EZLN, Chiapas : c’est votre monde qui s’écroule…

Sous-commandant insurgé Marcos: "Vous entendez ? C'est votre monde qui s'écroule..."

Seules quelques paroles (“Vous enten­dez ? C’est votre monde qui s’é­croule…”), pro­non­cées par le Sous-com­man­dant insur­gé Mar­cos, ont accom­pa­gné ven­dre­di 21 décembre l’im­pres­sion­nante mani­fes­ta­tion silen­cieuse de dizaines de mil­liers de bases d’ap­pui de l’EZLN, qui ont enva­hi pen­dant plu­sieurs heures le centre des prin­ci­pales villes indi­gènes du Chia­pas.

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A leur façon, les mayas et zoques de l’Ar­mée Zapa­tiste de Libé­ra­tion Natio­nale ont rap­pe­lé deux véri­tés aux “puis­sants” de ce monde, et à leurs médias qui depuis des jours pataugent entre fri­vo­li­tés et obs­cé­ni­tés à pro­pos d’une culture qu’ils ignorent gros­siè­re­ment. La pre­mière, c’est que c’est bien le monde capi­ta­liste indus­triel qui, de catas­trophe en catas­trophe, s’ef­fondre et menace l’hu­ma­ni­té tout entière. La seconde, c’est que pour les zapa­tistes, qui se défi­nissent eux-mêmes comme “les plus petits” et les gens “cou­leur de la terre”, leur monde (et le nôtre ?) est à recons­truire…

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Ces pho­tos, et les mon­tages vidéo qui suivent, ont été prises sur le site de desinformémonos.org

A médi­ter…

Nous revien­drons dans quelques jours sur la situa­tion au Chia­pas, sur la résis­tance des popu­la­tions indi­gènes zapa­tistes et la parole qu’elles ne cessent, depuis 19 ans, de nous adres­ser.

J.Pierre Petit-Gras

Source de l’ar­ticle : media­part


2 jan­vier 2013

Com­mu­ni­qué du Comi­té révo­lu­tion­naire autoch­tone clan­des­tin — Com­man­de­ment géné­ral de l’Armée de Libé­ra­tion Natio­nal Zapa­tiste, Mexique.

l’EZLN annonce les pro­chaines étapes (El Kilom­bo)

Sous-com­man­dant Mar­cos

Au peuple du Mexique,

Aux peuples et gou­ver­ne­ments du monde,

Frères et soeurs,

Cama­rades,

Le 21 décembre 2012, dans les pre­mières heures du matin, nous nous sommes mobi­li­sés à plu­sieurs dizaines de mil­liers d’indigènes zapa­tistes et nous avons pris, paci­fi­que­ment et silen­cieu­se­ment, cinq muni­ci­pa­li­tés du sud-est de l’État mexi­cain du Chia­pas.

En tra­ver­sant les villes de Palenque, Alta­mi­ra­no, Las Mar­ga­ri­tas, Oco­sin­go et San Cris­to­bal de las Casas nous vous avons regar­dé et nous nous sommes regar­dés en silence.

Nous n’apportons pas un mes­sage de rési­gna­tion.

Nous n’apportons pas la guerre, la mort et la des­truc­tion.

Notre mes­sage est un mes­sage de lutte et de résis­tance.

Après le coup d’état média­tique qui vient de pro­pul­ser l’ignorance au pou­voir fédé­ral, une igno­rance mal dis­si­mu­lée et encore plus mal maquillée, nous nous sommes mon­trés pour leur faire savoir que s’ils ne sont jamais par­tis, nous non plus.

Il y a 6 ans, une par­tie de la classe poli­tique et intel­lec­tuelle a cher­ché quelqu’un qu’elle pou­vait rendre res­pon­sable de sa défaite. À cette époque, dans les villes et les col­lec­ti­vi­tés, nous lut­tions pour la jus­tice dans un Atenco[[Profitant de l’échéance des élec­tions pré­si­den­tielles du 2 juillet 2006, le sous-com­man­dant Mar­cos sort de 5 ans de clan­des­ti­ni­té totale pour lan­cer son « Autre Cam­pagne » de 6 mois à tra­vers les 31 états du Mexique. La bru­tale répres­sion poli­cière d’Atenco, va l’obliger à pro­lon­ger son séjour dans la capi­tale, mal­gré un cli­mat de plus en plus ten­du et une situa­tion d’impasse poli­tique.]] qui, alors, n’était pas encore à la mode.

A cette époque, ils nous ont calom­niés, puis ont ten­té de nous réduire au silence.

Mal­hon­nêtes et inca­pables de voir qu’ils sont eux-mêmes le levain de leur propre ruine, ils ont essayé de nous faire dis­pa­raître à coups de men­songes et de silence com­plice.

Six ans plus tard, deux choses sont claires :

- Ils n’ont pas besoin de nous pour échouer.

- Nous n’avons pas besoin d’eux pour sur­vivre.

Nous, qui ne sommes jamais par­tis, contrai­re­ment à ce que tous les medias ont essayé de faire croire, nous nous mani­fes­tons à nou­veau, comme les autoch­tones zapa­tistes que nous sommes et que nous conti­nue­rons d’être.

Ces der­nières années, nous nous sommes ren­for­cés et nous avons consi­dé­ra­ble­ment amé­lio­ré nos condi­tions de vie. Notre niveau de vie est plus éle­vé que celui des com­mu­nau­tés autoch­tones envi­ron­nantes inféo­dées au pou­voir offi­ciel, qui reçoivent des aumônes qu’elles gas­pillent en alcool et autres sot­tises.

Notre habi­tat s’améliore sans détruire l’environnement avec des routes étran­gères à sa nature.

Dans nos vil­lages, la terre qui autre­fois ser­vait à engrais­ser le bétail des ranchs et des pro­prié­taires ter­riens, sert main­te­nant à faire pous­ser du maïs, des hari­cots et des légumes qui agré­mentent nos repas.

Notre tra­vail nous donne la double satis­fac­tion d’avoir de quoi vivre hono­ra­ble­ment et de contri­buer à la crois­sance col­lec­tive de nos com­mu­nau­tés.

Nos enfants vont à une école qui leur enseigne leur propre his­toire, celle de leur pays et du monde, ain­si que la science et les tech­niques néces­saires, pour gran­dir sans tra­hir leurs ori­gines.

Les femmes zapa­tistes indi­gènes ne sont pas à vendre comme des mar­chan­dises.

Les Indiens du PRI [par­ti tra­di­tion­nel­le­ment domi­nant au Mexique] fré­quentent nos hôpi­taux, nos cli­niques et nos labo­ra­toires parce que, dans ceux du gou­ver­ne­ment, il n’y a ni médi­ca­ments ni maté­riel médi­cal ni méde­cins ni per­son­nel qua­li­fié.

Notre culture s’épanouit, non pas iso­lé­ment, mais en s’enrichissant du contact avec les cultures d’autres peuples du Mexique et du monde.

Nous gou­ver­nons et nous nous gou­ver­nons nous-mêmes en pri­vi­lé­giant tou­jours la conci­lia­tion sur la confron­ta­tion.

Et tout cela nous l’avons fait tout seuls car, non seule­ment le gou­ver­ne­ment, les poli­ti­ciens et les médias qui les accom­pagnent ne nous ont pas aidés, mais ils nous ont com­bat­tus et nous avons dû résis­ter à toutes sortes d’attaques.

Nous avons démon­tré, une fois de plus, que nous sommes qui nous sommes.

Notre pré­sence a été long­temps silen­cieuse. Aujourd’hui, nous ouvrons la bouche pour dire que :

Pre­miè­re­ment – Nous réaf­fir­mons et ren­for­çons notre appar­te­nance au Congrès Natio­nal Indi­gène, espace de ren­contre des peuples autoch­tones de notre pays.

Deuxiè­me­ment -. Nous allons reprendre contact avec les com­pa­gnons qui ont adhé­ré à la Sixième Décla­ra­tion de la Jungle de Lacandón, au Mexique et dans le monde.

Troi­siè­me­ment -. Nous ten­te­rons de construire les ponts néces­saires aux mou­ve­ments sociaux qui ont sur­gi et conti­nue­ront de sur­gir, non pas pour les diri­ger ou les sup­plan­ter, mais pour apprendre d’eux, de leur his­toire, de leurs che­mins et de leurs des­tins.

Pour cela nous avons consti­tué des équipes for­mées d’individus et de groupes de dif­fé­rentes régions du Mexique pour sou­te­nir les Com­mis­sions de la 6e Décla­ra­tion et les Com­mis­sions Inter­na­tio­nales de l’EZLN ; ces équipes de sou­tien devien­dront des cour­roies de trans­mis­sion entre les bases de sou­tien zapa­tistes et des indi­vi­dus, groupes et col­lec­tifs qui adhé­rent à la Sixième Décla­ra­tion au Mexique et dans le monde entier, et qui conti­nuent de vou­loir et d’oeuvrer à la construc­tion d’une alter­na­tive de gauche non ins­ti­tu­tion­nelle.

Qua­triè­me­ment -. Nous main­tien­drons la même dis­tance cri­tique que par le pas­sé vis à vis de la classe poli­tique mexi­caine dans son ensemble, qui pros­père aux dépens des besoins et des espoirs des gens humbles et simples.

Cin­quiè­me­ment — En ce qui concerne les mau­vais gou­ver­ne­ments fédé­raux, éta­tiques et muni­ci­paux, exé­cu­tifs, légis­la­tifs et judi­ciaires, et les médias qui les accom­pagnent, nous décla­rons ce qui suit :

Les mau­vais gou­ver­ne­ments de tout le spectre poli­tique, sans aucune excep­tion, ont fait tout leur pos­sible pour nous détruire, nous ache­ter, nous sou­mettre. PRI, PAN, PRD, PVEM, PT, CC et le futur par­ti RN, nous ont atta­qués mili­tai­re­ment, poli­ti­que­ment, socia­le­ment et idéo­lo­gi­que­ment. Les grands médias de com­mu­ni­ca­tion ont essayé de nous faire dis­pa­raître, d’abord en nous calom­niant de façon ser­vile et oppor­tu­niste, puis en fai­sant preuve d’un silence com­plice. Ceux que ces médias ser­vaient et qui les fai­saient vivre, ne sont plus et ceux qui leur ont suc­cé­dé à pré­sent ne dure­ront pas plus que leurs pré­dé­ces­seurs.

Comme nous l’avons prou­vé le 21 décembre 2012, ils ont tous échoué. Il revient donc aux ins­tances fédé­rales exé­cu­tives, légis­la­tives et judi­ciaires de déci­der si elles vont conti­nuer dans la voie de la contre-insur­rec­tion qui n’a don­né aucun résul­tat à part les men­songes mal­adroits et débiles des médias ou bien si elles vont recon­naître et res­pec­ter leurs enga­ge­ments en accor­dant aux Indi­gènes les droits consti­tu­tion­nels et cultu­rels ins­crits dans les « Accords de San Andrés » signés par le gou­ver­ne­ment fédé­ral en 1996 alors diri­gé par le par­ti qui détient à nou­veau le pou­voir exé­cu­tif aujourd’hui.

Il reste au gou­ver­ne­ment de l’État à déci­der s’il y a lieu de pour­suivre la stra­té­gie mal­hon­nête et mépri­sable de son pré­dé­ces­seur si cor­rom­pu et men­teur qu’il a pris l’argent du peuple du Chia­pas pour s’enrichir, lui et ses com­plices, et ache­ter sans ver­gogne la voix et la plume des médias, plon­geant ain­si le peuple du Chia­pas dans la misère pen­dant que les forces de la police et des para­mi­li­taires essayaient d’empêcher les com­mu­nau­tés zapa­tistes d’améliorer leur orga­ni­sa­tion sociale ; ou bien, si, au contraire, avec jus­tice et sin­cé­ri­té, l’Etat accep­te­ra de res­pec­ter enfin notre exis­tence et de se rendre à l’idée qu’une nou­velle forme de vie sociale est en train de fleu­rir dans le ter­ri­toire zapa­tiste du Chia­pas, au Mexique. C’est une flo­rai­son qui attire d’ailleurs l’attention des hon­nêtes gens par­tout sur la pla­nète.

Il appar­tien­dra aux auto­ri­tés locales de déci­der si elles vont conti­nuer long­temps encore à ava­ler les men­songes que les orga­ni­sa­tions anti-zapa­tistes ou pré­ten­du­ment “zapa­tistes” leur racontent pour qu’elles attaquent nos com­mu­nau­tés, ou si ces auto­ri­tés vont enfin uti­li­ser l’argent qu’elles ont pour amé­lio­rer la vie de tous leurs admi­nis­trés.

C’est au peuple du Mexique qui s’implique dans les luttes élec­to­rales et la résis­tance, qu’il appar­tien­dra de déci­der s’il nous voit tou­jours comme des enne­mis ou des rivaux sur qui déchar­ger sa frus­tra­tion engen­drée par des fraudes et une vio­lence qui, fina­le­ment, nous affectent tous, et si dans sa lutte pour le pou­voir il va conti­nuer à s’allier avec ceux qui nous per­sé­cutent ; ou bien s’il recon­naît enfin en nous une autre façon de faire de la poli­tique.

Sixiè­me­ment — Dans les pro­chains jours, l’EZLN, à tra­vers les Com­mis­sions de la 6e Décla­ra­tion et les Com­mis­sions Inter­na­tio­nales annon­ce­ra une série d’initiatives, civiles et paci­fiques, pour conti­nuer à mar­cher avec les autres peuples natifs du Mexique et du conti­nent et avec ceux qui au Mexique et dans le monde résistent et luttent à par­tir de la base et à gauche.

Frères et soeurs,

Cama­rades,

Avant, nous avions la chance de béné­fi­cier d’une atten­tion hon­nête et noble de la part de divers médias. Nous avions expri­mé notre recon­nais­sance alors. Mais leur atti­tude a chan­gé nota­ble­ment par la suite.

Ceux qui pen­saient que nous n’existions que grâce aux médias et que le siège de men­songes et de silence qu’ils avaient éle­vé autour de nous aurait rai­son de nous, se sont trom­pés. Nous avons conti­nué d’exister sans camé­ras, ni micros, ni sty­los, ni oreilles, ni regards.

Nous avons conti­nué d’exister quand ils nous ont calom­niés.

Nous avons conti­nué d’exister quand ils ont essayer de nous muse­ler.

Et nous voi­ci, nous exis­tons tou­jours.

Notre che­min, comme nous venons de le démon­trer, est indé­pen­dant de l’impact média­tique, il repose sur le fait d’intégrer le monde et tout ce qu’il contient, sur la sagesse indi­gène qui guide nos pas, sur la convic­tion inébran­lable que notre digni­té est en bas et à gauche.

À par­tir de main­te­nant, nous allons choi­sir nos inter­lo­cu­teurs, et, sauf excep­tion, nous ne pour­rons être com­pris que par ceux qui ont mar­ché avec nous et qui conti­nuent de mar­cher avec nous, sans céder à la pres­sion média­tique ni à la mode du temps.

Ici, non sans beau­coup d’erreurs et de dif­fi­cul­tés, nous avons mis en place une autre manière de faire de la poli­tique. Très rares sont ceux qui auront le pri­vi­lège de l’expérimenter et d’apprendre direc­te­ment d’elle.

Il y a 19 ans, nous les avons sur­pris en pre­nant leurs villes dans le feu et le sang. Aujourd’hui, nous avons recom­men­cé mais sans armes, sans mort, sans des­truc­tion.

De la sorte, nous nous dif­fé­ren­cions de ceux qui, quand ils détiennent le pou­voir, sèment la mort chez ceux qu’ils gou­vernent.

Nous sommes les mêmes qu’il y a 500 ans, 44 ans, 30 ans, 20 ans, les même qu’il y a quelques jours.

Nous sommes les Zapa­tistes, les plus petits, ceux qui vivent, luttent et meurent dans le coin le plus recu­lé du pays, ceux qui ne renoncent pas, ceux qui ne se vendent pas, ceux qui ne se sou­mettent pas.

Frères et sœurs,

Cama­rades,

Nous sommes les Zapa­tistes, et nous vous embras­sons.

Démo­cra­tie !

Liber­té !

Jus­tice !

Depuis les mon­tagnes du sud-est mexi­cain.

Pour le Comi­té clan­des­tin révo­lu­tion­naire indi­gène — Le Com­man­de­ment géné­ral de l’Armée zapa­tiste de libé­ra­tion natio­nale,

Sous-com­man­dant Mar­cos.

Mexique. Décembre 2012 – Jan­vier 2013.

Pour consul­ter l’original : elki­lom­bo

Tra­duc­tion : Domi­nique Muse­let