Le football, un instrument d’émancipation

par Mickaël Cor­reia

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Face à ce foot­ball des élites, il existe un foot­ball popu­laire plus sou­ter­rain et mécon­nu

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Le jour de la conscience noire est célé­bré au Bré­sil le 20 novembre, en hom­mage à Zum­bi dos Pal­mares. Cet esclave insur­gé se révolte et com­bat les armées por­tu­gaises pen­dant une quin­zaine d’années à la fin du XVIIème siècle. Tra­hi par ses cama­rades, il est déca­pi­té le 20 novembre 1695 par les por­tu­gais.

« Ce que je sais de plus sûr à pro­pos de la mora­li­té et des obli­ga­tions des hommes, c’est au sport que je le dois », confiait Albert Camus au bul­le­tin du Racing uni­ver­si­taire d’Alger, en 1953. À l’heure où les stades de foot­ball semblent n’être plus qu’affaire de gros sous, la célèbre sen­tence nous tire un sou­rire jaune. Écrire une his­toire popu­laire du foot­ball, tel était jus­te­ment le pari — réus­si — du jour­na­liste indé­pen­dant Mickaël Cor­reia. C’est une fresque « par en bas » qu’il donne à décou­vrir aux édi­tions La Décou­verte ; on y croise, au détour d’un gazon vert ou d’un ter­rain vague, des hommes et des femmes pour qui le jeu était, et demeure, l’espace du col­lec­tif, de l’entraide et de la coopé­ra­tion. Un « lan­gage cor­po­rel popu­laire » — et même une poli­tique.

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Que nous dit le foot dès lors qu’il n’est plus dans les mains des marchands ?

Il existe une his­toire offi­cielle du foot­ball, scan­dée par les grandes com­pé­ti­tions aux mains d’institutions comme la FIFA : ses pro­ta­go­nistes sont des « héros légen­daires », à l’instar d’Alfre­do Di Sté­fa­no ou de Pelé. C’est une his­toire au ser­vice du foot­ball en tant que culture de masse, mais sur­tout en tant que diver­tis­se­ment mar­chand. Elle met en avant les exploits spor­tifs des grands clubs d’élite, des sélec­tions natio­nales et de cer­tains joueurs pro­fes­sion­nels — quitte à mettre sous le tapis les accoin­tances avec les régimes autoritaires[[Note de Mickaël Cor­reia (ain­si que les sui­vantes) : La Coupe du monde 1934 a été orga­ni­sée par l’Italie fas­ciste de Mus­so­li­ni, celle de 1978 s’est dérou­lée dans l’Argentine de la junte mili­taire de Vide­la. Quant au Mon­dial 2018, il aura lieu dans une Rus­sie tenue d’une main de fer par Pou­tine et celui de 2022 au Qatar…]], la cor­rup­tion qui gan­grène ce sport (le
FIFA­gate de 2015 l’a récem­ment démon­tré) et les valeurs sexistes, racistes et homo­phobes véhi­cu­lées dans cer­taines tri­bunes ou par nombres de fédé­ra­tions nationales[[En 2011, Media­part révé­lait que la Fédé­ra­tion fran­çaise de foot­ball envi­sa­geait de mettre en place des quo­tas eth­niques dans ses centres de for­ma­tion pour limi­ter le nombre de joueurs bina­tio­naux d’origine magh­ré­bine ou sub-saha­rienne.]].
Face à ce foot­ball des élites, qui brasse des mil­liards d’euros et qui est désor­mais com­mu­né­ment qua­li­fié de « foot-busi­ness », il existe un foot­ball popu­laire plus sou­ter­rain et mécon­nu qui échappe aux logiques mer­can­tiles. Un foot­ball que l’institution ne met jamais en avant et qui est pra­ti­qué au quo­ti­dien, dans les clubs comme de façon sau­vage dans la rue, par des mil­lions de joueurs et de joueuses. Par ailleurs, il existe d’autres acteurs : les sup­por­ters, que l’on retrouve chaque week-end autant dans les tri­bunes des grands stades inter­na­tio­naux comme der­rière la main cou­rante des ter­rains muni­ci­paux. Retra­cer une his­toire « par en bas » du foot­ball, c’est démon­trer que, dès sa nais­sance dans l’Angleterre indus­trielle du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, ce sport a aus­si été un creu­set de résis­tance face à l’ordre éta­bli, qu’il soit patro­nal, dic­ta­to­rial, colo­nial, patriar­cal (ou tout cela à la fois). Le foot a fait émer­ger de nou­velles façons de lut­ter, de s’organiser, de s’exprimer — en un mot, d’exis­ter — chez les ouvriers comme chez les jeunes des quar­tiers popu­laires, chez les peuples indi­gènes d’Amérique latine comme chez les fémi­nistes, chez les mili­tants anti­co­lo­nia­listes en Afrique de l’Ouest comme chez les Pales­ti­niens. Enfin, écrire une his­toire « par en bas » de ce sport signi­fie aus­si s’attacher aux cultures popu­laires qui sont nées autour du foot­ball et redon­ner la parole aux dif­fé­rents pro­ta­go­nistes de cette épo­pée peu connue.

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L’Histoire a donc manqué ce coche ?

Oui. Comme nous l’affirmions en jan­vier der­nier en Une de CQFD, « l’His­toire est un champ de bataille ». Il n’y a pas un jour où on n’essaie pas de nous refour­guer le mythe du roman natio­nal et de la France éter­nelle, for­cé­ment blanche et aux racines chré­tiennes. Une ver­sion de l’Histoire au ser­vice des pires des­seins réac­tion­naires, où iden­ti­té natio­nale et cris­pa­tions natio­na­listes sont au ren­dez-vous. Et ce n’est pas pour rien qu’on assiste aujourd’hui à l’édition de nom­breux livres, tels Les Luttes et les rêves — Une his­toire popu­laire de la France de Michelle Zan­ca­ri­ni-Four­nel, qui tentent de revi­si­ter l’Histoire et de lui redon­ner un sens : celui de l’émancipation. Mon livre s’inscrit hum­ble­ment dans cette mou­vance. S’intéresser à l’histoire d’un sport émi­nem­ment popu­laire comme le foot, l’appréhender en tant que fait social et cultu­rel, en tant qu’objet poli­tique, c’est avant tout rap­pe­ler que le foot­ball a été et demeure un ins­tru­ment d’émancipation face aux logiques de domi­na­tion et d’oppression subies par les peuples tout au long de l’histoire — n’en déplaise aux médias domi­nants et aux ins­ti­tu­tions spor­tives.

Vous terminez votre livre sur les mots de Ferhat Ciceck, un entraîneur-éducateur de la région parisienne, disant que « le street foot ça rime avec un ballon, un terrain et tes potes ». Vous évoquez quant à vous la « joie pure de jouer collectivement au ballon ». Pourquoi chercher à politiser ce plaisir ordinaire ?

« Un bal­lon, un ter­rain, tes potes » est poli­tique. La sim­pli­ci­té des règles du jeu, mais aus­si du très peu de moyens néces­saires à sa pra­tique (un bal­lon, même rudi­men­taire, et un coin de rue suf­fisent), font que le foot est faci­le­ment appro­priable par tous et toutes — au grand dam du foot­ball mar­chand ! On peut rapi­de­ment et aisé­ment prendre du plai­sir à taper dans le bal­lon. Et le plai­sir peut être un des pre­miers pas vers l’émancipation… Les res­sorts de cette « joie pure » résident dans l’esprit d’équipe que pro­cure le jeu, la cir­cu­la­tion du bal­lon en tant qu’œuvre col­lec­tive, l’engagement cor­po­rel dans la confron­ta­tion ou encore la recherche esthé­tique du beau geste. À l’heure où le libé­ra­lisme ato­mise les liens entre indi­vi­dus et où l’industrie numé­rique tra­duit cha­cun de nos gestes sociaux en source de pro­fit, ces élé­ments font que le foot­ball peut être émi­nem­ment poli­tique. Sur un ter­rain, l’épanouissement indi­vi­duel de chaque joueur est tri­bu­taire du mou­ve­ment col­lec­tif de l’équipe ; le geste qua­li­fié de « beau » est par essence non ren­table, non pro­duc­tif. Pour résu­mer, je ne par­le­rais pas d’engagement poli­tique mais plu­tôt de lan­gage cor­po­rel popu­laire qui peut se parer d’une dimen­sion poli­tique.

Un bon exemple qui illustre cela, c’est la finale de la Coupe d’Angleterre le 31 mars 1883 — un des pre­miers jalons de l’histoire popu­laire du foot­ball. Le foot a été inven­té et codi­fié par l’aristocratie anglaise au milieu du XIXe siècle et, depuis la créa­tion de la Coupe d’Angleterre en 1871, cette com­pé­ti­tion est gagnée par des clubs d’aristocrates. Mais pour ce match, l’équipe des anciens élèves du très hup­pé Eton Col­lege affronte le Black­burn Olym­pic, une équipe com­po­sée d’ouvriers du Lan­ca­shire indus­triel. Deux visions du monde s’affrontent durant cette par­tie. D’un côté, l’aristocratie vic­to­rienne, qui joue de façon rude, virile et indi­vi­dua­liste. Pour ces foot­bal­leurs, l’exploit indi­vi­duel prime et pas­ser le bal­lon à un coéqui­pier est un aveu de fai­blesse. Le sys­tème de jeu de l’équipe ouvrière de Black­burn retrans­crit quant à lui la réa­li­té sociale de la wor­king class en déve­lop­pant les passes et l’entraide entre coéqui­piers. Leur façon de jouer incarne sur le ter­rain l’esprit de coopé­ra­tion et de soli­da­ri­té qui règne au sein des usines et des com­mu­nau­tés ouvrières, la passe deve­nant à leurs yeux un acte altruiste au ser­vice du col­lec­tif. Ils gagne­ront ce match qui signe alors la fin de l’hégémonie des clubs bour­geois sur le bal­lon rond. Un autre exemple est le fameux but de la main de Mara­do­na le 22 juin 1986, lors des quarts de finale du Mon­dial contre l’Angleterre. Les Euro­péens ne com­prennent pas ce geste mais pour les classes popu­laires argen­tines, c’est inter­pré­té dif­fé­rem­ment : Mara­do­na, qui est né dans un bidon­ville de Bue­nos Aires, a appris enfant à ruser, à voler, à tri­cher pour sur­vivre dans la rue. Face au phy­sique impres­sion­nant des défen­seurs anglais et à leur jeu ration­nel et rigou­reux, le petit Mara­do­na d’à peine 1 mètre 66 convoque cet esprit de malice propre aux enfants des rues et fait une infrac­tion aux lois pour « voler » la vic­toire. Cette dénom­mée « main de Dieu », c’est l’incarnation cor­po­relle d’un rap­port de force, celle du domi­né face au domi­nant. Et la vic­toire argen­tine sera d’autant plus savou­reuse qu’elle sonne comme une revanche sym­bo­lique sur la guerre des Malouines — un conflit vécu par le peuple argen­tin comme une humi­lia­tion de la part de Mar­ga­ret That­cher.

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Vous faites la part belle aux engagements politiques de gauche : les expériences autogestionnaires au Brésil, en Angleterre, en Allemagne, le Mai 68 du foot français… « Populaire » rime-t-il toujours avec « de gauche » ?

« Popu­laire » com­porte deux sens : c’est ce qui a trait au peuple, en oppo­si­tion aux classes domi­nantes, mais c’est aus­si ce qui touche au plus grand monde. Le fait que le foot soit popu­laire, en tant que spec­tacle comme en tant que pra­tique spor­tive, a conduit à son appro­pria­tion, tout au long de l’Histoire, par des groupes sociaux oppri­més ou des com­mu­nau­tés de lutte. J’ai cité les ouvriers mais on peut éga­le­ment par­ler des Afro-Bré­si­liens qui donnent au dribble une por­tée déco­lo­niale. À par­tir des années 1920, des Noirs et des métis com­mencent à jouer au foot mais la socié­té bré­si­lienne d’alors est extrê­me­ment raciste. Les défen­seurs blancs vont haras­ser phy­si­que­ment ces joueurs sous l’œil impas­sible de l’arbitre. Le dribble, cet art de l’esquive, va alors être une réponse des foot­bal­leurs noirs aux agres­sions des Blancs. Drib­bler met ain­si en scène la condi­tion même du colo­ni­sé : pour conti­nuer à jouer, pour exis­ter sur le ter­rain comme dans la socié­té, il doit se sous­traire à la vio­lence du colon. Au Mexique, depuis le Chia­pas, les zapa­tistes vont uti­li­ser le foot­ball comme lan­gage méta­pho­rique pour illus­trer leur stra­té­gie poli­tique face à la répres­sion de l’État mexi­cain ou encore comme pré­texte à tis­ser des liens de soli­da­ri­té à l’échelle inter­na­tio­nale. Enfin, dans les quar­tiers popu­laires en France, le foot­ball sert aus­si à se démar­quer. En effet, les « jeunes de ban­lieue » sont invi­si­bi­li­sés en per­ma­nence : ils n’ont pas accès aux médias, à l’emploi, à l’éducation, ils ne sont per­çus que comme une masse indis­tincte qui doit faire pro­fil bas. Le foot de rue qui est pra­ti­qué dans les « cités » est un jeu très spec­ta­cu­laire, avec un très haut niveau de vir­tuo­si­té tech­nique car l’enjeu est aus­si d’exister en tant qu’individu à part entière et d’être recon­nu en tant que tel au sein du quartier[[À Cli­chy-sous-Bois, chaque 27 octobre, un tour­noi de foot est orga­ni­sé par les gens des cités du Chêne-Poin­tu et de la Pama en mémoire de Zyed Ben­na et Bou­na Trao­ré, décé­dés après avoir ten­té d’échapper à la police en 2005. Bou­na était connu pour être un foot­bal­leur de grande qua­li­té tech­nique.]].

Assi­mi­ler une pra­tique popu­laire à une culture poli­tique « de gauche » est donc réduc­teur. Ce qui est inté­res­sant dans le foot­ball, c’est la dia­lec­tique per­ma­nente entre culture de masse et culture popu­laire. Le foot­ball mar­chand et le foot­ball popu­laire ne sont pas deux sphères étanches, bien au contraire : les fron­tières entre ces deux mondes sont poreuses et conduisent à des contra­dic­tions nour­ris­santes. Le meilleur exemple est celui d’un club comme le FC Bar­ce­lone, un club extrê­me­ment popu­laire dans le monde entier. D’un côté, ses diri­geants se com­parent désor­mais eux-mêmes ouver­te­ment à l’empire Walt Dis­ney, assi­mi­lant sans ambages Dis­ney­land au Camp Nou le stade du Bar­ça, ndlr], et Mickey Mouse à Leo [Mes­si. Mais d’un autre côté, et encore plus dans le contexte de lutte pour l’indépendance de la Cata­logne, le Bar­ça a tou­jours joué un rôle poli­tique d’affirmation de l’identité cata­lane majeur. Un peu comme il a pu le faire par le pas­sé, pen­dant la dic­ta­ture fran­quiste notam­ment, où les gra­dins du Camp Nou étaient un des rares lieux de résis­tance cultu­relle. Idem en Pales­tine, où le Bar­ça est extrê­me­ment popu­laire ! Nombre de jeunes portent des contre­fa­çons de maillot du FC Bar­ce­lone car la cause indé­pen­dan­tiste cata­lane et leur riva­li­té avec la grande puis­sance de Madrid (repré­sen­tée par le Real) résonne tout par­ti­cu­liè­re­ment avec la lutte des Pales­ti­niens pour faire recon­naître leurs droits. On a un ain­si un club qui est l’étendard des pires dérives du foot-busi­ness et en même temps va être le porte-dra­peau des aspi­ra­tions poli­tiques des peuples cata­lans et pales­ti­niens.

Des mouvements néo-fascistes naissent aussi dans les tribunes, ou s’y propagent…

La culture dite « hool » est appa­rue dans les années 1960 en Angle­terre. À l’époque émergent les pre­mières bandes juvé­niles, comme les Ted­dy Boys puis les Mods, qui rejettent l’embourgeoisement de la classe ouvrière. Et, à l’instar de la wor­king class qui défen­daient à tout prix l’honneur de leur com­mu­nau­té ouvrière et la défense ter­ri­to­riale de leur quar­tier, ces ado­les­cents vont faire du sou­tien à leur club le sub­sti­tut sym­bo­lique aux anciennes com­mu­nau­tés popu­laires. Les tri­bunes et notam­ment les ends (les « virages », la par­tie des tri­bunes situées der­rière les buts, là où les places sont moins chères) des stades deviennent le pro­lon­ge­ment d’un nou­veau ter­ri­toire à défendre jalou­se­ment. En Ita­lie, durant l’effervescence poli­tique années 1970, les jeunes vont aus­si faire des tri­bunes un espace d’autonomie avec leurs propres pra­tiques cultu­relles (ani­ma­tions visuelle et chants col­lec­tifs pour sou­te­nir leur équipe) et don­ner nais­sance au mou­ve­ment ultra. Chez les hools et les sup­por­ters ultras, la tri­bune est donc un ter­ri­toire à part entière, sup­port à une iden­ti­té col­lec­tive, celle de son club et de son quar­tier, à des pra­tiques de soli­da­ri­té et d’entraide mutuelle. On col­lec­ti­vise notre argent pour boire et man­ger ensemble, se dépla­cer en groupe sou­dé au gré des matchs, pour payer les frais d’avocats en cas de répres­sion poli­cière. On passe des soi­rées entières à pré­pa­rer les ani­ma­tions visuelles, les ban­de­roles et les chants qu’on repren­dra en chœur en tri­bunes. En un mot, on refait com­mu­nau­té.

Les forces de gauche vont cepen­dant très peu s’intéresser à l’émergence de ces cultures popu­laires, contrai­re­ment à l’extrême droite, qui va rapi­de­ment se rendre compte que les tri­bunes sont un désert en termes d’organisations poli­tiques. Dès la fin des années 1970, les ends de Chel­sea, Leeds Uni­ted, Mil­l­wall, New­castle Uni­ted, Arse­nal et West Ham pul­lulent de mili­tants radi­caux du Natio­nal Front et du Bri­tish Natio­nal Par­ty, ou encore de grou­pus­cules néo-nazis, qui voient dans les gra­dins un espace de recru­te­ment par­mi des jeunes défa­vo­ri­sés de plus en plus mar­gi­na­li­sés par le gou­ver­ne­ment That­cher. En Ita­lie éga­le­ment, les mili­tants d’extrême droite — notam­ment ceux de For­za Nuo­va, un par­ti néo­fas­ciste créé en 1997 — vont s’implanter dura­ble­ment dans les stades. Les ques­tions d’identité et de ter­ri­toire étant pré­gnantes dans le sup­por­té­risme, l’extrême droite va très faci­le­ment réus­sir à mani­pu­ler ces valeurs à son pro­fit, à en faire un ter­reau pour le racisme, l’exaltation de la vio­lence et le natio­na­lisme. Ces notions sont des angles morts actuels de la gauche, mais l’identité, tout comme le ter­ri­toire (d’un quar­tier, d’un groupe social), peuvent être col­lec­tifs, inclu­sifs et syno­nyme de résis­tance. La vic­toire récente de Notre-Dame-des-Landes n’est pas ano­dine. Cette lutte est ancrée à un ter­ri­toire à défendre, exempt d’injonctions nor­ma­tives et auto­ri­taires de la part de l’État, un ter­ri­toire ouvert à par­tir duquel tout un ensemble de pra­tiques de luttes ont pu être déployées. Quant à l’identité sociale de la ZAD, qui puise entre autres dans les luttes pay­sannes et le Mai 68 nan­tais, elle est por­teuse d’un ima­gi­naire poli­tique incroyable qui fait que nous sommes des dizaines de mil­liers à nous être retrou­vés dans ce com­bat. Il y a un vrai paral­lèle à faire entre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et une tri­bune tenue par les ultras : ce sont des ter­ri­toires que l’on peut habi­ter plei­ne­ment, exempts de répres­sion poli­cière et syno­nyme de soli­da­ri­té.

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Pensez-vous que le « football socialiste » qu’a perçu le philosophe décroissant Jean-Claude Michéa dans l’équipe nationale hongroise des années 1950, et qu’il définit plus largement comme « le beau jeu », est une valeur perdue ou qui perdure ?

Le « beau jeu », par essence spec­ta­cu­laire, offen­sif et col­lec­tif, qui pro­cure du plai­sir autant aux joueurs qu’au public dans sa construc­tion, a pro­gres­si­ve­ment dis­pa­ru des com­pé­ti­tions inter­na­tio­nales. Les enjeux mar­chands et les exi­gences de ren­ta­bi­li­té finan­cières de la part des diri­geants des clubs et des inves­tis­seurs sont tels que toute notion de prise de risque ou de plai­sir durant le match a été éva­cuée. Le jeu se doit d’être pro­duc­tif et le résul­tat doit pri­mer sur sa beau­té. L’objectif affi­ché pour les grandes équipes pro­fes­sion­nelles est de gagner la par­tie 1 – 0 pour sécu­ri­ser la vic­toire, mais aus­si le phy­sique des joueurs, qui repré­sentent un énorme capi­tal pour le club. Il serait dom­mage qu’un atta­quant vedette valant plu­sieurs mil­lions d’euros se foule une che­ville en ten­tant de mar­quer un but alors que l’on mène la par­tie par un but d’écart. En ce sens, l’Euro 2016, avec la pau­vre­té du nombre de buts mar­qués, a été d’un triste ennui. On retrouve cepen­dant quelques entraî­neurs qui tentent de déployer cette phi­lo­so­phie de l’intelligence col­lec­tive et de la construc­tion du jeu court et offen­sif — comme Chris­tian Gour­cuff, en France, Tho­mas Tuchel, qui a fait des choses extra­or­di­naires au Borus­sia Dort­mund, ou encore Mau­ri­zio Sar­ri, qui vient du milieu ama­teur et qui a bou­le­ver­sé la façon de jouer du SSC Napo­li. Sans comp­ter un géant comme le FC Bar­ce­lone, qui pos­sède une culture de jeu avec un cer­tain rythme et sur­tout un nombre et une qua­li­té de passes incroyables depuis la « révo­lu­tion Guar­dio­la » et les grands pas­seurs comme Xavi. Le foot­ball hors-ins­ti­tu­tion — pra­ti­qué dans les quar­tiers popu­laires, dans les « cités », au pied des immeubles — met en avant non pas le beau jeu mais le beau geste (la vir­gule, le petit pont, la rou­lette, le pas­se­ment de jambes, etc.). Il y existe une vraie recherche de l’esthétisme dans le geste tech­nique, vrai­ment spec­ta­cu­laire à regar­der : un geste pure­ment gra­tuit. Et puis, il y a le fut­sal ou le foot à 7, où le ter­rain est plus petit et, sur­tout, où il existe une moins grande spé­cia­li­sa­tion des joueurs — on peut y retrou­ver un foot­ball où la construc­tion col­lec­tive et le plai­sir du jeu est mis en avant.

Cette histoire populaire du football semble avoir été une succession d’actions pour une émancipation et de réactions contre une forme de pouvoir : le patronat paternaliste au tournant du XXe siècle, le patriarcat dénigrant le football féminin, la financiarisation et la marchandisation des joueurs et des clubs… Le foot a t‑il un avenir digne de ce nom ou est-il condamné à être l’instrument des puissants ?

Les grands clubs se sont pro­gres­si­ve­ment décon­nec­tés de leur his­toire et de leurs sup­por­ters — comme Man­ches­ter City, qui ouvre des fran­chises dans le monde entier, à l’image d’un McDonald’s. Le club devient une vul­gaire marque, rien de plus. Sur le ter­rain, on est dans la réduc­tion des per­for­mances des joueurs à des sta­tis­tiques ; on est dans la quan­ti­fi­ca­tion per­ma­nente. C’est à l’image de ce qui se passe dans le champ du tra­vail et de notre socié­té occi­den­tale en géné­ral. Le naming, pra­tique qui consiste à don­ner à une com­pé­ti­tion ou à un stade le nom d’un spon­sor, se géné­ra­lise. Les stades les plus pres­ti­gieux d’Europe se trans­forment peu à peu en éten­dards publi­ci­taires pour mul­ti­na­tio­nales, du Mat­mut Atlan­tique de Bor­deaux à l’Emirates Sta­dium d’Arsenal. Mais tout l’argent du monde ne pour­ra jamais ache­ter le plai­sir de taper dans un bal­lon. L’émotion vécue pen­dant un match ou l’amour des sup­por­ters pour leur club ne pour­ront jamais être réduits à une simple ligne bud­gé­taire. Un des plus grands contre-pou­voirs aux dérives mar­chandes du foot réside aujourd’hui chez les sup­por­ters. Ils sont deve­nus des acteurs démo­cra­tiques à part entière sur la scène foot­bal­lis­tique, de véri­tables syn­di­ca­listes qui défendent leurs reven­di­ca­tions et leurs inté­rêts (des places à tarifs abor­dables, la pos­si­bi­li­té d’animer les tri­bunes avec des fumi­gènes, la cri­tique de l’hypersécurisation des stades, etc). Face aux puis­sances mer­can­tiles, les sup­por­ters demeurent les gar­diens de l’histoire de leur club et de l’âme popu­laire du foot­ball. Et ces der­niers n’hésitent pas à se mettre en grève des tri­bunes, à enva­hir le ter­rain ou à invec­ti­ver direc­te­ment les diri­geants ou les joueurs. Par­fois, cela peut déra­per, comme lorsque les sup­por­ters lil­lois enva­hissent le ter­rain pour pro­tes­ter contre les dérives spor­tives et éco­no­miques de leur club : une poi­gnée d’entre eux s’en prennent phy­si­que­ment aux joueurs… Mais c’est une vio­lence qui répond à une vio­lence éco­no­mique : celles de joueurs sur­payés qui peuvent se com­por­ter comme des mer­ce­naires cupides et d’investisseurs qui n’appréhendent le foot que comme un pro­duit éco­no­mique lucra­tif.

Au même titre que de plus en plus de per­sonnes aspirent à plus de démo­cra­tie directe et d’horizontalité, les sup­por­ters veulent avoir voix au cha­pitre et ne pas lais­ser le foot aux seules mains des spé­cu­la­teurs. Une des voies d’avenir se trouve dans les coopé­ra­tives de sup­por­ters, qui sont nées à la fin des années 1990 en Angle­terre en réac­tion à la libé­ra­li­sa­tion éco­no­mique extrême du foot outre-Manche. Les sup­por­ters ont mis en place un sys­tème d’actionnariat popu­laire sous forme de coopé­ra­tive dans le but de rache­ter une par­tie voire la majo­ri­té de leur club (comme l’AFC Wim­ble­don, Exe­ter City ou Ports­mouth FC) et pou­voir être repré­sen­té au sein des ins­tances diri­geantes. D’autres ont même créé leur propre club auto­gé­ré, à l’instar des fans de Man­ches­ter Uni­ted. Afin de contes­ter le rachat en 2005 du club par Mal­com Gla­zer, un mil­liar­daire amé­ri­cain, les sup­por­ters ont mis sur pied un club coopé­ra­tif, le FC United[[Dans Loo­king for Eric (2009), Ken Loach aborde dans une scène humo­ris­tique d’anthologie le tiraille­ment des sup­por­ters du FC Uni­ted entre leur « pro­test club » et leur club ori­gi­nel, le Man­ches­ter Uni­ted.]]. Pour ces der­niers, mieux vaut un petit club ancré dans son quar­tier, où l’on peut se retrou­ver chaque week-end entre amis et en famille, qu’un stade ultra-sécu­ri­sé aux tarifs exor­bi­tants où l’on est consi­dé­ré comme un vul­gaire consom­ma­teur. Une autre voie d’avenir est enfin le foot fémi­nin. Sur les plus de deux mil­lions de licen­ciés en France, à peine plus de 100 000 sont des femmes. Il y a une marge de pro­gres­sion énorme pour qu’il y ait de plus en plus de foot­bal­leuses, une chance incroyable autant pour le maillage des clubs ama­teurs que pour le foot pro­fes­sion­nel. Le foot­ball pro­fes­sion­nel fémi­nin et l’équipe de France fémi­nine sont un vrai bol d’air frais dans le pay­sage foot­bal­lis­tique. C’est une véri­table rup­ture de voir des joueuses talen­tueuses remettre en avant un des fon­de­ments du foot­ball : prendre du plai­sir sur le ter­rain.

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Pourquoi une telle lenteur dans l’acceptation du football féminin, justement, une telle persistance dans les clichés reconduits autour de cette pratique ?

Il y a un sexisme et une homo­pho­bie sys­té­miques dans le foot­ball. Quand le foot­ball se codi­fie au milieu du XIXe siècle dans les public-schools (des ins­ti­tu­tions péda­go­giques réser­vées à l’aristocratie bri­tan­nique), il est appré­hen­dé comme un outil dis­ci­pli­naire de la jeu­nesse bour­geoise et un vec­teur de valeurs néces­saires à la révo­lu­tion indus­trielle et à l’entreprise colo­niale en cours : l’esprit d’initiative, de com­pé­ti­tion, mais aus­si l’obéissance au chef, le viri­lisme, la com­ba­ti­vi­té, l’exploit phy­sique indi­vi­duel. Dès leurs racines, les ter­rains comme les tri­bunes sont donc des bas­tions mas­cu­lins et ce d’autant plus que les hommes issus des classes ouvrières feront du foot­ball un élé­ment struc­tu­rant de leur iden­ti­té mas­cu­line. Aujourd’hui encore, le foot­ball ins­ti­tu­tion­nel véhi­cule des valeurs mas­cu­lines très hété­ro­nor­mées. Le foot­bal­leur pro­fes­sion­nel est un homme en couple qui se marie et a des enfants très jeune. La com­pagne doit demeu­rer dans l’ombre de son mari, à la fois fidèle et silen­cieuse (elle est par­fois fil­mée quelques secondes en tri­bune mais on ne l’entend jamais) tan­dis que le foot­bal­leur peut, voire doit, pour sa part, avoir une vie sexuelle débri­dée, pro­duire des sex-tapes ou faire appel aux ser­vices de tra­vailleuses du sexe. En 1970, Pier Pao­lo Paso­li­ni écri­vait que « le foot­ball est la der­nière repré­sen­ta­tion sacrée de notre temps » et qu’il est « le spec­tacle qui a rem­pla­cé le théâtre ». Le foot est en effet un espace de repré­sen­ta­tion des corps, donc un enjeu de pou­voir ; une femme qui joue au bal­lon met en scène une autre vision du corps fémi­nin. Sur le ter­rain et au même titre que les hommes, les foot­bal­leuses gueulent, suent, se blessent les genoux, se heurtent par­fois vio­lem­ment à leurs adver­saires, bri­sant par là même les sté­réo­types de genre autour de la fémi­ni­té.

Même si c’est en train d’évoluer depuis peu, la figure de la foot­bal­leuse — tout comme celle du joueur gay — affole les ins­ti­tu­tions spor­tives car elle vient cham­bou­ler les tra­di­tion­nels rap­ports de sexe et de genre que repro­duit le foot­ball. Il y a une véri­table obses­sion de la part de la Fédé­ra­tion fran­çaise de foot­ball (FFF) de mon­trer que les foot­bal­leuses ne sont pas des « gar­çons man­qués » ou que les ves­tiaires fémi­nins ne sont pas des « repères de les­biennes ». En 2009, la FFF a deman­dé à quelques Bleues de poser nues pour pro­mou­voir le foot fémi­nin et, en 2011, sa cam­pagne à des­ti­na­tion des jeunes filles était bap­ti­sée « Le foot­ball des prin­cesses », à grand ren­fort de cou­leur rose… Les jour­naux spor­tifs, pour par­ler de ces joueuses, assènent quant à eux les mêmes phrases-cli­ché autour de ces femmes qui passent si aisé­ment « des cram­pons aux talons ». Heu­reu­se­ment, depuis la qua­trième place des Bleues en Coupe du monde fémi­nine de 2011, le foot­ball fémi­nin par­vient pro­gres­si­ve­ment à gagner le cœur des sup­por­ters comme des spor­tives. Sans comp­ter que de plus en plus de fémi­nistes — des joueuses à l’instar de l’équipe des Dégom­meuses, ou des cher­cheuses comme Béa­trice Bar­busse, auteure en 2016 de Du sexisme dans le sport — inves­tissent le champ du foot­ball pour mieux dénon­cer la domi­na­tion mas­cu­line à l’œuvre dans l’industrie du sport.

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L’engagement des joueurs, comme le fut celui de la « démocratie corinthiane » et l’équipe nationale du Brésil autour de Sócratès, Wladimir, Walter Casagrande et Zé Maria dans les années 1980, serait-il possible aujourd’hui ? Les joueurs sont-ils plus libres de leurs propos et de leurs actions qu’alors ?

On dit tou­jours que le foot est un miroir gros­sis­sant de la socié­té. En ce sens, il est aus­si un miroir gran­dis­sant des enga­ge­ment poli­tiques. L’engagement de joueurs comme Sócra­tès cor­res­pond à la culture poli­tique de la fin des années 1970 et du début des années 1980 : comme nombre de jeunes, il est ancré à gauche, connaît Marx et Gram­sci, écoute du rock contes­ta­taire, aspire à une socié­té plus éga­li­taire, etc. Ces joueurs sont le reflet de leur époque et vont donc ren­con­trer le mou­ve­ment anti-dic­ta­ture bré­si­lien, en toute logique. Quand les joueurs de Man­ches­ter Uni­ted Char­lie Roberts et Billy Mere­dith créent en 1907 un syn­di­cat de foot­bal­leur, ils vivent dans une métro­pole indus­trielle coton­nière agi­tée par un puis­sant mou­ve­ment ouvrier et syn­di­cal. Idem quand Pao­lo Sol­lier, un joueur de Pérouse, adhère dans les années 1970 à Avan­guar­dia Ope­raia, un groupe de la gauche radi­cale extra-par­le­men­taire ita­lienne : il baigne alors dans l’effervescence poli­tique de l’Italie de l’époque et les réflexions autour de l’autonomie ouvrière. À l’ère de la mar­chan­di­sa­tion à outrance et de la prise en main des foot­bal­leurs dans les centres de for­ma­tion dès leur plus jeune âge, il est aujourd’hui qua­si­ment impos­sible de voir des figures contes­ta­taires per­cer sur un ter­rain. Mais cela concerne tous les sec­teurs de la culture de masse : dif­fi­cile aujourd’hui de citer un acteur de ciné­ma ou un chan­teur popu­laire qui bous­cule pro­fon­dé­ment l’ordre éta­bli, tant la culture (et j’y inclus le sport) est deve­nue une indus­trie du diver­tis­se­ment. Tou­te­fois, dans ce pay­sage poli­cé qu’est le foot­ball pro­fes­sion­nel, il existe et il exis­te­ra tou­jours des brèches. Je pense actuel­le­ment à Deniz Naki, un joueur alle­mand d’origine kurde qui offi­cie au sein de l’équipe d’Amedspor, un club de Diyar­bakır (Kur­dis­tan turc). Pour avoir cri­ti­qué ouver­te­ment les mas­sacres des forces armées turques dans les villes kurdes ou encore invi­té les Kurdes à mani­fes­ter leur sou­tien au Roja­va, ce joueur a été vic­time d’une ten­ta­tive d’assassinat en Alle­magne en jan­vier der­nier, avant que la Fédé­ra­tion turque de foot­ball ne le sus­pende à vie. Fin mars, ce foot­bal­leur enta­mait une grève de la faim devant les Nations unies à Genève, pour pro­tes­ter contre la situa­tion dans le Kur­dis­tan syrien.

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On l’a vu en Italie dans les années 1970, en Égypte lors des Printemps arabes ou en Turquie lors des manifestations sur le place Taksim : les supporters importent des revendications politiques dans le stade !

Lors du Prin­temps arabe de 2011 ou de Tak­sim, en 2013, les « ultras » vont appor­ter aux mani­fes­tants leurs pra­tiques d’autodéfense face à la répres­sion poli­cière, ins­til­ler l’esprit de soli­da­ri­té et de com­po­si­tion propre aux tri­bunes durant l’occupation des places, ou apprendre aux pro­tes­ta­taires l’art de la raille­rie à tra­vers des ban­de­roles et des slo­gans humo­ris­tiques — un savoir-faire par­ti­cu­lier au monde ultra. En France, cer­tains traits propres à la culture sup­por­ter nour­rissent éga­le­ment les mou­ve­ments sociaux, notam­ment depuis l’apparition des cor­tèges de tête lors du mou­ve­ment contre la loi Tra­vail en 2016. Le désor­mais très popu­laire ACAB — All Cops Are Bas­tards — pro­vient des sup­por­ters de foot anglais des années 1980 et est repris par les ultras du monde entier depuis le début des années 2000. Des slo­gans comme « Paris est magique » ou « Ici c’est Paris » sont issus de la culture sup­por­ters du PSG — de nom­breux anti­fas ont, jusqu’en 2010, sup­por­té le PSG dans la tri­bune d’Auteuil du Parc des Princes. Sans par­ler du style ves­ti­men­taire ou du clap­ping. Depuis le 22 mars, on entend dans le cor­tège de tête le tube pop’ des années 1990, Freed from desire de Gala. Une chan­son remise au goût du jour dans les tri­bunes fran­çaises par les sup­por­ters nord-irlan­dais lors de l’Euro 2016… À la fac de Dijon, une salle occu­pée par les mani­fes­tants contre la sélec­tion à l’université a été rebap­ti­sée Die­go Mara­do­na et, à Tol­biac, quand des fas­cistes ont ten­té de déblo­quer la fac, les occu­pants ont volé leur ban­de­role et ont posé avec cette der­nière retour­née : un geste pure­ment issu de la culture ultra ! Enfin, chez les étu­diants s’est popu­la­ri­sé le slo­gan « Contre toutes les sélec­tions, sauf celle de Ben­ze­ma ». L’imaginaire du foot irrigue pro­gres­si­ve­ment les mou­ve­ments sociaux et c’est peut-être les pré­mices d’une ren­contre à venir entre mili­tants radi­caux et jeu­nesse pré­caire des quar­tiers popu­laires, pour qui le foot­ball est cultu­rel­le­ment fon­da­men­tal.

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Quels sont les grands chan­tiers actuels pour redon­ner au foot­ball ce qu’il a per­du de « popu­laire » ? Ouvrir — car ce n’est encore pas assez le cas — ses portes à tous ?

En tant que pra­tique spor­tive, il y a bien évi­dem­ment l’enjeu du foot fémi­nin, comme je vous le disais. En 2014, l’Amérique du Nord dénom­brait en moyenne 450 foot­bal­leuses pour 10 000 habi­tants, contre à peine 71 en Europe… En France, nous avons des années de retard par rap­port à l’Allemagne, qui compte le double de licen­ciées, ou aux pays scan­di­naves, où la pra­tique fémi­nine s’est démo­cra­ti­sée. Il y a éga­le­ment le foot ama­teur, celui des petits clubs locaux, qui est en grande dif­fi­cul­té alors que ces sont ces clubs qui sont les garants de l’accessibilité du foot pour tous. Entre la crise du béné­vo­lat, la sup­pres­sion des emplois aidés par Macron, la baisse ver­ti­gi­neuse des finan­ce­ments des col­lec­ti­vi­tés et les contraintes admi­nis­tra­tives de plus en plus étouf­fantes, près de 4 000 clubs ama­teurs ont mis la clé sous la porte ces cinq der­nières sai­sons… En tant que spec­tacle, à l’heure où l’objectif est d’attirer dans les stades des consom­ma­teurs sol­vables, le gros chan­tier, il me semble, est le main­tien de tri­bunes popu­laires à des prix acces­sibles mais sur­tout où le sup­por­té­risme et ses pra­tiques (comme les fumi­gènes) ont droit de cité. Les stades res­semblent plus à des parcs d’attraction hyper­sé­cu­ri­sés et sont deve­nus les labo­ra­toires de nou­velles poli­tiques de répres­sions poli­cières. On oublie trop sou­vent que les sup­por­ters ont été un des pre­miers groupes sociaux à faire l’objet de mesures juri­diques d’exception et de délits spé­ci­fiques — telles les inter­dic­tions de stade et les res­tric­tions de dépla­ce­ment. Il existe une vraie stra­té­gie de la part de cer­tains grands clubs et des auto­ri­tés foot­bal­lis­tiques d’éliminer les sup­por­ters le plus fer­vents. On le voit ces der­niers mois, notam­ment avec les ultras des Giron­dins de Bor­deaux (les Ultra­ma­rines ou UB87), qui subissent une féroce répres­sion poli­cière et des gardes à vue sys­té­ma­tiques. Il y a un chan­tier énorme en termes de dia­logue entre clubs et ultras pour qu’on arrête ces poli­tiques répres­sives et qu’on cesse d’infantiliser les sup­por­ters.

Des dépu­tés com­mu­nistes et de la France insou­mise ont sou­hai­té l’ouverture d’une com­mis­sion por­tant sur les inéga­li­tés dans le cadre de la pra­tique spor­tive. Que peut et que doit faire la poli­tique pour le sport ?

Je dirais plu­tôt que l’institution spor­tive exerce le pou­voir exac­te­ment de la même façon que la sphère poli­tique aujourd’hui. Au même titre que l’emprise nor­ma­tive de l’État s’insinue dans de plus en plus de sec­teurs (l’éducation, l’agriculture, le milieu asso­cia­tif), les logiques régle­men­taires et ges­tion­naires deviennent pré­gnantes dans le foot et asphyxient les plus petits clubs. Nombre de normes et de règle­ments impo­sés par la FFF étouffent les clubs ama­teurs, qui sont sou­mis à des sanc­tions finan­cières pour une ligne du ter­rain mal tra­cée ou une feuille de match mal rem­plie… On pour­rait faire une ana­lo­gie avec les petites asso­cia­tions cultu­relles, pour qui orga­ni­ser un simple concert est deve­nu aujourd’hui une vraie galère en termes de normes à res­pec­ter, de contrôle, d’assurance, de sécu­ri­té. Et puis cela conduit à des situa­tions absurdes, comme la célèbre équipe du Red Star de Saint-Ouen qui a dû jouer les sai­sons pré­cé­dentes à Jean Bouin (dans le 16e arron­dis­se­ment de Paris, un comble pour un club aus­si popu­laire !) ou à Beau­vais (à 70 kilo­mètres de Saint-Ouen !), parce que leur stade his­to­rique, le Bauer, n’est pas conforme aux normes en vigueur pour évo­luer en Ligue 2.

Un autre paral­lèle, en plus de cette intru­sion nor­ma­tive de la part du pou­voir ins­ti­tu­tion­nel qui bride toute auto­no­mie, c’est la ques­tion démo­cra­tique et celle de la répar­ti­tion des richesses. La FFF vient de se faire épin­gler par la Cour des comptes pour son train de vie dis­pen­dieux avec des voyages en avion pri­vé au coût exor­bi­tant (à l’instar du vol Tokyo-Paris d’un cer­tain Édouard Phi­lippe) et des lar­gesses sala­riales hal­lu­ci­nantes. Une inso­lence incroyable de la part de la FFF vis-à-vis des clubs ama­teurs qui galèrent finan­ciè­re­ment au quo­ti­dien, qui n’est pas sans rap­pe­ler celles de cer­tains diri­geants de LREM ! Il faut savoir aus­si qu’au sein de la FFF, lors des élec­tions de la pré­si­dence, la qua­ran­taine de clubs pro­fes­sion­nels repré­sentent 37 % des voix alors que les 15 000 clubs ama­teurs votent indi­rec­te­ment. C’est un sys­tème tota­le­ment déli­rant qui faci­lite l’opacité finan­cière et qui fait qu’on a des caciques com­plè­te­ment décon­nec­tés des réa­li­tés sociales des petits clubs. La pla­nète foot­ball doit éla­bo­rer ses propres pra­tiques démo­cra­tiques ; une fédé­ra­tion plus hori­zon­tale, où « un club = une voix », chan­ge­rait tota­le­ment les rap­ports de force poli­tique au sein de la FFF.

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Fran­çois Ruf­fin a défen­du le foot­ball ama­teur à l’Assemblée natio­nale, à la fin de l’année 2017. Cet enga­ge­ment loca­li­sé — la Picar­die, en l’occurrence — peut-il por­ter plus loin encore ?

C’est une ver­sion très loca­li­sée, certes, mais qui a le mérite de reprendre les élé­ments struc­tu­rants d’un club ama­teur : la force de l’engagement béné­vole, le rôle social et édu­ca­tif du foot, le club comme espaces de convi­via­li­té où peuvent encore se croi­ser des indi­vi­dus d’âge, de sexe, de cou­leur et d’origine sociale dif­fé­rentes (même si, dans le foot­ball de niveau Dis­trict, on peut éga­le­ment retrou­ver sur le ter­rain des vio­lences entre joueurs adverses ou contre l’arbitre assez ter­ri­fiantes…). Dans cer­taines cam­pagnes, et notam­ment en Picar­die, le club de foot local est un des rares lieux de socia­bi­li­té encore exis­tant. Il y a un vrai enjeu poli­tique à main­te­nir ces clubs de foot quand on sait que l’isolement social est un des prin­ci­paux res­sorts de la mon­tée du vote FN en milieu rural. En remet­tant en avant les ques­tions d’ancrage à un ter­ri­toire, d’identité col­lec­tive, de culture popu­laire et de mise en jeu du corps dans la confron­ta­tion avec l’autre, le foot­ball popu­laire peut plei­ne­ment par­ti­ci­per à nour­rir les réflexions actuelles qui tra­versent l’ensemble du mou­ve­ment social. Et quand on voit les grèves démar­rées le 22 mars der­nier, on ne peut qu’espérer vou­loir jouer les pro­lon­ga­tions !

Entre­tien inédit pour le site de la revue Bal­last