Casque bleu, une interview réalisé par Chris Marker

Témoignage d’un casque bleu

Biblio­gra­phie

• Guy LEGRAND, “Casque bleu : un docu­ment cap­ti­vant”, La Vie, n° 2’613 (28 sep­tembre 1995), p. n/a

• Domi­nique SIMONNOT, “Confes­sion d’un Casque bleu, témoi­gnage. Le blues d’un Casque bleu. En Bos­nie, Fran­çois Cré­mieux pen­sait pou­voir “faire quelque chose””, Libé­ra­tion, n° n/a (02 octobre 1995), p. n/a

• * ano­nyme, “Fran­çois Cré­mieux. Casque bleu à Bihac”, Télé­ra­ma, n° 2’388 (18 octobre 1995), p. n/a

• Natha­lie MARY, “Témoi­gnage d’un casque bleu, recueilli par Chris. Mar­ker”, Bref, n° 28 (prin­temps 1996), p. 30

Avec Casque bleu, Mar­ker, en plus d’offrir un témoi­gnage fort sur un pan mal connu de l’histoire occi­den­tale récente, donne avant tout et sur­tout une magis­trale leçon de jour­na­lisme et de ciné­ma.

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Casque bleu

1995 — France — 25’20 — Beta sp — Cou­leur

Dif­fu­sé à 20h, sur Arte, le 2 octobre 1995 et pré­sen­té dans l’ex­po­si­tion Face à l’His­toire au Centre Georges Pom­pi­dou en 1996, Casque bleu[Également inti­tu­lé “Confes­sion d’un casque bleu : témoi­gnage” ou “Témoi­gnage d’un casque bleu”.] est un témoi­gnage, le témoi­gnage franc et direct d’un jeune méde­cin conscrit qui, plu­tôt que de perdre son temps sous les dra­peaux (au temps où cela était encore une obli­ga­tion), a pré­fé­ré s’en­ga­ger en 1994 comme casque bleu pour par­tir en mis­sion 6 mois en Bos­nie, durant la guerre de You­go­sla­vie (1991 – 2001). Les rai­sons de ce choix, comme nous l’ex­plique sim­ple­ment le per­son­nage au début du film, sont mul­tiples et en somme toutes valables : voir, vivre une expé­rience, être utile, gagner plus d’argent, “échap­per à l’en­fer de la caserne»”, etc.

Après 6 mois dans la poche de Bihac, Fran­çois Cré­mieux est de retour en France. Quel bilan peut-il tirer de son expé­rience ? Que reste-t-il de ses attentes, de ses pro­jec­tions, de ses fan­tasmes d’a­vant départ ? L’ex­pé­rience a‑t-elle été posi­tive ou néga­tive ? A quoi ça sert fina­le­ment un casque bleu ?
Cré­mieux raconte, plus qu’il ne se raconte. Mar­ker enre­gistre sim­ple­ment une voix en fil­mant en gros plan le visage de ce témoin d’une élo­quence rare, qui sait non seule­ment dire, mais qui a quelque chose d’in­té­res­sant à dire. De ce fait, Mar­ker peut s’ef­fa­cer presque tota­le­ment pour lais­ser la place à cet autre.

Ain­si, écrit Natha­lie Mary dans Bref, “le geste de fil­mer se résume à un seul regard, s’op­po­sant par cette sim­pli­ci­té même à toute mani­pu­la­tion pro­pa­gan­diste lar­ge­ment pra­ti­quée dans les jour­naux télé­vi­sés ou à l’é­la­bo­ra­tion d’une fic­tion sécré­tant mal­adresses et ambi­guï­tés.“1 Avec le pro­cé­dé du “tal­king head” (tête par­lante) employé ici par Mar­ker et très décrié dans le milieu ciné­ma­to­gra­phie. [/efn_note]“L’expression anglaise Tal­king Heads (les têtes par­lantes) est employée géné­ra­le­ment dans un sens péjo­ra­tif comme une forme par­ti­cu­liè­re­ment pares­seuse de faire du ciné­ma” (Cathe­rine Blan­gon­net, “Intro­duc­tion”, Images docu­men­taires, n° 22 (1995), p. 9) Avec Casque bleu, Chris Mar­ker montre que l’on peut très bien offrir une “tête par­lante” durant 26 minutes et pro­po­ser aux spec­ta­teurs un film intel­li­gent et utile.[/efn_note] , il est “impos­sible de détour­ner les oreilles et les yeux en faveur d’une véri­té plus douce ou plus accom­mo­dante. La parole nous enjoint à (tout) écou­ter et sa trou­blante puis­sance résulte autant de son conte­nu, que de la manière dont elle se livre.“2

Mais c’est peut-être Arnaud Lam­bert qui exprime le mieux la rai­son de l’ef­fa­ce­ment de Mar­ker et la place de Casque bleu dans sa fil­mo­gra­phie.

Le recours mas­sif aux témoi­gnages est un élé­ment carac­té­ris­tique de la ciné­ma­to­gra­phie mar­ke­rienne de ces vingt der­nières années. Il doit être abor­dé sous l’angle de l’in­ter­lo­cu­tion et du dia­logue. Le témoin qui décrit et par­tage son expé­rience s’a­dresse à nous. C’est ce qui rend sa pré­sence inti­mi­dante — acca­blante : visage ou regard qui témoigne, mais aus­si ques­tionne. Le témoin sup­pose tou­jours un audi­toire — le spec­ta­teur, mais aus­si l’his­to­rien, l’ins­truc­teur, le juge. Audi­toire qu’il ren­seigne et bou­le­verse tout à la fois, qu’il inter­pelle ; le témoi­gnage est un dis­cours tran­si­tif (le témoin prend à témoin). De fait, le témoi­gnage tra­verse l’é­cran (le film, l’au­teur) et se répand comme un cri. La parole fil­mée, le fil­mage du témoi­gnage serait ain­si, pour Mar­ker, un moyen de s’ef­fa­cer, d’ab­di­quer la pos­ture sur­plom­bante qu’on lui a si fré­quem­ment repro­chée, et de n’être plus, par ce retrait, qu’un média­teur ou un pas­seur (stal­ker) d’ex­pé­rience, d’his­toires, d’His­toire.“3

En effet, avec Le Joli mai, pre­mier film “d’in­ter­views” de Mar­ker, ce der­nier s’est vu repro­cher d’a­voir, par son mon­tage et les ques­tions posées, ridi­cu­li­sé, voire trom­pé, les per­son­nages qui témoi­gnaient et s’ex­pri­maient devant sa camé­ra avec la plus grande sin­cé­ri­té et un brin de naï­ve­té. Chris Mar­ker y était, en somme, trop pré­sent, même s’il n’ap­pa­raît pas à l’é­cran.
Dans le cas de Casque bleu, c’est l’in­verse. L’in­ter­view est frag­men­tée en 19 sec­tions plus ou moins chro­no­lo­giques : “Rai­sons”, “Images”, ““Brie­fing”, “His­toire”, “Bous­niouks”, “Agres­seur”, “Mis­sion”, “Moti­va­tion”, “Enga­gés”, “Obéis­sance”, “Chiens”, “Guerre”, “Mort”, “Demi-tour”, “Poli­tique”, “Men­songe”, “Posi­tif”, “ONU”, “Bilan”.

Le mon­tage est sim­pli­fié à l’ex­trême. La voix de Mar­ker, les ques­tions, sont cou­pées. Casque bleu, c’est Fran­çois Cré­mieux, son visage, sa voix et quelques pho­tos “sou­ve­nir” sai­sies lors de sa mis­sion. La place de Mar­ker se limite donc volon­tai­re­ment aux car­tons des 19 sec­tions, mais aus­si et sur­tout à la trans­mis­sion. Quel­qu’un à quelque chose à dire, Mar­ker lui donne la pos­si­bi­li­té de s’ex­pri­mer, comme il l’a fait pour ouvriers de 68 ou pour les jeunes réfu­giés bos­niaques du 20 heures dans les camps, sui­vant encore et tou­jours le modèle de l’ex­pé­rience du ciné-train de Med­ved­kine.

Si on replace ce film, dans la fil­mo­gra­phie de Mar­ker, il entre plei­ne­ment dans sa vision de ce que devrait être la télé­vi­sion. Détour Ceaus­ces­cu (1990) est une cri­tique acerbe et sans conces­sion du Jour­nal télé­vi­sé. Le 20 heures dans les camps (1993), au contraire, montre ce que pour­rait être un Télé­jour­nal “objec­tif” et “utile”, bien loin du diver­tis­se­ment actuel pro­po­sé sur toutes les chaînes télé­vi­sées.

Casque bleu, tout comme le fera Un maire au Koso­vo (2000), co-réa­li­sé avec Fran­çois Cré­mieux, pro­pose un exemple de ce que devrait être un “vrai” et bon repor­tage sur la guerre, tel que devrait le pra­ti­quer les jour­na­liste et le mon­trer les rédac­teurs en chef des “news” télé­vi­suelles. En contre­point au témoi­gnage de Fran­çois Mérieux, on lira celui du ser­gent Tho­mas Goisques, enga­gé volon­tai­re­ment dans les casques bleus de Bos­nie, deve­nu depuis jour­na­liste-repor­ter, tout comme le fera Mar­cel Ophuls dans son docu­men­taire, deve­nu film de réfé­rence : Veillées d’armes (2006). Plu­tôt qu’une mise en scène mon­trant un jour­na­liste “sur” les lieux de la guerre, recra­chant les infor­ma­tions offi­cielles don­nées lors des confé­rences de presses, le tout frag­men­té par d’in­nom­brables plans de coupe, tou­jours plus lâches, car cher­chant à pro­vo­quer l’é­mo­tion rapide (cadavres, femmes qui pleurent, enfants muti­lés…), offrir un seul visage qui dit direc­te­ment aux spec­ta­teurs son expé­rience, sans tri­che­rie, sans fio­ri­ture, sans valo­ri­sa­tion d’un tiers quel­conque.

Le résu­mé de Cathe­rine Blan­gon­net, dans l’in­tro­duc­tion du n° 22 de la revue Images docu­men­taires : la parole fil­mée décrit par­fai­te­ment la situa­tion, en ces mots : “A tra­vers les articles ras­sem­blés ici, c’est une cri­tique de la repré­sen­ta­tion de la parole à la télé­vi­sion et une réflexion sur le sta­tut de la parole et du témoi­gnage au ciné­ma et à la télé­vi­sion qui est pro­po­sée. / Il ne s’a­git pas “d’a­jou­ter de la parole à la parole ambiante”, nous dit Jean-Louis Comol­li, mais de tra­vailler à “faire entendre” le point de vue des gens sur ce qu’ils vivent. Cette parole est confis­quée à la télé­vi­sion par les jour­na­listes et les hommes poli­tiques. Pierre Bour­dieu a bien mon­tré que même quand elle des­cend dans la rue, la télé­vi­sion ne recueille auprès des indi­vi­dus qu’un dis­cours d’emprunt, celui que cha­cun sait que les jour­na­listes veulent entendre. Le témoi­gnage est recueilli à chaud, c’est-à-dire avant que les per­sonnes inter­ro­gées aient eu le temps de se for­ger une opi­nion.”

Avec Casque bleu, Mar­ker, en plus d’of­frir un témoi­gnage fort sur un pan mal connu de l’his­toire occi­den­tale récente, donne avant tout et sur­tout une magis­trale leçon de jour­na­lisme et de ciné­ma.

 


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Géné­rique (fin, ordre d’ap­pa­ri­tion)

Témoi­gnage de Fran­çois Cré­mieux

recueilli par Chris Mar­ker

pro­duc­tion : Point du jour

Dis­tri­bu­tion : Films du Jeu­di

Com­men­taire / scé­na­rio : non édi­té

Source de l’ar­ticle : chrismarker.ch

Trans­crip­tion Casque bleu de Chris Mar­ker (1995 – 25’20)

Voix off [dis­cours de Jacques Chi­rac] – « …l’enclave de Sre­bre­ni­ca n’est pas réha­bi­li­tée, alors c’est toute la mis­sion de la FORPRONU qui est en cause, tout le moins. Peut-on garan­tir la zone de Goraz de où se trouve…»

Voix off [spea­ke­rine] – « Adieu Gorazde. Le maté­riel des casques bleus… »

Fran­çois Cré­mieux –… c’est-à-dire que j’avais une posi­tion de prin­cipe sur le ser­vice mili­taire qui était qu’il valait mieux qu’il y ait des appe­lés qui passent dans l’armée, qui puissent reve­nir témoi­gner, dire ce qui s’y passe éven­tuel­le­ment, être, dans une cer­taine mesure, un contre-pou­voir à l’intérieur de l’armée. Donc j’étais favo­rable au ser­vice mili­taire.
J’étais… A par­tir du moment où j’étais favo­rable au ser­vice mili­taire, rela­ti­ve­ment favo­rable à ce que tout le monde le fasse dans les mêmes condi­tions et où on ne se trouve pas dans une situa­tion où les étu­diants… soit les étu­diants soit ceux qui avaient des réseaux sociaux rela­ti­ve­ment adap­tés puissent faire leur ser­vice mili­taire dans d’autres condi­tions que le Fran­çais lamb­da. Donc je suis par­ti. Au début, j’ai fait mes classes, mes… mon mois de classe, un peu moins d’un mois de classe… comme tout le monde aus­si, et il se trouve qu’à la fin de mon mois de classe, le régi­ment dans lequel j’étais devait envoyer une com­pa­gnie en ex-You­go­sla­vie pour l’été 1994, et donc en novembre, ils ont fait un appel à volon­ta­riat parce qu’on envoie que des appe­lés volon­taires en ex-You­go­sla­vie… Et j’ai répon­du oui à cet appel à volon­ta­riat et je me suis trou­vé ensuite pen­dant six mois dans une com­pa­gnie de pré­pa­ra­tion et pen­dant six mois, à Bihac, comme casque bleu.

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Rai­sons [car­ton] [1’36]

Les rai­sons pour les­quelles je suis par­ti, d’abord elles sont un peu com­pli­quées, je suis pas sûr de le maî­tri­ser toutes, mais il y avait un cer­tain nombre de rai­sons objec­tives, connues, réflé­chies, du type, ben j’étais plu­tôt favo­rable à ce que l’ONU inter­vienne en ex-You­go­sla­vie, j’étais plu­tôt favo­rable à ce qu’on y fasse quelque chose plu­tôt que rien du tout, j’étais conscient des limites de la mis­sion qu’y exis­tait en novembre 1993 quand on m’a deman­dé de par­tir. Ceci dit, je me disais : « Moi, on m’a posé la ques­tion de savoir si je vou­lais par­tir ou pas. Je peux pas conti­nuer à être pour qu’on fasse quelque chose et le jour où on me demande d’y aller, de pré­tex­ter des meilleurs argu­ments du monde pour dire, ben moi j’y vais pas, d’autres vont le faire à ma place ». Donc, ben, j’ai fini par dire oui et mal­gré… mal­gré… mal­gré plein de pes­si­misme, mal­gré plein de réti­cence par rap­port à la mis­sion que je savais qu’on allait me don­ner… ceci dit, je reviens encore plus pes­si­miste que je n’étais par­ti, c’est-à-dire, je ne savais pas tout, je ne savais jusqu’où j’allais m’embarquer.

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Images [car­ton] [2’21]

Ma pre­mière image de la guerre, c’est d’avoir sur­vo­lé la Croa­tie et d’avoir vu les grandes auto­routes com­plè­te­ment noires parce qu’elles sont vides, et donc, qui des­si­naient de grandes, de grandes bandes noires vues du ciel. Et ensuite, on a atter­ri à Zagreb et on s’est retrou­vé dans une base amé­ri­caine à SOAS (?pro­ba­ble­ment un acro­nyme spé­ci­fique aux bases amé­ri­caines), c’est-à-dire avec tous les Bur­ger King, Mac­Do­nald qu’on peut ima­gi­ner, qui était une base qui res­sem­blait plus à ce que j’avais pu vivre moi, il y a quelques années, en habi­tant un peu aux Etats-Unis, que à ce que je pou­vais ima­gi­ner de ce que la guerre était. Et alors ensuite, la deuxième image de guerre, c’est quand on est allé en camion de Zagreb vers Bihac, qu’on a tra­ver­sé la Kra­ji­na, et que là, j’ai décou­vert de mes yeux ce que pou­vait signi­fier… un peu, la puri­fi­ca­tion eth­nique, sauf que c’est plus dans l’imaginaire que dans le réel, mais ce que peut signi­fier dans le réel la des­truc­tion mas­sive de mai­sons, la des­truc­tion de vil­lages, les no man’s land pen­dant des kilo­mètres dans les­quels il n’y a abso­lu­ment per­sonne… Mais, mais c’est impor­tant de savoir que quand on est casque bleu, la réa­li­té, on la ren­contre jamais vrai­ment, c’est-à-dire que quand on ren­contre des gens dans un pays en guerre, avec un gilet pare-balles et un fusil, oh ! je suis pas sûr qu’on ren­contre vrai­ment la réa­li­té et qu’on puisse dis­cu­ter avec eux, entre guille­mets, d’égal à égal.

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Brie­fing [car­ton] [3’23]

On a eu, avant de par­tir, quelques… quelques expo­sés qui nous avaient été fait par notre capi­taine, com­man­dant l’unité, sur la situa­tion qu’on allait ren­con­trer là-bas, qui était tous des expo­sés extrê­me­ment cari­ca­tu­raux, avec une très très forte conno­ta­tion raciste. L’idée, c’était de nous pré­pa­rer à… aux gens qu’on allait ren­con­trer. Donc, on nous a fait un expo­sé sur LE You­go­slave qui se décli­nait en quatre par­ties, avec en pre­mière par­tie, le Serbe, le Croate, le Musul­man, où on nous expli­quait que c’était parce qu’ils avaient vécus dans des régimes com­mu­nistes, parce qu’ils étaient d’anciens slaves… parce qu’ils étaient slaves ; parce qu’ils avaient vécus pen­dant cinq années en guerre, c’étaient tous des tueurs au cou­teau, c’étaient des men­teurs nés, ça c’était à cause du com­mu­nisme, le com­mu­nisme était un sys­tème dans lequel pour sur­vivre, il fal­lait men­tir, donc il nous fau­drait, nous, sol­dats, sys­té­ma­ti­que­ment nous méfier de tous les gens qu’on ren­con­tre­rait ; parce qu’ils étaient slaves, ils étaient jusqu’au-boutistes, et donc ils hési­te­raient pas, éven­tuel­le­ment, à nous tuer au cou­teau, s’ils en avaient l’occasion. Alors que nous, les Latins, on savait recon­naître nos erreurs, on savait… donc on connais­sait les limites à la vie etc., donc on… on n’était pas for­cé­ment aus­si extrême qu’eux. Et donc, c’était sys­té­ma­ti­que­ment une poli­tique de mise en garde vis-à-vis de toutes les per­sonnes qu’on allait ren­con­trer. C’était éga­le­ment décli­né en fonc­tion des gens qu’on ren­con­trait.

C’est-à-dire, par exemple, il fal­lait qu’on se méfie par­ti­cu­liè­re­ment des femmes, parce que les femmes nous feraient des sou­rires dans un coin et essaie­raient de nous voler notre arme dans l’autre. Les gamins vien­draient nous deman­der des bon­bons à l’avant du véhi­cule pour mieux nous piquer les jer­ri­canes à l’arrière. Et donc c’était sys­té­ma­ti­que­ment une… une… un aver­tis­se­ment sur la méfiance que nous devrions avoir vis-à-vis de toutes les popu­la­tions qu’on ren­con­tre­rait.

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His­toire [car­ton] [4’45]

Moi, j’ai eu le droit à un expo­sé qu’y a dû durer envi­ron un quart d’heure, sur l’ensemble de l’histoire ex-you­go­slave depuis la prise du pou­voir par Tito jusqu’à aujourd’hui. C’était extrê­me­ment limi­té et c’est clair que les offi­ciers, enfin, qui nous don­naient ces cours-là, en savaient vrai­sem­bla­ble­ment moins que moi et en tout cas pas beau­coup plus, et… Mais sur­tout, leurs pré­textes sys­té­ma­tiques, c’était de dire : « on part avec des gens qui sont pas tous très intel­li­gents, dont très très peu d’entre eux ont fait des études, qui sont rela­ti­ve­ment peu capables de com­prendre ce qui se passe là-bas, donc notre objec­tif, c’est de leur apprendre à manier leur arme, à la net­toyer, à uti­li­ser leur véhi­cule. Peut importe, à la limite, qu’ils sachent pré­ci­sé­ment ce qui se passe là-bas…

C’était ça, aus­si, un peu le dis­cours. C’était de dire : « Peu importe ce qui se passe. L’important, c’est d’obéir aux ordres, de toute façon, les ordres sont bons parce qu’ils sont des ordres et parce que vos chefs, eux, savent ». Donc, ima­gi­ner que quelque part dans la hié­rar­chie, il y a quelqu’un qui maî­trise par­fai­te­ment le conflit, faites votre bou­lot, obéis­sez, faites ce qu’on vous dit de faire, tout se pas­se­ra bien et peu importe pour vous de com­prendre très pré­ci­sé­ment ce qui se passent là-bas, de toute façon, c’est très com­pli­qué, ils se sont tou­jours tirés des­sus, et on va essayer de main­te­nir la paix entre des… entre des gens qui ont pour unique ambi­tion dans la vie d’utiliser des armes, donc… d’abord c’est com­pli­qué, d’autre part, c’est pas for­cé­ment très inté­res­sant de com­prendre ce qui se passe ».

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“Bous­niouks” [car­ton] [5’56]

Ensuite, on recalque sur la… sur la situa­tion en ex-You­go­sla­vie un cer­tain nombre de… de grilles de lec­ture bien fran­çaises. C’est-à-dire, par exemple, au début, nous étions, bien enten­du, neutre. On nous avait don­né le voca­bu­laire. On devait par­ler des bel­li­gé­rants, on devait par­lé des par­ties. A Bihac, on devait par­ler des Musul­mans du nord et des Musul­mans du sud. En aucun cas, on ne devait par­ler ni des Serbes, ni des Musul­mans, ni des Croates, ni des Bos­niaques etc. On avait un voca­bu­laire onu­sien adap­té, mais, au bout de quelques… au bout de quelques semaines, les Musul­mans c’étaient quand même, fina­le­ment, un peu les mêmes que les Musul­mans à Paris, donc un peu des Arabes, et le voca­bu­laire qui était rapi­de­ment uti­li­sé, d’abord par les offi­ciers, les sous-offi­ciers, puis par les sol­dats, par mimé­tisme, c’est de par­ler des Bous­niouks, en réfé­rence aux Bou­nioules fran­çais, parce que, ben fina­le­ment, les Musul­mans sont les mêmes par­tout et puis qu’y a ces mêmes mos­quées, il y a les mêmes Allah-akh­bar, le soir, comme appel à la prière, et puis, là-bas comme ici, de toute façon, ils égorgent les mou­tons et ils… et c’était vrai­ment de ce niveau là, c’est-à-dire que je ne cherche même pas à cari­ca­tu­rer à pos­te­rio­ri. C’était vrai­ment du racisme vrai­ment basique et vrai­ment vrai­ment simple. Et puis, il y a d’autre part une cer­taine fas­ci­na­tion pour les Serbes, qui est lar­ge­ment orga­ni­sé. Nous, on n’en a jamais ren­con­trés de Serbes, à Bihac.

Donc, la fas­ci­na­tion que les sol­dats pou­vaient avoir, ne pou­vait être que celle qui leur était dic­tée par les offi­ciers ou les sous-offi­ciers, et donc c’était de dire, les Serbes, eux, sont une armée de pro­fes­sion­nels, ce qui n’est pas le cas Musul­mans. Ils savent où ils vont. Ils savent ce qu’ils veulent faire, avec pour les offi­ciers, en plus, un cer­tain back­ground his­to­rique de vieille alliance et de vieille ami­tié fran­co-serbe qui n’avait, à mon avis, de sens pour per­sonne, pas pour moi en tout cas, et je pense, pas pour eux non plus, mais ils finis­saient par y croire, et donc on est quand même par­ti d’un… d’un… d’une neu­tra­li­té d’apparence, au début, vers un par­ti pris indé­niable pour les Serbes, au bout de quelques semaines, pour des rai­sons, cer­taines sen­ti­men­tales, d’autres poli­tiques, d’autres his­to­riques, mais qui étaient toutes rela­ti­ve­ment floues, en tout cas.

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Agres­seur [car­ton] [7’40]

C’est-à-dire que quand on est dans un pays en guerre, armé, et qu’on a ordre de ne pas uti­li­ser les armes, on est, de fait, du côté de l’agresseur, du côté de celui qui essaie de conqué­rir du ter­rain. A Bihac, ça signi­fiait indé­nia­ble­ment être du côté des Serbes parce que, ben, c’étaient les Serbes qui essayaient de prendre la poche, qui essayaient d’avancer, de gagner du ter­rain, et donc, c’étaient eux qui nous fai­saient recu­ler. Donc, de fait, on a, à mon avis, jouer un peu le jeu des Serbes parce qu’on a refu­sé d’utiliser nos armes pour les empê­cher d’avancer.

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Mis­sion [car­ton] [8’04]

Offi­ciel­le­ment, quand on arrive comme casque bleu, on… on nous donne, enfin, on nous donne pas une liste, mais on nous donne quatre mis­sions offi­cielles ordon­nées par l’ONU, qui sont pre­miè­re­ment de faire de l’escorte de convois huma­ni­taires. C’est sup­po­sé être… moi, je croyais que c’était la mis­sion prin­ci­pale pour laquelle je par­tais, que j’allais pas­ser ma vie (j’étais conduc­teur d’un véhi­cule blin­dé), je pen­sais que j’allais pas­ser ma vie sur les routes de la poche de Bihac à escor­ter les convois d’aides huma­ni­taires. En fait, cette mis­sion là, moi, je l’ai rem­pli que trois fois, c’est-à-dire que je n’ai escor­té que trois convois parce que rapi­de­ment la poche de Bihac a été encer­clée par les Serbes de Bos­nie… les Serbes de Croa­tie au nord et les Serbes de Bos­nie au sud, et donc aucun convoi du HCR ne ren­trait plus dans la poche.

Donc, il n’y avait plus de convoi à faire. Il n’y avait plus rien à pro­té­ger.
La deuxième mis­sion, c’était de faire de l’observation. C’est-à-dire que l’ONU essaie de savoir ce qui se passe, essaie de savoir qui tire, qui tire sur qui, qui tire en pre­mier, qui tire où, qui tire quoi, et donc, on allait régu­liè­re­ment, ben, le plus près pos­sible des lignes de front pour essayer de savoir ce qui se pas­sait. En fait, le plus près pos­sible, c’était en géné­ral à quelques kilo­mètres, cinq, six, sept kilo­mètres, parce que… ben, ceux qui étaient sur le front nous empê­chaient d’approcher plus. Et donc, il s’agissait, ben, à l’oreille, de savoir ce qui se pas­sait. On avait des tables… des tables en bois avec une feuille des­sus pour noter… on avait, en colonne, « Serbe », « Croate »… « Serbe », « Bos­niaque » ou « indé­ter­mi­né », en ligne, « rafale légère », « rafale lourde », et puis, on fai­sait des… des croix ou des bâtons à chaque fois qu’il y avait une rafale légère d’origine serbe. A la fin de la jour­née, après s’être pas­sé la planche de… de sol­dat en sol­dat, ben, on fait le total par lignes et le total par colonnes, et puis tout cela est cen­tra­li­sé, comme ça l’ONU sait, ou en tout cas est sup­po­sé savoir ce qui se passe et où est-ce que les tirs reprennent, où est-ce que les tirs se sont estom­pés, où est-ce que… où est-ce que c’est plu­tôt du mor­tier ou plu­tôt des armes légères qui tirent.

La troi­sième mis­sion, c’était de faire les patrouilles. Là, l’idée c’est que l’ONU, à par­tir du moment où elle était pré­sente sur le ter­rain, elle vou­lait se mon­trer et se… vou­lait que les gens la voit, et donc, il s’agissait, en fait, d’aller et de mon­ter nos gros véhi­cules blancs avec nos belles armes bien hui­lées etc. Alors on allait, on avait quelques lieux-dits dans les­quels on s’arrêtait, qui étaient des fermes où on était accueilli, où on nous offrait le café et, éven­tuel­le­ment, la sli­vo­vitz, l’alcool de prunes local, et ça se limi­tait vrai­ment à ça, comme par ailleurs, aucun des… moi, j’étais dans un groupe de com­bat, donc on était une dizaine, aucun d’entre nous ne par­lait le ser­bo-croate, donc j’étais le seul ou presque à par­ler un peu l’allemand ou l’anglais. Donc, on arri­vait par­fois à com­mu­ni­quer avec quelques… quelques mots d’allemand, quelques mots d’anglais, mais c’était extrê­me­ment limi­té et il c’était, il n’y avait aucun moyen d’avoir une conver­sa­tion un tant soit peu sub­tile ni sur le conflit, ni sur ses ori­gines, ni sur quoique ce soit. Donc, on par­lait de femmes, on par­lait d’alcool, on par­lait de sexe, on par­lait de ce que tout bon mili­taire qui se res­pecte parle, notam­ment quand il est à l’étranger, et ça n’avait pas d’autre inté­rêt que ça. Et puis, deuxième, non, la deuxième chose impor­tante par rap­port aux patrouilles, c’est l’occasion de petit tra­fic. C’est-à-dire qu’on avait, nous, par exemple, des Mal­bo­ro ou des pro­duits qu’on pou­vait ache­ter au foyer fran­çais, et qu’on échan­geait, la plu­part des sol­dats, par exemple, vou­laient abso­lu­ment rame­ner des baïo­nettes kalach­ni­kov, et donc qu’ils échan­geaient contre une ou deux car­touches de Mal­bo­ro qui nous coû­taient pas très cher parce qu’elles étaient détaxées. Ils échan­geaient une ou deux car­touches de Mal­bo­ro contre des baïon­nettes kalach­ni­kov. Par­fois, ça allait jusqu’à ache­ter des armes, c’est-à-dire des kalach­ni­kov que la… que la pré­vô­té du bataillon s’occupait de faire démi­li­ta­ri­ser et qu’on pou­vait ensuite rame­ner en France. Mais c’était un tra­fic rela­ti­ve­ment limi­té, prin­ci­pa­le­ment limi­té parce que les Fran­çais sont pas en manque, c’est-à-dire que comme on avait un foyer bien acha­lan­dé, on n’avait pas tel­le­ment de rai­sons et de… et de moti­va­tion pour tra­fi­quer, mais on en fai­sait un peu.

Et la der­nière mis­sion, c’était, eh ben, de nous pro­té­ger nous-mêmes, et donc, de pro­té­ger notre base. Moi, j’ai pas­sé plu­sieurs heures en haut d’un mira­dor, de jour comme de nuit, à obser­ver ce qui pou­vait se pas­ser alen­tours. Sur les postes d’observation, il y avait des gardes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ou il s’agissait éga­le­ment de pro­té­ger nos propres convois, c’est-à-dire que quand l’ONU trans­porte son essence, ses véhi­cules, ses pièces déta­chées etc., ben il faut, même chose, des véhi­cules blin­dés pour les pro­té­ger, ne serait-ce que pour ne pas se faire piquer les camions, plus que leur conte­nu, et donc, là, c’est presque à cette mis­sion là, moi, que j’ai consa­cré le plus de temps : la mis­sion de pro­tec­tion de nos propres bases et de nos propres ins­tal­la­tions.

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Moti­va­tion [car­ton] [11’52]
La moti­va­tion prin­ci­pale, je crois que c’est objec­ti­ve­ment l’argent. C’est-à-dire que quand on part en ex-You­go­sla­vie, qu’on est sol­dat, on a une solde qui passe de 500 francs à, entre 8’000 et 10’000 à peu de choses près, et pour des gens, pour la plu­part d’entre-eux, un peu pau­més, qu’ont pas grand chose à l’extérieur, qui sou­vent sont jeunes parce que si on se retrouve dans une com­pa­gnie d’infanterie, c’est sou­vent parce que, donc, on n’a pas vou­lu faire autre chose, donc, sans doute, qu’on n’a pas de bou­lot, qu’on n’a pas fait des études etc. Donc, c’était une somme d’argent extrê­me­ment impor­tante et rela­ti­ve­ment atti­rante.

D’autre part, c’est des gens qui on essayé, un peu comme moi, d’échapper un peu à l’enfer mili­taire tra­di­tion­nel, c’est-à-dire que, si vous ima­gi­nez que vous met­tiez des mili­taires dans une caserne, vous les empê­chez de sor­tir, vous les payez 500 balles par mois et vous leur dites brus­que­ment, au bout de trois ou quatre mois d’enfermement, vous pou­vez par­tir en You­go­sla­vie, vivre autre chose, être volon­taire et gagner 10’000 balles, c’est rela­ti­ve­ment ten­tant, et donc, c’est un peu une clien­tèle assez cap­tive. Donc, c’est là les deux moti­va­tions prin­ci­pales. Il y a un peu l’aventure. Mais, j’y crois pas tel­le­ment parce que l’aventure est quand même quelque chose qui fait un peu peur par rap­port à la You­go­sla­vie quand on a entre 18 et 25 ans, on est quand même un peu effrayé. En plus, la famille, autour, a quand même ten­dance un peu à limi­ter cette envie là. Quant aux volon­tés plus… aux moti­va­tions plus nobles, entre guille­mets, qui seraient de vou­loir par­tir pour l’ONU, pour… pour une idée d’une armée inter­na­tio­nale etc., bon, moi j’avais le sen­ti­ment que c’était extrê­me­ment limi­té, mais c’était limi­té parce que les gens qui se trouvent dans une com­pa­gnie d’infanterie ont vrai­ment pas de rai­sons de par­tir pour ces moti­va­tions là. Ceux qui pour­raient les avoir, sont pas à cet endroit là. Donc, c’est un peu lié au recru­te­ment, à la base, de l’armée fran­çaise.

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Enga­gés [car­ton] [13’21]

Les enga­gés, ils le disent, ils le reven­diquent, ils pensent même que c’est une moti­va­tion noble, ils partent là-bas parce qu’on leur a don­né l’ordre de le faire et comme ils sont de bons mili­taires, ils ont obéis. Mais par­mi eux, aucun n’est par­ti là-bas pour des rai­sons… pour des rai­sons autres que des rai­sons de ser­vice. C’est-à-dire qu’ils partent là-bas parce qu’ils triplent leur solde, parce que c’est une pers­pec­tive de pro­mo­tion, en terme de car­rière et de pers­pec­tive de car­rière. Mais aucun d’entre-eux ne reven­dique de par­tir là-bas pour les Droits de l’Homme ou pour l’humanitaire. Ils reven­diquent même que ce ne soit pas le cas. C’est-à-dire qu’ils seraient par­tis là, ils seraient par­tis n’importe où ailleurs où on leur aurait don­né ordre de par­tir.

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Obéis­sance [car­ton] [13’51]

Jusqu’où les mili­taires sont prêt à obéir ?
Moi, d’ailleurs, enfin, je me suis posé la ques­tion, c’est-à-dire que je m’étais dit : « il faut que je me fixe des limites morales à ce que je peux faire ». J’avais un peu lu un peu des livres sur ce qui s’était pas­sé en Algé­rie ou ailleurs. Et donc j’avais peut-être fan­tas­mé, j’en sais rien, sur l’idée de me dire « il faut que je me fixe des limites », c’est-à-dire faut que ma… faut que ma conscience m’empêche de faire éven­tuel­le­ment un cer­tain nombre de choses, y com­pris ce qu’on pour­rait me don­ner ordre de faire. Je constate, d’abord, à pos­te­rio­ri, que j’ai tout fait. C’est-à-dire que j’ai obéis à tous les ordres qu’on m’a don­nés. Donc la… Alors, est-ce que c’est parce que j’ai jamais été confron­té à la limite de la déso­béis­sance ou est-ce que c’est parce que j’ai pas osé le faire ? Je sais pas. Et donc… Voi­là ! Après, ce que les mili­taires sont capables de faire, moi, je crois qu’ils sont, les mili­taires enga­gés sont capables d’aller très loin, parce que le… l’obéissance est vrai­ment un culte à l’intérieur de l’armée, que d’obéir à son chef est en soi un hon­neur, indé­pen­dam­ment même de l’ordre, indé­pen­dam­ment même de l’acte que l’ordre va impli­quer. Et donc, moi, je crois vrai­ment que, en plus… en plus l’armée est une ins­ti­tu­tion rela­ti­ve­ment forte, qui est capable de… la preuve, qui est capable de faire faire à peu près ce qu’elle veut à plein de gens, y com­pris ceux qui avaient essayé de se fixer des limites de départ. Ceux qui en ont pas et qui ont théo­ri­sé le fait que de ne pas en avoir était une bonne chose, eux, je pense, sont prêt à aller presque jusqu’à… presque jusqu’à n’importe où.

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Chiens [car­ton] [15’01]

Notre capi­taine, com­man­dant d’unité, avait orga­ni­sé des tue­ries de chiens. C’est-à-dire que sous le pré­texte, au départ, rela­ti­ve­ment noble,qu’il y avait trop de chiens sur la base et que ça posait un pro­blème de san­té publique, qu’il allait fal­loir com­men­cer à éli­mi­ner des chiens et l’élimination des chiens, au début, de façon rela­ti­ve­ment propre, bon ! avec des armes, mais rela­ti­ve­ment propre et rela­ti­ve­ment limi­té, s’est trans­for­mé en un concours de tue­rie de chiens, parce que c’était un moyen de défou­loir et de… et d’utilisation et de test des armes. Mais les chiens, on allait les cher­cher. Au début, il y en avait sur la base. Après on allait dans les décharges. On allait tuer les chiens des décharges. Alors, on pré­tex­tait que c’était mieux pour la popu­la­tion que de voir ces por­teurs de virus, j’allais dire exé­cu­tés, tués, mais euh… mais c’était plus le sou­hait des offi­ciers d’aller là où on pou­vait tuer, là où on pou­vait trou­ver la mort.

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Guerre [car­ton] [15’46]

Des contacts que j’ai eu avec la guerre, c’est plus des contacts avec ceux qui vivent la guerre. C’est-à-dire qu’on a fini, qu’on finis­sait par se lier un peu d’amitié… c’est un grand mot, mais qu’on finis­sait par se lier un peu avec, notam­ment, des enfants qui étaient autour des postes d’observation parce qu’y avait pas d’école, parce qu’ils s’ennuyaient, donc ils venaient près de nous. En plus, ils avaient des bon­bons, des rations de com­bat, etc. On avait un petit kilo de richesses qui fai­saient qu’on atti­rait un peu les enfants, et donc, on dis­cu­tait avec eux, et au tra­vers de leur vie à eux, on pou­vait appro­cher, dans une cer­taine mesure, la guerre, et voir les dif­fé­rentes galères qu’ils vivaient.

Le fait qu’à14 ans, ils étaient res­pon­sables de la mai­son parce que le père était plus là. Donc, il fal­lait qu’ils s’occupent des ani­maux, des gens, etc.
C’est… Moi, c’est le contact le plus émo­tion­nel que j’ai eu avec la guerre.
Ensuite, on avait un contact avec, si on parle de la guerre… pour par­ler des armes, un contact avec les armes de la guerre régu­liè­re­ment, à chaque fois que l’on pas­sait des check­points, et on avait éven­tuel­le­ment des petits ennuis, quoi. Pas­ser un check­point, y avait un mili­taire qui éven­tuel­le­ment bra­quait une kalach­ni­kov contre le véhi­cule pour nous deman­der de faire demi-tour ou autre. Donc là, c’est le… c’est le contact le plus… le plus proche de l’image tra­di­tion­nelle de la guerre.

La der­nière chose, c’est si on parle de la guerre comme, comme contact avec la mort. Là on a eu un contact rela­ti­ve­ment concret, parce que régu­liè­re­ment la FORPRONU était char­gée d’aller faire ce qu’on appe­lait nous les ramas­sages de cadavres, les mis­sions cadavres, sur les lignes de front, les lignes de front, sur les­quelles per­sonne ne peut aller parce que, bon, on se fait tirer des­sus par les tireurs d’élite d’en face. Et donc, l’ONU orga­nise des petits ces­ser-le-feu qui dure deux heures, trois heures, quatre heures ou une demi-jour­née. Et donc, on va là-bas vers 14h. On rentre dans le no man’s land en fai­sant atten­tion que les dif­fé­rentes par­ties res­pectent le ces­ser-le-feu. On pro­tège le ramas­sage des cadavres par une com­mis­sion dési­gnée par les uns et une com­mis­sion dési­gnée par les autres. Et puis, ben, quatre ou cinq heures plus tard, on repart. Et là, moi, pour la pre­mière fois de ma vie, eh ben, j’ai vu… j’ai vu des cadavres, quoi, que j’avais jamais eu l’occasion de voir avant. Et là c’est… c’est un évè­ne­ment, un contact avec… un mor­ceau de la guerre.

Ce serait pas hon­nête de pas dire, à pos­te­rio­ri, que c’était des mis­sions qui avaient une cer­taine forme d’excitation. C’est-à-dire que quand on nous disait « vous allez par­tir pour une mis­sion cadavres », d’abord on était, entre guille­mets, contents de par­ti­ci­per à cette mis­sion là. C’était pas le cas de tous. On se disait que… qu’on allait vers, enfin, qu’on allait vers la guerre et euh… et bon, je peux en avoir honte à pos­te­rio­ri ou autre, mais il y avait une cer­taine fas­ci­na­tion pour cette acti­vi­té là, qui était l’activité la plus euh… la plus guer­rière, la plus proche de la mort etc., qu’on pou­vait avoir. D’autre part, quand on… quand je me suis retrou­vé, donc, à voir pour la pre­mière fois de ma vie un cadavre tué par balles, autour d’une mai­son, qui était res­té là depuis un cer­tains temps etc., j’ai décou­vert que c’était l’un des côtés les moins inhu­mains de la guerre. C’est-à-dire que moi j’avais été infi­ni­ment plus mar­qué, tou­ché par les gamins que j’avais ren­con­trés avant qui m’avaient par­lé de choses et d’autres, de leurs his­toire, d’aventures… d’aventures sans for­cé­ment grande impor­tance. Là, j’ai décou­vert que même pour celui qui en avait jamais vus, voir des cadavres, les ramas­ser etc., c’était fina­le­ment pas si dif­fi­cile que ça, tel­le­ment ça sem­blait com­plè­te­ment déshu­ma­ni­sé.

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Mort [car­ton] [18’34]

Par rap­port à notre propre, enfin… par­ler avec le je, par rap­port à ma propre mort, c’était… c’est quelque chose d’ambiguë, c’est-à-dire que c’est euh… para­doxa­le­ment, c’est une idée qui vient quand elle n’a pas de rai­sons de venir, c’est-à-dire que c’est par exemple, le soir, quand on est dépri­mé parce qu’on a pas reçu de lettres de sa copine ou de ses parents, parce qu’on se dit « mais qu’est-ce que je fais là ? » etc., que brus­que­ment, on rentre dans un méca­nisme de réflexions, on se dit « mais qu’est-ce que je suis venu prendre le risque de me faire tuer ici, dans une guerre à laquelle je com­prends pas tout, qui a l’air vache­ment com­pli­quée etc. » et brus­que­ment, on a une… on a deux heures d’angoisse. On se dit qu’il vaut mieux dor­mir et que ça ira mieux le len­de­main. Mais on ne retrouve jamais confron­té à sa propre mort dans les condi­tions… enfin, au moment où elle ris­que­rait effec­ti­ve­ment d’arriver. C’est-à-dire que plu­sieurs fois le véhi­cule que je condui­sais s’est fait bra­qué par des kalach­ni­kov, des véhi­cules… des armes anti-chars, etc., où je me suis dis « j’espère qu’il y en a pas un qui va faire une conne­rie, ou ne serait-ce qu’une erreur, et tirer par hasard ou volon­tai­re­ment, je sais pas quoi », mais là, on n’a pas peur, on n’a para­doxa­le­ment pas peur. C’est-à-dire qu’on se dit « ben voi­là ! je vais faire demi-tour avec mon véhi­cule et puis ça ira mieux plus tard », mais on a aucune angoisse.

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Demi-tour [car­ton] [19’33]

Ça créé deux types d’impatience, c’est-à-dire que les mili­taires enga­gés, eux, ont une vrai… ont un amour propre de mili­taire, de bles­sé. C’est-à-dire qu’ils ont des armes, ils ont pas le droit de s’en ser­vir. On les oblige à faire demi-tour. Ils ont l’impression que le mec en face d’eux est un rigo­lo, qu’il a pour tout arme­ment un revol­ver, à la limite, même, on sait même pas s’il est char­gé ou pas, on n’en sait vrai­ment rien, et on fait demi-tour devant… devant le sym­bole de l’homme armé plus que devant l’homme armé lui-même. Moi, d’abord, effec­ti­ve­ment, j’avais pas d’amour propre de mili­taire, c’est-à-dire que faire demi-tour devant des armes, je trou­vais pas ça humi­liant. C’est-à-dire que… ça me cho­quait pas outre mesure. Par contre, c’est que c’est… mais là aus­si, c’est plus à pos­te­rio­ri qu’on le réa­lise, c’est clair que par rap­port aux idéaux pour les­quels je par­tais, faire demi-tour devant… devant le moindre Serbe, c’était un renie­ment… c’était vrai­ment le renie­ment ultime qu’on pou­vait faire. Mais… Mais encore une fois, sur le coup, on… sur le coup on fait demi-tour parce qu’on est dans l’ambiance de faire demi-tour. Si on nous avait mis dans l’ambiance de résis­ter, avant même que le Serbe soit arri­vé, on aurait dis­cu­té entre nous dans le véhi­cule blin­dé. On se serait dit « au moins si aujourd’hui, il y en a un qui vient, et ben, on par­ti­ra pas, on res­te­ra dans le véhi­cule, quitte à ce que, éven­tuel­le­ment, il y en ait un de nous qui reste », et je suis sûr que si on avait été mis dans cette ambiance là, on aurait accep­té le risque, éven­tuel­le­ment, qu’il y en ait un qui y reste. Mais on était mis dans l’ambiance dans laquelle à chaque fois que quelqu’un vous demande quelque chose… avec une arme, vous faites demi-tour, vous ren­dez compte et, éven­tuel­le­ment, vos chefs avi­se­ront plus tard.

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Poli­tique [car­ton] [20’50]

J’ai décou­vert (et je pense que c’est… quand on regarde la télé­vi­sion, c’est rela­ti­ve­ment évident), on a une armée extrê­me­ment res­pec­tueuse du pou­voir poli­tique. Et en plus, ils sont res­pec­tueux du pou­voir poli­tique, mal­gré la cri­tique qu’ils peuvent en faire. C’est — à — dire que les mili­taires sont quand même rela­ti­ve­ment, quand les langues com­mencent à se délier le soir, sont rela­ti­ve­ment acerbes vis — à — vis du pou­voir poli­tique et pensent que les poli­tiques sont des inca­pables par rap­port au règle­ment du conflit you­go­slave. Et donc… mais ils sont res­pec­tueux, ils sont res­pec­tueux jusqu’au bout et ils se posent pas tel­le­ment d’états d’âme, et moi je trouve que c’est un point posi­tif. Quand, par exemple, cer­tains intel­lec­tuels ont com­men­cé à sug­gé­rer, il y a quelques mois, « mais les casques bleus doivent déso­béir, ils doivent ces­ser d’appliquer ces ordres etc. », moi, j’avais une posi­tion qui était de dire, d’une part, qui était de dire non, pour deux rai­sons : d’une part, parce que, le jour où dans une démo­cra­tie l’armée se met à faire ça, si elle le fait en You­go­sla­vie, elle peut le faire n’importe où ailleurs ; mais d’autre part, sur­tout, le jour où les mili­taires se met­traient à déso­béir en ex-You­go­sla­vie, je suis pas cer­tain qu’ils seraient du côté de… du côté que défendent ces mêmes intel­lec­tuels.

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Men­songe [car­ton] [21’42]

J’ai men­ti à un cer­tain nombre de gens, c’est — à — dire qu’il y a un cer­tain nombre, soit d’enfants, soit même de femmes qu’on a eu l’occasion de ren­con­trer, à qui on avait dit à cer­tains moments : « mais oui, on vous aide­ra », parce que quand on est autour d’un café, on peut pas faire autre­ment que de dire ça et puis parce que, dans une cer­taine mesure, on y croit. « Mais oui, on vous aide­ra. Si la guerre arrive, vous avez qu’à venir nous rejoindre dans le poste d’observation. Si vous avez besoin de quelque chose, venez nous voir ». En plus on avait lié un peu des liens d’amitié… Et donc… et puis le jour où la guerre arri­vait, on était même plus sur le poste d’observation qu’on avait démé­na­gé deux jours avant parce que nous… enfin, nous, la FORPRONU l’avait pré­vue, alors que les habi­tants autour du poste d’observation ne l’avait pas pré­vue. Donc, on a le sen­ti­ment, moi, j’ai le sen­ti­ment d’avoir euh… d’avoir euh, floué un cer­tain nombre de gens, à titre per­son­nel, c’est — à — dire avoir dit « je vous aide­rai » et de pas l’avoir fait.

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Posi­tif [car­ton] [22’23]

L’aspect posi­tif, indé­nia­ble­ment, il y en a eu. Les quelques convois de farine que j’ai escor­tés, c’était posi­tif. On a plu­sieurs fois aus­si escor­té des… des convois d’échange de pri­son­niers ou de bles­sés, et c’est des trucs, même chose, sur le plan émo­tion­nel, qui était vache­ment fort parce qu’on arri­vait avec les véhi­cules plein de pri­son­niers ou plein de bles­sés dans l’hôpital, enfin dans l’hôpital, on les rame­nait dans leur hôpi­tal et donc des cris de joie etc. Et donc, sur le plan émo­tion­nel, on a vécu un cer­tain nombre de choses. Des soi­rées où on se dit, indé­nia­ble­ment, qu’on a été utile et qu’on n’était pas là pour rien.Ceci dit, on a, on a l’impression, c’est une image tra­di­tion­nelle, quoi, d’être sur le pont d’un navire et puis sur le pont on fait quelques trucs bien et quelques trucs moins bien, mais sur­tout le navire ne va pas dans la bonne direc­tion.

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ONU [car­ton] [22’59]

Si l’ONU conti­nue à cau­tion­ner ce qui se passe là — bas, après, c’est ter­mi­né, on ne fera plus rien, je veux dire, l’ONU ne fera plus rien nulle part. Moi, on n’est pas prêt de m’y reprendre. On n’est pas prêt de m’envoyer sous le casque bleu n’importe où ailleurs dans le monde, parce que je sais à quoi ça sert et je sais que c’est pas, que c’est pas, que c’est pas fait pour… ni pour aider les oppri­més ni pour toutes ces idées aus­si naïves les unes que les autres que je pou­vais avoir avant de par­tir. Donc il y a aus­si l’idée d’essayer de sau­ver un tant soit peu ce qui peut y avoir aujourd’hui de… enfin d’organisation inter­na­tio­nale et d’État au — des­sus de l’État et d’armée euh… d’armée com­po­sée de tous etc.

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Bilan [car­ton] [23’36]

… je pars de là — bas, j’aurais été inca­pable de racon­ter tout ça, et je ne l’avais pas, je l’avais très peu réa­li­sé, entre guille­mets, théo­ri­sé, c’est — à — dire que je me ren­dais compte d’un cer­tain nombre de chose, mais c’était extrê­me­ment super­fi­ciel. Quand on est ren­tré, moi, y a eu un… par rap­port au conflit… au conflit bos­niaque, il y a eu un élé­ment déclen­cheur : c’est le bom­bar­de­ment de Bihac par les Serbes et l’entrée des Serbes dans la poche de Bihac, où là je me suis dit : « Oulah ! Quoi… Pour­quoi ? Pour­quoi j’étais là — bas ? », c’est — à — dire que ça n’a vrai­ment ser­vi à rien et à la fin de deux ans de pré­sence fran­çaise et de six mois de ma pré­sence à moi dans la poche de Bihac, les Serbes entrent. Donc c’était… c’était vrai­ment révé­la­teur et sym­bo­lique de ce qu’on y avait fait ou de ce qu’on n’y avait pas fait.
Et puis ensuite, pour ce qui est de tout… de tout le reste, c’est — à — dire de tout ce qui concerne pas direc­te­ment les contin­gences géo­po­li­tiques locales etc., ça remonte à la sur­face len­te­ment… d’abord parce que l’armée, encore une fois, est quelque chose dont on a du mal à se sor­tir et qu’on conti­nue à se lever tôt, enfin à se réveiller tôt le matin et à rêver de l’armée etc., parce que c’est une ins­ti­tu­tion dans laquelle on a bai­gné pen­dant qua­torze mois et notam­ment, six mois, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, là-bas, et donc, on est rela­ti­ve­ment pris par ça. Et puis, ça remonte que petit à petit. On a… En plus, on a un der­nier petit pro­blème, c’est que c’est un peu le pro­blème de tous les bidasses qui sortent de l’armée, c’est que les copains etc. veulent bien entendre les his­toires pen­dant euh… une soi­rée, mais cer­tai­ne­ment pas plus long­temps que ça, et qu’en plus, on se rend compte que ça sert à rien et on le raconte une fois, et en plus, soi-même, à la fin, on en a marre de par­ler à tout le monde de la Bos­nie etc. Et donc, on a un pro­blème de savoir com­ment l’extérioriser, com­ment en par­ler. Mais on a aus­si ce pro­blème là, c’est que les gens prêt à vous écou­ter comme vous venez de le faire, pen­dant presque une heure sur la You­go­sla­vie, il n’y en a pas beau­coup.

Témoi­gnage de Fran­çois Cré­mieux [car­ton]

recueilli par Chris Mar­ker [car­ton]

Trans­crip­tion de l’en­tre­tient “Casque bleu” en PDF

  1. Natha­lie Mary, “Témoi­gnage d’un casque bleu recueilli par Chris. Mar­ker”, Bref, n° 28 (prin­temps 1996), p. 3
  2. Natha­lie Mary, op. cit.
  3. Arnaud Lam­bert, Also Known as Chris Mar­ker, Paris : Le Point du Jour, 2008, p. 155