L’information rend-elle con ?

Par Bru­no Dayez

Faute d’élever davan­tage le débat, il n’est aujourd’hui qu’un diver­tis­se­ment médiocre. Mais pas sans dan­ger.

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Bru­no Dayez, avo­cat, chro­ni­queur, cher­cheur asso­cié aux Facul­tés uni­ver­si­taires Saint-Louis et maître de Confé­rences à l’Université de Liège

Tant sur la forme que sur le conte­nu, le sacro-saint JT me paraît débi­li­tant. Une entre­prise de décer­ve­lage pro­pre­ment incons­ciente ou le résul­tat des contraintes conju­guées du “lan­gage télé­vi­suel” et de l“audimat”?

Fai­sant réso­lu­ment par­tie des gens “pas catho­diques”, je n’ai que rare­ment l’occasion de voir un jour­nal télé­vi­sé, belge ou fran­çais, lequel consti­tue pour­tant la prin­ci­pale source d’information du plus grand nombre. A chaque fois, c’est le même choc : tant sur la forme que sur le conte­nu, le sacro-saint JT me paraît débi­li­tant. Peut-être, à force d’accoutumance, n’en souffre-t-on plus à la longue. Reste à savoir si cela répond à un pro­jet mûre­ment réflé­chi (abê­tir les masses) ou si cette entre­prise de décer­ve­lage à très grande échelle est pro­pre­ment incons­ciente et résulte seule­ment des contraintes conju­guées du “lan­gage télé­vi­suel” et de l’“audimat”. Essai d’analyse.

La recette tra­di­tion­nelle d’un JT est inva­riable. Ses ingré­dients peu nom­breux et tou­jours iden­tiques. Il ne faut donc pas avoir “fait poly­tech­nique” pour s’en aper­ce­voir ; un mini­mum d’esprit cri­tique suf­fit. L’angle sous lequel sont sélec­tion­nées les infos est en pre­mier lieu étroi­te­ment natio­nal, régio­nal, voire local. L’événement a d’autant plus d’importance qu’il est arri­vé chez nous ou bien concerne “un Belge”. Cet aspect chau­vin culmine bien évi­dem­ment dans l’information spor­tive, dont l’intérêt ne se mesure qu’à la gran­deur des exploits de “nos” cham­pions. Cette remarque pour­rait paraître anec­do­tique ; il n’en est rien. Cela signi­fie que nous res­tons cloi­son­nés dans un uni­vers étri­qué, comme si notre vue des choses s’arrêtait là où notre regard ne porte plus. Une impor­tance déme­su­rée est réser­vée au tout proche, un inté­rêt infime au plus loin­tain, au mépris de toute hié­rar­chie rai­son­née.

Dans le même ordre d’idées, le fait divers a défi­ni­ti­ve­ment pris le pas sur les grands pro­blèmes actuels. Ce n’est pas seule­ment la proxi­mi­té de l’événement qui jus­ti­fie son trai­te­ment pri­vi­lé­gié, c’est, si je puis dire, sa nature basique. Un tireur fou, une dis­pa­ri­tion d’enfant, une affaire de mœurs, voire un embou­teillage occu­pe­ront dix fois le temps consa­cré à des thèmes d’intérêt géné­ral (pla­nète, poli­tique, culture ). Soit on pos­tule que le spec­ta­teur n’attend que ça (auquel cas l’info nous prend pour des cons), soit on tente de le condi­tion­ner pour qu’il ne s’intéresse plus qu’à ça, faute de choix (auquel cas elle nous rend cons à l’usure). Même quand elle évoque des sujets “sérieux”, l’abord doit res­ter ludique, léger, qua­si fes­tif. Tout se résume, en quelque sorte, à reflé­ter “l’air du temps”. On est à la fois dans le local et dans l’immédiat actuel.

Nous en arri­vons à un troi­sième aspect, plus insi­dieux : une grande par­tie des infos est com­po­sée, non de l’information pro­pre­ment dite, mais, déjà, de ce qu’en pense le com­mun des mor­tels (le qui­dam auquel un micro est ten­du étant cen­sé incar­ner l’opinion géné­rale). Exemple : un ado­les­cent se pend à l’école. On va inter­vie­wer le direc­teur, les parents d’élèves, les condis­ciples. Un avion s’écrase en mer, rebe­lote : on demande ce qu’il faut en pen­ser à des tas de gens qui n’ont aucun avis auto­ri­sé sur la ques­tion, ne détiennent aucune clé per­met­tant d’expliquer quoi que ce soit et se contentent d’exprimer une réac­tion spon­ta­née, qua­si ins­tinc­tive (et donc irré­flé­chie) à pro­pos de ce qui vient d’arriver. Au terme de la “séquence”, en géné­ral une minute trente (on n’oserait pas par­ler d’un “repor­tage”), le spec­ta­teur n’en sait pas plus sur les faits eux-mêmes. Il s’est lais­sé pol­luer le cer­veau par des pro­pos imbé­ciles tenus au pre­mier degré par des gens qui ne s’attendaient même pas à ce qu’on leur demande ce qu’ils pensent. Voi­là le cœur de l’info, ce qui en consti­tue l’essence : un miroir ten­du au spec­ta­teur, à ses propres impul­sions, peurs, dési­rs, haines ou frus­tra­tions. Le res­sort prin­ci­pal des jour­naux télé­vi­sés consiste à nous faire croire que nous pou­vons juger des choses, de tout et de rien, à l’aide de l’information qu’ils nous livrent. Ils flattent notre amour-propre en nous pré­sen­tant des choses fami­lières et en nous don­nant à pen­ser que notre simple avis, recueilli à brûle-pour­point, vaut exper­tise.

Bien sûr, pareille déma­go­gie n’est pas inno­cente. “On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.” Les spec­ta­teurs, fas­ci­nés par ce miroir qui leur est ten­du, n’en finissent pas de contem­pler ce reflet d’eux-mêmes. Ain­si le JT livre-t-il de moins en moins d’infos. Il a depuis long­temps abdi­qué toute volon­té de com­prendre, toute vel­léi­té d’analyse au pro­fit de la réac­tion à chaud. L’investigation jour­na­lis­tique se réduit doré­na­vant au micro-trot­toir. Par la force des choses, je suis sur­tout sen­sible aux consé­quences de cette façon d’informer en matière judi­ciaire. A cet égard aus­si, les JT pri­vi­lé­gient sys­té­ma­ti­que­ment la bonne recette popu­liste à l’exigence cri­tique, la scan­da­lite aiguë de mon­sieur tout-le-monde, tou­jours prompt au lyn­chage, à l’ambition de faire com­prendre. Aujourd’hui, les “spé­cia­listes” de tout poil et autres “experts” sont défi­ni­ti­ve­ment dis­qua­li­fiés au béné­fice de l’homme de la rue qui se venge, par médias inter­po­sés, de siècles d’anonymat Les direc­tions de chaînes se jus­ti­fient par la concur­rence qu’elles se livrent. Elles subi­raient la dic­ta­ture de l’audimat. Entre-temps, elles nous font subir cette dic­ta­ture : une infor­ma­tion qui, à force d’aller dans le sens du poil, devient intel­lec­tuel­le­ment obs­cène.

J’attends d’un JT qu’il me ren­seigne et m’enseigne. Qu’il m’éclaire sur les évé­ne­ments impor­tants qui concernent le sort de l’humanité. Qu’il prenne le temps de déve­lop­per ses sujets en sorte qu’ils n’en soient pas réduits à leur plus simple expres­sion et n’en deviennent pas sim­plistes. Qu’il élève le spec­ta­teur vers des réflexions qui élar­gissent son champ de pen­sée plu­tôt que de le convaincre qu’il a tou­jours rai­son même quand il a oublié de réflé­chir.

Faute d’élever davan­tage le débat, il n’est aujourd’hui qu’un diver­tis­se­ment médiocre. Mais pas sans dan­ger. Cha­cun peut en faire aisé­ment l’expérience : une fois dés­in­toxi­qué, on en attrape le dégoût !