Bouteille à la mer d’un pigiste anonyme de la RTBF

Par Ano­nyme

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L’in­fo­tain­ment : une approche légère de l’ac­tua­li­té, davan­tage axée sur le sen­sa­tion­na­lisme, les faits divers, les « peoples », et la consom­ma­tion.

Il y a un peu plus de vingt ans, lors de l’in­tro­duc­tion de la publi­ci­té à la RTBf, je me suis fen­due d’une longue lettre à son C.A, lequel ne m’a jamais répon­du. En revanche, ma lettre a fait le tour des rédac­tions et j’ai reçu, des mois durant, des réponses de per­sonnes qui, à l’é­poque, étaient des per­sonnes de réfé­rence dans les domaines de la radio… . Je pen­sais qu’on intro­dui­sait le ver dans le fruit. Que c’é­tait dan­ge­reux… je crains ne pas m’étre trom­pée. Lorsque je lis le témoi­gnage qui me par­vient, via une source sûre, mais ano­nyme, ci-des­sous, je suis encore plus sou­cieuse.
Si j’é­tais admi­nis­tra­trice de la RTBf, je m’in­quiè­te­rais vrai­ment de l’é­tat du per­son­nel.

Alors je vous adresse ce témoi­gnage.
Soit vous êtes poli­tique, en charge d’un ser­vice ‑encore un peu- public et vous devez réagir.
Soit vous êtes mili­tant, actif, et vous devez relayer ceci sur les réseaux.
Soit vous êtes jour­na­liste et vous par­lez quel­que­fois de la RTBf.
Cette bou­teille à la mer est trop inquié­tante pour être igno­rée.
Vous n’êtes peut-être pas d’ac­cord avec le tout à la concur­rence, tout à la publi­ci­té … par­lez-en ! Faites le buzz !
Je ne connais pas l’au­teur de la lettre. Il est signi­fi­ca­tif qu’un jour­na­liste sans sta­bi­li­té d’emploi craigne de s’ex­pri­mer. Dans les autres ser­vices publics, le “sta­tut” est la norme habi­tuelle. Pour­quoi pas à la RTBf ? Avons-nous peur d’a­voir des jour­na­listes indé­pen­dants ?
Mer­ci de dif­fu­ser.

Chris­tine BIKA


 

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« La télé­vi­sion, d’’Etat ou pas, c’’est quand Lubitsch, Mozart, René Char, Rei­ser, ou n’’importe quoi d’’autre qu’’on puisse soup­çon­ner d’’intelligence, sont repor­tés à la minuit pour que la majo­ri­té puisse s’’émerveiller dès 20 heures 30, en rotant son fro­mage du soir, sur le spec­tacle irréel d’’un béat tren­te­naire figé dans un sou­rire défi­ni­tif de figue écla­tée, et offrant des auto­mo­biles clé en main à des pau­vresses arthri­tiques sans défense et dépour­vues de per­mis de conduire. » Pierre Des­proges.

Mes­dames, Mes­sieurs,

Cette lettre s’a­dresse à toute per­sonne qui de près ou de loin par­ti­cipe à l’é­la­bo­ra­tion du nou­veau contrat de ges­tion de la RTBF, en cette fin d’an­née 2012.

Je tra­vaille au sein de cette grande mai­son depuis XX années, sans avoir la chance pour autant de béné­fi­cier d’un contrat.

Je pour­rais m’a­dres­ser à vous pour défendre le choix de pro­grammes davan­tage édu­ca­tifs et cultu­rels que ceux aux­quels la RTBF donne la prio­ri­té depuis quelques années. Je pour­rais déplo­rer le fait que les pro­grammes pri­vi­lé­giés fassent large place au pla­ce­ment de pro­duits, là où la mis­sion pre­mière qu’in­duit la notion de ser­vice public devrait plu­tôt oeu­vrer au déve­lop­pe­ment de l’es­prit cri­tique des citoyens.

Il s’a­git néan­moins de choix idéo­lo­giques. Aus­si, je ne ten­te­rai point de vous influen­cer sur base des hypo­thé­tiques consé­quences futures de ces choix. Je pré­fère atti­rer votre atten­tion sur leurs réper­cus­sions bien réelles et déjà pal­pables au sein du per­son­nel de la RTBF. C’est au sujet de la souf­france géné­rée par ces choix que je vous écris.

Il est loin, le temps où, à la ques­tion de savoir com­bien de per­sonnes tra­vaillent à la RTBF, on pou­vait répondre, sous forme d’une demi-bou­tade, « la moi­tié ». La grande majo­ri­té des per­sonnes qui tra­vaillent au sein de cette ins­ti­tu­tion y sont entrés par amour des métiers de l’au­dio-visuel, et sou­vent aus­si dans l’i­dée de par­ti­ci­per, en fai­sant cir­cu­ler une infor­ma­tion de qua­li­té, à la construc­tion d’une socié­té plus juste et plus humaine… « Une cer­taine idée du métier » que la récente poli­tique de ges­tion de la RTBF met à mal au détri­ment du public, bien sûr, mais aus­si de la san­té men­tale de ceux et celles qui, lors­qu’ils ont choi­si ce cadre pro­fes­sion­nel, n’a­vaient pas ima­gi­né deve­nir un jour des mar­chands de tapis (que les ven­deurs de moquette et autres car­pettes ne se sentent pas visés par cette expres­sion).

Je ne suis pas méde­cin du tra­vail, mais mon emploi du temps m’a­mène à ren­con­trer très régu­liè­re­ment quan­ti­té de jour­na­listes, réa­li­sa­teurs, cadreurs, tech­ni­ciens du son et scriptes que la poli­tique de ges­tion actuelle de la RTBF rend malades (au sens propre du terme). Au-delà des choix de fonds concer­nant les thé­ma­tiques et conte­nus des émis­sions, la stra­té­gie glo­bale de ges­tion des res­sources (humaines ou maté­rielles) génère de nom­breuses souf­frances. Il y a 2 ans, le dis­cours de nou­vel an d’un haut res­pon­sable de la RTBF, tenu dans un de ses centres régio­naux, annon­çait la cou­leur en ces mots : « La situa­tion est dif­fi­cile, accro­chez-vous, car seuls les plus forts résis­te­ront aux chan­ge­ments. Ceux qui sont trop faibles tom­be­ront en che­min. » Dans ce contexte où l’on devrait pou­voir comp­ter sur davan­tage de syner­gies, « divi­ser pour régner » semble la règle : les émis­sions de la RTBF et les per­sonnes qui oeuvrent pour celle-ci se consi­dèrent davan­tage comme des concur­rents que comme des alliés. Le per­son­nel s’in­ter­roge sur ce qui a pous­sé ses diri­geants à détri­co­ter avec tant de volon­té ce qui fai­sait jus­qu’il y a quelques années le suc­cès de la RTBF : tous ces ren­dez-vous avec le public, ces émis­sions qua­li­ta­tives qui ont soit déjà été sup­pri­mées, soit se trouvent conti­nuel­le­ment mena­cées par la dic­ta­ture de l’au­di­mat. Aujourd’­hui, le mot d’ordre est de pri­vi­lé­gier « l’in­fo­tain­ment » (c’est Tron qui le dit, beau­coup se demandent où se trouve la tête), enten­dez une approche légère de l’ac­tua­li­té, davan­tage axée sur le sen­sa­tion­na­lisme, les faits divers, les « peoples », et la consom­ma­tion.

Mais si ce per­son­nel souffre, pour­quoi ne dit-il rien ? Parce qu’il n’ose pas. Il n’est pas rare que ceux qui ne sont pas d’ac­cord avec cette poli­tique soient « mis au pla­card ». Il est plus faci­le­ment admis, au sein de la mai­son, qu’une pré­sen­ta­trice de JT joue les femmes-sand­wiches pour des marques de strass sur des plages exo­tiques, plu­tôt qu’un jour­na­liste ose cri­ti­quer la poli­tique de ges­tion interne. C’est d’au­tant plus vrai qu’un nombre impor­tant de jour­na­listes et autres tra­vailleurs de la RTBF sont désor­mais can­ton­nés au sta­tut de pigiste longue durée. Quand votre employeur prin­ci­pal veille bien soi­gneu­se­ment à res­pec­ter des inter­rup­tions de tra­vail entre deux petits contrats, quelle liber­té de parole peut-on espé­rer de votre part ? Que dire aus­si du fait qu’au­jourd’­hui, de nom­breuses émis­sions sous-traitent tou­jours plus de pro­jets auprès de socié­tés de pro­duc­tion pri­vées, alors que l’on reproche au per­son­nel de cer­tains centres régio­naux de la RTBF d’être trop inac­tif ? Il se raconte que cer­taines per­sonnes bien pla­cées à la RTBF pos­sèdent des inté­rêts dans ces socié­tés pri­vées. Mais sans doute ces conflits d’in­té­rêt ne sont-ils que des rumeurs mal­veillantes souf­flées par quelques esprits jaloux. Ce qui me pousse à vous écrire ceci aujourd’­hui, ce n’est pas la jalou­sie : si on le laisse faire, qui ne vou­drait pas aujourd’­hui mettre sa famille à l’a­bri de la crise ?

Non, ce qui m’a déci­dé à vous confier ceci, c’est ma crainte que par­mi les per­sonnes tra­vaillant pour la RTBF qui sont en souf­france psy­chique, cer­tains ne se contentent plus, à l’a­ve­nir, de s’a­bru­tir d’an­xio­ly­tiques, pour sup­por­ter cette ambiance de tra­vail. Je suis soli­daire de tous ces gens qui souffrent de ne plus pou­voir exer­cer avec fier­té le métier qu’ils ont choi­si. Je vous prie de m’ex­cu­ser de main­te­nir l’a­no­ny­mat autour de ma per­sonne. Si je n’a­vais pas de famille à charge, j’au­rais le cou­rage de par­ler à visage décou­vert. Per­met­tez-moi tou­te­fois de vous faire savoir, en guise de conclu­sion, que mes pro­pos n ‘émanent que de moi, et d’au­cun groupe, aucune asso­cia­tion, aucun par­ti poli­tique. A ce sujet, je para­phra­se­rai Pierre Des­proges pour vous assu­rer qu’ « A part la droite, il n’y a rien au monde que je méprise autant que la gauche. »

J’es­père que vous pour­rez un tant soit peu tenir compte de ces quelques lignes au moment de véri­fier que celles du nou­veau contrat de ges­tion de la RTBF sont bien écrites dans l’in­té­rêt des citoyens de la Fédé­ra­tion Wal­lo­nie-Bruxelles.

Avec mes sen­ti­ments les plus res­pec­tueux,

Un pigiste déjà trop pigeon