Lettre à Messi qui n’est pas allé jouer en Israël

par Carlos Balmaceda
/ Palestina Libre / Traduction : ZIN TV

Dans le stade où devait se tenir le match, de fait, il y avait un vil­lage pales­ti­nien, qui a été rasé, et vous étiez sen­sés aller là, mettre une couche sup­plé­men­taire d’ou­bli à tous ces morts.

Voi­ci le cour­rier d’un citoyen argen­tin qui a écrit aux joueurs de sa Sélec­tion : Lio­nel Mes­si, Ser­gio Agüe­ro et à Ángel Di Maria, suite à leur déci­sion de ne pas jouer le match ami­cal contre Israël et qui aurait du se tenir à Jéru­sa­lem le 8 juin 2018. Un rap­pel déca­pant…

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Cher Kun, Ángel et Lio­nel,

Bra­vo, le pro­jet d’al­ler jouer un match avec un pays qui depuis 70 ans har­cèle un peuple, l’emprisonne et l’assassine, un peuple qui conti­nue néan­moins de résis­ter, est désor­mais du pas­sé.

Toutes mes féli­ci­ta­tions !

Je com­prends bien que vous vivez sous la pres­sion d’un milieu ultra pro­fes­sion­nel, où les aspects poli­tiques de ce monde ont l’ha­bi­tude d’être mis de côté ; vivre dans une bulle de cen­taines de mil­lions de dol­lars ne doit pas être facile, mais je me per­mets depuis ma très humble posi­tion de vous par­ler un peu des carac­té­ris­tiques de ce mas­sacre que vous avez été sur le point d’a­va­li­ser et que, heu­reu­se­ment, par empa­thie avec le peuple pales­ti­nien, vous n’a­vez pas sou­te­nu.

Vous étiez sur le point d’aller jouer à Jéru­sa­lem, où il y a 100 ans on vivait dans un calme rela­tif, sans trop de dif­fé­rends eth­niques ou de natio­na­li­tés.

Dès 1948, quand l’É­tat d’Is­raël a été fon­dé, les choses ont chan­gé.

Aujourd’­hui, le ter­ri­toire où vivait le peuple pales­ti­nien, a été divi­sé en deux, et depuis lors, on vole suc­ces­si­ve­ment ses habi­tants ori­gi­nelles.

Les deux zones divi­sées sont Gaza et la Cis­jor­da­nie.

Lio­nel, pour que tu com­prennes bien, Gaza c’est comme Rosa­rio (dépar­te­ment d’Argentine) et la Cis­jor­da­nie c’est comme San­ta Fe (dépar­te­ment d’Argentine). Les deux font par­tie d’un seul pays, mais sont sépa­rées par des fron­tières contrô­lées par des sol­dats armés jus­qu’aux dents. Les gens qui vivent là sont du même pays, mais on leur empêche de com­mu­ni­quer entre eux. Com­prends-tu cela ?

De Rosa­rio, qui serait Gaza, on ne peut pas sor­tir, et quand nous disons que l’on ne peut pas sor­tir c’est que tu y es enfer­mé, c’est bien pour cela qu’on l’appelle “la pri­son à ciel ouvert la plus grande du monde”.

Main­te­nant ima­gi­nez ceci, nous avons déjà dit que Rosa­rio est Gaza. Tu dois jouer là-bas et tu vis à Paraná (ville en Argen­tine). Pour cela tu devras voya­ger au Chi­li, ensuite aller en Uru­guay, et peut-être que là ils ne te lais­se­ront pas pas­ser la fron­tière qui mène à Rosa­rio. Croyez-vous que c’est une exa­gé­ra­tion ? Ce ne l’est pas. Dans le film “Yal­lah ! Yal­lah!”, un docu­men­taire sur le foot­ball en Pales­tine, un joueur de foot­ball qui vit en Cis­jor­da­nie, et qui donc serait de la ville de San­ta Fe, raconte que pour arri­ver là-bas il doit voya­ger d’a­bord en Jor­da­nie, puis en Égypte, et une fois à Gaza, peut-être qu’il ne pour­ra pas en sor­tir. Les parents de ce foot­bal­leur ne connaissent pas leur petit-fils, parce qu’il leur est impos­sible de tra­ver­ser la fron­tière.
Pour ima­gi­ner cela, il faut pen­ser que ton vieux vit à Valen­cia en Espagne, et toi à Bar­ce­lone, comme c’est le cas main­te­nant, mais on ne peut pas pas­ser d’un endroit à l’autre. C’est comme si ton papa ne connais­sait pas Thia­go, ni Mateo, ni Ciro, bien qu’ils ne vivent pas trop loin.

Gaza est-il grand ? Voyons, Kun, pour avoir une idée, ima­gine-toi une carte qui va depuis El Pato (quar­tier de Bue­nos Aires), en pas­sant Bera­za­te­gui (autre quar­tier de Bue­nos Aires): tu te situes ? Arri­vant ain­si à Congrès. C’est comme si tu pre­nais le 129, fai­sant tout le tra­jet et que le pays se ter­mine au ter­mi­nus. Et pour la lar­geur, Gaza c’est comme aller du Port Made­ro jus­qu’à l’A­ve­nue La Pla­ta, la moi­tié du par­cours de la ligne A du métro.

Donc ima­gi­nons une par­tie de la ban­lieue de Bue­nos Aires que tu connais bien, c’est Gaza, et ses limites. Si tu veux sor­tir via la rivière, disons, à la hau­teur de Sarandí, que tu connais parce que tu y as gran­di, tu risques de t’y faire tuer car il est inter­dit de tra­ver­ser la rivière.

De fait, en 2014, quatre gosses ont été assas­si­nés juste parce qu’ils jouaient au bal­lon sur les plages de Gaza. Si t’as le temps, regarde le der­nier post qui leur est dédié sur Ins­ta­gram, ou sur You­tube et regarde les images du crime.

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Ces gamins, avaient tous entre 10 et 11 ans, seule­ment un peu plus grand que ton fils Ben­ja­min, ils s’appelaient Ahed, Zaka­ria, Ismail Baker et Muham­mad. Des jour­na­listes qui séjour­naient dans un hôtel situé pas loin ont tout fil­mé. Un an plus tard, Israël a clos ce dos­sier sans que per­sonne ne soit condam­né pour ce crime.

Tu es né à l’hô­pi­tal de Piñey­ro, tu peux donc ima­gi­ner cette mer comme un ruis­seau, et au bord quatre gosses jouant au bal­lon, puis un mis­sile fai­sant explo­ser ces gosses juste au moment où ils mar­quaient un but.

Mais cette année-là, ils n’ont pas été les seuls enfants à être assas­si­nés. Israël a bom­bar­dé Gaza, a tué encore 500 gosses et 2.000 adultes. Je te raconte, je vous raconte à tous com­ment fonc­tionne le sys­tème : par­fois ils télé­phonent aux mai­sons qui seront atta­quées, d’autres tirent des pro­jec­tiles sur les toits, il est sup­po­sé pour eux que les gens ont com­pris qu’ils seront atta­qués pro­chai­ne­ment et s’échapperont.

Ceci, vous com­pren­drez, ce n’est pas une guerre. C’est un mas­sacre dans lequel un pays pos­sède une puis­sante force aérienne, une armée et une marine qui assas­sine des civils.

Je sup­pose que vous, Kun, Lio­nel, Angel, vous savez ce que signi­fie subir une lésion au genou, alors ima­gi­nez ce que cela veut dire pour Moham­med Kha­lil, joueur de l’Al-Salah FC, lorsqu’un sol­dat israé­lien lui tire des­sus. Main­te­nant Moham­med a besoin d’une pro­thèse pour recom­men­cer à mar­cher, bien qu’il ne pour­ra plus jamais jouer au bal­lon. Vous pou­vez voir le moment où il reçoit l’impact sur Inter­net, fil­mé avec le même télé­phone cel­lu­laire duquel il envoyait des “tweets”, parce que c’est la seule chose que Moham­med fai­sait ce jour-là : il fil­mait une marche paci­fique avec son télé­phone et il a fil­mé ce qui aurait pu être sa propre mort.

Angel, je sup­pose que toi qui as tra­ver­sé la dou­leur de perdre un être cher, tu com­pren­dras ce que je vais te racon­ter : il y a quelques semaines, Lei­la, un bébé de neuf mois est morte asphyxiée par des gaz lacry­mo­gènes dans la même marche où s’est ter­mi­né la car­rière de Moham­med.

Cela est arri­vé lorsque les pales­ti­niens qui vivent à Gaza se sont appro­chés de la fron­tière pour pro­tes­ter, parce qu’il a été déci­dé que Jéru­sa­lem, là où vous alliez jouer, serait la capi­tale d’Is­raël. Dans le stade où devait se tenir le match, de fait, il y avait un vil­lage pales­ti­nien qui a été rasé, et vous étiez sen­sés aller là, mettre une couche sup­plé­men­taire d’ou­bli à tous ces morts.

Je sais, Angel, que tu as un tatouage qui dit “Naître dans la rue Per­driel a été et sera le meilleur qui me soit arri­vé dans la vie” c’est-à-dire que tu sais ce que c’est la fier­té d’ap­par­te­nir à un ter­ri­toire, de te recon­naître dans cha­cun de tes amis, de sen­tir que c’est le centre du monde. Main­te­nant essaye d’imaginer que, pen­dant 70 ans, les Pales­ti­niens ont été expul­sés de leurs mai­sons, de toutes les rues Per­driel, et cer­tains déjà très vieux sont par­tis avec les clefs dans la poche, comme un signe d’ap­par­te­nance et de résis­tance, parce que comme toi, ils savent qu’être né dans une rue de Gaza, de Cis­jor­da­nie ou de Jéru­sa­lem c’est le meilleur qui leur est arri­vé dans la vie.

Kun, Lio­nel, Angel, vous avez tra­ver­sé beau­coup de dif­fi­cul­tés pour arri­ver là où vous êtes. Toi, Angel, avec les mains salies de char­bon, en aidant ton vieux, Kun, pas­sant de dif­fi­ciles moments avec tes frères où épar­gner était impos­sible, et toi Lio­nel, sur­pas­sant ton pro­blème de crois­sance, qui te condam­nait dans un pays en crise – crise pro­duite par les mêmes diri­geants qui aujourd’­hui vous ont convo­qué à jouer en Israël.

Ima­gi­nez que vous soyez arri­vés à la Sélec­tion, prêts à jouer les éli­mi­na­toires pour le Mon­dial et qu’on vous en empêche. C’est ce qui est arri­vé à la Sélec­tion de Pales­tine en 2011, quand pour la pre­mière fois ils ont joué contre l’Af­gha­nis­tan en éli­mi­na­toire. Ils ont gagné 1 à 0. A quelques jours du match sui­vant, cer­tains des joueurs ont été rete­nus sur ordre d’Is­raël aux fron­tières avec la Cis­jor­da­nie et Gaza.

Ils ont per­du contre la Thaï­lande quelques jours après, la moi­tié de l’é­quipe était absente.

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Etait-ce l’u­nique incon­vé­nient qu’ils ont eu ? Non, c’est du pain quo­ti­dien pour les Pales­ti­niens. Ça et la mort. Ahed Zaqout, l’une des figures de la Sélec­tion, est mort assas­si­né par un mis­sile en 2014 ain­si que trente-deux ath­lètes. Plus de 30 ins­tal­la­tions ont été détruites avec une perte éco­no­mique cal­cu­lée autour des 3 mil­lions de dol­lars.

La déci­sion que vous avez prise aujourd’­hui, n’est pas une issue pour évi­ter une situa­tion com­pli­quée, une polé­mique, mais, espé­rons, “une manière de com­men­cer à prendre conscience du rôle que vous occu­pez, de com­ment vous pou­vez rendre les gens heu­reux ou mal­heu­reux, et de ce que cela repré­sente pour des mil­lions de Pales­ti­niens qui portent avec fier­té le tee-shirt natio­nal ou ceux que vous mêmes vous por­tez dans vos clubs.

Bien­ve­nus dans la lutte.

Car­los Bal­ma­ce­da
Jour­na­liste & écri­vain Argen­tin
Source : Pales­ti­na Libre / Tra­duc­tion : ZIN TV

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