La « culture » des pauvres : cause ou effet d’une condition indigne ?

par Fran­cine Mes­trum

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CETRI

Admi­nis­tra­trice du CETRI (Centre tri­con­ti­nen­tal, ONG d’étude, de publi­ca­tion, de docu­men­ta­tion et d’éducation per­ma­nente sur le déve­lop­pe­ment et les rap­ports Nord-Sud basée à Lou­vain-la-Neuve) et membre du Conseil inter­na­tio­nal du Forum social mon­dial

EN LIEN :

Texte pré­sen­té au Forum mon­dial de la pau­vre­té, Pau, France, juillet 2012

La pau­vre­té est repré­sen­tée, à cause des besoins des riches, comme syno­nyme d’innocence et de soli­da­ri­té. Or, l’existence du pauvre est sor­dide et triste.

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- The rich are dif­ferent from us — Yes, they have more money (Scott Fitz­ge­rald & Ernest Heming­way)

Pour abor­der la thé­ma­tique de la « culture » des pauvres, deux préa­lables s’imposent. Le pre­mier qui concerne la défi­ni­tion de la pau­vre­té, le second qui porte sur les rai­sons des échecs répé­tés de la lutte contre la pau­vre­té.

Qu’est-ce que la pauvreté ?

Fait natu­rel, pro­blème indi­vi­duel, rap­port social, pro­blème poli­tique, voire cultu­rel, phé­no­mène mul­ti­di­men­sion­nel, pau­vre­té abso­lue et pau­vre­té rela­tive, liée ou non à l’exclusion, à l’inégalité, à la mar­gi­na­li­té… Voi­là en gros traits le champ séman­tique dans lequel le concept de « pau­vre­té » se cherche une place. Les choix révèlent l’idéologie de leurs auteurs. Pour les néo­li­bé­raux, la pau­vre­té est avant tout un fait natu­rel, un pro­blème indi­vi­duel et d’exclusion du mar­ché. La lutte contre la pau­vre­té devrait donc se limi­ter à la pau­vre­té abso­lue, jusqu’au niveau où les indi­vi­dus peuvent se prendre en charge. Pour les conser­va­teurs, la pau­vre­té est un pro­blème cultu­rel et moral, liée à la mar­gi­na­li­té.

Pour la gauche, la pau­vre­té est un rap­port social, voire une construc­tion sociale et un pro­blème qui ne peut exis­ter sans son oppo­sé : l’accumulation de la richesse et du pou­voir entre les mains d’une mino­ri­té. La lutte contre la pau­vre­té devrait non seule­ment concer­ner la pau­vre­té dans son ensemble (abso­lue et rela­tive), mais aus­si les inéga­li­tés.

Il est évident que ces choix ont des consé­quences consi­dé­rables au niveau des poli­tiques sociales et éco­no­miques. Qu’est-ce qu’on va mesu­rer ? Le reve­nu ? La consom­ma­tion ? L’état de san­té ? L’alphabétisation ? La vul­né­ra­bi­li­té ? Quelle stra­té­gie va-t-on déve­lop­per pour lut­ter contre la pau­vre­té ? Un res­pect strict des droits humains ? Une poli­tique de pro­tec­tion sociale ? Une poli­tique de work­fare et de mise au tra­vail ? Quelles poli­tiques éco­no­miques va-t-on pro­mou­voir ? Une poli­tique orien­tée vers le mar­ché inté­rieur ou vers l’exportation ? Une poli­tique basée sur les besoins essen­tiels de tout un cha­cun ou une poli­tique consu­mé­riste au pro­fit des inté­rêts de socié­tés trans­na­tio­nales ? Défense de l’équilibre bud­gé­taire ou poli­tique de déve­lop­pe­ment des ser­vices publics ?

Mal­gré ces dif­fé­rences, il existe tou­jours un consen­sus sur la néces­si­té de lut­ter contre la pau­vre­té. Force est de recon­naître que la pau­vre­té est un thème consen­suel. Car il est vrai qu’il est dif­fi­cile d’être « contre » la lutte contre la pau­vre­té. Mais ce pre­mier constat doit nous inci­ter à être très vigi­lants afin d’éviter d’être embar­qués dans une direc­tion oppo­sée à ce que nous sou­hai­tons véri­ta­ble­ment.

Une des ques­tions les plus fon­da­men­tales n’a tou­jours pas trou­vé de réponse : en quoi la connais­sance de ce qu’est la pau­vre­té, de com­ment elle est vécue et du nombre exact de per­sonnes concer­nées dans nos socié­tés aide-t-elle à faire réduire le nombre de pauvres ? Qua­si­ment toutes les défi­ni­tions sont nor­ma­tives, leur énon­cia­tion com­prend la manière dont on pense pou­voir résoudre la ques­tion. Aujourd’hui, trois grandes ten­dances conti­nuent d’influencer la pen­sée sur la pau­vre­té, mais elles ne mènent pas toutes à des recherches qui pour­raient être utiles.

D’abord, le mar­xisme. Pour Marx, la pau­vre­té est une condi­tion néces­saire à la pro­duc­tion capi­ta­liste. Elle tient à l’existence d’une sur­po­pu­la­tion rela­tive, résul­tat du pro­grès tech­nique qui per­met aux salaires de s’ajuster au strict mini­mum vital. Cette sur­po­pu­la­tion consti­tue l’armée indus­trielle de réserve. En des­sous, on trouve les classes dan­ge­reuses qui ont ces­sé d’être fonc­tion­nelles pour le capi­ta­lisme (les vaga­bonds, les cri­mi­nels, les men­diants…).

Ensuite, le mal­thu­sia­nisme. Pour Mal­thus, la pau­vre­té est liée au sur­plus de la popu­la­tion ouvrière, celle-ci ayant ten­dance à s’accroître au-delà des moyens de sub­sis­tance. L’aide aux pauvres les rend plus pro­li­fiques. En fait, on crée les pauvres que l’on sou­hai­te­rait aider.

Enfin, le néo­li­bé­ra­lisme. Pour ses concep­teurs, Von Hayek et Fried­man, les pauvres sont ceux qui sont res­tés exclus du mar­ché du tra­vail et il convient dès lors de les y inclure au plus vite afin qu’ils puissent contri­buer à pro­duire la crois­sance dont l’économie a besoin. Cette phi­lo­so­phie rejoint celle de l’exploitation de tous les gise­ments de richesses, de la terre aux res­sources natu­relles jusqu’aux humains qui peuplent la pla­nète.

Toutes ces diver­gences sur l’approche de la pau­vre­té nous feraient presque oublier qu’il existe un deuxième vrai consen­sus. Tous, en Europe comme dans les pays du Sud, par­mi les mar­xistes comme par­mi les libé­raux, s’accordent à dire que la « pau­vre­té est mul­ti­di­men­sion­nelle ». Par là on veut sou­li­gner le fait que la pau­vre­té est bien plus – ou autre chose – que le manque de reve­nu et de res­sources moné­taires. La pau­vre­té serait donc (aus­si) un manque d’accès aux soins de san­té, un manque de for­ma­tion, un manque de loge­ment décent, une vul­né­ra­bi­li­té, un manque de « voix » (capa­ci­té de se faire entendre) et d’empowerment, voire un manque d’amis et de famille, ce qui oblige à vivre dans la soli­tude.

Ce rai­son­ne­ment paraît tout à fait logique mais doit néan­moins être mis en ques­tion. Tout d’abord, parce que la Banque mon­diale a pro­fi­té de cette mul­ti­di­men­sion­na­li­té pour éva­cuer de ses stra­té­gies de lutte contre la pau­vre­té la ques­tion du reve­nu. Pour elle, non seule­ment la pau­vre­té devient de plus en plus « sub­jec­tive » – voir les dif­fé­rences entre son pre­mier rap­port de 1990 et le deuxième rap­port de 2000 –, mais le reve­nu relève en fait de la res­pon­sa­bi­li­té des pauvres eux-mêmes. Les auto­ri­tés publiques et les mar­chés n’ont pour res­pon­sa­bi­li­té que de don­ner aux pauvres les « oppor­tu­ni­tés » dont ils ont besoin pour se lan­cer sur le mar­ché. La conclu­sion d’une recherche par­ti­ci­pa­tive excel­lente que la Banque a publiée en 2000 pré­cise : « Les pauvres ne parlent pas du reve­nu ». Lit­té­ra­le­ment, c’était cor­rect, mais en réa­li­té les pauvres parlent bel et bien des prix et de la vie chère…

Il y a un vrai pro­blème avec la « mul­ti­di­men­sion­na­li­té ». En effet, si on ne peut nier que les pauvres souffrent presque tou­jours de toute une série d’autres maux, tels le manque de soins de san­té, le défi­cit d’éducation, l’apparition de troubles psy­cho­lo­giques, etc., ceux-ci ne peuvent être consi­dé­rés comme étant consti­tu­tifs de leur pau­vre­té. Ce sont des causes ou des consé­quences de la pau­vre­té. Nous en par­le­rons quand nous abor­de­rons ce qu’on appelle la « culture » des pauvres. Très pro­ba­ble­ment, beau­coup de ces pro­blèmes dis­pa­raî­traient du moment où le reve­nu serait suf­fi­sant pour vivre digne­ment. De plus, cer­tains de ces pro­blèmes peuvent se mani­fes­ter aus­si chez les non-pauvres qui pour­tant sont sans inté­rêt pour les pou­voirs publics.

Le risque d’une approche mul­ti­di­men­sion­nelle est qu’on se concentre sur tous les autres pro­blèmes qui, dans une éco­no­mie de mar­ché, ne per­mettent jamais à eux seuls de sor­tir de la pau­vre­té. Et l’on oublie que la pre­mière chose qui puisse aider les pauvres à échap­per à leur sort est la garan­tie de se pro­cu­rer un reve­nu décent au-des­sus du seuil de la pau­vre­té. S’il reste alors des pro­blèmes spé­ci­fiques, il est évident que les gens – pauvres ou non pauvres — doivent être aidés pour les résoudre. La lutte contre la pau­vre­té sera sans doute mul­ti­di­men­sion­nelle, mais le but doit être d’assurer aux pauvres une pres­ta­tion ou d’offrir une oppor­tu­ni­té de gagner un salaire suf­fi­sant. Aujourd’hui, une armée de volon­taires et de pro­fes­sion­nels s’occupent des pauvres, sans jamais par­ve­nir à les rendre auto­nomes et dignes parce qu’ils n’ont pas de reve­nu.

La pau­vre­té ne se pense jamais seule. On la met tou­jours en rap­port avec d’autres pro­blèmes et avec des groupes sociaux spé­ci­fiques. Comme si la pau­vre­té, en tant que telle, en fait, n’existait pas. Comme si on refu­sait de la nom­mer, de la défi­nir et de la résoudre et … de la voir. Pour­quoi ?

Les échecs répétés de la lutte contre la pauvreté

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“Si la dite « culture des pauvres » est la consé­quence inévi­table d’une pau­vre­té créée et péren­ni­sée ain­si par les riches, elle est aus­si une consé­quence de la culture des riches, une culture qui ne cesse, depuis des siècles, d’exclure toutes celles et tous ceux qui ne cor­res­pondent pas à leurs normes, qui ne contri­buent pas à leur richesse”

Il est bizarre, c’est le moins que l’on puisse dire, que mal­gré ce consen­sus réel sur le besoin de lut­ter contre la pau­vre­té, les suc­cès soient par­ti­cu­liè­re­ment réduits, que l’on regarde le niveau mon­dial ou que l’on regarde le niveau local. Une recherche devrait être faite pour com­pa­rer les efforts et les moyens consa­crés à la recherche et ceux consa­crés à l’aide aux pauvres.

Cela doit vou­loir dire que, soit, toutes les poli­tiques qui sont menées com­portent des erreurs fon­da­men­tales, soit les défi­ni­tions avec les­quelles ont tra­vaille sont pro­fon­dé­ment erro­nées. Les deux sont vrais et en plus, il reste un troi­sième élé­ment qui nous est four­ni par Georg Sim­mel, le père de la socio­lo­gie de la pau­vre­té. La lutte contre la pau­vre­té, dit-il, n’a jamais pour fina­li­té pre­mière d’aider les pauvres. En d’autres mots, la lutte contre la pau­vre­té n’est jamais orga­ni­sée pour aider les pauvres, mais elle a d’autres objec­tifs, ce qui a éga­le­ment été consta­té par Bro­ni­slav Gere­mek et Phi­lippe Sas­sier.

Tout au plus, les pauvres peuvent être les béné­fi­ciaires col­la­té­raux de la lutte contre la pau­vre­té. Sim­mel com­pare la lutte contre la pau­vre­té à la pro­tec­tion des ani­maux. Les inten­tions sont bonnes, mais à côté de la plaque. Car ni les ani­maux, ni les pauvres n’ont la pos­si­bi­li­té de se défendre. Les pauvres sont néces­saires à la péri­phé­rie de la socié­té et les aides sont là pour évi­ter qu’ils n’en sortent défi­ni­ti­ve­ment, qu’ils soient réel­le­ment exclus. Les pauvres sont fonc­tion­nels pour la socié­té, soit pour per­mettre aux riches de faire de la cha­ri­té et ain­si de prou­ver qu’ils sont socia­le­ment utiles, soit pour per­mettre aux puis­sants d’établir leur légi­ti­mi­té en orga­ni­sant des aides aux pauvres. Et bien enten­du, ils sont fonc­tion­nels pour le sys­tème éco­no­mique qui n’est que trop heu­reux d’avoir à sa dis­po­si­tion une force de tra­vail bon mar­ché.

Si nous vou­lions réel­le­ment éra­di­quer la pau­vre­té, nous dit Sim­mel, « il n’y aurait, en prin­cipe, aucune limite pos­sible quant à la trans­mis­sion de la pro­prié­té en faveur du pauvre, une trans­mis­sion qui condui­rait à l’égalité de tous. Or, tel n’est pas l’objectif. Il est plu­tôt de « miti­ger cer­taines mani­fes­ta­tions extrêmes de dif­fé­ren­cia­tion sociale, afin que la struc­ture sociale puisse conti­nuer à se fon­der sur cette dif­fé­ren­cia­tion. » De cette façon, les pauvres sont exclus de la chaîne téléo­lo­gique de l’assistance aux pauvres.

Ensuite, quand nous regar­dons les ini­tia­tives de ces der­nières années au niveau inter­na­tio­nal, force est de consta­ter que la pré­ten­due lutte contre la pau­vre­té, est tota­le­ment com­pa­tible avec les poli­tiques néo­li­bé­rales qui pro­duisent en per­ma­nence de la pau­vre­té. En effet, la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, la déré­gu­la­tion du mar­ché du tra­vail, le déman­tè­le­ment de la pro­tec­tion sociale sont autant d’éléments qui fra­gi­lisent les citoyens qui risquent, au moindre contre­temps, de tom­ber dans la pau­vre­té.

Troi­siè­me­ment, la lutte contre la pau­vre­té, telle que pro­po­sée par la Banque mon­diale, vise en fait à déman­te­ler la pro­tec­tion sociale. La Banque n’est pas contre les assu­rances sociales, mais celles-ci sont dis­po­nibles sur le mar­ché. Or, la pro­tec­tion sociale, jus­te­ment, contri­bue à évi­ter la pau­vre­té.

Qua­triè­me­ment, les poli­tiques de lutte contre la pau­vre­té sont des poli­tiques ciblées qui n’engagent que les pauvres. Or, si la pau­vre­té est un rap­port social et n’est donc pas un pro­blème des seuls pauvres, il faut enga­ger l’ensemble de la socié­té et s’attaquer aux inéga­li­tés.

Bref, si l’on n’a pas pour objec­tif d’éradiquer la pau­vre­té, si l’on refuse de s’attaquer aux inéga­li­tés et si l’on se limite aux droits indi­vi­duels civils et poli­tiques sans regar­der les droits éco­no­miques et sociaux, jamais on ne résou­dra la pau­vre­té.

La « culture » des pauvres

Venons-en à la « culture » des pauvres. Pour­quoi par­ler d’une culture ? En quoi serait-elle carac­té­ris­tique des pauvres, voire consti­tu­tive de leur pau­vre­té ? L’approche cultu­ra­liste de la pau­vre­té trouve son ori­gine dans les recherches socio­lo­giques des années 1920 de l’école de Chi­ca­go dans les ghet­tos noirs des villes nord-amé­ri­caines. Mais dans le débat actuel sur la pau­vre­té, la culture est pré­sente de deux façons fort dif­fé­rentes.

Un pre­mier cou­rant est issu du constat de la per­sis­tance de la pau­vre­té dans un monde de richesses crois­santes et d’une pro­tec­tion sociale rela­ti­ve­ment bien orga­ni­sée. Cette pau­vre­té s’explique alors par l’altérité, voire la déviance des pauvres qui fait qu’ils ne réagissent pas de la même façon que la majo­ri­té aux chan­ge­ments sociaux. Les pauvres sont sup­po­sés adhé­rer à des valeurs dif­fé­rentes qui font qu’ils ne sai­sissent pas les oppor­tu­ni­tés qui se pré­sentent. Dans une ver­sion extrême, ces valeurs sont consi­dé­rées comme étant d’ordre moral, voire géné­tique, et les pauvres sont alors qua­li­fiés d’êtres infé­rieurs. Dans une telle pers­pec­tive, les poli­tiques sociales sont plu­tôt contre-pro­duc­tives, car elles empêchent les pauvres de s’aider eux-mêmes et elles sti­mulent une culture de la dépen­dance et de dégra­da­tion morale.

Un deuxième cou­rant appré­hende la culture de la pau­vre­té comme un élé­ment posi­tif du style de vie des pauvres, consé­quence de leur adap­ta­tion à une situa­tion mar­gi­nale. Cette culture est trans­mise de géné­ra­tion à géné­ra­tion et se carac­té­rise sur­tout par le niveau peu éle­vé des aspi­ra­tions et par la résis­tance à la péné­tra­tion de valeurs venues de l’extérieur. Ici, la culture n’est pas une cause, mais une consé­quence de la pau­vre­té.

D’aucuns, comme Majid Rah­ne­ma, parlent aujourd’hui beau­coup de pau­vre­té choi­sie, du choix d’une vie simple, mais riche en rela­tions. L’existence et même la valeur de tels choix ne sont pas ici en cause, mais l’on ne peut par­ler dans ce cas de pau­vre­té. Rah­ne­ma fait une dif­fé­rence entre misère ou pau­vre­té extrême et pau­vre­té, qui, pour lui, ne signi­fie plus un manque. Or la pau­vre­té est tou­jours un manque de moyens maté­riels et par consé­quent de moyens autres que maté­riels. Ma contro­verse avec Rah­ne­ma réside donc dans le choix du mot « pau­vre­té ». Ce qu’il décrit n’est pas la pau­vre­té, mais une vie simple, une vie que cer­taines per­sonnes peuvent pré­fé­rer, mais qui ne ren­voie pas à un « manque », une vie sans excé­dents mais aus­si sans défi­cits. Or, la pau­vre­té, c’est le manque, c’est ne pas avoir suf­fi­sam­ment pour vivre digne­ment, et cela ne peut jamais être un choix.

La « culture » des pauvres est essen­tiel­le­ment une consé­quence d’une vie en pau­vre­té. Les pauvres ne sont pas des gens dif­fé­rents des riches ou des non-pauvres. Mais leur vie est dif­fé­rente et cela a des consé­quences sur leur façon de vivre leur vie, sur leur façon de pen­ser la socié­té, sur leur façon d’assumer la vie. La « culture » des pauvres, c’est tout d’abord une culture d’insécurité, de peur et d’angoisses. Ne pas savoir de quoi sera fait demain, si on aura du tra­vail, si on pour­ra payer le loyer, si on pour­ra visi­ter le méde­cin si les enfants sont malades. Cette peur du manque vous ronge, vous empêche de vivre sans stress. Elle vous rend malade. C’est pour­quoi la « culture » des pauvres, c’est une culture de troubles psy­cho­lo­giques, suite à la non-recon­nais­sance, au sen­ti­ment d’infériorité, au mépris réel ou sup­po­sé des autres.

La « culture » des pauvres, c’est une culture de l’exclusion, suite au fait que l’on ne peut pas par­tir en vacances comme les voi­sins, que les enfants ne peuvent pas par­ti­ci­per aux excur­sions de l’école, que l’on ne peut pas aller au res­tau­rant ou au ciné­ma, que l’on ne peut pas aller voir un match de foot. C’est l’exclusion de la consom­ma­tion. Par consé­quent, la culture des pauvres, c’est aus­si la culture de la mal­bouffe, des pro­duits d’alimentation bon mar­ché, les pâtes, les ham­bur­gers, la mayon­naise et le ket­chup, le coca cola. Cette mal­bouffe aus­si rend malade et obèse, elle rend plus dif­fi­cile le tra­vail.

La culture des pauvres, c’est une culture de la vio­lence, par manque d’habilités sociales et par frus­tra­tion. C’est la vio­lence à l’égard des femmes, sexuelle et autres, c’est la vio­lence à l’égard des enfants. La culture des pauvres, c’est la culture des men­diants, de la quête, mal­gré la fier­té et la digni­té qui carac­té­risent les pauvres tout comme les non-pauvres. Cette digni­té refou­lée est à son tour une cause de frus­tra­tions et de troubles psy­cho­lo­giques, voire de déprime.

La culture des pauvres, c’est la culture de la débrouille, c’est « à la guerre comme à la guerre », c’est se débrouiller avec ce que l’on a et sur­tout avec ce que l’on n’a pas. La culture des pauvres, c’est la com­pé­ti­tion, car les pauvres savent qu’il faut prendre avant que les autres ne prennent, c’est la lutte pour avoir droit à ce que l’on a le droit d’avoir mais qu’on risque de ne pas avoir si on ne réagit pas vite.

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“Il est évident que les poli­tiques sociales en Bel­gique sont le résul­tat d’un gou­ver­ne­ment néo­li­bé­ral, mais il est impor­tant de savoir que les chances sont minimes qu’un autre gou­ver­ne­ment puisse fon­da­men­ta­le­ment les chan­ger, les consen­sus étant faits au niveau mon­dial et au niveau euro­péen.”

La culture des pauvres, c’est la culture du mal-loge­ment, du manque d’hygiène, faute de moyens, à cause du froid. La culture des pauvres, ce sont trois enfants à la table de cui­sine pour faire leurs devoirs d’école, et par consé­quent, le manque d’éducation et de for­ma­tion. La culture des pauvres, c’est la mala­die, le manque de pré­ven­tion, ce sont des bouches éden­tées. La culture des pauvres, c’est la culture de la dette et des spi­rales de la dette qui vous tirent vers le bas. La culture des pauvres, c’est fina­le­ment, la déchéance morale, faute de pers­pec­tives, à cause des échecs répé­tés. La pau­vre­té est avi­lis­sante, dégra­dante, abru­tis­sante.

La culture des pauvres, c’est la culture de la non-citoyen­ne­té, mal­gré tous les droits qu’en théo­rie, on a mais qu’on ne connaît pas et qu’on ne sait pas com­ment reven­di­quer. Mais alors, me direz-vous, qu’en est-il de cette soli­da­ri­té dont on parle si volon­tiers ? Oui, c’est vrai, les pauvres peuvent être soli­daires. Ils seront soli­daires des autres pauvres face à la police ou face aux ser­vices sociaux qui viennent vous reti­rer vos enfants. Ils seront soli­daires des autres pauvres pour par­ta­ger ce qu’ils n’ont pas, c’est le par­tage du trop peu.

La droite aime lut­ter contre la pau­vre­té pour mon­trer sa belle âme et pour faire oublier la pro­tec­tion sociale. La gauche aime les pauvres parce qu’ils prouvent l’échec du capi­ta­lisme. Mais qui veut faire quelque chose réel­le­ment en faveur des pauvres ?

Mais en fait, pour­quoi parle-t-on si volon­tiers de la soli­da­ri­té des pauvres ? D’où vient ce besoin de glo­ri­fier les pauvres comme s’ils étaient des saints ? Ne serait-ce pas une ten­ta­tive pour igno­rer leur misère, pour se décul­pa­bi­li­ser, pour igno­rer les catas­trophes de notre sys­tème éco­no­mique ? Rap­pe­lons-nous, les riches ont besoin des pauvres.

L’on me repro­che­ra que je défi­nis la pau­vre­té en termes de reve­nus, qu’il y a plus impor­tant dans ce monde que les valeurs maté­rielles. Certes. Mais aus­si long­temps que l’on défi­nit la richesse en termes moné­taires, il n’y a pas de rai­sons de faire autre­ment quand il s’agit des pauvres. Les besoins non maté­riels des riches, leur besoins d’éthique se tra­duisent jus­te­ment en la pro­duc­tion de pau­vre­té, d’une pau­vre­té pure, de dés­in­té­res­se­ment et d’altruisme. Les riches ont besoin des pauvres pour pou­voir don­ner, pour légi­ti­mer leurs richesses, pour prou­ver leur uti­li­té sociale. Voi­là les rai­sons de la phi­lan­thro­pie, le far­deau de l’homme riche, qui déduit les sommes ver­sées de sa feuille d’impôt.

La pau­vre­té est repré­sen­tée, à cause des besoins des riches, comme syno­nyme d’innocence et de soli­da­ri­té. Or, l’existence du pauvre est sor­dide et triste. Et c’est ce que notre socié­té veut entendre. De là, la mul­ti­pli­ca­tion des témoi­gnages. Constam­ment, les pauvres sont invi­tés à se faire entendre et à faire connaître leurs besoins, à éta­ler pour le grand public leurs pro­blèmes, car le pauvre, même éle­vé — dans les dis­cours — au rang d’être humain ration­nel, reste, mal­gré tout, un incon­nu. Il est consi­dé­ré comme étant « sans voix » et cen­sé ne jamais avoir pu s’exprimer.

Voi­là pour­quoi il nous faut construire un savoir, une véri­té sur les pauvres, voi­là pour­quoi il faut les inter­ro­ger pour qu’enfin ils nous disent ce que nous avons à leur dire : qu’ils sont pauvres, qu’ils sont les vic­times des pro­tec­tions erro­nées, qu’ils veulent un accès au mar­ché. Ain­si, la mise en dis­cours de la pau­vre­té répond à la tech­nique de l’aveu, dénon­cée par Fou­cault comme méca­nisme de pro­duc­tion du vrai et de pou­voir. C’est un rituel qui se déploie dans un rap­port de pou­voir, un rituel qui pro­duit chez qui l’articule des modi­fi­ca­tions intrin­sèques, pro­met­tant le salut mais appor­tant sou­vent des puni­tions.

C’est le non-pauvre qui demande au pauvre de lui dire qui il est, com­ment il vit, mais l’interprétation de ses pro­pos échappe au pauvre. S’il uti­lise les mots non conven­tion­nels, s’il va mani­fes­ter dans la rue pour dénon­cer les inéga­li­tés et les injus­tices, il n’est pas enten­du. Il aura une voix, mais pas la voix que l’on veut entendre…

Richesse et pau­vre­té se condi­tionnent mutuel­le­ment. Mais ce sont les riches qui consti­tuent une classe consciente et soli­daire. Les pauvres, eux, ne peuvent se per­mettre ce luxe. Le dés­in­té­res­se­ment que les riches leur attri­buent n’est qu’un mirage pour évi­ter que leurs pri­vi­lèges soient mis en cause. C’est la culture des non-pauvres qui est pro­blé­ma­tique. La pau­vre­té aus­si bien que la richesse doivent être repen­sées. La pau­vre­té est un défi­cit maté­riel, la richesse est un défi­cit de mora­li­té. Une richesse qui ne serait plus expri­mée en termes pure­ment maté­riels mais aus­si en valeurs sociales per­met­trait de résoudre la pau­vre­té maté­rielle.

Sou­vent, en matière de pau­vre­té, la gauche n’est pas mieux que la droite. La droite aime lut­ter contre la pau­vre­té pour mon­trer sa belle âme et pour faire oublier la pro­tec­tion sociale. La gauche aime les pauvres parce qu’ils prouvent l’échec du capi­ta­lisme. Mais qui veut faire quelque chose réel­le­ment en faveur des pauvres ? Or, tel doit pour­tant res­ter l’objectif : éra­di­quer la pau­vre­té, la décla­rer illé­gale. Et pour éra­di­quer la pau­vre­té, il n’y a qu’une seule solu­tion : un sys­tème éco­no­mique équi­table et une pro­tec­tion sociale uni­ver­selle. La pau­vre­té est effec­ti­ve­ment un rap­port social, elle est inti­me­ment liée à l’inégalité, et aus­si long­temps que l’on ne veut pas s’attaquer à l’inégalité, il devrait être inter­dit d’utiliser le mot « pau­vre­té ».

Pour éra­di­quer la pau­vre­té, il s’agit donc de stop­per les pro­ces­sus d’appauvrissement. Com­ment ? En chan­geant le sys­tème éco­no­mique, en stop­pant la logique d’accumulation et de dépré­da­tion, en res­pec­tant les humains et la nature. Il y a plu­sieurs angles d’attaque : par la poli­tique, pour défendre la démo­cra­tie et les droits humains ; par l’économie, pour intro­duire une éco­no­mie sociale et soli­daire ; par l’environnement, pour stop­per les modèles de consom­ma­tion et de pro­duc­tion non sou­te­nables ; et bien sûr, par le social, pour intro­duire une pro­tec­tion sociale uni­ver­selle et trans­for­ma­trice, pour défendre les droits éco­no­miques et sociaux et les droits de la soli­da­ri­té, les droits indi­vi­duels et col­lec­tifs, pour défendre les besoins maté­riels et imma­té­riels des gens, pour don­ner à la pro­tec­tion sociale, au sens large, l’objectif de pré­ser­ver en tout pre­mier lieu la vie sociale (www.globalsocialjustice.eu).

Une telle pro­tec­tion sociale peut contri­buer à trans­for­mer l’économie et la poli­tique, mais il devra néces­sai­re­ment s’agir de pro­ces­sus paral­lèles. La poli­tique sociale ne peut pas, seule, chan­ger l’économie. Mais comme l’économie et la poli­tique peuvent contri­buer à chan­ger la pro­tec­tion sociale, celle-ci peut contri­buer à chan­ger l’économie et la poli­tique. On l’aura com­pris, s’engager dans cette lutte doit aller bien au-delà d’une aide aux pauvres.