La mondialisation racontée par le ballon

par Antoine Dumi­ni & Fran­çois Ruf­fin

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Fakir

130 pages

Prix : 6 €

Frais de port : 2 euros.

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Extraits du livre “Com­ment ils nous ont volé le foot­ball”

 

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On tape dans le bal­lon depuis la cour de récréa­tion. Entre les buts de hand­ball, des­si­nés sur le mur du préau, on s’est esquin­tés les genoux pour sau­ver un penal­ty. Et le dimanche, qu’il pleuve, qu’il vente, on chausse encore nos cram­pons dans les ves­tiaires… Que s’est-il pas­sé alors ? C’est le même jeu, un bal­lon, deux équipes, quatre poteaux, et voi­là que ce sport du pauvre brasse des mil­liards, s’exporte comme un pro­duit, devient la vitrine triom­phante, clin­quante du capi­tal. Que s’est-il pas­sé ? Rien, en fait. Juste que l’argent a enva­hi toute la socié­té, len­te­ment, depuis trente ans, et que le foot­ball en est le miroir gros­sis­sant. C’est une his­toire éco­no­mique que ce sport nous raconte, à sa manière, des années 60 à aujourd’hui, de la libé­ra­li­sa­tion des ondes à la mon­dia­li­sa­tion des marques jusqu’aux fonds de pen­sion. Le bal­lon, comme un monde en plus petit.

Ils ont mar­qué l’histoire du foot­ball, et pas seule­ment par leur jeu. Socrates au Bré­sil, Car­los Cas­ze­ly au Chi­li, Rub­by Fow­ler au Royaume-Uni : ces joueurs se sont enga­gés à leur manière en faveur des oppri­més. Les deux pre­miers contre les dic­ta­tures lati­no-amé­ri­caines, le troi­sième en faveur des dockers en grève de Liver­pool. A l’heure où le foot est tota­le­ment domi­né par l’argent et une logique éco­no­mique mal­saine, ces trois por­traits nous rap­pellent qu’une autre concep­tion du foot­ball est pos­sible. En par­te­na­riat avec Fakir Édi­tions à l’occasion de la sor­tie du livre « Com­ment ils nous ont volé le foot­ball ».

Chili : un footballeur contre Pinochet

« Très peu de spor­tifs se sont fait connaître pour des prises de posi­tions poli­tiques ou sociales. Par peur. Parce qu’ils ont peur qu’on leur fasse payer. C’est d’ailleurs ce qui m’est arri­vé. Je conti­nue de payer la note aujourd’hui car j’ai cru à la valeur de la démo­cra­tie. » Chi­li, 11 sep­tembre 1973. La junte mili­taire ren­verse par un coup d’État le socia­liste Sal­va­dor Allende, élu démo­cra­ti­que­ment. Durant les dix-sept années de dic­ta­ture qui vont suivre, un joueur de foot­ball s’oppose au régime : le buteur vedette de l’équipe chi­lienne, Car­los Cas­ze­ly. Sa noto­rié­té devient une arme poli­tique, d’autant qu’il dis­pose d’un avan­tage : il joue en Espagne, lorsqu’il revient au Chi­li les micros lui sont ten­dus et il cri­tique ouver­te­ment le régime. « Je n’ai pas hési­té un ins­tant à quit­ter le Chi­li. Je n’aurais pas pu alors dire tout ce que j’ai dit à l’époque, explique-t-il. J’étais la voix du peuple qui souf­frait. » Car les Chi­liens man­quaient bel et bien de sou­tien. Même dans le foot­ball.

 

Le Stade de la Mort

En novembre 1973, juste après le coup d’Etat, l’Union Sovié­tique doit se rendre au Chi­li pour un match de bar­rage. Qui devrait se tenir à l’Esta­dio Nacio­nal, rebap­ti­sé « le Stade de la Mort » : y sont déte­nus, et tor­tu­rés, les pri­son­niers poli­tiques. Impos­sible de jouer dans ces condi­tions, estime la fédé­ra­tion russe.

Le jour­na­liste chi­lien Vla­di­mir Mimi­ca, alors empri­son­né, se sou­vient : « Nous on dor­mait juste au-des­sous de ces tri­bunes. C’était la grande incer­ti­tude, on ne savait pas ce qu’allait être notre ave­nir, notre des­ti­née. Plu­sieurs com­pa­gnons qui étaient par­tis à l’interrogatoire ne sont jamais reve­nus. Beau­coup d’entre nous ne s’étaient jamais vus, mais nous avions tous un déno­mi­na­teur com­mun : nous avions sou­te­nu Sal­va­dor Allende. »

Gênée, la Fifa ter­gi­verse puis, après une rapide visite, décrète qu’au Chi­li « le cours de la vie est nor­mal, il y a beau­coup de voi­tures et de pié­tons, les gens ont l’air heu­reux et les maga­sins sont ouverts ». Quant à « l’Esta­dio Nacio­nal », la délé­ga­tion n’y voit qu’ « un simple camp d’orientation ».

L’URSS refuse, néan­moins, de se dépla­cer. S’ensuit alors le match le plus ridi­cule de l’histoire : devant qua­rante mille spec­ta­teurs, l’équipe chi­lienne entre seule sur la pelouse et entame un match sans adver­saires ! Au bout d’un moment, Fran­cis­co Cha­ma­co Valdes pousse la balle dans le but vide. La Fifa ava­li­sa le score de 1 – 0 et la qua­li­fi­ca­tion du Chi­li. Car­los Cas­ze­ly en garde un goût amer : « Ça a été le show le plus débile qui ait eu lieu. Et j’ai été acteur de ce show. »

 

Refus de serrer la main de Pinochet

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Car­los Cas­le­zy

Qua­li­fiée pour le Mon­dial de 1974 en Alle­magne, la sélec­tion chi­lienne est reçue par le géné­ral Pino­chet en per­sonne avant son envol pour l’Europe. Car­los Cas­le­zy décide de frap­per fort : « D’un coup les portes s’ouvraient et il y avait ce type avec une cape, des lunettes noires et une cas­quette. Avec une figure aigre. Sévère. Il com­mence à mar­cher… Et à saluer les joueurs qua­li­fiés pour le Mon­dial en Alle­magne. Et quand il arrive très près, très près, je mets mes mains der­rière moi. Et quand il me tend la main, je ne lui serre pas. Et il y a eu un silence qui pour moi a duré mille heures. Ça a dû être une seconde ? Et il a conti­nué. Moi, comme être humain, j’avais cette obli­ga­tion parce que j’avais un peuple entier der­rière moi en train de souf­frir, et que per­sonne ne fai­sait rien pour eux. Jusqu’à arri­ver à un moment où j’ai dit stop… Non à la dic­ta­ture ! Au moins, lais­sez-moi pro­tes­ter. Au mini­mum, lais­sez-moi le dire. Au mini­mum, lais­sez-moi dire ce que je res­sens. »

Son geste, l’attaquant le paie­ra très cher. À son retour d’Europe, sa mère lui confie, en larmes, qu’elle a été arrê­tée et tor­tu­rée. Le joueur ne peut y croire : « Je lui ai dit “arrête maman il ne faut pas plai­san­ter avec ce genre de choses”. Elle m’a mon­tré sa poi­trine avec ses brû­lures et j’ai pleu­ré comme un enfant. Ils m’ont fait payer ça sur ce que j’avais de plus cher. Ma mère. »

Le clip thérapie

En 1988, Pino­chet orga­nise un réfé­ren­dum pour sa réélec­tion. Car­los Cas­ze­ly enre­gistre un clip de cam­pagne, avec sa mère qui témoigne, pour que le peuple vote « non », contre le géné­ral. « Ce clip fut une libé­ra­tion pour ma mère. Elle a pu dire les choses publi­que­ment et j’ai sen­ti que ce fut une forme de thé­ra­pie », confie-t-il. Cette prise de posi­tion, d’une icône natio­nale, a un grand impact sur les Chi­liens. Selon les ana­lystes, elle aurait convain­cu près de 7% des indé­cis à voter « non ». Le 6 octobre, les résul­tats tombent : 44,01 % des voix aux par­ti­sans de Pino­chet, contre 55,99 % à ses adver­saires vic­to­rieux. Cas­ze­ly l’emporte après les pro­lon­ga­tions… [[Sources : Les rebelles du foot, docu­men­taire de Gilles Rof et Gilles Per­ez, 2012. « Chi­li-URSS 73, les fan­tômes du Nacio­nal », Alexan­dros Kot­tis, les cahiers du foot­ball, 2006.]]

Brésil : Socrates et la démocratie maintenant !

« Au départ, nous vou­lions chan­ger nos condi­tions de tra­vail, puis la poli­tique spor­tive du pays, et enfin la poli­tique tout court. » Ain­si par­lait Socrates. C’est que sous la dic­ta­ture mili­taire, il a vite com­pris vite le sens du mot « enga­ge­ment » : « Quand je suis ren­tré au lycée à 16 ans, j’ai vrai­ment res­sen­ti la répres­sion. Il y avait des cama­rades de classe qu’il fal­lait cacher, d’autres qui s’enfuyaient. » Diplô­mé de méde­cine, il pour­suit en paral­lèle une car­rière de foot­bal­leur aux Corin­thians de Sao Pau­lo.

Un coach élu par les joueurs

Alors que le club végète, sa pré­si­dence échoit, en 1981, à un jeune socio­logue, Adil­son Mon­tei­ro Alves, déjà pas­sé par la case pri­son. Sa tech­nique sur­prend : il redis­tri­bue les béné­fices et sur­tout, il demande l’avis des joueurs, les fait choi­sir eux-mêmes leur coach ! « Dès le début, il nous a expli­qué qu’il serait tou­jours à notre écoute, se sou­vient Wla­di­mir. Avec Socrates, nous y avons vu l’occasion d’exprimer nos sen­ti­ments. Entre nous, on ne par­lait pas for­cé­ment de poli­tique, mais plu­tôt de la struc­ture du foot bré­si­lien, qui était très archaïque, avec les pou­voirs très concen­trés au niveau de la fédé­ra­tion. Alors, de fil en aiguille, nous avons éta­bli un sys­tème dans lequel chaque déci­sion serait sou­mise au vote et où les simples employés du club auraient le même poids que les diri­geants. On orga­ni­sait des réunions au siège du club à chaque fois qu’une déci­sion impor­tante devait être prise. »

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Ces assem­blées réunissent les joueurs, les diri­geants, jusqu’aux chauf­feurs de bus. « Nous vou­lions dépas­ser notre condi­tion de simples joueurs tra­vailleurs pour par­ti­ci­per plei­ne­ment à la stra­té­gie d’ensemble du club, raconte Socrates. Cela nous a ame­nés à revoir les rap­ports joueurs-diri­geants. Les points d’intérêt col­lec­tif étaient sou­mis à la déli­bé­ra­tion. »

« Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie »

Les résul­tats suivent. L’équipe rem­porte deux cham­pion­nats de suite, en 1982 et 1983. Dès lors, d’autres clubs cherchent à appli­quer cette recette magique : Pal­mei­ras et le FC Sao Pau­lo d’abord. Puis le mou­ve­ment gagne Rio et le plus grand club du pays, Fla­men­go. Mais sur­tout, le phé­no­mène se pro­page hors du foot­ball. Alors que la publi­ci­té appa­raît sur les maillots de foot, les Corin­thians floquent les leurs d’un simple mot : « Demo­cra­cia ». Et en 1983, à l’occasion de la finale du cham­pion­nat oppo­sant les Corin­thians à Sao Pau­lo, l’équipe se pré­sente sur le ter­rain avec une ban­de­role : « Gagner ou perdre, mais tou­jours en démo­cra­tie. »

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« Socrates fai­sait tout pour qu’on cite notre mou­ve­ment en exemple et qu’il s’étende à d’autres sphères de la socié­té bré­si­lienne, rap­porte Zenon. Il don­nait sans arrêt des inter­views et expli­quait notre fonc­tion­ne­ment pour que les gens com­prennent qu’il était pos­sible d’avoir une vision col­lec­tive et démo­cra­tique des choses, qui allait à l’encontre du sys­tème de la dic­ta­ture mili­taire, où c’était cha­cun pour sa gueule. » C’est une éman­ci­pa­tion que décrit le capi­taine, les joueurs s’exprimant « avec plus de liber­té, de joie et de res­pon­sa­bi­li­té. Nous étions une grande famille, avec les épouses et les enfants des joueurs. Chaque match se dis­pu­tait dans un cli­mat de fête. Sur le ter­rain, ils lut­taient pour la liber­té, pour chan­ger le pays. Le cli­mat qui s’est créé leur a don­né plus de confiance pour expri­mer leur art. »

Poings dressés

Socrates prend direc­te­ment part au mou­ve­ment « Dire­tas Ja », pour « élec­tions directes main­te­nant ». Le dépu­té Dante de Oli­vei­ra a, en jan­vier 1983, dépo­sé un amen­de­ment, afin de per­mettre l’élection du pré­sident de la Répu­blique au suf­frage direct, et s’en est sui­vie une vague contes­ta­taire, des mani­fes­tants, par cen­taines de mil­liers, défilent dans les prin­ci­pales villes du Bré­sil. Le régime mili­taire déclare l’état d’urgence pen­dant soixante jours.

Socrates et ses com­pa­gnons des Corin­thians deviennent des figures phares. « Il n’était pas là lors de la confec­tion des pan­neaux pour les mani­fes­ta­tions, mais il don­nait de sa per­sonne en assis­tant à toutes les réunions, en don­nant des dizaines d’interviews pour inci­ter les gens au chan­ge­ment. Durant tout le temps qu’a duré le mou­ve­ment, il ne s’est pas entraî­né nor­ma­le­ment une seule fois. Il se sen­tait inves­ti d’une mis­sion ». Lors de sa mort, sur tous les stades du Bré­sil, une minute de silence a pré­cé­dé les matches. Les spec­ta­teurs ont dres­sé le poing en l’air, comme le fai­sait le joueur quand il mar­quait un but.[[Source : « Socrates larme à gauche », So Foot n°93, Février 2012.]]

 

Royaume-Uni : pour les dockers de Liverpool

« Votre réac­tion lors du penal­ty sif­flé vous fait hon­neur. C’est ce genre de réac­tions qui per­mettent de main­te­nir la digni­té du jeu. » Le 20 mars 1997, l’avant-centre de Liver­pool, Rub­by Fow­ler est féli­ci­té par Sepp Blat­ter en per­sonne. Lors d’un match contre Arse­nal, il file seul et semble fau­cher par le gar­dien. L’arbitre siffle, mais l’attaquant conteste alors le penal­ty… en sa faveur ! « Non non non, pro­teste-t-il de la voix et des mains, le goal n’a pas com­mis de faute. » Mais l’homme en noir ne revient pas sur sa déci­sion. Fow­ler frappe alors, mol­le­ment, le tir au but, le gar­dien le repousse, mais un par­te­naire met la balle au fond des filets. Pour ce geste, il rece­vra le tro­phée du fair-play de l’UEFA.

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Cinq jours plus tard, en revanche, le 25 mars, le même est blâ­mé par la Fifa : « C’est une règle stricte qu’un ter­rain de foot­ball n’est pas le bon endroit pour des démons­tra­tions de nature poli­tique. » Son tort ? Au prin­temps 1997, les dockers de Liver­pool sont en grève, depuis près de deux ans. Rub­by Fow­ler est un enfant du pays, pas un trans­fert. En quart de finale de la coupe des coupes, son équipe est oppo­sée au modeste club nor­vé­gien de Brann. Le jeune atta­quant marque et exhibe un T‑Shirt rouge : « 500 dockers de Liver­pool congé­diés depuis 1995. » Son par­te­naire, Steve McMa­na­man, lui aus­si né à Liver­pool, dans le quar­tier popu de Bootle, affiche le même maillot à la fin du match, et le défend : « Tout ce qu’on vou­lait, c’était don­ner un coup de main aux per­sonnes qu’on connaît et qui ne reçoivent aucune paie. Rob­bie et moi avons offert notre sou­tien aux dockers, mais nous ne sommes pas assez arro­gants pour croire que por­ter un T‑Shirt ferait la dif­fé­rence. »

Réuni en urgence, le comi­té de dis­ci­pline condamne Fow­ler à une amende de 2 000 francs suisses, et le club de Liver­pool rap­pelle ses joueurs à l’ordre : « Les com­men­taires sur des ques­tions exté­rieures au foot­ball sont inac­cep­tables sur le ter­rain de jeu. » C’est qu’il y avait plus grave que la poli­tique, dans cette affaire : le droit des marques était en cause. Les joueurs avaient, en effet, sur leur maillot, détour­né le logo de Cal­vin Klein, « cK », avec « docKers », et le spon­sor mena­çait de por­ter plainte. Impardonnable.[[Sources : Libre-arbitre : onze his­toires loyales ou déloyales du foot­ball mon­dial, Domi­nique Paga­nel­li, Actes Sud, 2006. No Logo, Nao­mi Klein, Actes Sud, 2001.]]

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Extraits du livre “Com­ment ils nous ont volé le foot­ball” édi­té par Fakir Edi­tions. Vous pou­vez com­man­der le livre (130 p, 6€) sur la bou­tique en ligne de Fakir.