La “découverte” controversée de peintures rupestres en Colombie

Par Hele­na Calle

/ El Espectador

Tra­duit par ZIN TV

Annon­cées comme une “décou­verte” dans les médias inter­na­tio­naux, les pein­tures rupestres de Gua­viare ont en réa­li­té été étu­diées pen­dant 60 ans en Colombie.

“Une ancienne Cha­pelle Six­tine décou­verte dans la jungle colom­bienne” ; “Des archéo­logues découvrent 12 kilo­mètres de fresques en Ama­zo­nie” ou “Des experts ont décou­vert des pein­tures rupestres de l’ère gla­ciaire en Ama­zo­nie”. Ce sont quelques-uns des titres uti­li­sés par des médias tels que Undark, The Guar­dian ou CNN pour annon­cer de nou­velles décou­vertes archéo­lo­giques dans la Ser­ranía La Lin­do­sa (Gua­viare) en Colombie.

Selon la presse, cette “décou­verte” est si impres­sion­nante que Chan­nel 4 a pro­duit le docu­men­taire Mys­tères de la jungle : royaumes per­dus de l’A­ma­zo­nie. Ella Al-Sha­ma­hi, archéo­logue (novice sur les ques­tions ama­zo­niennes) et pré­sen­ta­trice du docu­men­taire, a décla­ré que “le site est si nou­veau qu’il n’a même pas encore de nom”.

La spec­ta­cu­la­ri­té exces­sive avec laquelle cette his­toire a été racon­tée met sur­tout l’ac­cent sur l’exo­tisme de l’A­ma­zo­nie. Les pein­tures anciennes de la Ser­ra­nia de La Lin­do­sa, à Gua­viare, consi­dé­rée comme un point archéo­lo­gique clé pour le pays depuis des décen­nies, est une zone de conser­va­tion vitale pour Gua­viare puis­qu’elle est la der­nière fron­tière avant le Parc natu­rel natio­nal de Chi­ri­bi­quete (Gua­viare, Caquetá et Meta), dont l’en­trée est pré­ci­sé­ment inter­dite, pour pré­ser­ver le patri­moine natu­rel et his­to­rique au cœur des jungles du sud de la Colombie.

L’ar­ticle des archéo­logues et anthro­po­logues de l’U­ni­ver­si­té natio­nale, de l’U­ni­ver­si­té d’Exe­ter (Royaume-Uni) et de l’U­ni­ver­si­té d’An­tio­quia dans la revue Qua­ter­na­ry Inter­na­tio­nal, publiée en avril 2020 a étu­dié trois sites archéo­lo­giques de La Lin­do­sa (Cer­ro Azul, Limon­cil­los et Cer­ro Mon­toya) pour mieux com­prendre com­ment les anciens humains sont arri­vés en Ama­zo­nie, quelles étaient leurs stra­té­gies de sur­vie et com­ment ils se sont adap­tés à la com­plexi­té des forêts tro­pi­cales. Bien que publiée au début de l’an­née, elle n’a com­men­cé à être annon­cée qu’à l’oc­ca­sion de l’an­nonce des “Mys­tères de la jungle”.

Ce groupe de cher­cheurs tra­vaille à La Lin­do­sa depuis 2014, date à laquelle ils ont com­men­cé à fouiller au pied des grandes falaises cou­verts de pein­tures rupestres avec des empreintes de mains, des plantes et des ani­maux. En sept ans de fouilles, ils ont recueilli 2.478 objets (dont 289 outils en pierre), 4.390 restes de mam­mi­fères, prin­ci­pa­le­ment des tapirs et des ser­pents, et 32.489 graines carbonisées.

Ils ont ain­si déter­mi­né que depuis au moins 12.600 ans, des gens vivent dans ces forêts, ou du moins y marchent. Ils ont éga­le­ment écrit que “les obser­va­tions pré­li­mi­naires des pein­tures rupestres indiquent que ces pre­miers habi­tants pour­raient avoir des­si­né avec un réa­lisme impres­sion­nant une varié­té de méga­faune aujourd’­hui disparue”.

Le consen­sus scien­ti­fique est que les pre­mières occu­pa­tions humaines dans le bas­sin ama­zo­nien ont eu lieu il y a envi­ron 13.000 ans, ce qui ferait de La Lin­do­sa l’un des plus anciens sites archéo­lo­giques du bas­sin. “Ce n’est pas encore une cer­ti­tude, mais c’est peut-être l’un des endroits où il y a le plus d’art rupestre dans le monde”, explique Jei­son Cha­par­ro, anthro­po­logue de l’U­nal et l’un des auteurs de l’ar­ticle. L’an­thro­po­logue et le reste de l’é­quipe ont éga­le­ment repé­ré deux nou­veaux lieux cou­vert de pein­tures : Limon­cil­los et Cer­ro Montoya.

“Il s’a­git de plus de 12.000 ans de pré­sence humaine, ce qui fait de cet endroit, au nord-ouest de l’A­ma­zo­nie, la clé pour com­prendre le fonc­tion­ne­ment des éta­blis­se­ments humains en Amé­rique du Sud”, explique Gas­par Mor­cote, co-auteur de l’ar­ticle et pro­fes­seur à l’Ins­ti­tut des sciences natu­relles (ICN). “Il existe une contro­verse inté­res­sante, à savoir : la jungle que nous voyons est-elle la forêt vierge qu’elle était il y a des mil­liers d’an­nées, ou est-elle dans l’art le pro­duit de l’a­dap­ta­tion de l’homme à cette forêt ? Ces enquêtes nous per­mettent de voir com­ment les anciens habi­tants se sont liés à la jungle, aus­si en rai­son des condi­tions des sols ama­zo­niens il n’est pas facile pour les os d’être conser­vés, mais à Cer­ro Azul nous avons trou­vé des os d’a­ni­maux d’il y a 12.000 ans”, ajoute Mor­cote, qui explique que l’é­tude ne s’est pas concen­trée sur l’art rupestre — qui est sur le mur — mais sur le sol devant les panneaux.

Les cher­cheurs affirment éga­le­ment que les des­sins les plus abon­dants sur les falaises de la chaîne de mon­tagnes de La Lin­do­sa montrent l’in­te­rac­tion des humains avec les plantes, les forêts et les ani­maux de la savane tels que les cerfs, les tapirs, les caï­mans, les chauves-sou­ris, les singes, les tor­tues, les ser­pents et les porcs-épics, entre autres.

“Il est impor­tant de noter que l’art rupestre repré­sente ce qui semble être une méga­faune éteinte de la période gla­ciaire (…) qui res­semble à des pares­seux géants, des mas­to­dontes, des camé­li­dés et des che­vaux. Il est pro­bable que toutes ces pein­tures repré­sentent cer­taines des pre­mières expres­sions artis­tiques des Ama­zones indi­gènes, et qu’elles témoignent de leur inter­ac­tion avec la méga­faune de l’ère gla­ciaire. D’autres recherches sont néces­saires pour étayer ces spé­cu­la­tions”, écrivent les auteurs.

La popu­la­tion vivant dans la Sier­ra de La Lin­do­sa connaît l’im­por­tance du patri­moine archéo­lo­gique et l’a pro­té­gé pen­dant des décen­nies contre la guerre, le tou­risme vorace et l’ac­ca­pa­re­ment des terres.

Celui qui ne connaît pas Dieu, prie n’importe quel saint

Mal­gré cette mise en garde, plu­sieurs ont cri­ti­qué le trai­te­ment de la ques­tion par les médias inter­na­tio­naux et le conte­nu de l’ar­ticle lui-même. Pour com­men­cer, La Lin­do­sa n’est pas une nou­velle décou­verte. En 1980, quelques pro­fes­seurs du dépar­te­ment de géo­gra­phie de l’U­ni­ver­si­té natio­nale ont orga­ni­sé l’ex­pé­di­tion “Pun­to Amazó­ni­co”, où ils ont repé­ré au moins une nou­velle fresque murale sur le Cer­ro Azul.

Dans les années 50, l’ar­chéo­logue et poète fran­çais Alain Gheer­brant a décrit cer­taines falaises et fresques de La Lin­do­sa, et dans les années soixante, P. Pin­to et Hele­na Bischler ont effec­tué une expé­di­tion dans la Sier­ra de la Maca­re­na où ils ont éga­le­ment décrit cer­taines de ces pein­tures. En 1980, quelques pro­fes­seurs du dépar­te­ment de géo­gra­phie de l’U­ni­ver­si­té natio­nale ont orga­ni­sé l’ex­pé­di­tion “Pun­to Amazó­ni­co” où ils ont pu repé­rer au moins une nou­velle fresque murale, à 9 kilo­mètres de Cer­ro Azul.

Dans les années 80, la gué­rilla des FARC avait enga­gé un conflit avec l’ar­mée natio­nale sur ce ter­ri­toire, et La Lin­do­sa et ses habi­tants ont été pris entre deux feux. En 1984, Col­cul­tu­ra et l’Ins­ti­tut colom­bien d’an­thro­po­lo­gie (ICANH) ont publié un article sur l’art rupestre, diri­gé par l’ar­chéo­logue Alva­ro Botía. 25 ans plus tard, des pro­fes­seurs et cher­cheurs ama­zo­niens, avec le sou­tien du gou­ver­ne­ment de Gua­viare et de l’I­CANH, ont recons­ti­tué les éven­tuelles routes com­mer­ciales entre les anciens habi­tants de Soa­cha, Usme et Guaviare.

Il existe des recherches plus récentes, comme celle de l’ex­pert en art rupestre Fer­nan­do Urbi­na, qui a publié en 2017 un livre sur l’une des figures cryp­tiques des pein­tures du Cer­ro Azul (qui fait 50 mètres de long) : Per­ros de guer­ra, cabal­los, vacu­nos y otros temas en el arte rupestre de la Ser­ranía de La Lin­do­sa. Selon sa pro­po­si­tion, ces images remon­te­raient au milieu du XVIe siècle, lorsque le conquis­ta­dor alle­mand et cher­cheur d’or Felipe von Hut­ten a visi­té la région de Guaya­be­ro accom­pa­gné de chiens de guerre qu’il uti­li­sait sau­va­ge­ment contre les Indiens et les villageois.

Pen­dant des décen­nies, la zone n’a été pro­té­gée que par les soins de ceux qui y vivent, mais à mesure que l’im­por­tance de Chi­ri­bi­quete s’est fait connaître, celle de La Lin­do­sa a aug­men­té : aujourd’­hui, c’est un ter­ri­toire consa­cré en par­tie à l’é­co­tou­risme, et en 2018, il a été décla­ré Site d’Im­por­tance Archéo­lo­gique par l’I­CANH. Le tou­risme à La Lin­do­sa a été stra­té­gique pour empê­cher les gens d’en­trer dans le Parque Nacio­nal Natu­ral de la Ser­ranía de Chi­ri­bi­quete, qui reste fer­mé au public, afin que qui­conque sou­haite voir cer­taines des pein­tures rupestres de Chi­ri­bi­quete puisse le faire à La Lindosa.

Afin de ne pas aller trop loin, lorsque le Parque Nacio­nal Natu­ral de Chi­ri­bi­quete a été élar­gi pour atteindre 4.268.095 hec­tares en 2018, l’an­cien pré­sident Juan Manuel San­tos a fait l’an­nonce depuis La Lindosa.

Il n’est donc pas vrai que La Lin­do­sa et ses pein­tures ont été “nou­vel­le­ment décou­vertes” et il s’a­git sans aucun doute d’une exa­gé­ra­tion média­tique ou, comme l’ont men­tion­né cer­tains cher­cheurs dans les réseaux sociaux, d’un “regard colo­nial sur la science créole”. Et peut-être plus grave encore, à aucun moment le cré­dit n’a été accor­dé aux vil­la­geois qui pos­sèdent des fermes à La Lin­do­sa, et qui ont pro­té­gé les pan­neaux contre le tou­risme vorace, le van­da­lisme et la guerre.

“L’Eu­rope conti­nue de décou­vrir l’A­mé­rique”, a décla­ré Guiller­mo Muñoz, expert en art rupestre au sein du Groupe de recherche sur le patri­moine rocheux indi­gène colom­bien (GIPRI). Depuis 2018, lui et son équipe ont docu­men­té près de 13 fresques et ont trans­mis les infor­ma­tions au bureau du gou­ver­neur de Gua­viare, à l’I­CANH et aux chefs de com­mu­nau­tés du département.

C’est pré­ci­sé­ment sur la ren­contre pos­sible entre les anciens habi­tants de l’A­ma­zo­nie et les ani­maux géants que la grande majo­ri­té des médias se sont concen­trés pour pro­mou­voir non pas La Lin­do­sa, mais le docu­men­taire : “Avec naï­ve­té, ils croient que les ani­maux des tableaux ont été vus par les indi­gènes dans les pre­mières périodes. Com­ment peuvent-ils être si cer­tains que la pein­ture est le résul­tat de la vue sur ces ani­maux ? Com­ment expliquent-ils qu’ils ont été vus et non ima­gi­nés ? Ils oublient que la colo­ni­sa­tion s’est pro­duite à de nom­breuses époques et que de groupes dif­fé­rents auraient pu peindre les fresques”, explique Muñoz.

Alors pour­quoi y a‑t-il tant de naï­ve­té de la part des médias “sérieux” comme The Guar­dian à pro­pos de l’ar­ticle scien­ti­fique ? “En tant qu’ex­pa­trié colom­bien dans le domaine scien­ti­fique, j’ai tou­jours été sur­pris de consta­ter que des endroits comme Chi­ri­bi­quete étaient pra­ti­que­ment incon­nus à l’é­tran­ger, compte tenu de leur valeur scien­ti­fique, cultu­relle et bio­lo­gique, et que presque tous les Colom­biens en ont enten­du par­ler”, a écrit Cami­lo Aguirre, étu­diant en paléo­bio­lo­gie à l’UNSW (Aus­tra­lie), qui a twee­té sur ce sujet.

Aguirre a un autre point : pour­quoi les médias inter­na­tio­naux n’ont-ils pas pris le temps de lire les articles de jour­naux pro­duits en Colom­bie sur La Lin­do­sa ? Mieux encore, pour­quoi n’ont-ils pas lu les articles scien­ti­fiques qui ont été publiés sur l’art rupestre du Guaviare ?

La bar­rière de la langue pour­rait être une expli­ca­tion : la plu­part de ces articles ont été écrits en espa­gnol et publiés pen­dant des décen­nies. Un article de la revue Science sur ce sujet cite une méta-ana­lyse des articles sur la conser­va­tion de la bio­di­ver­si­té qui révèle que la plu­part des scien­ti­fiques ignorent les articles qui n’ont pas été publiés en anglais, soit plus d’un tiers du total des articles sur ce sujet.

La pré­sen­ta­trice du docu­men­taire a admis que la par­ti­ci­pa­tion des Colom­biens à la connais­sance de leur propre patri­moine archéo­lo­gique a été effa­cée de manière fla­grante : Une lettre est même arri­vée au Guar­dian et au Times de la part du cher­cheur Simon Scott, un cher­cheur du Col­lège de Londres proche du “patch” des archéo­logues colom­biens, leur deman­dant de rec­ti­fier les infor­ma­tions publiées et d’in­clure les Colom­biens. June Shee­han, rédac­trice en chef du bureau des lec­teurs du Guar­dian, a répon­du : “L’his­toire raconte que le site se trouve dans la Ser­ranía de la Lin­do­sa où, avec le parc natio­nal de Chi­ri­bi­quete, on a trou­vé de l’art rupestre. La pré­sen­ta­trice du docu­men­taire, Ella Al-Sha­ma­hi, archéo­logue et explo­ra­trice, a décla­ré à l’Ob­ser­ver : “Le nou­veau site est tel­le­ment nou­veau qu’ils ne lui ont même pas encore don­né de nom”. L’his­toire ne pré­cise pas où se trouvent les pein­tures qui ont été décou­vertes, alors com­ment savez-vous qu’il s’a­git des mêmes sites [qui sont déjà connus] ?

La décou­verte a été reven­di­quée par les archéo­logues Ella Al-Sha­ma­hi et José Iriarte, cher­cheur à l’u­ni­ver­si­té d’Exe­ter (qui fait par­tie de l’ar­ticle scien­ti­fique qui a allu­mé la mèche de la contro­verse). Dans le docu­men­taire, Al-Sha­ma­hi fait réfé­rence à un autre archéo­logue, Mark Robin­son, mais en aucun cas il ne men­tionne les décen­nies de pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment que la popu­la­tion de La Lin­do­sa a assu­mé, ni les recherches scien­ti­fiques menées en grande par­tie par les archéo­logues colombiens.

Protéger La Lindosa

Il y a de plus en plus de preuves que La Lin­do­sa est un site archéo­lo­gique et bio­lo­gique impor­tant pour l’A­ma­zo­nie, et même en 2019, quelque 4.854 spé­ci­mens de 1.676 espèces ont été enre­gis­trés pour la pre­mière fois à Chi­ri­bi­quete (alors qu’il n’exis­tait pas de registre), dont 57 nou­veaux records pour la Colom­bie. Mais cela n’ar­rête pas la pro­gres­sion de la défo­res­ta­tion et des incen­dies de forêt qui encerclent de plus en plus la diver­si­té cultu­relle et bio­lo­gique de la région.

L’an­née der­nière, le maire de San José del Gua­viare a décla­ré la cala­mi­té publique due aux 43 incen­dies enre­gis­trés cette année-là qui ont empor­té envi­ron mille hec­tares de la chaîne de mon­tagnes de La Lin­do­sa. Selon une étude de l’U­ni­ver­si­té natio­nale, 17% de la forêt indi­gène qui fait par­tie de la chaîne de mon­tagnes avait été per­due en 2016.