, à orga­ni­ser les réa­li­tés.

Faut-il aussi approfondir le débat sur la décolonisation en Europe ?

En mai de cette année, j’ai par­ti­ci­pé dans une école déco­lo­niale qui est orga­ni­sée chaque année à l’u­ni­ver­si­té de Gre­nade, en Espagne. C’é­tait la troi­sième édi­tion où la ques­tion était pré­ci­sé­ment de savoir com­ment l’Eu­rope pou­vait être déco­lo­ni­sée. Et il y avait une for­mu­la­tion très inté­res­sante par rap­port à la dia­lec­tique néo­co­lo­niale qui est vécue en Europe : d’une part, toute la ques­tion de l’in­dé­pen­dance qui a émer­gé aujourd’­hui montre que la construc­tion de l’Es­pagne comme empire a fait taire des peuples ou a absor­bé des peuples qui ont été incor­po­rés dans une ten­ta­tive d’ho­mo­gé­néi­sa­tion qui, même aujourd’­hui, après 500 ans, génère des conflits parce que l’Es­pagne n’est pas vrai­ment une Espagne uni­taire.

Le royaume de Navarre est tom­bé en 1523 aux mains du royaume de Cas­tille. Même lors­qu’il tombe, le sen­ti­ment basque pré­vaut tou­jours. Ou dans le cas de la Cata­logne. Pour la gauche, cela devient très com­pli­qué parce que la gauche occi­den­tale et occi­den­ta­li­sée ne com­prend pas entiè­re­ment la ques­tion du colo­nia­lisme. Donc, si nous entrons dans ce débat, peut-être que la ques­tion de l’in­dé­pen­dance pour­rait avoir un autre hori­zon de dis­cus­sion. D’une part, cela.

Mais d’un autre côté, la ques­tion que se posaient les cama­rades basques pré­sents était de savoir com­ment réflé­chir éga­le­ment lorsque dans ce double pro­ces­sus, dans la dia­lec­tique colo­niale, ils ont en quelque sorte subi cet expan­sion­nisme colo­nial, mais en même temps ils ont fait par­tie de cet expan­sion­nisme colo­nial. Je pense qu’ils ont un grand défi à rele­ver en Europe car ils doivent com­prendre cette double dyna­mique : d’une part, ils ont subi les effets du colo­nia­lisme, mais d’autre part, ils ont fait par­tie de ce colo­nia­lisme, donc la dis­cus­sion n’est pas facile.

En Amé­rique latine, nous avons cette dis­cus­sion depuis un cer­tain temps, aujourd’­hui elle s’est ren­for­cée avec ce que l’on appelle le tour­nant déco­lo­nial, mais en réa­li­té, si nous exa­mi­nons les débats dans notre Amé­rique, nous allons voir qu’il existe une longue tra­di­tion anti­co­lo­niale que l’on retrouve dans la pro­duc­tion d’es­sais du XIXe siècle, par exemple. Nous avons d’autres réfé­rences et une autre tra­jec­toire qui marque notre propre dis­cus­sion. Le thème de la racia­li­sa­tion est fon­da­men­tal pour com­prendre com­ment les modèles de domi­na­tion cultu­relle ont été construits.

Le poten­tiel du débat post-colo­nial est qu’il nous per­met de com­men­cer à repen­ser la confi­gu­ra­tion du sys­tème colo­nial moderne, mais nous devons en dis­cu­ter à par­tir des par­ti­cu­la­ri­tés mêmes de nos his­toires.

Mais nous devons en dis­cu­ter à par­tir des par­ti­cu­la­ri­tés mêmes de nos his­toires. Je pense à Sirin Adl­bi Sibai qui posi­tionne la dis­cus­sion sur l’Is­lam et le monde musul­man en met­tant à pro­fit les élé­ments offerts par le débat déco­lo­nial.

Aujourd’­hui, en Afrique du Sud, il est éga­le­ment dis­cu­té dans une pers­pec­tive déco­lo­niale. Nous savons que c’est en Amé­rique latine que la dis­cus­sion explose, mais aujourd’­hui elle prend de nom­breuses direc­tions, car l’ap­proche déco­lo­niale oblige tous ces peuples qui ont été atti­rés et fil­trés par ces généa­lo­gies colo­ni­sa­trices et colo­niales à les lire à par­tir de leur propre par­ti­cu­la­ri­té et à conti­nuer à tis­ser cette his­toire mon­diale qui nous tra­verse, et l’Eu­rope n’y échappe pas.

À Gre­nade, nos cama­rades migrants qui sont ici en Europe et qui ont cette condi­tion de femmes racia­li­sées en rai­son de leur dépla­ce­ment migra­toire, ont éga­le­ment aver­ti que main­te­nant que le débat déco­lo­nial s’ouvre en Espagne, ces sujets racia­li­sés qui avaient mis ce débat au centre de la dis­cus­sion vont com­men­cer à se dépla­cer.

C’est pour­quoi, d’une cer­taine manière, nous avons éga­le­ment par­lé du geste poli­tique consis­tant à ne pas faire ce dépla­ce­ment dans la sphère du fémi­nisme. Nous avons besoin d’un dia­logue, mais dans ce dia­logue, nous ne repro­dui­sons pas l’acte colo­nial consis­tant à dépla­cer les femmes qui ont mis en lumière la dis­cus­sion. Ceci est lié à la posi­tion que les fémi­nistes doivent adop­ter vis-à-vis de leurs par­te­naires racia­li­sés. Mais nos amis racia­li­sés doivent com­prendre que nous devons nous enga­ger dans ce dia­logue, et que ce dia­logue doit éga­le­ment avoir lieu dans cette Europe déco­lo­ni­sée, qui com­prend des femmes racia­li­sées, mais aus­si des femmes basques et cata­lanes, qui se battent éga­le­ment sous d’autres angles.

Et pensez-vous alors que d’un point de vue décolonial on peut aller vers des cosmogonies, des philosophies qui mènent à une vie meilleure pour tous, également en Europe ?

Je ne pense pas qu’il y ait de recettes, je pense qu’il faut com­men­cer à avoir ces débats et que ces débats sont dou­lou­reux. L’an­née der­nière, lors d’une mani­fes­ta­tion orga­ni­sée au Pays Basque, où Aura Cumes, une autre cama­rade gua­té­mal­tèque et moi-même étions pré­sents, nous avons essayé de pré­sen­ter quelques idées et les pre­mières réac­tions n’ont pas été faciles, parce qu’é­vi­dem­ment beau­coup de nos cama­rades se sont sen­tis inter­pel­lés, atta­qués, parce qu’ils pensent que ce que nous disons c’est que parce qu’ils sont blancs, qu’ils sont colo­niaux, et par­fois nous le disons.

Je me sou­viens qu’à Navarre, par exemple, une cama­rade a dit : “Nous sommes des femmes blanches mais nous sommes pré­ca­ri­sées”, et un autre col­lègue indi­gène a dit : “Oui, mais com­bien d’en­fants sont morts dans votre com­mu­nau­té à cause de la mal­nu­tri­tion”. Nous par­lons de choses dif­fé­rentes, nous ne pou­vons pas nous per­mettre de faire des équi­va­lents dans ces moments de ren­contre parce que ça peut déra­per. La pre­mière chose que nous devons faire est de nous mettre à notre place et de là, nous pou­vons nous recon­naître les uns les autres.

Ces pro­ces­sus ne sont pas faciles, nous ne savons pas dia­lo­guer parce que nous fai­sons presque tou­jours appel à l’é­thique de la guerre, qui est ce qui construit la logique de la moder­ni­té, et nous ne fai­sons pas appel à ces hori­zons de cour­toi­sie ou à ces hori­zons de sens où je peux accueillir l’autre pour ce qu’il est et com­ment il est sans avoir le sen­ti­ment que l’autre devient mon enne­mi ou mon adver­saire ou sans avoir le sen­ti­ment que l’autre me nie.

Le pro­blème est que sou­vent l’autre ne se rend pas compte que son propre dis­cours me nie. Je pense donc que dans les débats Sud-Sud et des Sud qui existent au sein du Nord glo­bal, nous avons la dif­fi­cul­té de construire ces dia­logues et par­fois nous devons d’a­bord nous par­ler — les femmes racia­li­sées — et ensuite par­ler aux autres pays du Sud. Il s’a­git de gestes poli­tiques que les fémi­nistes euro­péennes doivent faire dans ces actes dia­lec­tiques, dans la logique dia­lec­tique de la colo­ni­sa­tion, pour que nous com­men­cions à dia­lo­guer depuis d’autres lieux.

Dans ce cadre, peut-on penser à un internationalisme féministe ?

La pre­mière chose à accep­ter est qu’il existe encore un acte de salut, le mythe du sacri­fice rédemp­teur que Sirin Adl­bi Sibai dénonce à juste titre dans son livre La cár­cel del femi­nis­mo. Hacia un pen­sa­mien­to islá­mi­co deco­lo­nial  (Akal, 2016) (La pri­son du fémi­nisme. Vers une pen­sée isla­mique déco­lo­niale), c’est-à-dire que les fémi­nistes finan­cés par les espa­gnols, fon­da­men­ta­le­ment au Maroc, ont une logique sal­va­trice, elles ne vous demandent jamais ce qu’est le hijab pour vous, elles sup­posent que la femme avec le hijab est une femme oppri­mée. Je ne nie pas qu’il y a des oppres­sions qui tra­versent la femme avec le hijab, le pro­blème est, et cela est sou­le­vé par Sirin, que moi, une fémi­niste occi­den­tale, je dois construire la femme avec le hijab comme une femme oppri­mée afin de pou­voir me regar­der comme une femme libé­rée. Mais pas seule­ment pour qu’elle puisse me regar­der, mais aus­si pour que je puisse faire l’acte de sau­ver l’autre.

C’est ce que nous devons évi­ter, l’acte de salut, qui est l’acte par lequel les colo­ni­sa­teurs sont arri­vés dans notre Amé­rique il y a 500 ans, ils sont venus pour nous sau­ver, ils sont venus pour nous colo­ni­ser parce que les âmes des Indiens devaient être sau­vées, mais ils ne nous ont jamais deman­dé si nous vou­lions être sau­vés et de quoi.

Il y a encore un acte rédemp­teur dans le fémi­nisme occi­den­tal, alors recon­nais­sez cet acte rédemp­teur, recon­nais­sez que vous n’a­vez pas à nous sau­ver pour que nous puis­sions dia­lo­guer.

Car si nous par­tons de l’acte de soli­da­ri­té comme un acte de salut et non comme un acte de soli­da­ri­té, alors les dia­logues sont impos­sibles.

Ce n’est pas si simple quand on parle de dia­logues Sud-Sud et il n’est pas si facile de construire ces ponts parce qu’il faut faire l’acte déco­lo­nial de décons­truc­tion interne, de décons­truc­tion de nos propres posi­tions, qui opèrent par­fois à par­tir de l’in­cons­cient et même s’il y a un acte de bonne foi, de volon­ta­risme poli­tique, on repro­duit les mêmes logiques.

Sou­vent, nous ne com­pre­nons pas : “Pour­tant, je l’ai fait de bonne foi”, mais comme je n’ai pas fait ma révi­sion de la colo­ni­sa­tion interne qui me tra­verse, je ne peux pas faire l’acte de déco­lo­ni­sa­tion, et cela ne fonc­tionne pas seule­ment pour les femmes euro­péennes ou pour les fémi­nistes occi­den­tales. Je disais à Gre­nade, avec mes cama­rades lati­no-amé­ri­caines, que oui, lorsque nous venons en Espagne en tant qu’im­mi­grés je ne suis pas venue dans un état migra­toire per­ma­nent mais beau­coup de ceux qui sont ici sont des immi­grés nous nous ren­dons compte que nous sommes des femmes racia­li­sées. Mais atten­tion, lorsque nous sommes dans nos pays d’o­ri­gine, nous sommes des métis et nous avons des pri­vi­lèges de blan­cheur parce que nous sommes des métis. 

Concer­nant notre demande aux femmes fémi­nistes euro­péennes de dire : recon­nais­sez-nous comme des femmes racia­li­sées et recon­nais­sez la place cen­trale que nous occu­pons aujourd’­hui dans le débat, je disais à mes col­lègues migrantes “Oui, mais c’est la même chose que ce que les femmes indi­gènes disent aux métisses métro­po­li­tains et urbains de nos pays”.

Ce n’est pas quelque chose qui se résout, beau­coup de femmes se rendent compte que nous sommes racia­li­sées quand nous quit­tons nos pays, moi au Mexique j’ai le pri­vi­lège d’être blanche, ou de faire sem­blant d’être blanche. La pre­mière fois que je suis allée aux États-Unis, ils m’ont dit, mais vous êtes une femme de cou­leur, j’é­tais sur­prise.

A l’heure de l’offensive néolibérale et autoritaire, où tant en Amérique latine qu’en Occident les discours anti-féministes s’intensifient, ne peut-il y avoir des alliances entre la gauche et les propositions décoloniales ?


La gauche est pro­fon­dé­ment salu­tiste, même en interne il suf­fit d’a­na­ly­ser les dis­cours dans les assem­blées. Il y a deux élé­ments clés avec les assem­blées même des groupes alter­na­tifs : l’élé­ment de la construc­tion d’un enne­mi, qui doit être très visible car c’est l’é­po­pée de la guerre. L’autre jour, j’ai pho­to­gra­phié un mor­ceau de papier que j’ai trou­vé très puis­sant. J’ai pen­sé : comme c’est fort ! Parce qu’il dit : “Je suis dans la résis­tance et je vais être mena­çant”. Au final, nous ne sommes pas sor­tis de ces logiques.

D’autre part, à gauche, il y a une logique salu­tiste qui opère, je ne parle pas seule­ment du salu­tisme du fémi­nisme qui va au Maroc, je parle de la logique sal­va­trice qui opère dans notre propre dyna­mique interne. Vous devrez revoir les dis­cours qui cir­culent dans les assem­blées fémi­nistes et vous vous ren­drez compte qu’il y a un colo­nia­lisme pro­fond qui opère de manière incons­ciente, qui semble neutre, on ne le remarque pas, on ne le voit pas. Le plus per­ti­nent dans le débat sur la déco­lo­ni­sa­tion ou les fémi­nismes déco­lo­niaux est qu’il ouvre à des ques­tions.

Il ne s’a­git pas de faire des mani­festes, mais de com­prendre com­ment le colo­nia­lisme se mani­feste dans nos vies, dans les rela­tions entre les couples, dans la rela­tion avec mon voi­sin, dans les rela­tions avec mes fils et mes filles, dans la non rela­tion avec mon envi­ron­ne­ment.

Le thème est beau­coup plus fort parce qu’il ne concerne pas seule­ment la libé­ra­tion des femmes, qui est à mon avis essen­tielle, il concerne la libé­ra­tion des êtres humains en géné­ral, la façon dont nous construi­sons un monde dans lequel nous pou­vons être ce que nous vou­lons être, nous construire à par­tir de la pos­si­bi­li­té de l’hu­ma­ni­té.

Au moment où nous pou­vons construire un monde de pos­si­bi­li­tés pour être comme nous pou­vons et vou­lons être, les fémi­nismes devraient ces­ser d’exis­ter, le plus grand défi du fémi­nisme déco­lo­nial est de ces­ser d’exis­ter, parce que le défi n’est pas seule­ment pour la libé­ra­tion des femmes, il est pour la libé­ra­tion de l’hu­ma­ni­té d’un pro­jet civi­li­sa­teur qui nous a condam­nés à l’i­nexis­tence.