Donald l’imposteur, le retour

Ariel Dorfman : Cela m’intrigue énormément de constater que nos idées, forgées dans la chaleur et l’espérance de la révolution chilienne, ont fini par arrive ici au moment même où certains USAméricains brandissent des torches identiques à celles qui jadis ont brûlé notre livre

On peut brûler des livres mais pas les idées

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Les orga­ni­sa­teurs du ras­sem­ble­ment de supré­ma­cistes blancs, le mois der­nier à Char­lot­tes­ville, savaient par­fai­te­ment ce qu’ils fai­saient en déci­dant d’organiser une marche noc­turne aux flam­beaux pour pro­tes­ter contre le débou­lon­nage d’une sta­tue de Robert E. Lee. Ces torches bran­dies dans la nuit visaient à réveiller l’effroi qu’inspire le sou­ve­nir des défi­lés, syno­nymes de haine et d’agression, du Ku Klux Klan aux USA et des Frei­korps (Corps francs) d’Hitler en Alle­magne.

Les orga­ni­sa­teurs vou­laient adres­ser un aver­tis­se­ment aux spec­ta­teurs : cette vio­lence pas­sée, com­mise au nom de la défense du « sang et du sol » de la race blanche, allait renaître et être employée dans l’Amérique de Donald Trump. En effet, le len­de­main même, ce 12 août tra­gique, ces natio­na­listes fana­tiques ont déclen­ché une orgie de vio­lence dans laquelle trois per­sonnes sont mortes et beau­coup d’autres ont été bles­sées.

Des mil­lions de gens aux USA et dans le monde entier ont été hor­ri­fiés et révol­tés par cette marche aux flam­beaux. Dans mon cas per­son­nel, ils m’ont aus­si rap­pe­lé d’autres flammes sinistres qui brû­laient, des décen­nies aupa­ra­vant, loin des USA ou de l’Europe nazie. En regar­dant des images de ce défi­lé, je ne pou­vais m’empêcher de pen­ser à ces bûchers qui avaient brû­lé dans mon propre pays, le Chi­li, au len­de­main du coup d’État du géné­ral Pino­chet, le 11 sep­tembre 1973 ─ ce « pre­mier 11 sep­tembre » qui avait ren­ver­sé, avec le sou­tien actif de Washing­ton et de la CIA, le gou­ver­ne­ment issu du vote popu­laire de Sal­va­dor Allende.

Trois ans aupa­ra­vant, le peuple chi­lien avait por­té Allende à la pré­si­dence, inau­gu­rant une excep­tion­nelle expé­rience de chan­ge­ment social paci­fique par la voie démo­cra­tique. Cela devait être une ten­ta­tive sans pré­cé­dent de construire le socia­lisme par la voie des urnes, sur la foi de ce qu’une révo­lu­tion n’avait pas besoin de tuer ses enne­mis ou de les réduire au silence pour réus­sir. Les mille jours du gou­ver­ne­ment Allende furent une période exal­tante. Dans cette courte période, une nation mobi­li­sée avait arra­ché des mains de mul­ti­na­tio­nales (prin­ci­pa­le­ment US) le contrôle de ses res­sources natu­relles et de ses sys­tèmes de télé­com­mu­ni­ca­tion ; de vastes domaines agri­coles avaient été redis­tri­bués aux pay­sans qui les culti­vaient depuis long­temps dans un état proche du ser­vage ; et les tra­vailleurs étaient deve­nus pro­prié­taires des usines où ils tra­vaillaient, tan­dis que les employés des banques géraient les ins­ti­tu­tions natio­na­li­sées qui avaient appar­te­nu à de riches groupes finan­ciers.

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Tan­dis qu’un pays entier se libé­rait des chaînes du pas­sé, nous autres, intel­lec­tuels et artistes, avions aus­si un défi à rele­ver. Nous devions trou­ver les mots, les images, pour décrire une nou­velle réa­li­té. Dans cet esprit, le socio­logue belge Armand Mat­te­lart et moi-même avons écrit un petit ouvrage que nous avons appe­lé Para Leer al Pato Donald (Donald l’imposteur ou l’impérialisme racon­té aux enfants). Il se vou­lait une réponse à un besoin tout à fait pra­tique : les his­toires véhi­cu­lées par les médias de masse, que lisaient les Chi­liens et qui colo­ni­sait leur vie et leurs repré­sen­ta­tions du quo­ti­dien, ne cor­res­pon­daient ni de près ni de loin aux nou­velles cir­cons­tances que vivait leur pays. Ces his­toires, en grande par­tie impor­tées des USA et dif­fu­sées sur des sup­ports très variés (bandes des­si­nées, maga­zines, télé­vi­sion, radio), devaient être cri­ti­quées, et les modèles et valeurs qu’elles épou­saient, tous les mes­sages cachés inci­tant à la cupi­di­té, à l’oppression et aux pré­ju­gés, devaient être dénon­cés.

S’il exis­tait une com­pa­gnie incar­nant à elle seule l’influence glo­bale des USA ─ pas seule­ment au Chi­li, mais aus­si dans tant d’autres de ces pays qu’on appe­lait alors le Tiers Monde ─ c’était bien la Walt Dis­ney Cor­po­ra­tion.

Aujourd’hui, en plus de tous les parcs d’attraction qui portent son nom, la marque Dis­ney évoque une lita­nie de prin­cesses des films Pixar, de voi­tures ou d’avions qui se trans­forment en robots, et d’histoires d’adolescents angois­sés et de pirates des Caraïbes. Mais dans le Chi­li du début des années 70, l’influence de Dis­ney s’incarnait dans une foule de bandes des­si­nées bon mar­ché ven­dues dans tous les kiosques. Armand et moi avons donc déci­dé de nous y inté­res­ser et plus par­ti­cu­liè­re­ment au per­son­nage qui nous sem­blait le plus sym­bo­lique et popu­laire de ceux qui peu­plaient l’univers Dis­ney.

Quelle meilleure façon de dévoi­ler la nature de l’impérialisme cultu­rel yan­kee que de démas­quer le plus inno­cent et le plus hygié­nique des per­son­nages de Walt Dis­ney, de mon­trer les prin­cipes auto­ri­taires véhi­cu­lés clan­des­ti­ne­ment par le visage sou­riant d’un canard dans les cœurs et les esprits des habi­tants du Tiers Monde ?

Nous allions bien­tôt décou­vrir par quoi cette attaque contre Dis­ney allait être accueillie, et ce n’était pas des sou­rires.

C’est l’auteur qu’on passe au gril, pas le canard

Para Leer al Pato Donald, publié au Chi­li en 1971 (la tra­duc­tion en fran­çais Donald l’imposteur ou l’impérialisme expli­qué aux enfants est parue en 1976), est rapi­de­ment deve­nu un grand suc­cès de librai­rie. Pour­tant, moins de deux ans plus tard, il a subi le sort de la révo­lu­tion et de ceux qui l’avaient sou­te­nue.

Le coup d’État mili­taire de 1973 a entraî­né une répres­sion féroce contre ceux qui avaient rêvé d’une autre exis­tence : les exé­cu­tions, la tor­ture, les empri­son­ne­ments, la per­sé­cu­tion, l’exil, et aus­si, bien sûr, les auto­da­fés. Des cen­taines de mil­liers de volumes furent ain­si inci­né­rés.

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Sol­dats brû­lant des livres au Chi­li. Pho­to Koen Wes­sing / Neder­lands Foto­mu­seum

Notre livre a subi le même sort. Peu de temps après le ren­ver­se­ment de la vieille démo­cra­tie chi­lienne par le néo-fas­cisme, dans la planque où je m’étais réfu­gié, j’ai vu par hasard en direct à la télé­vi­sion un groupe de sol­dats en train de jeter des livres sur un bra­sier ─ et l’un d’eux était Para Leer al Pato Donald. Je n’ai pas été autre­ment sur­pris par ce bûcher digne de l’Inquisition. Le livre avait aga­cé la droite chi­lienne. Même avant le coup d’État, j’avais failli être ren­ver­sé par un conduc­teur furieux qui criait « Vive Donald le Canard ! » Un cama­rade m’a sau­vé de la bas­ton­nade que vou­lait m’infliger une bande d’antisémites, et le modeste bun­ga­low où je vivais avec ma femme et notre jeune fils Rodri­go avait été la cible de mani­fes­ta­tions. Les enfants des voi­sins avaient bran­di des pan­cartes qui me fus­ti­geaient pour avoir agres­sé leur inno­cence, tan­dis que leurs parents bri­saient les fenêtres de notre salon à coup de pierres bien pla­cées.

Mais voir son propre livre brû­lé en direct à la télé­vi­sion était une tout autre his­toire. J’avais fait l’erreur de sup­po­ser ─ et j’ai encore du mal à ne pas faire la même erreur, même dans l’Amérique de Trump ─ qu’après les infâmes auto­da­fés nazis de mai 1933, au cours des­quels des tonnes de livres jugés sub­ver­sifs et « anti-alle­mands » avaient été livrés aux flammes, de tels actes seraient jugés trop répré­hen­sibles pour être com­mis en public. Au contraire, quatre décen­nies après les nazis, les mili­taires chi­liens éta­laient leur rage et leur fana­tisme de la façon la plus fla­grante qui soit. Cela m’a fait com­prendre une simple mais effrayante réa­li­té de l’époque : vu le trai­te­ment qu’ils avaient fait subir publi­que­ment à mon livre, les fau­teurs n’auraient aucun scru­pule à faire subir à son auteur le même sort violent. Cette expé­rience a sans doute contri­bué, un mois plus tard, à me faire obéir à contre­cœur à l’ordre que m’avait don­né la résis­tance chi­lienne clan­des­tine de quit­ter le pays pour pour­suivre à l’étranger la lutte contre le géné­ral Pino­chet.

De mon exil, je devais voir mon pays se trans­for­mer en un labo­ra­toire où serait expé­ri­men­tée la thé­ra­pie de choc pré­co­ni­sée par les Chi­ca­go boys, un groupe d’économistes cor­na­qués par Mil­ton Fried­man, impa­tients de mettre en pra­tique les stra­té­gies éco­no­miques bru­tales d’un capi­ta­lisme du lais­sez-faire qui allait conqué­rir l’Angleterre comme les USA dans la période de That­cher et Rea­gan.

Cette poli­tique reste d’ailleurs le cre­do des conser­va­teurs de par­tout et par­ti­cu­liè­re­ment des plou­to­crates qui entourent Donald Trump. En effet, la plu­part des poli­tiques mises en œuvre et des com­por­te­ments affi­chés dans le Chi­li d’après le coup d’État allaient s’avérer être des modèles pour l’ère Trump : natio­na­lisme exa­cer­bé, véné­ra­tion à l’égard de l’ordre sécu­ri­taire, déré­gle­men­ta­tion sau­vage du com­merce et de l’industrie, mépris de la sécu­ri­té au tra­vail, ouver­ture des terres de l’État livrées à l’extraction et à l’exploitation débri­dées des res­sources natu­relles, pro­li­fé­ra­tion des écoles pri­vées sous contrat et mili­ta­ri­sa­tion de la socié­té.

Il faut ajou­ter à tout cela un élé­ment essen­tiel : un anti-intel­lec­tua­lisme déchaî­né et une haine des « élites » qui, dans le cas du Chi­li de 1973, avait entraî­né l’autodafé de livres comme le nôtre.

J’ai empor­té en exil l’image de notre livre en flammes. Nous avions vou­lu mettre Dis­ney et son canard sur le gril. Au contraire, comme le Chi­li lui-même, c’était le livre qui était immo­lé sur un bûcher qui sem­blait inex­tin­guible.

Que les mili­taires conspi­ra­teurs et leurs patrons civils, les oli­garques aient été finan­cé et assis­té par le gou­ver­ne­ment US et la CIA, que le pré­sident Richard Nixon et son conseiller à la sécu­ri­té natio­nale Hen­ry Kis­sin­ger aient œuvré à la désta­bi­li­sa­tion et a l’anéantissement de toute l’expérience Allende, ne fai­sait qu’ajouter le goût amer de la défaite à l’élimination de notre livre (et donc de notre cri­tique de leur pays et de son idéo­lo­gie). Nous avions été si cer­tains que nos paroles ─ et les tra­vailleurs en marche qui les avaient sti­mu­lées ─ étaient plus puis­santes que l’empire et ses aco­lytes. Mais l’empire avait contre-atta­qué, et c’était nous qui étions grillés.

Et pour­tant, bien que tant d’exemplaires de Donald l’imposteur eussent été détruits ─ l’intégralité de la troi­sième édi­tion avait été jetée dans la baie de Val­pa­rai­so par les mar­souins de la Marine chi­lienne ─ comme dans le cas des nazis et de l’Inquisition, les livres sont dif­fi­ciles à détruire vrai­ment.

En fait, le nôtre était en cours de tra­duc­tion et de publi­ca­tion à l’étranger au moment même où on le brû­lait au Chi­li. Armand et moi-même espé­rions donc que même si Donald l’imposteur ne pou­vait plus être dif­fu­sé dans le pays qui l’avait vu naître, la ver­sion en anglais, dans la tra­duc­tion du cri­tique d’art David Kunzle, pour­rait au moins péné­trer le pays qui avait engen­dré Walt Dis­ney.

Il est vite deve­nu clair que Dis­ney, lui aus­si, était bien plus puis­sant que nous ne le pré­voyions. Aucun édi­teur US n’était prêt à publier notre livre parce que nous avions repro­duit ─ sans auto­ri­sa­tion, c’est évident ─ une série d’images pro­ve­nant des BD de Dis­ney pour appuyer nos argu­ments, et la mai­son Dis­ney était (est tou­jours) célèbre pour sa défense achar­née de ses droits d’auteur et de ses per­son­nages, assor­tie de menaces, qu’elle mène à l’aide d’une arma­da d’avocats.

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En fait, grâce à la Com­pa­gnie Dis­ney, quand 4.000 exem­plaires de How to read Donald Duck impri­més à Londres, ont été impor­tés aux USA en juillet 1975, tout l’envoi a été sai­si par le Dépar­te­ment du Tré­sor. La direc­tion des contrôles à l’importation du Ser­vice des Douanes US a qua­li­fié le livre de « copie pirate » et s’est mise en devoir de le « rete­nir », « sai­sir » et « gar­der en dépôt », selon les dis­po­si­tions de la Loi sur le droit d’auteur (Titre 17 du Code US, ali­néa 6). Les par­ties en litige étaient alors invi­tées à sou­mettre leurs mémoires res­pec­tifs avant qu’une déci­sion finale ne soit prise concer­nant le livre.

Le Cen­ter for Consti­tu­tio­nal Rights (Centre des droits consti­tu­tion­nels), a assu­ré notre défense sous la direc­tion de Peter Weiss et, incroyable mais vrai, a vain­cu les cohortes d’avocats de Dis­ney. Le 9 juin 1976, Elea­nor Suske, direc­trice du ser­vice des contrôles à l’importation a écrit que « les livres ne consti­tuent des copies pirates d’aucun ouvrage sous copy­right Dis­ney enre­gis­tré auprès des ser­vices de la Douane ».

Comme l’a noté le phi­lo­sophe John Shel­ton Law­rence en rela­tant l’incident dans son ouvrage Fair Use and Free Inqui­ry il y avait tou­te­fois une faille dans cette « vic­toire » un « gros piège caché dans les conclu­sions du ser­vice de la Douane. » Se fon­dant sur une obs­cure loi de la fin du 19ème siècle, elles ne lais­saient entrer dans le pays que 1.500 exem­plaires du livre. Le reste de l’envoi était blo­qué, inter­di­sant à de nom­breux lec­teurs US-amé­ri­cains l’accès au texte et fai­sant des quelques exem­plaires qui avaient fran­chi la fron­tière des objets de col­lec­tion.

Au secours, Donald revient !

Plus de 40 ans ont pas­sé depuis, et, ce qui est étrange en ces temps trum­piens, ce n’est que main­te­nant le texte de How To Read Donald Duck est enfin publié au pays de Dis­ney. Il fait par­tie d’un cata­logue qui accom­pagne une expo­si­tion au Centre d’Art et d’Architecture MAK de Los Angeles.

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J’aurais mau­vaise grâce à nier que j’éprouve une cer­taine satis­fac­tion, tant d’années après, en voyant que ce livre autre­fois brû­lé sur le bûcher conti­nue sa vie, d’autant plus qu’il « renaît » dans ce pays non loin de Dis­ney­land, et, de sur­croît, non loin de la tombe du cime­tière de Forest Lawn où reposent les cendres de Walt Dis­ney lui-même. (Non, il n’a pas été cryo­gé­ni­sé comme le veut la légende urbaine.)

Il ne me paraît pas moins impor­tant que notre livre rous­si soit intro­duit aux USA au moment même où ses citoyens, sai­sis d’une sorte de nati­visme et de xéno­pho­bie qui me rap­pelle mon Chi­li à l’époque du règne du géné­ral Pino­chet, viennent d’élire à la pré­si­dence un autre Donald ─ bien que celui-là res­semble plus à l’Oncle Pic­sou qu’à son célèbre neveu ─ sur la base de sa pro­messe de « construire le mur » et de « rendre à l’Amérique sa gran­deur (pas­sée) ». Nous vivons clai­re­ment une époque où un vif désir de retour­ner à l’Amérique soi-disant insou­ciante, inno­cente et imma­cu­lée des des­sins ani­més de Dis­ney, cette Amé­rique éter­nelle sor­tie de l’imagination de Walt, rem­plit Donald Trump et tant de ses par­ti­sans d’une nos­tal­gie confuse.

Cela m’intrigue énor­mé­ment de consta­ter que nos idées, for­gées dans la cha­leur et l’espérance de la révo­lu­tion chi­lienne, ont fini par arrive ici au moment même où cer­tains USA­mé­ri­cains bran­dissent des torches iden­tiques à celles qui jadis ont brû­lé notre livre, pen­dant que des mil­lions d’autres s’interrogent sur les cir­cons­tances qui ont pla­cé Donald Trump dans le Bureau Ovale, où il peut atti­ser les flammes de la haine. Je me demande si ceux qui sont main­te­nant mes com­pa­triotes peuvent apprendre quelque chose à la lec­ture de notre vieille ana­lyse de l’idéologie des pro­fon­deurs de ce pays. Est-il pos­sible de voir un deuxième Donald dans How to Read Donald Duck ?

Certes, beau­coup des valeurs que nous avons épin­glées dans ce livre ─ la cupi­di­té, l’hyper-compétitivité, l’asservissement des peuples à la peau fon­cée, la méfiance et le mépris à l’égard des étran­gers (Mexi­cains, Arabes, Asia­tiques), le tout enve­lop­pé dans une croyance en un bon­heur inac­ces­sible ─ habitent de nom­breux fana­tiques de Trump (mais pas qu’eux). Mais ces tares sont deve­nues des cibles trop évi­dentes : il est un péché, capi­tal celui-là, mais encore peu étu­dié, ce péché cent pour cent US qui se cache au cœur même des BD de Dis­ney : une croyance dans le carac­tère excep­tion­nel et fon­da­men­ta­le­ment inno­cent de l’Amérique, dans la sin­gu­la­ri­té éthique et la des­ti­née mani­feste des USA.

À l’époque, c’était signi­fi­ca­tif (comme ça l’est encore dans une large mesure aujourd’hui) de l’incapacité, pour le pays que Walt Dis­ney expor­tait en le pei­gnant sous des dehors tel­le­ment irré­pro­chables, de recon­naître sa propre his­toire. Si on met fin à cet effa­ce­ment sys­té­ma­tique, à cet oubli récur­rent de ses trans­gres­sions et de sa vio­lence pas­sées (l’asservissement des Noirs, l’extermination des Amé­rin­diens, le mas­sacre des tra­vailleurs en grève, la per­sé­cu­tion et la dépor­ta­tion des étran­gers et des rebelles, toutes ces aven­tures mili­taires et impé­ria­listes, ces inva­sions et ces annexions de terres étran­gères, ain­si que la per­pé­tuelle com­pli­ci­té avec les dic­ta­tures et les auto­crates à l’échelle mon­diale), la vision par­faite du monde véhi­cu­lée par Dis­ney s’effondre, pour faire appa­raître un tout autre pays.

Bien que nous eus­sions choi­si comme repous­soir Walt Dis­ney et ses bandes des­si­nées, cette croyance pro­fon­dé­ment ancrée en l’innocence de l’USAmérique était loin de lui être exclu­sive.

Consi­dé­rez, par exemple, la déci­sion qu’a prise le géné­ra­le­ment admi­rable Kens Burns  — quin­tes­sence des chro­ni­queurs des dif­fé­rents aspects des Ame­ri­ca­na (ensemble d’éléments évo­quant la culture US tra­di­tion­nelle, musique, anti­qui­tés, etc.) ‑d’introduire son nou­veau docu­men­taire sur la guerre du Viet­nam, cette inter­ven­tion désas­treuse et presque géno­ci­daire dans un pays loin­tain, en affir­mant qu’elle « avait été enga­gée de bonne foi par des gens hon­nêtes » et que c’était un « échec » et pas une défaite ».

Pre­nez cela comme un tout petit exemple de la dif­fi­cul­té qu’il y aura à vaincre l’idée pro­fon­dé­ment ancrée que les USA, mal­gré leurs imper­fec­tions, sont sans conteste une force posi­tive pour le monde. Seule une USA­mé­rique qui conti­nue à se vau­trer dans ce mythe de l’innocence, d’un excep­tion­na­lisme et d’une ver­tu reçus du ciel pour qu’elle gou­verne la Terre, pou­vait don­ner la vic­toire à un Trump. Seule la recon­nais­sance des maux et de l’aveuglement que cause cette inno­cence peut ouvrir la voie à une meilleure com­pré­hen­sion des causes de l’ascension de Trump et de la fas­ci­na­tion qu’il exerce sur ceux qu’on appelle main­te­nant « sa base ».

Mon mince espoir : que notre livre, qui fut autre­fois réduit en cendres dans le cadre d’un coup d’État tout sauf inno­cent sou­te­nu par la CIA, puisse contri­buer modes­te­ment au renou­veau de l’USAmérique, pen­dant que les bons anges qui veillent sur elle scru­te­ront le miroir de l’Histoire à la recherche des causes de la débâcle actuelle.

Il y a tou­te­fois un aspect de notre livre qui pour­rait contri­buer d’une autre façon à la quête dans laquelle se sont lan­cés tant de patriotes aux USA. Je suis frap­pé en reli­sant notre ouvrage aujourd’hui par le ton employé ─ l’insolence, la malice et l’humour y suintent à chaque page. C’est un livre qui se moque de lui-même tout en se moquant de Donald, de ses neveux et de ses potes. Il repousse les limites du lan­gage, et der­rière son lan­gage, j’y entends encore l’écho des chants d’un pue­blo en marche. Il me remet en mémoire l’énorme effort d’imagination que chaque véri­table exi­gence de chan­ge­ment radi­cal réclame. Il ren­ferme un sen­ti­ment qui manque à notre époque : la croyance que d’autres mondes sont pos­sibles, qu’ils sont à por­tée de notre main, si nous avons le cou­rage et l’intelligence de prendre notre propre vie en main. Para Leer Al Pato Donald célé­brait et célèbre encore la joie de l’imagination libé­rée, qui conte­nait sa propre récom­pense, et qui n’a jamais été réduite en cendres à San­tia­go ou noyée dans la baie de Val­pa­rai­so, ni nulle part ailleurs.

C’est cette joie de la libé­ra­tion, cette ale­gría, cet esprit de résis­tance, que j’aimerais tant par­ta­ger avec les USA­mé­ri­cains à tra­vers ce livre que les sol­dats de Pino­chet n’ont pas réus­si à détruire, et que les avo­cats de Dis­ney n’ont pas réus­si à faire inter­dire dans ce pays.

À pré­sent, il fait enfin son che­min dans le pays même qui a enfan­té ces deux Donald, Duck et Trump. À un moment ter­rible, j’espère que c’est un modeste rap­pel de ce que nous ne sommes vrai­ment pas tenus de lais­ser ce monde dans l’état où nous l’avons trou­vé en nais­sant. Pour­tant, si je le pou­vais, j’aimerais en chan­ger le titre. Que diriez-vous de : How to Read Donald Trump ? [Com­ment lire Donald Trump ?]

Par Ariel Dorf­man

►« How to Read El Pato Pas­cual : Disney’s Latin Ame­ri­ca and Latin America’s Dis­ney » est une expo­si­tion de Paci­fic Stan­dard Time : LA/LA , de plus de 150 œuvres par 48 artistes lati­no-amé­ri­cains qui exa­minent et ques­tionnent près de cent ans d’ influence cultu­relle entre l’Amérique latine et Dis­ney. Elle pré­sente des œuvres appar­te­nant aux domaines de la pein­ture, de la pho­to­gra­phie, des arts gra­phiques, du des­sin, de la sculp­ture, de la vidéo et du docu­men­taire, ain­si que les cri­tiques qu’elles ont sus­ci­tées. L’exposition col­lec­tive explore l’idée qu’il n’’existe pas de fron­tières nettes entre l’art, la culture et la géo­gra­phie, et décons­truit la for­ma­tion de ces notions et les débats dont elles font l’objet.

Du 9 sep­tembre 2017 au 14 jan­vier 2018

Schind­ler House — 835 N Kings Road — West Hol­ly­wood, CA 90069

& Luck­man Fine Arts Com­plex — 5151 State Uni­ver­si­ty Dr., Los Angeles, CA 90032

Tra­duit par Jacques Bou­tard / Mer­ci à Tlax­ca­la

Source : tom­dis­patch

Date de paru­tion de l’ar­ticle ori­gi­nal : 14/09/2017

Libel­lés : Donald l’im­pos­teur | Mattelart/Dorfman | Dis­ney | Impé­ria­lisme cultu­rel | Chi­li | Putsch Pino­chet | Auto­da­fés de livres | Trum­plan­dia | Supré­ma­cistes blancs | USA | Fas­cisme