La machine à abrutir

Si les médias des régimes totalitaires parviennent, dans une certaine mesure, à enchaîner les pensées, ceux du capitalisme triomphant les battent à plate couture. Et tout cela, bien entendu, grâce à la liberté.

simpson-2.jpg Jusqu’à pré­sent, la qua­li­té des médias audio­vi­suels, public et pri­vé confon­dus, n’était pas vrai­ment un sujet. Puis le pré­sident de la Répu­blique découvre que la télé­vi­sion est mau­vaise. Il exige de la culture. En atten­dant que la culture advienne, l’animateur Patrick Saba­tier fait son retour sur le ser­vice public. En revanche, des émis­sions lit­té­raires dis­pa­raissent. C’est la culture qui va être contente.

Avec l’alibi de quelques pro­grammes cultu­rels ou de quelques fic­tions « créa­trices », les défen­seurs du ser­vice public le trou­vaient bon. Ils ne sont pas dif­fi­ciles. Comme si, à l’instar d’une vul­gaire télé­vi­sion com­mer­ciale, on n’y avait pas le regard rivé à l’Audimat. Comme si la déma­go­gie y était moins abon­dante qu’ailleurs.

Les médias ont su don­ner des dimen­sions mons­trueuses à l’universel désir de stu­pi­di­té qui som­meille même au fond de l’intellectuel le plus éli­tiste. Ce phé­no­mène est capable de détruire une socié­té, de rendre déri­soire tout effort poli­tique. A quoi bon s’échiner à réfor­mer l’école et l’Université ? Le tra­vail édu­ca­tif est sac­ca­gé par la bêtise média­tique, la bouf­fon­ne­rie éri­gée en moyen d’expression, le défer­le­ment des valeurs de l’argent, de l’apparence et de l’individualisme étroit dif­fu­sées par la publi­ci­té, ultime rai­son d’être des grands groupes média­tiques. Bouygues envoie Jules Fer­ry aux oubliettes de l’histoire.

Lorsqu’on les attaque sur l’ineptie de leurs pro­grammes, les mar­chands de vul­ga­ri­té répliquent en géné­ral deux choses : pri­mo, on ne donne au public que ce qu’il demande ; secun­do, ceux qui les cri­tiquent sont des éli­tistes inca­pables d’admettre le simple besoin de diver­tis­se­ment. Il n’est pas néces­sai­re­ment éli­tiste de récla­mer juste un peu moins d’ineptie. Il y a de vrais spec­tacles popu­laires de bonne qua­li­té. Le public demande ce qu’on le condi­tionne à deman­der. On a presque aban­don­né l’idée d’un accès pro­gres­sif à la culture par le spec­tacle popu­laire. Vic­tor Hugo, Char­lie Cha­plin, Molière, René Clair, Jacques Pré­vert, Jean Vilar, Gérard Phi­lipe étaient de grands artistes, et ils étaient popu­laires. Ils par­ve­naient à faire réflé­chir et à diver­tir. L’industrie média­tique ne se fatigue pas : elle va au plus bas.

Cha­cun a le droit de se détendre devant un spec­tacle facile. Mais, au point où en sont arri­vées les émis­sions dites de « diver­tis­se­ment », il ne s’agit plus d’une simple dis­trac­tion. Ces images, ces mots plient l’esprit à cer­taines formes de repré­sen­ta­tion, les légi­ti­ment, habi­tuent à croire qu’il est nor­mal de par­ler, pen­ser, agir de cette manière. Lai­deur, agres­si­vi­té, voyeu­risme, nar­cis­sisme, vul­ga­ri­té, incul­ture, stu­pi­di­té invitent le spec­ta­teur à se com­plaire dans une image infan­ti­li­sée et dégra­dée de lui-même, sans ambi­tion de sor­tir de soi, de sa per­sonne, de son milieu, de son groupe, de ses « choix ». Les pro­duc­teurs de télé-réa­li­té — « Loft sto­ry », « Koh-Lan­ta », « L’île de la ten­ta­tion » —, les diri­geants des chaînes pri­vées ne sont pas tou­jours ou pas seule­ment des imbé­ciles. Ce sont aus­si des mal­fai­teurs. On admet qu’une nour­ri­ture ou qu’un air viciés puissent être néfastes au corps. Il y a des repré­sen­ta­tions qui pol­luent l’esprit.

Si les médias des régimes tota­li­taires par­viennent, dans une cer­taine mesure, à enchaî­ner les pen­sées, ceux du capi­ta­lisme triom­phant les battent à plate cou­ture. Et tout cela, bien enten­du, grâce à la liber­té. C’est pour offrir des cer­veaux humains à Coca-Cola que nous aurions conquis la liber­té d’expression, que la gauche a « libé­ré » les médias. Nous, qui nous trou­vons si intel­li­gents, fruits de mil­lé­naires de « pro­grès », jugeons la plèbe romaine bien bar­bare de s’être com­plu aux jeux du cirque. Mais le conte­nu de nos dis­trac­tions télé­vi­sées sera sans doute un objet de dégoût et de déri­sion pour les géné­ra­tions futures.

On a le choix ? Bien peu, et pour com­bien de temps ? La concen­tra­tion capi­ta­liste réunit entre les mêmes mains les mai­sons d’édition, les jour­naux, les télé­vi­sions, les réseaux télé­pho­niques et la vente d’armement. L’actuel pré­sident de la Répu­blique est lié à plu­sieurs grands patrons de groupes audio­vi­suels pri­vés, la ministre de la culture envi­sage de remettre en cause les lois qui limitent la concen­tra­tion média­tique, la machine à abru­tir reçoit la béné­dic­tion de l’Etat (1). Les aimables décla­ra­tions récentes sur l’intérêt des études clas­siques pèsent bien peu à côté de cela.

Quelle liber­té ? La bêtise média­tique s’universalise. L’esprit tabloïd conta­mine jusqu’aux quo­ti­diens les plus sérieux. Les médias publics courent après la déma­go­gie des médias pri­vés. Le vide des infor­ma­tions com­plète la stu­pi­di­té des diver­tis­se­ments. Car il paraît qu’en plus d’être diver­tis nous sommes infor­més. Infor­més sur quoi ? Com­ment vit-on en Ethio­pie ? Sous quel régime ? Où en sont les Indiens du Chia­pas ? Quels sont les pro­blèmes d’un petit éle­veur de mon­tagne ? Qui nous informe et qui maî­trise l’information ? On s’en fout. Nous sommes infor­més sur ce qu’il y a eu à la télé­vi­sion hier, sur les amours du pré­sident, la garde-robe ou le der­nier disque de la pré­si­dente, les acci­dents de voi­ture de Brit­ney Spears. La plu­part des citoyens ne connaissent ni la loi, ni le fonc­tion­ne­ment de la jus­tice, des ins­ti­tu­tions, de leurs uni­ver­si­tés, ni la Consti­tu­tion de leur Etat, ni la géo­gra­phie du monde qui les entoure, ni le pas­sé de leur pays, en dehors de quelques images d’Epinal.

Un des plus grands chefs d’orchestre du monde dirige le Don Gio­van­ni de Mozart. Le jour­na­liste consacre l’interview à lui deman­der s’il n’a pas oublié son para­pluie, en cas d’averse. Chan­teurs, acteurs, spor­tifs bre­douillent à lon­gueur d’antenne, dans un voca­bu­laire approxi­ma­tif, des idées reçues. Des guerres rayent de la carte des popu­la­tions entières dans des pays peu connus. Mais les Fran­çais apprennent, grâce à la télé­vi­sion, qu’un scout a eu une crise d’asthme.

Le plus impor­tant, ce sont les gens qui tapent dans des balles ou qui tournent sur des cir­cuits. Après la Coupe de France de foot­ball, Roland-Gar­ros, et puis le Tour de France, et puis le Cham­pion­nat d’Europe de foot­ball, et puis… Il y a tou­jours une coupe de quelque chose. « On la veut tous », titrent les jour­naux, n’imaginant pas qu’on puisse pen­ser autre­ment. L’annonce de la non-sélec­tion de Truc ou de Machin, enjeu natio­nal, passe en boucle sur France Info. Ça, c’est de l’information. La France retient son souffle. On dif­fuse à lon­gueur d’année des inter­views de joueurs. On leur demande s’ils pensent gagner. Ils répondent inva­ria­ble­ment qu’ils vont faire tout leur pos­sible ; ils ajoutent : « C’est à nous main­te­nant de concré­ti­ser. » Ça, c’est de l’information.

On va inter­ro­ger les enfants des écoles pour savoir s’ils trouvent que Bidule a bien tapé dans la balle, si c’est « cool ». Afin d’animer le débat poli­tique, les jour­na­listes se demandent si Untel envi­sage d’être can­di­dat, pense à l’envisager, ne renonce pas à y son­ger, a peut-être lais­sé entendre qu’il y pen­sait. On inter­pelle les citoyens dans les embou­teillages pour devi­ner s’ils trouvent ça long. Pen­dant les cani­cules pour savoir s’ils trouvent ça chaud. Pen­dant les vacances pour savoir s’ils sont contents d’être en vacances. Ça, c’est de l’information. A la veille du bac, on ques­tionne une phar­ma­cienne pour savoir quelle poudre de per­lim­pin­pin vendre aux étu­diants afin qu’ils pensent plus fort. Des jour­na­listes du ser­vice public passent une demi-heure à inter­ro­ger un « blo­gueur », qui serait le pre­mier à avoir annon­cé que Duchose avait dit qu’il pen­sait sérieu­se­ment à se pré­sen­ter à la pré­si­dence de quelque machin. Il s’agit de savoir com­ment il l’a appris avant les autres. Ça, c’est de l’information. Dès qu’il y a une mani­fes­ta­tion, une grève, un mou­ve­ment social, quels que soient ses motifs, les pro­blèmes réels, pêcheurs, ensei­gnants, rou­tiers, c’est une « grogne ». Pas une pro­tes­ta­tion, une colère, un mécon­ten­te­ment, non, une grogne. La France grogne. Ça, c’est de l’information.

On demande au pre­mier venu ce qu’il pense de n’importe quoi, et cette pen­sée est consi­dé­rée comme digne du plus grand inté­rêt. Après quoi, on informe les citoyens de ce qu’ils ont pen­sé. Ain­si, les Fran­çais se regardent. Les jour­na­listes, convain­cus d’avoir affaire à des imbé­ciles, leur donnent du vide. Le public avale ? Les jour­na­listes y voient la preuve que c’est ce qu’il demande.

Cela, c’est 95 % de l’information, même sur les chaînes publiques. Les 5 % res­tants per­mettent aux employés d’une indus­trie média­tique qui vend des voi­tures et des télé­phones de croire qu’ils exercent encore le métier de jour­na­listes. Ce qui est mar­te­lé à la télé­vi­sion, à la radio enva­hit les ser­veurs Inter­net, les jour­naux, les objets, les vête­ments, tout ce qui nous entoure. Le ciné­ma devient une annexe de la pub. La lit­té­ra­ture capi­tule à son tour.Le triomphe de l’autofiction n’est qu’un phé­no­mène auxi­liaire de la « peo­po­li­sa­tion » géné­ra­li­sée, c’est-à-dire de l’anéantissement de la réflexion cri­tique par l’absolutisme du : « C’est moi, c’est mon choix, donc c’est inté­res­sant, c’est res­pec­table. »

La bêtise média­tique n’est pas un épi­phé­no­mène. Elle conduit une guerre d’anéantissement contre la culture. Il y a beau­coup de com­bats à mener. Mais, si l’industrie média­tique gagne sa guerre contre l’esprit, tous seront per­dus.

Pierre Jourde

Pro­fes­seur à l’université Sten­dhal — Gre­noble — III. Auteur, notam­ment, de La Lit­té­ra­ture sans esto­mac, réédi­tion Pocket, Paris, 2003.

Source de l’ar­ticle : LMD