L’Ambassade (film retrouvé) de Chris Marker, la déconstruction d’un récit

Ludo­vic Lamant / Marie Van­de­walle / Raphaelle Mess­mer / Lou Svahn

Com­ment racon­ter l’His­toire ? Com­ment recons­ti­tuer sans mani­pu­ler ? Peut-on échap­per à des dis­cours biai­sés, faus­sés sur le pas­sé ?

l_ambassade.jpg

L’Am­bas­sade / 1973 / Réa­li­sé par Chris Mar­ker / 20min Fic­tion poli­tique. Dans l’am­bas­sade ano­nyme d’un pays ano­nyme, des réfu­giés poli­tiques vivent les heures dif­fi­ciles qui suivent un coup d’E­tat mili­taire.

Le 11 septembre de Marker, versant chilien

Le film, que l’on qua­li­fie­rait de culte si ça vou­lait encore dire quelque chose, a pour titre L’Am­bas­sade (film retrou­vé). Il est signé Chris Mar­ker. Il fut tour­né en 1975, deux ans après le coup d’E­tat au Chi­li contre Sal­va­dor Allende, et la prise de pou­voir d’Au­gus­to Pino­chet.

Le court s’ouvre sur un men­songe. De vieilles pel­li­cules ont été trou­vées dans une ambas­sade. Voix off (l’ex­pres­sion n’est pas la bonne, tant le film est très écrit, tant Mar­ker y est beau­coup plus écri­vain que cinéaste) : « Ceci n’est pas un film, ce sont des notes prises au jour le jour. En fait de com­men­taires, d’autres notes, écrites quand je ne fil­mais pas. (…) Mer­cre­di, deux jours après le coup d’E­tat, le pre­mier groupe est arri­vé, des mili­tants de gauche pour la plu­part ». S’en­suit un huis clos d’une semaine ou presque, sans son direct, dans les salons et cui­sines d’une ambas­sade, peut-être au Chi­li, peut-être pas, à vrai dire on n’en sait rien. A l’é­cran, une gale­rie de por­traits de réfu­giés poli­tiques angois­sés, pris dans le flot de l’His­toire mais pri­vés de voix, squat­tant les lieux.

Ici, un avo­cat endor­mi à même le par­quet ciré, parce qu’il a pas­sé, nous explique la voix off (l’ex­pres­sion n’est tou­jours pas la bonne), la nuit à brû­ler les dos­siers de ses clients — pour empê­cher qu’ils ne tombent dans les mains des mili­taires. Là, Maria lit l’a­ve­nir de ses col­lègues dans le mare de café, pour pas­ser le temps et se concen­trer sur l’a­près — scène silen­cieuse et bou­le­ver­sante, où le contre-jour assom­brit un peu plus les visages fer­més. Au fil de ce jour­nal de bord inté­rieur, on pense tou­jours au dehors — le véri­table contre­champ du film, qui tourne à l’ob­ses­sion. A peine une scène, tour­née depuis l’une des fenêtres du bâti­ment, en plon­gée, nous informe de la vio­lence du monde exté­rieur. Un mili­tant court vers l’am­bas­sade pour s’y réfu­gier. Abat­tu par les forces de police avant d’y être entré.

Allers-retours dedans dehors, avant après. « Comme dans toutes les pri­sons, on s’i­ma­gine par­ler d’ailleurs en par­lant d’a­vant », dit le cinéaste de La jetée. La camé­ra enre­gistre et témoigne, au nom de l’im­pé­ra­tif mémo­riel. Elle choi­sit son camp aus­si — du côté des luttes révo­lu­tion­naires for­cé­ment. Pour preuve, vers la fin de L’Am­bas­sade, la voix pleine de colère avec laquelle Mar­ker égrène les mesures dic­tées par le « nou­veau pou­voir », et que la télé­vi­sion, nous apprend-on, vient d’an­non­cer : inter­dic­tion de tous les par­tis poli­tiques sans excep­tion, appel à la déla­tion prime à l’ap­pui, nou­velle consti­tu­tion, etc. Long silence, comme un gouffre.

En appa­rence, L’Am­bas­sade a tout du film mineur dans la dense fil­mo de Mar­ker. Même pas signé pour de vrai. Pas un chat qui traîne, pas l’ombre d’un per­son­nage fort, pas même le début d’une réflexion sur les tech­niques du ciné­ma. Pour­tant, der­rière la fausse sim­pli­ci­té du docu­ment brut retrou­vé des années plus tard, Mar­ker pose les bonnes ques­tions — celles qui fâchent encore aujourd’­hui. Com­ment racon­ter l’His­toire ? Com­ment recons­ti­tuer sans mani­pu­ler ? Peut-on échap­per à des dis­cours biai­sés, faus­sés sur le pas­sé ? A voir le der­nier plan, magni­fique, que l’on ne dévoi­le­ra sur­tout pas, Mar­ker répond par un non caté­go­rique et convain­cant.

Ludo­vic Lamant / jour­na­liste — media­part


L’ambassade, un documentaire empreint de réalisme ?

l_ambassade03.jpg

Des artistes, des mili­tants et des intel­lec­tuels se réfu­gient dans une ambas­sade. Le cinéaste Chris Mar­ker se trouve par­mi eux. Il tient la chro­nique du drame et des dis­cus­sions qu’il suscite…L’ambassade, court-métrage de 1975, est qua­li­fié de docu­men­taire.

Il débute par une voix off, qui nous dit : « ceci n’est pas un film, ce sont des notes prises au jour le jour. En fait de com­men­taires, d’autres notes, écrites quand je ne fil­mais pas. Quitte à faire une démons­tra­tion des pos­si­bi­li­tés du super‑8, j’aurais autant aimé la faire ailleurs que dans cette ambas­sade et avec d’autres per­son­nages que des réfu­giés poli­tiques. ». Le ton est lan­cé : cette voix-off nous explique les images que l’on s’apprête à voir « des notes prises au jour le jour » ce qui nous amène à pen­ser que rien dans ce film n’est scé­na­ri­sée et que nous ver­rons des images réels, prises sur le vif. De plus, la voix off nous indique éga­le­ment le thème de ce court : des réfu­giés poli­tiques cachés dans une ambas­sade. Là encore, ce sujet nous ren­voie à la réa­li­té, à notre réa­li­té qui nous concerne tous, à savoir la poli­tique.

Ce court-métrage de Chris Mar­ker a été tour­né en 1975. Par son sujet, et par sa date de tour­nage, on fait le lien très rapi­de­ment avec ce qui s’est pas­sé au Chi­li en 1973. En effet, deux ans avant la date du tour­nage, ont eu lieu des évè­ne­ments poli­tiques capi­taux au Chi­li. Le mar­di 11 sep­tembre 1973, Augus­to Pino­chet, com­man­dant en chef de l’armée chi­lienne, aidé de ses com­man­dants, pro­voque un coup d’État au Chi­li et ren­verse le pré­sident socia­liste et élu démo­cra­ti­que­ment, Sal­va­dor Allende.

Cet évè­ne­ment his­to­rique nous ren­voie donc à ces réfu­giés poli­tiques cachés dans une ambas­sade, étant en dan­ger par ce nou­veau gou­ver­ne­ment mis en place. Il fait aus­si écho à un évè­ne­ment exté­rieur à l’ambassade qui se passe dans le film : l’irruption d’un mili­tant à l’extérieur qui essaye d’échapper à la police pour atteindre l’ambassade. Mais il n’en n’aura pas le temps. Cet évè­ne­ment nous ren­voie une fois de plus à la réa­li­té, à leur triste réa­li­té. De plus à la fin du film, les réfu­giés mettent la télé­vi­sion en marche. Ils apprennent les direc­tives du nou­veau gou­ver­ne­ment qui inter­dit tous les par­tis poli­tiques, l’abolition de la liber­té de la presse… Ces deux évé­ne­ments nous donnent des élé­ments ration­nels et font échos au coup d’État du Chi­li. De ce fait, ils ren­forcent la cré­di­bi­li­té de réa­lisme his­to­rique. Pour­tant, aucuns élé­ments ne nous indiquent expli­ci­te­ment que ce film se déroule au Chi­li.

Enfin, sans par­ler du fond, mais de la forme, on peut dire que la tech­nique de prise de vue des images ren­force une fois de plus cet aspect réel, docu­men­taire, puisque le camé­ra­man qu’on sup­pose être aus­si la voix off, filme avec une camé­ra à l’épaule. Cela nous donne des images vives, comme si l’on fil­mait un évé­ne­ment fami­lial. Mal­gré cela, on peut tout de même remar­quer que le court-métrage est cou­pé, à mainte reprise. On se rend compte ici qu’il n’y a pas que de la réa­li­té, et qu’il n’y a que des images prises sur le vif. De plus, d’autres élé­ments peuvent nous faire pen­ser à autre chose qu’à un simple docu­men­taire ou repor­tage.

Alors, L’ambassade est-il un docu­men­taire empreint de réa­lisme ou une fic­tion ?

Par Marie Van­de­walle / L’u­ni­vers­de­chris­mar­ker

l_ambassade01.jpg

Un film super 8 trou­vé dans une ambas­sade montre des réfu­giés poli­tiques qui orga­nisent leur vie dans ce ter­ri­toire d’a­sile après un coup d’État.


L’Ambassade , la décons­truc­tion d’un récit

L’Ambassade est un court métrage réa­li­sé par Chris Mar­ker en 1973. Dans un article pré­cé­dent, nous avons vu que ce court métrage pou­vait être consi­dé­ré par une approche docu­men­taire. Compte tenue de l’œuvre de Chris Mar­ker, oscil­lant entre réa­lisme et fic­tion, nous ten­te­rons d’éclairer le coté fic­tif de ce court métrage.

L’Ambassade com­mence par l’énonciation de l’intention du court métrage par une voix off : les images qui nous sont don­nées à voir seraient des images d’archive. On appré­hende donc ce court métrage comme un docu­men­taire pré­sen­tant un fait. La voix off pré­sente la situa­tion de la scène : des réfu­giés poli­tiques dans une ambas­sade.

Le ton change peu à peu : la voix off pré­sente les per­son­nages de la scène par leur pré­nom, leur fonc­tion et les qua­li­fie, de la même manière qu’un film pré­sen­te­rait ses dif­fé­rents pro­ta­go­nistes. Nous sommes déso­rien­tés, on ne sait pas où se pla­cer entre le docu­men­taire et la fic­tion. En effet, rien, dans les 22 minutes de huis clos ne nous donne une indi­ca­tion de lieu ou de temps. On ne peut alors que sup­po­ser : on sup­pute que ces réfu­giés poli­tiques se trouvent dans cette ambas­sade suite au coup d’état de Pino­chet, ren­ver­sant Allende au Chi­li en 1973. Nous sommes ensuite confor­tés dans cette idée, le texte lu venant cor­ro­bo­rer cette sup­po­si­tion de par les thèmes abor­dés : l’angoisse, la révo­lu­tion, les mili­taires, les chants de lutte, la poli­tiques, les par­tis poli­tiques.

Une semaine de réclu­sion est donc rela­tée ici ; de l’arrivée des réfu­giés à leur départ pro­gres­sif. Chris Mar­ker filme de façon à ce que l’on ait l’impression de vivre avec les per­son­nages. Alors que l’on voit un petit gar­çon regar­der par la fenêtre, et le plan sui­vant un homme fil­mé en plon­gée cou­rant dans la rue, la voix off explique que cet homme tente de rejoindre l’ambassade mais qu’il n’y par­vien­dra pas. On remarque que les deux plan sont rap­pro­ché au mon­tage puisque le petit gar­çon est d’abord fil­mé de dos, l’opérateur n’aurai pas eu le temps de s’approcher de la fenêtre pour pou­voir fil­mer le réfu­gié dans la rue.

Aus­si, l’histoire est roman­cée et poé­ti­sée ; par exemple lorsque la voix off dit : « faute de nou­velles de l’extérieur, Maria entre­prend de lire dans le marc de café ». Cette situa­tion n’est pas pro­bable dans un contexte poli­tique tel que celui-ci.

l_ambassade02.jpg

Frag­ments de films super‑8, trou­vés dans une ambas­sade après un coup d’état .

Chris Mar­ker construit donc une situa­tion dans un monde qui pour­rait être le nôtre ou bien un autre. Tout est mon­té et fil­mé dans le sens d’un docu­men­taire. Mal­gré tout, ce docu­men­taire paraît flot­ter puisque nous ne par­ve­nons pas à atteindre le niveau de cer­ti­tude recher­cher pour un docu­men­taire. Chris Mar­ker décons­truit le monde réel qu’il a créé. Tout d’abord lorsque les réfu­giés s’en vont (20:00) une musique se déclenche : on quitte le réel pour pas­ser dans une fic­tion plus mélo­dra­ma­tique. Ensuite arrivent les der­nières paroles pro­non­cées par la voix off : « de la fenêtre de l’ambassade, j’ai tour­né mon der­nier plan » puis « et cette ville que nous avions connu libre ». Alors que l’on pense être au Chi­li, la camé­ra réa­lise un tra­vel­ling vers le haut et nous montre un pay­sage de Paris, la tour Eif­fel. Chris Mar­ker décons­truit par le der­nier plan et l’incohérence qu’il a avec les der­nières paroles de la voix off en par­ti­cu­lier, le récit qu’il est par­ve­nu à construire pen­dant les 20 minutes pré­cé­dentes.

par Raphaelle Mess­mer / l’u­ni­vers­de­chris­mar­ker


L’Ambassade de Chris Mar­ker s’annonce comme un « film super 8 trou­vé dans une ambas­sade ». Cela prend l’apparence de notes prises au jour le jour, à la manière d’un jour­nal de bord soi­gneu­se­ment com­po­sé, d’anecdotes gla­nées qui expliquent le quo­ti­dien amer et morne de pré­ten­dus réfu­giés poli­tiques murés dans un abri diplo­ma­tique trans­for­mé en soli­tude.

Comme ani­mée par un besoin de racon­ter, une voix se pose sur cette gale­rie d’hommes et de femmes dont la parole n’a pas été enre­gis­trée. A aucun moment il n’y aura de son direct. À l’image, des gros plans de visages cris­pés, et des mains, celles de Flo­rence Delay[[Florence Delay, écri­vaine fran­çaise, sera en 1982 la voix-off de Sans Soleil de Chris Mar­ker. Elle a inter­pré­té le rôle de Jeanne dans le Pro­cès de Jeanne d’Arc de Robert Bres­son en 1962.]] et de Carole et Paul Roussopoulos[[Carole Rous­so­pou­los est réa­li­sa­trice de docu­men­taire. Elle est la pre­mière femme à tra­vailler avec une camé­ra vidéo por­table. Elle fonde avec son mari, Paul Rous­so­pou­los, le pre­mier col­lec­tif de vidéo mili­tante : Video Out. En 1982, elle crée le Centre Audio­vi­suel Simone de Beau­voir avec Del­phine Sey­rig et Iona Wie­der dont le but est de conser­ver et dif­fu­ser les docu­ments audio­vi­suels liés aux luttes des femmes.]]. Les regards sont comme embués, immo­bi­li­sés par le vide. La voix com­mente les images d’un huis-clos d’une semaine, une vie à l’écart du monde exté­rieur qui n’est pour­tant qu’un moment tran­si­toire de l’histoire.

L’Ambassade est un film-essai dans lequel Chris Mar­ker est bien plus écri­vain que cinéaste ; le com­men­taire est posé sur les images – un vrai tra­vail d’écriture s’engage dès les pre­miers moments et affirme la sin­gu­la­ri­té de son style –, le com­men­taire s’attache à créer une mémoire. André Bazin écri­vait : « […] pour Chris Mar­ker le com­men­taire d’un film n’est pas ce qu’on ajoute aux images préa­la­ble­ment choi­sies et mon­tées, mais presque l’élément pre­mier, fon­da­men­tal.1 » L’image ne ren­voie pas au plan qui la pré­cède ni qui la suit, mais, col­la­té­ra­le­ment, à ce qui en est dit. Le com­men­taire, chez Chris Mar­ker, oscille entre témoi­gnage et fic­tion, entre remé­mo­ra­tion et inven­tion. Il vient comme sup­plé­men­ter les images, en déli­vrer la teneur et offrir une réflexion poé­tique sur une série de non-évé­ne­ments. L’instant n’est pas exal­té, l’angoisse rete­nue est racon­tée sur des images en sur­sis.

Chris Mar­ker nous livre un temps clau­di­quant, dou­teux, qui ne s’installe jamais, « pas d’apprivoisement définitif[[Jean-André Fies­chi, « L’Ambassade », Tra­fic, n°19, 1996. ]] » comme l’écrit Jean-André Fies­chi. Ce film en super 8 vient docu­men­ter, de l’intérieur, l’Histoire en train de se faire, de se vivre, dans son indé­ci­sion même, c’est du temps retrou­vé qui se consume tou­jours dans le pré­sent. Un seul motif échappe à l’écrasement de ce temps sus­pen­du ; la petite tor­tue, celle posée sur des genoux. Elle fas­cine, peut-être parce qu’ « elle a ses idées de tor­tue, et aucun flic au monde ne les lui ferait chan­ger. » Cette tor­tue, c’est l’ouverture poé­tique, et comme l’écrit Fran­çois Niney : « La voix a un visage chez Mar­ker, celui des images2 ».

Chris Mar­ker insis­tait pour que la fin de L’Ambassade ne se raconte pas[[Cette affir­ma­tion ren­voie à un entre­tien de l’auteur avec Lau­rence Braun­ber­ger (les Films du Jeu­di)]] . D’ailleurs il n’y a pas de fin, jus­te­ment, l’histoire « se retourne comme un gant[7] ».

Lou Svahn / New­me­dia

  1. André Bazin, Le ciné­ma fran­çais de la Libé­ra­tion à la Nou­velle Vague (1945 – 1958), Paris, Cahiers du Ciné­ma, 1998.
  2. Fran­çois Niney, « L’éloignement des voix répare en quelque sorte la trop grande proxi­mi­té des plans », Théo­rème numé­ro 6, Revue de l’Institut de Recherche sur le Ciné­ma et l’Audiovisuel – Uni­ver­si­té de Paris III), Recherches sur Chris Mar­ker, sous la direc­tion de Phi­lippe Dubois, Paris, Édi­tions des Presses Sor­bonne Nou­velle, 2002.