Chris Marker / un regard sur le Chili

Par Caro­li­na Ama­ral de Aguiar

« Chris Mar­ker : un regard sur le Chi­li », Ciné­mas d’Amérique latine, 21 | 2013, 17 – 21.

Le réa­li­sa­teur évoque son inté­rêt pour le Chi­li pen­dant le gou­ver­ne­ment de l’Unité popu­laire, ain­si que les films sur ce pays aux­quels il a par­ti­ci­pé après le coup d’État de Pino­chet.

Ce témoi­gnage de Chris Mar­ker a été envoyé à Caro­li­na Ama­ral de Aguiar en octobre 2011, lors de l’élaboration d’une thèse de doc­to­rat en his­toire sociale. Le réa­li­sa­teur évoque son inté­rêt pour le Chi­li pen­dant le gou­ver­ne­ment de l’Unité popu­laire, ain­si que les films sur ce pays aux­quels il a par­ti­ci­pé après le coup d’État de Pino­chet.

marker.jpg

Une des rares images de Chris Mar­ker

Toutes les études sur Chris Mar­ker mettent en évi­dence la dif­fi­cul­té de rendre compte de sa vraie iden­ti­té, à cause de sa per­son­na­li­té réser­vée qui a fait de lui “le plus connu des réa­li­sa­teurs incon­nus” de France. Cette défi­ni­tion, cou­rante par­mi les cher­cheurs, est le résul­tat de son refus de deve­nir un per­son­nage public – c’est pour cela que les inter­views de Mar­ker sont aus­si rares. De plus, il avait l’habitude de faire des affir­ma­tions pas tou­jours vraies sur lui-même, c’est-à-dire qu’il s’amusait à don­ner des faux indices sur sa vie. Ain­si, il faut dire que, au-delà d’être rares, ses pro­pos extra-fil­miques peuvent être des pièges pour les “aven­tu­riers” qui ana­lysent ses œuvres.
Cepen­dant, pour le cher­cheur “mar­ke­rien”, les échanges de cour­riels et la récep­tion d’un témoi­gnage de l’un des plus remar­quables réa­li­sa­teurs de la gauche fran­çaise est un bijou pré­cieux. En consé­quence, ses pro­pos ici pré­sen­tés – qu’il a envoyés le 27 octobre 2011, neuf mois avant sa mort (le 30 juillet 2012) – sont une source inédite qui aide dans une cer­taine mesure à la réso­lu­tion du “mys­tère Mar­ker”.

Ce témoi­gnage n’est pas une réponse à un ques­tion­naire, mais à une série de requêtes et de consul­ta­tions géné­rales adres­sées à Mar­ker par l’auteur dans le cadre de son tra­vail de thèse, dont le sujet est : Le Chi­li dans l’œuvre de Chris Mar­ker : un regard sur l’expérience chi­lienne. Les pro­pos de Mar­ker sont dignes d’intérêt, car ils aident à com­prendre l’attention por­tée à l’Amérique latine – notam­ment au Chi­li – par le cinéaste, ain­si que les connexions inter­per­son­nelles et les cir­cu­la­tions d’idées poli­tiques et cultu­relles entre deux conti­nents.

Après ces consi­dé­ra­tions, il est néces­saire de pré­ci­ser cer­taines ques­tions posées dans les cour­riels anté­rieurs. Ce qui inté­res­sait l’auteur en par­ti­cu­lier était l’analyse des films sur le Chi­li en sou­li­gnant les échanges entre la gauche fran­çaise et chi­lienne dans les années 1970. Chris Mar­ker a été un média­teur impor­tant qui a valo­ri­sé “l’expérience chi­lienne” (c’est-à-dire, le gou­ver­ne­ment de Sal­va­dor Allende) au cours des ten­ta­tives d’union entre les par­tis com­mu­niste et socia­liste fran­çais. Ain­si, son séjour au Chi­li – pour accom­pa­gner, en 1972, l’équipe de Cos­ta-Gavras – a fait de lui un témoin pri­vi­lé­gié des chan­ge­ments et conflits pen­dant l’Unité Popu­laire (UP).

Dans les cour­riels échan­gés avec l’auteur, cer­tains films pour les­quels Chris Mar­ker a par­ti­ci­pé au pro­ces­sus de pro­duc­tion sont évo­qués : On vous parle du Chi­li (1973) ; Sep­tembre chi­lien (1973, de Bru­no Muel et Théo Robi­chet, qui a été pro­duit par la SLON – après ISKRA –, col­lec­tif de Chris Mar­ker) ; L’Ambassade (1974), La Spi­rale (1976) et Le fond de l’air est rouge (1977, où la der­nière par­tie ana­lyse l’UP). Il faut dire que la valo­ri­sa­tion de la réa­li­sa­tion col­lec­tive, une pra­tique cou­rante à cette époque-là, rend dif­fi­cile l’attribution d’une seule pater­ni­té à cer­tains de ces films, comme le montrent les décla­ra­tions du réa­li­sa­teur, dans les­quelles il mini­mise géné­reu­se­ment sa par­ti­ci­pa­tion à cer­taines œuvres – par exemple La Spi­rale – alors qu’il en a été le prin­ci­pal res­pon­sable.

Ce témoi­gnage doit être vu comme une source impor­tante, sur­tout en rai­son de la rare­té de l’information extra-fil­mique sur Chris Mar­ker. Il faut aus­si l’analyser comme un pro­duit de la mémoire, dont les impré­ci­sions sont inévi­tables. Par ailleurs, il est impor­tant de remar­quer que ce réa­li­sa­teur “mys­té­rieux” aimait bien ame­ner les cher­cheurs à prendre des sen­tiers incer­tains ou les faire reve­nir à leur point de départ. Ain­si, ces pro­pos aident avant tout à recons­ti­tuer le rôle fon­da­men­tal que Mar­ker a joué dans les rela­tions poli­tiques et cultu­relles entre le Chi­li et la France dans les années 1970.

Par Caro­li­na Ama­ral de Aguiar

chris-marker-ovp-chili-600x480.jpg

Extrait de Com­pañe­ro Pre­si­dente

 

Témoignage de Chris Marker

Bon­soir Caro­li­na,
Com­men­çons par faire le ménage, puisque vous m’attribuez géné­reu­se­ment des films dont je ne suis pas l’auteur. Ni On vous parle du Chi­li ni Sep­tembre chi­lien ni La Spi­rale n’appartiennent à ma fil­mo­gra­phie. On vous parle du Chi­li est, comme vous l’avez noté, une ver­sion rac­cour­cie du film de Miguel Littín [Com­pañe­ro Pre­si­dente]. Je n’ai donc rien à y voir : j’ai sim­ple­ment jugé urgent, tout de suite après le putsch, de pré­sen­ter une image d’Allende dif­fé­rente des larmes de cro­co­diles déver­sées par les médias, et comme grâce à Régis Debray j’avais une copie de Com­pañe­ro Pre­si­dente, il m’a été pos­sible de refi­ler à une chaîne de télé­vi­sion ces extraits d’un por­trait intel­li­gent et juste. Ensuite notre col­lec­tif ISKRA l’a fait cir­cu­ler dans la série On vous parle, avec l’accord de Miguel [Littín].

Rien à voir non plus avec Sep­tembre chi­lien : ce sont deux membres d’ISKRA, Bru­no Muel et Théo Robi­chet, qui sont par­tis pour San­tia­go et ont fil­mé tout ce qu’ils ont pu. La Spi­rale, c’est un peu plus com­pli­qué, mais j’y revien­drai puisque je suis la liste de vos ques­tions. Para­doxa­le­ment le seul film direc­te­ment relié à la tra­gé­die chi­lienne est celui où le Chi­li n’apparaît pas, L’Ambassade. Encore que l’ingénuité de cer­tains spec­ta­teurs ait entre­te­nu l’ambiguïté, du genre “Tiens, on ne savait pas que Mar­ker était là au moment du coup”, ou la plus éton­nante “Tiens, on ne savait pas qu’il y avait une tour Eif­fel à San­tia­go”… Le tour­nage s’est dérou­lé sur le prin­cipe de l’expérience de Kulechov[[L’expérience Kule­chov, créée par le réa­li­sa­teur sovié­tique Lev Kule­chov, est un effet de mon­tage résul­tant de la jux­ta­po­si­tion de l’image d’un visage et d’autres images ; le spec­ta­teur attri­bue au visage des émo­tions dif­fé­rentes à par­tir des autres images jux­ta­po­sées. Kule­chov a inter­ca­lé le même gros plan d’un acteur et les images d’une assiette de soupe, d’un gar­çon dans un cer­cueil, et d’une jeune femme appuyée sur un divan. Les spec­ta­teurs ont vu dans le visage de l’homme, suc­ces­si­ve­ment, faim, tris­tesse et désir.]], c’est-à-dire que j’ai réuni un cer­tain nombre d’amis dans le seul lieu connu de moi qui pou­vait pas­ser pour une ambas­sade (l’appartement de Lou, la femme de Wil­fre­do Lam, qu’on voit jouer la maî­tresse de mai­son) et que je les ai lais­sés par­ler de choses et d’autres, sans aucun rap­port avec les évé­ne­ments, sachant que n’importe quelle expres­sion appuyée sur un texte orien­té devient l’expression cor­res­pon­dant à ce texte. Le seul moment où le vrai Chi­li rat­trape la fic­tion est celui où ils regardent la télé­vi­sion. Il y avait plu­sieurs réfu­giés chi­liens par­mi mes invi­tés, je leur ai pas­sé un repor­tage sur les pre­miers jours de la dic­ta­ture, et on voit leurs réac­tions en direct. Pour le grand débat idéo­lo­gique final, j’avais pris soin de mettre côte à côte un cama­rade très pro-israé­lien et un farouche mili­tant pro-pales­ti­nien. C’est là-des­sus qu’ils s’engueulent, et à l’image ça devient un très cré­dible accro­chage entre com­mu­nistes et gau­chistes. Je n’ai “mis en scène” que quelques moments de la vie sup­po­sée de cette ambas­sade.

Autre inexac­ti­tude : je n’ai nul­le­ment par­ti­ci­pé au mon­tage de la Bataille du Chili. J’ai été beau­coup plus utile à Patri­cio [Guzmán], quand vic­time de cette aber­ra­tion qu’était le “cuo­teo par­ti­dis­ta” (je sup­pose que je n’ai pas besoin de développer[[Le “cuo­teo par­ti­dis­ta” était le par­tage de postes poli­tiques, l’attribution de res­pon­sa­bi­li­tés admi­nis­tra­tives et cultu­relles entre les mili­tants des par­tis de l’UP, sui­vant la repré­sen­ta­tion élec­to­rale de cha­cun des par­tis]]) il m’a deman­dé mon aide, en lui fai­sant par­ve­nir de la pel­li­cule vierge. Pour le mon­tage, il n’avait vrai­ment pas besoin de moi.

Reste la séquence “Chi­li” du Le fond de l’air est rouge, où en effet je traite le pro­blème de l’UP, ce qui peut répondre en par­tie à votre ques­tion sui­vante. L’extrait que j’ai choi­si, du dia­logue entre Allende et les ouvriers, illustre d’une manière aveu­glante la brèche qui allait s’agrandir jusqu’à ouvrir la voie aux put­schistes : le manque d’une véri­table mobi­li­sa­tion ouvrière. On y mesure à quel point le monde ouvrier n’avait pas pris la mesure de la menace adverse, et com­ment, pour para­phra­ser Ken­ne­dy, ils pensent davan­tage à ce qu’Allende peut faire pour eux qu’à ce qu’ils peuvent faire pour Allende.

Il n’y a vrai­ment aucune com­pa­rai­son à faire entre l’UP et l’Union de la Gauche en France. Les bases poli­tiques et socio­lo­giques étaient vrai­ment trop dif­fé­rentes. Le seul lien, ténu, serait l’obsession qu’on a prê­tée à Mit­ter­rand de “ne pas finir comme Allende”. Mais il n’y avait pas de risque. Pas d’intérêts amé­ri­cains direc­te­ment en jeu, pas de CIA en embus­cade, pas de syn­di­cats de droite comme les camion­neurs au Chi­li, et côté com­mu­nistes il était plus facile de se débar­ras­ser de Georges Mar­chais que de Luis Corvalán[[Georges Mar­chais (1920 – 1997), secré­taire géné­ral du Par­ti com­mu­niste fran­çais entre 1972 et 1994, a défen­du l’Union de la Gauche fran­çaise, ce qui l’a conduit à sou­te­nir la can­di­da­ture de Mit­ter­rand en 1974. Luis Cor­valán (1916 – 2010), secré­taire géné­ral du Par­ti com­mu­niste chi­lien pen­dant les gou­ver­ne­ments de Jorge Ales­san­dri, Eduar­do Frei, Sal­va­dor Allende et pen­dant la dic­ta­ture d’Augusto Pino­chet.]].

Je suis venu à San­tia­go en 1973 avec l’équipe de Cos­ta-Gavras, qui tour­nait Missing[[Il s’agit d’État de siège, film tour­né à San­tia­go par Cos­ta-Gavras en 1972. Mis­sing, du même réa­li­sa­teur, est de 1982.]]. J’en ai évi­dem­ment pro­fi­té pour explo­rer au maxi­mum les aspects acces­sibles de l’UP. J’y ai gagné une amie pour la vie : Car­men Cas­tillo. J’ai ren­con­tré Armand Mat­te­lart, dont les ana­lyses hété­ro­doxes m’ont séduit, et Patri­cio Guzmán qui venait de ter­mi­ner El pri­mer año. Après d’autres ren­contres avec d’autres cinéastes, nous sommes tom­bés d’accord que ce film était le mieux à même d’informer le public fran­çais, et à mon retour j’ai entre­pris d’en faire la ver­sion fran­çaise.

C’est donc la thèse de Mat­te­lart, pro­vo­ca­trice mais féconde, selon laquelle la conscience de classe au Chi­li était plus déve­lop­pée dans la bour­geoi­sie que dans la classe ouvrière, qui a été le point de départ de La Spi­rale. Dire que j’en ai été à l’initiative est encore un rac­cour­ci fau­tif. Nous étions tous per­sua­dés à ISKRA qu’un film devait se faire, et c’est la ren­contre avec un pro­duc­teur excep­tion­nel, Jacques Per­rin, tota­le­ment impli­qué dans l’aventure tout en nous lais­sant une liber­té totale, qui a per­mis de “cris­tal­li­ser” le pro­jet. Mat­te­lart n’était pas cinéaste, ce sont deux mon­teuses, Jac­que­line Mep­piel et Valé­rie Mayoux, grandes pro­fes­sion­nelles et poli­ti­que­ment moti­vées, qui ont pris en charge la réa­li­sa­tion. Je ne suis inter­ve­nu que plus tard, lorsque devant l’énormité du maté­riel réuni et la dif­fi­cul­té de faire pas­ser une ana­lyse socio­lo­gique dans les codes du spec­tacle docu­men­taire, elles ont eu besoin d’un “œil neuf”. L’achèvement du film s’est fait dans un tra­vail com­mun à nous quatre, j’ai signé le com­men­taire parce qu’il fal­lait bien une signa­ture, mais il est évident que ce texte repose sur une réflexion col­lec­tive où cha­cun a pris sa part, les “tech­ni­ciennes” n’étant pas les moins com­pé­tentes dans le domaine des idées. De la même façon, dans À Val­pa­rai­so (que vous ne citez pas), “mon” com­men­taire s’était lar­ge­ment appuyé sur les notes de Joris [Ivens].

Main­te­nant la ques­tion la plus per­son­nelle : non, je n’ai jamais “mili­té dans une orga­ni­sa­tion poli­tique ou un mou­ve­ment spé­ci­fique”. Ni là, ni avant, ni après. Je suis tout sauf un mili­tant. Je n’en ai ni la plus grande qua­li­té (l’abnégation) ni le plus grand défaut (le sec­ta­risme). Je suis bio­lo­gi­que­ment inca­pable de me sou­mettre à une dis­ci­pline, et je tiens pour un bien pré­cieux la facul­té de tout remettre en cause à tout moment ̶ pas exac­te­ment ce qu’on attend d’un mili­tant. Je n’ai jamais consi­dé­ré les idéo­lo­gies que sous l’angle hégé­lien : l’habillage intel­lec­tuel des stra­té­gies de domi­na­tion.

Plus un pes­si­misme his­to­rique abso­lu héri­té des années de guerre (avoir vingt ans en 1941 ne pré­dis­pose pas à l’optimisme). Cela dit, vous savez comme moi que les pes­si­mistes ont quel­que­fois de bonnes sur­prises, tan­dis que les opti­mistes vont de décep­tion en décep­tion. C’est donc para­doxa­le­ment ce pes­si­misme his­to­rique qui m’a fait cou­rir le monde à la recherche des moments et des lieux où l’espèce humaine, contre toute rai­son, expri­mait sa volon­té de “s’en tirer”. Cela a été aus­si bien Israël que Cuba, l’important pour moi était plus l’élan vital que les varié­tés contin­gentes. Et comme ces moments incluaient sou­vent des por­traits, jus­te­ment, de mili­tants, on m’a col­lé l’étiquette de “cinéaste mili­tant”. Mal­en­ten­du com­plet, mais j’ai tou­jours trou­vé inutile de dis­si­per les mal­en­ten­dus. Dans l’ensemble, ils nous aident à vivre.

Chris Mar­ker

Carolina Amaral de Aguiar est doctorante en histoire sociale de l’Université de São Paulo (USP), titulaire d’une licence d’histoire et d’un Master d’histoire de l’art de la même université. Elle a été doctorante stagiaire à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (Paris III) en 2011. Elle fait partie de l’équipe de recherche du programme international USP-Cofecub, intitulé “Exercices d’histoire culturelle connectée : chemins croisés entre le Brésil, l’Amérique latine et la France”, parmi les groupes d’études d’histoire et d’audiovisuel de la USP.

Fichier en PDF pour impres­sion :
chris_marker_-_un_regard_sur_le_chili.pdf


Notes