Le viol, instrument de contrôle des femmes

par Noémie Renard / revolution feministe

Inter­view de Noé­mie Renard — Parce que sou­vent les vic­times de viol sont poin­tées du doigt, sont culpa­bi­li­sées pour leur com­por­te­ment sexuel : si elles ont flir­té avec leur agres­seur, si elles ont expri­mé de l’intérêt ou du désir…

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Noé­mie Renard tra­vaille dans le domaine de la recherche en bio­lo­gie.
Elle anime depuis 2011 le blog Antisexisme.net et est l’au­teure d’un ouvrage où elle décrypte les dys­fonc­tion­ne­ments et les pré­ju­gés cultu­rels qui forment le ter­reau des vio­lences sexuelles : “En finir avec la culture du viol”, aux édi­tions Les Petits Matins

F. S. : Glo­ba­le­ment, selon les études que vous citez, entre « 25% et 43% d’hommes disent avoir com­mis une agres­sion sexuelle ou un viol en uti­li­sant une forme ou une autre de contrainte ». Pour­tant, quand Caro­line de Haas a men­tion­né un fait objec­tif : que vu le nombre très impor­tant de viols et d’agressions sexuelles, le nombre de vio­leurs et d’agresseurs devait néces­sai­re­ment être très éle­vé, ça a sus­ci­té un tol­lé. Pour­quoi cette réac­tion selon vous ?

N. R. : Grâce au mou­ve­ment fémi­niste, on a pu faire la lumière sur le nombre des vic­times de vio­lences sexuelles, et là on a levé un tabou : main­te­nant on sait qu’il y a beau­coup de vic­times mais ça reste dif­fi­cile de dire qu’il y a aus­si beau­coup d’agresseurs. Sou­vent, on parle des vio­lences sexuelles comme si on par­lait du mau­vais temps, d’une catas­trophe natu­relle ou d’une mala­die. C’est-à-dire qu’on recon­nait que c’est mal­heu­reux, que c’est hor­rible, mais on ne désigne pas les agres­seurs. Des fémi­nistes ont noté qu’on parle de femmes vio­lées – mais on parle peu d’hommes vio­leurs. On a du mal à nom­mer les agres­seurs, et c’est quelque part assez pra­tique – parce que les seuls types d’hommes que l’on désigne, on dit que c’est des fous, des hommes appar­te­nant à des mino­ri­tés eth­niques etc. Ça per­met d’éviter de se remettre en ques­tion, de remettre en ques­tion la culture du viol, et de confron­ter les hommes à leurs res­pon­sa­bi­li­tés. Et ça main­tient un déni autour des vio­lences sexuelles.

F. S. : Les femmes qui portent plainte pour viol sont très sou­vent mal reçues, typi­que­ment, on leur dit que ce qui leur est arri­vé n’est pas un « vrai viol ». Il y a même une expres­sion qui reflète ce tri que fait la police entre les « vrais viols » et les « faux viols » : un « miol » (un viol, mouais). Un vrai viol c’est un viol par incon­nu dans un par­king mais qu’est-ce qu’un « miol » (un viol qui a très peu de chances d’être judi­cia­ri­sé) selon leurs cri­tères ?

N. R. : Il y a plu­sieurs cri­tères. Un « miol », ça va être par exemple un viol com­mis sans vio­lences phy­siques. Si la vic­time est sidé­rée, si elle ne bouge pas, ne résiste pas ou si elle n‘ose pas dire non, la jus­tice et la loi vont consi­dé­rer qu’elle est consen­tante. Un autre type de miol, c’est les viols com­mis par les conjoints, parce qu’ils sont consi­dé­rés comme dou­teux par l’institution judi­ciaire. Même si la loi dit le contraire, on va sou­vent consi­dé­rer que, comme il y a une rela­tion conju­gale, il ne peut pas y avoir de viol. Un autre cri­tère, c’est si la vic­time a eu un com­por­te­ment « déver­gon­dé », sexua­li­sé, si elle était dans une rela­tion de séduc­tion avec son agres­seur, si elle l’a sui­vi dans sa chambre, si elle a bu, etc. En fait, dès que la vic­time a un com­por­te­ment jugé pas 100% exem­plaire, pas 100% ration­nel, on va consi­dé­rer qu’elle n’est pas cré­dible et qu’elle a méri­té ce qui lui arrive. Un autre cri­tère, c’est aus­si le type de péné­tra­tion : en gros, les viols digi­taux ou les viols com­mis par fel­la­tion sont sys­té­ma­ti­que­ment dis­qua­li­fiés – les magis­trats en France ont ten­dance à avoir une « échelle de gra­vi­té » selon laquelle ces viols ne sont pas de « vrais viols », que ce ne sont que des agres­sions sexuelles, et ils sont sys­té­ma­ti­que­ment dis­qua­li­fiés et consi­dé­rés comme moins graves que des péné­tra­tions anales ou vagi­nales com­mises avec un pénis. Ce sont les cri­tères qui font qu’un viol est consi­dé­ré comme un miol.

F. S. : La fémi­niste amé­ri­caine Kathe­rine McKin­non a dit : « du point de vue des femmes, le viol n’est pas pro­hi­bé, il est régu­lé ». Com­ment peut-on dire que le viol est régu­lé ?

N. R. : Je me base pour dire ça sur le tra­vail de Colette Guillau­min qui, dans son article de 1978 « Pra­tique du pou­voir et idée de nature, l’appropriation des femmes », montre com­ment les femmes et les enfants ont été consi­dé­rés comme des pro­prié­tés des maris et des pères. Notion qui est aus­si mise en évi­dence dans les tra­vaux de Georges Viga­rel­lo dans son « His­toire du viol », avec la notion de rapt etc. Les règles qui régis­saient le groupe des hommes étaient que le mari a un droit d’accès sexuel à sa femme quand il veut et même si sa femme ne le désire pas (devoir conju­gal) mais que, par contre, les autres hommes n’ont pas le droit de s’approprier les épouses d’autrui. Et même si aujourd’hui ces règles ne sont plus écrites dans la loi, quand on voit com­ment les affaires de viols sont trai­tées par la jus­tice, et en par­ti­cu­lier que les affaires de viol par incon­nu sont prises beau­coup plus au sérieux que celles de viol par conjoint, on voit que c’est quelque chose qui sub­siste dans les men­ta­li­tés – et c’est une pre­mière forme de régu­la­tion : qui a le droit d’accès sexuel au corps des femmes, qui a le droit d’imposer des rap­ports sexuels à une femme. Une autre régu­la­tion, qui est ins­crite dans la loi, c’est qu’elle dit que, pour qu’il y ait viol, il doit y avoir « contrainte, menace, vio­lence ou sur­prise » Or sou­vent un vio­leur n’a pas besoin d’user d’une contrainte par­ti­cu­lière puisque la vic­time, si elle est sidé­rée, si elle a peur, ne va pas bou­ger. Par­fois les rap­ports de pou­voir sont si inégaux qu’il n’y a pas besoin de contrainte : si la vic­time est mineure, si c’est une per­sonne en situa­tion de han­di­cap, si elle est com­plè­te­ment dépen­dante de son agres­seur la vic­time ne va pas résis­ter donc la jus­tice va consi­dé­rer qu’il n’y a pas de contrainte, donc pas de viol, bien qu’il y ait une contrainte psy­cho­lo­gique ou sociale dans les faits : les magis­trats vont inter­pré­ter le terme de contrainte de manière assez stricte. C’est une forme de régu­la­tion qui porte sur les moyens employés : en gros, on peut impo­ser une péné­tra­tion sexuelle non dési­rée à autrui si on n’utilise pas de moyens trop exces­sifs : il ne faut pas frap­per, il ne faut pas user de vio­lence phy­sique, il ne faut pas que la contrainte soit trop forte ou trop expli­cite – mais sinon, ça va. Ça c’est une deuxième forme de régu­la­tion por­tant sur les moyens employés. Et j’ai men­tion­né le fait que si la vic­time a eu un com­por­te­ment jugé peu accep­table, si le type de péné­tra­tion est juste un doigt ou par fel­la­tion, on dira que ce n’est pas vrai­ment un viol. Ça signi­fie que sous cer­taines condi­tions, le viol est plus accep­table que dans d’autres. Si, sous cer­taines condi­tions, le viol est très peu condam­né et qu’à d’autres il l’est, ça veut dire qu’il est régu­lé. C’est là qu’on com­prend ce que veut dire Cathe­rine McKin­non quand elle dit que le viol est régu­lé et non tota­le­ment inter­dit, quelles que soient les condi­tions.

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F. S. : Est-ce qu’il n’y a pas aus­si des caté­go­ries de femmes consi­dé­rées – non pas léga­le­ment mais cultu­rel­le­ment – comme vio­lables sans pro­blème ? Essayez un peu de dépo­ser plainte pour viol si vous êtes pros­ti­tuée, ce n’est pas évident.

N. R. : Oui, j’ai évo­qué ce pro­blème dans mon livre, il y a en effet cer­tains types de femmes qui sont vio­lables. Durant l’Ancien régime, les ser­vantes, les esclaves et les femmes pros­ti­tuées non mariées n’étaient pas pro­té­gées contre le viol. C’est tou­jours le cas aujourd’hui pour les femmes pros­ti­tuées. Au sujet des pros­ti­tuées, les gens vont dire en rigo­lant « c’est un vol ou c’est un viol » ? Dans la loi, c’est main­te­nant une cir­cons­tance aggra­vante, comme le viol sur conjointe, mais dans les faits, il y a un gros blo­cage au niveau des men­ta­li­tés quand des pros­ti­tuées portent plainte. Récem­ment, je suis tom­bée sur un article trai­tant d’une affaire de ce type qui s’est pas­sée en Bel­gique. Une pros­ti­tuée a por­té plainte pour viol, et les juges ont consi­dé­ré que « en rai­son de la nature de la pro­fes­sion exer­cée par les dames, leur absence de consen­te­ment était déli­cate à démon­trer. ». Ça signi­fie en clair que le viol d’une pros­ti­tuée n’est pas vrai­ment un viol.

F. S. : Dans votre livre, vous sou­li­gnez que c’est le plai­sir de domi­ner qui pré­dit la pro­pen­sion au viol et non l’excitation sexuelle. Le viol est donc un acte qui a la fois exprime et per­pé­tue la domi­na­tion des hommes sur les femmes, il sert à les poli­cer. Com­ment le com­por­te­ment des femmes est-il impac­té par la peur du viol ?

N. R. : D’abord, la peur du viol pousse les femmes à adop­ter des com­por­te­ments d’auto-restriction. Elles vont évi­ter de se pro­me­ner seules la nuit, elles vont évi­ter cer­tains évé­ne­ments, elles ne vont pas voya­ger seules, elles ne vont pas faire d’auto-stop – il y a beau­coup d’activités, notam­ment liées à la liber­té de se dépla­cer, qui vont être res­treintes par la peur du viol. Elles vont aus­si faire atten­tion à leurs vête­ments, à ce qu’elles boivent. J’ai aus­si vu qu’il y a des femmes qui enlèvent leurs écou­teurs dans la rue pour res­ter atten­tives au har­cè­le­ment etc. Les femmes sont tout le temps sur le qui-vive, tout le temps à cor­ri­ger leurs com­por­te­ments, c’est impos­sible pour elles de se pro­me­ner tran­quille­ment dans la rue, sur­tout la nuit, sur­tout à cer­tains endroits. Et ça ren­force aus­si la dépen­dance aux hommes : dans cer­taines situa­tions, la peur du viol va pous­ser les femmes à vou­loir être accom­pa­gnées par un homme. Leur liber­té de se mou­voir est donc direc­te­ment affec­tée par la peur du viol.

Et ça affecte aus­si leur liber­té sexuelle. Parce que sou­vent les vic­times de viol sont poin­tées du doigt, sont culpa­bi­li­sées pour leur com­por­te­ment sexuel : si elles ont flir­té avec leur agres­seur, si elles ont expri­mé de l’intérêt ou du désir, si elles l’ont embras­sé ou enta­mé une inter­ac­tion sexuelle avec lui, elles vont être consi­dé­rées comme étant au moins en par­tie res­pon­sables. On l’a vu avec Tariq Rama­dan ou avec l’affaire de Sol­veig Hal­loin avec Cau­bère, les gens demandent : « mais pour­quoi elle est mon­tée dans sa chambre ? » Ce qui veut dire « on ne va pas dans la chambre d’un homme si c’est pour jouer à la belote ». Sol­veig Hal­loin a dit dans la vidéo qu’elle n’avait aucun inté­rêt sexuel pour Cau­bère, mais même si ça avait été le cas, même si elle avait sou­hai­té une inter­ac­tion sexuelle, ça ne jus­ti­fie rien. On a l’impression qu’en fait, si les femmes ont du désir pour un homme et si après cet homme est violent avec elles sexuel­le­ment, on pense qu’elles ont eu ce qu’elles méri­taient, qu’elles l’ont bien cher­ché. Et ça, c’est parce qu’on assi­mile la sexua­li­té à la vio­lence. Si les femmes ont du désir pour un homme, ça veut dire qu’elles cherchent les ennuis, qu’elles recherchent la vio­lence sexuelle. Il y a un amal­game qui est fait entre les deux, et ça sert aus­si à poli­cer leur com­por­te­ment sexuel. Com­bien de femmes qui éprouvent un inté­rêt sexuel pour un homme ne vont pas oser être entre­pre­nantes parce que, si après elles sont la cible de vio­lences sexuelles de la part de leur par­te­naire, on dira que c’est leur faute. On les culpa­bi­lise pour leur com­por­te­ment sexuel qui est pré­sen­té comme la cause des viols, donc leur liber­té sexuelle est aus­si impac­tée.

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F. S. : Que vous ins­pire le fait qu’on insiste beau­coup actuel­le­ment sur la notion de consen­te­ment – mais qu’il ne s’agit tou­jours que du consen­te­ment des femmes ?

N. R. : C’est vrai que dans les dis­cours qu’on entend sur la sexua­li­té, les hommes dési­rent, et les femmes consentent. Pour moi, c’est révé­la­teur du fait qu’on per­çoit encore la sexua­li­té des femmes comme intrin­sè­que­ment pas­sive. Consen­tir, ça veut dire accep­ter. Si l’on parle exclu­si­ve­ment du consen­te­ment des femmes, ça veut dire qu’on ne les voit pas comme ini­tia­trices – leur sexua­li­té consiste à répondre posi­ti­ve­ment ou néga­ti­ve­ment aux avances d’un homme. On reste dans des rôles très gen­rées où l’autonomie sexuelle des femmes est niée, leur désir ne peut pas être moteur, il est dépen­dant de celui des hommes. Si l’on parle beau­coup du consen­te­ment des femmes et pas de celui des hommes, c’est tou­jours lié à cette ques­tion de désir. Consen­tir vou­lant dire accep­ter, pour­quoi une femme accepte un rap­port sexuel ? Est-ce que c’est parce qu’elle le désire ou est-ce parce qu’elle n’a pas vrai­ment le choix ? Et qu’est-ce que c’est que le « consen­te­ment » des pros­ti­tuées ? C’est la pau­vre­té qui les pousse à consen­tir. Si l’on insiste tant sur le consen­te­ment des femmes et peu sur leur désir, ça veut dire que leur désir n’est pas consi­dé­ré comme impor­tant. L’important, c’est qu’elle accepte mais on ne se pose pas la ques­tion de savoir si ce consen­te­ment est vrai­ment libre, s’il est l’expression du désir et de la volon­té.

F. S. : La péné­tra­tion est asso­ciée au pou­voir, écri­vez-vous. Y a‑t’il un lien entre ce fait et celui que la péné­tra­tion des ori­fices mas­cu­lins est taboue – alors que les réfé­rences à la péné­tra­tion des femmes sont omni­pré­sentes ?

N. R. : Effec­ti­ve­ment, il y a un lien, parce que sym­bo­li­que­ment, la péné­tra­tion est asso­ciée au pou­voir : le péné­trant est per­çu comme domi­nant, et le/la péné­trée est per­çue comme domi­née – ça se voit très bien dans des expres­sions cou­rantes comme « se faire bai­ser », « se faire niquer », « se faire entu­ber » etc. En fait, la péné­tra­tion est uti­li­sée comme figure de style pour expri­mer la trom­pe­rie ou l’humiliation. Il y a beau­coup d’expressions qui le mettent en évi­dence, et c’est révé­la­teur. Et cette sym­bo­lique se retrouve aus­si dans la pro­blé­ma­tique de la fri­gi­di­té, qui a occu­pé les sexo­logues et les psy­cho­logues pen­dant une grande par­tie du XXème siècle. Pour eux, une femme fri­gide, ce n’est pas une femme qui ne pou­vait pas avoir d’orgasme, ne res­sen­tait pas de plai­sir, c’était une femme qui ne pou­vait pas avoir d’orgasme par la péné­tra­tion vagi­nale. Ça a été théo­ri­sé comme une mala­die : ces femmes avaient un pro­blème parce qu’elles refu­saient d’abandonner leur sexua­li­té cli­to­ri­dienne, qui était vue comme imma­ture, active et domi­na­trice alors que la sexua­li­té d’une femme mature, d’une vraie femme, devait être vagi­nale, c’est-à-dire (selon eux) pas­sive et subor­don­née. La femme fri­gide n’acceptait pas son rôle de femme. Là on voit très bien que la péné­tra­tion vagi­nale et l’orgasme qui est cen­sé en résul­ter sont asso­ciés à la subor­di­na­tion des femmes. L’acceptation de la péné­tra­tion vagi­nale et du soi-disant « orgasme vagi­nal » par les femmes est vue comme l’acceptation de res­ter à leur place Celles qui refu­saient de res­ter à leur place, c’était les cli­to­ri­diennes, les fri­gides et les fémi­nistes. Même si on ne parle plus beau­coup de fri­gi­di­té, ce lien entre péné­tra­tion et sou­mis­sion reste fort.

Je donne un autre exemple dans le livre, celui d’une enquête qua­li­ta­tive menée auprès de couples d’hommes homo­sexuels, por­tant sur leur per­cep­tion de la péné­tra­tion anale. Les hommes inter­ro­gés, pour par­ler de péné­trant et de péné­tré, uti­lisent des concepts binaires : passif/actif, dominé/dominant, ou femme/homme. Ce voca­bu­laire ren­voie à une notion de hié­rar­chie (même si les hommes qui l’employaient n’y adhé­raient pas néces­sai­re­ment) : celui qui est péné­tré est néces­sai­re­ment pas­sif, celui qui pénètre est for­cé­ment actif, on voit que la péné­tra­tion est conçue comme l’expression d’une hié­rar­chie. Le fait que l’hétérosexualité soit com­plè­te­ment fon­dée sur cette pra­tique qui en plus ne donne pas, en moyenne, tel­le­ment de plai­sir aux femmes (il y a peu de femmes qui atteignent l’orgasme par la péné­tra­tion seule), ça montre que l’hétérosexualité est conçue comme un acte de domi­na­tion mas­cu­line sur la femme, c’est l’affirmation d’une hié­rar­chie.

F. S. : Des « fémi­nistes pro-sexe » posent que la sexua­li­té est bonne en soi et choi­sissent d’ignorer le dif­fé­ren­tiel de pou­voir dans lequel se déroulent les rela­tions sexuelles hété­ros. En quoi cette valo­ri­sa­tion incon­di­tion­nelle de la sexua­li­té dans ce contexte inéga­li­taire est-elle dan­ge­reuse pour les femmes ?

N. R. : C’est dan­ge­reux parce que dans un contexte inéga­li­taire, les femmes ont moins la pos­si­bi­li­té de faire des choix libres ou de contrô­ler les inter­ac­tions sexuelles. Dans ce contexte-là, les femmes risquent de voir leur sexua­li­té plu­tôt subor­don­née à celle des hommes que libé­rée par la « libé­ra­tion sexuelle ».

F. S. : C’est même le contraire puisque – vous venez de le dire – dans la mesure où le rap­port péné­tra­tif est jus­te­ment l’instrument par excel­lence de la domi­na­tion mas­cu­line, plus on se croit obli­gée d’avoir des rap­ports sexuels sous l’influence de l’idéologie de la « libé­ra­tion sexuelle », plus on est domi­née.

N. R. : Pour moi, la libé­ra­tion sexuelle, ce n’est pas vrai­ment une libé­ra­tion sexuelle au final – sauf peut-être pour les hommes. On a remis en ques­tion cer­taines normes mais on n’a pas remis en ques­tion cette hié­rar­chie homme-femmes donc les femmes ont pu être pié­gées par cette « libé­ra­tion sexuelle » qui a au contraire ren­for­cé le pou­voir des hommes sur elles. Cette libé­ra­tion sexuelle, dans un contexte inéga­li­taire, c’est en fait la porte ouverte à davan­tage de vio­lences sexuelles qui elles-mêmes prennent racine dans un contexte inéga­li­taire – quand il y a des inéga­li­tés sta­tu­taires, psy­cho­lo­giques, éco­no­miques, c’est là que les domi­nants peuvent impo­ser des actes sexuels non dési­rés. Il ne peut pas y avoir de liber­té sexuelle s’il n’y a pas une remise en ques­tion des rap­ports de pou­voir entre hommes et femmes. Par exemple, une jeune fille de 16/24 ans qui a une liai­son avec un homme qui a le double de son âge, du point de vue de la loi, c’est légal mais dans les faits, je suis tou­jours très dubi­ta­tive sur ce genre de liai­son parce que je me dis que l’homme a tous les pou­voirs. S’il a le double de son âge, il a l’âge de ses parents, c’est très facile d’avoir une emprise sur une jeune fille. Ce genre de situa­tion, ce n’est pas de la liber­té sexuelle, au contraire : la jeune fille risque de se retrou­ver dans une rela­tion où elle a peu le choix et où elle peut être assu­jet­tie. La vraie liber­té sexuelle, c’est avoir la pos­si­bi­li­té de s’engager dans des actes sexuels dési­rés

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F. S. : Vous dites que péna­li­ser lar­ge­ment les vio­lences sexuelles, ce n’est pas limi­ter la liber­té sexuelle de cha­cun, c’est au contraire la pro­té­ger. Pou­vez-vous expli­quer ?

N. R. : Je l’ai dit dans le livre dans le contexte de la loi cana­dienne : le consen­te­ment doit être conti­nu. Dans une rela­tion sexuelle, chaque acte sexuel doit indé­pen­dam­ment faire l’objet d’un consen­te­ment libre, c’est-à-dire qui soit l’expression de la volon­té et du désir. Dire ça, ça implique qu’on péna­lise les vio­lences sexuelles qui inter­viennent au cours d’interactions sexuelles. Une telle loi ne doit pas être envi­sa­gée uni­que­ment sous l’angle de la répres­sion. Elle pose un inter­dit : qu’on n’impose pas d’actes non dési­rés au cours d’une inter­ac­tion sexuelle consen­tie, le but étant que les femmes puissent s’engager dans une inter­ac­tion sexuelle avec l’esprit à peu près tran­quille, sans crainte de vio­lences. Bien sûr la loi seule ne peut pas garan­tir qu’il n’y ait pas de vio­lences au cours de ce genre d’interactions, mais il est impor­tant pour les femmes de savoir qu’elle est du côté des vic­times si des vio­lences sur­viennent. Et il y a le cas de retrait du pré­ser­va­tif : dans cer­tains pays, si un homme retire son pré­ser­va­tif par sur­prise, c’est consi­dé­ré comme un viol ou une vio­lence sexuelle. De même, en péna­li­sant ça, en posant cet inter­dit, ça signi­fie que les femmes peuvent avoir des rap­ports sexuels en ayant moins peur que l’homme retire son pré­ser­va­tif – parce que c’est inter­dit par la loi. Quand l’interdit est posé clai­re­ment, ça ne peut que ren­for­cer la liber­té sexuelle, et cha­cun peut s’engager dans ces inter­ac­tions en ayant l’esprit tran­quille.

Pour conclure, et comme je le disais tout à l’heure, les vio­lences servent à poli­cer le com­por­te­ment sexuel des femmes. Si on les péna­lise clai­re­ment et si on désigne les agres­seurs comme res­pon­sables, la honte change de camp, les vic­times ne sont plus consi­dé­rées comme cou­pables, on ne les culpa­bi­lise pas pour leur com­por­te­ment sexuel. Et quand le com­por­te­ment sexuel des femmes est moins poli­cé, ça leur offre une plus grande liber­té.

Inter­view de Noé­mie Renard réa­li­sée par Fran­cine Spo­ren­da
Source : revo­lu­tion femi­niste