Les hackers ne sont pas des délinquants

Par Alber­to Quian

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Rebe­lion CTXT


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Ceux qui s’in­tro­duisent dans votre vie pri­vée, votre ordi­na­teur ou télé­phone par effrac­tion ne sont pas des hackers

Croyez-le ou non, Lady Gaga est une hacker. Je l’ai décou­vert dans une révé­la­tion de saint IGNU­cius, le saint patron des hackers. “Lady Gaga est une hacker de l’ha­bille­ment”, m’a-t-il dit dans une conver­sa­tion. J’ai alors ima­gi­né la diva pop assise devant un ordi­na­teur, pro­gram­mant com­pul­si­ve­ment, pira­tant des vête­ments intel­li­gents… Je n’a­vais pas com­pris la révé­la­tion de Saint iGNU­cius.

“Nous, les hackers, insis­tons tou­jours sur le fait que le hack signi­fie bien plus que la rup­ture de la sécu­ri­té pour le déve­lop­pe­ment infor­ma­tique”. Trou­blé, je lui ai deman­dé de m’en dire plus. Il m’a éclai­ré avec ces mots : “Ce que Lady Gaga fait avec ses vête­ments, c’est uti­li­ser son intel­li­gence dans un esprit ludique. Et si vous êtes un hacker, vous pou­vez appré­cier cela en tant que hack. Car être un hacker ne signi­fie pas seule­ment que vous aimez uti­li­ser votre intel­li­gence avec un esprit ludique, mais aus­si pro­ba­ble­ment que vous aimez regar­der les autres le faire et com­ment ils le font, que vous aimez regar­der leurs suc­cès”.

Moi-même, a‑t-il dit, je pour­rais être un hacker, un jour­na­liste hacker, tout comme un mathé­ma­ti­cien, par exemple.

San IGNU­cius a été le der­nier hacker du pres­ti­gieux et glo­ri­fié Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy (MIT), l’un des plus grands centres de recherche et de connais­sances scien­ti­fiques et tech­no­lo­giques au monde, où la pre­mière géné­ra­tion de hackers a émer­gé à la fin des années 1950 et 1960. Son vrai nom est Richard Stall­man, le père et le gou­rou du mou­ve­ment du logi­ciel libre, auteur du terme “copy­left” — l’an­ti­thèse du copy­right — et pro­mo­teur du sys­tème d’ex­ploi­ta­tion GNU.

Contrairement aux crackers, les hackers utilisent leurs compétences technologiques pour résoudre les crises dans leur environnement pour le bien commun

Si vous pen­sez que le hacking est l’a­pa­nage des pro­gram­meurs infor­ma­tiques mal­hon­nêtes, vous vous trom­pez. Et si vous pen­sez que les hackers sont une menace pour votre sécu­ri­té et pour nous tous, vous vous trom­pez éga­le­ment. Libé­rez-vous des pré­ju­gés. Les médias vous ont men­ti. Éli­mi­ner les inter­pré­ta­tions réduc­tion­nistes du hacking. Vous pou­vez être un hacker. Croyez-le ou non, vous l’êtes. Uti­li­sez sim­ple­ment votre intel­li­gence dans un esprit ludique pour résoudre quelque chose de dif­fi­cile, appré­ciez-le, pre­nez plai­sir à ce tra­vail — qu’il soit utile ou non — par­ta­gez votre décou­verte avec le reste du monde, révé­lez com­ment vous l’a­vez fait, et lais­sez les autres l’es­sayer, la modi­fier, l’a­mé­lio­rer et l’ap­pré­cier aus­si. Peu importe que ce soit dans le monde de l’in­for­ma­tique, du jour­na­lisme, des sciences, de la musique, de la poé­sie ou dans la vie de tous les jours. Explo­rez avec joie les limites du pos­sible. Vous serez en train de hacker.

Ne vous y trom­pez pas, les hackers ne sont pas les cyber­cri­mi­nels qui peuvent s’en prendre à votre vie par la porte de der­rière de votre ordi­na­teur, de votre télé­vi­sion intel­li­gente ou de votre télé­phone por­table (çà ! c’est le cas des entre­prises tech­no­lo­giques, des gou­ver­ne­ments et des mal­fai­teurs ayant des com­pé­tences en infor­ma­tique). Les hackers sont des per­sonnes aus­si dis­pa­rates et sug­ges­tives que la chan­teuse Lady Gaga, Julian Assange (fon­da­teur de Wiki­Leaks), Tim Ber­ners-Lee (infor­ma­ti­cien créa­teur du World Wide Web), ou peut-être même vous-même.

Réflé­chir et trou­ver com­ment prendre six baguettes, trois dans chaque main, les mani­pu­ler indi­vi­duel­le­ment sans qu’une ne tombe et tenir une por­tion de nour­ri­ture a la valeur d’un hack ; rien de pra­tique, de vrai, mais de gra­ti­fiant si cela est fait avec joie et pas­sion. Parole du hacker-gou­rou, Richard Stall­man.

Richard Stall­man, né le 16 mars 1953 à Man­hat­tan, connu aus­si sous les ini­tiales rms, est un pro­gram­meur et mili­tant du logi­ciel libre. En 2010, un récit bio­gra­phique qui relate la vie de Richard Stall­man paraît en fran­çais sous le titre “Richard Stall­man et la révo­lu­tion du logi­ciel libre”.

Mais si vous ou moi pou­vons être des hackers sans savoir com­ment écrire une seule ligne de code infor­ma­tique, c’est dans l’in­for­ma­tique que réside la source d’une révo­lu­tion qui, six décen­nies après sa genèse, est tou­jours en cours.

Depuis les pion­niers du MIT dans les années 60, jus­qu’à Wiki­Leaks et les Ano­ny­mous, la com­mu­nau­té (et la culture) des hackers a connu un intense pro­ces­sus évo­lu­tif enga­gé dans le déve­lop­pe­ment de l’in­for­ma­tique et du Web des réseaux, né dans l’un­der­ground de l’in­for­ma­tique, dans le déve­lop­pe­ment d’une éthique du hacker et dans l’ar­ti­cu­la­tion de nou­velles méthodes et de nou­veaux méca­nismes de défense des droits de l’homme, y com­pris les prin­cipes de base de cette nou­velle civi­li­sa­tion : la libre infor­ma­tion et l’ac­cès uni­ver­sel à la connais­sance comme un droit de l’homme.

Cepen­dant, les “héros de la révo­lu­tion infor­ma­tique” — tels que défi­nis à juste titre par le jour­na­liste tech­no­lo­gique Ste­ven Levy en 1984, dans son véné­rable livre L’É­thique des hackers  — ont eu très mau­vaise presse et leur ter­rible répu­ta­tion a été héri­tée par les nou­velles géné­ra­tions qui sont pas­sées à l’ac­ti­visme du cybe­res­pace, à tel point que “la presse a dra­ma­ti­sé la vul­né­ra­bi­li­té de la socié­té aux fai­blesses de la sécu­ri­té infor­ma­tique en regrou­pant vague­ment des phé­no­mènes aus­si dis­pa­rates que les hack­ti­vistes, les ter­ro­ristes et les virus infor­ma­tiques et bio­lo­giques”, comme le disent les pro­fes­seurs Tim Jor­dan et Paul Tay­lor dans leur essai Hack­ti­vism and Cyber­wars : Rebels with a cause ? (2004), un ouvrage de base pour com­prendre l’ac­ti­visme des hackers.

Qu’est-ce qu’un hacker

Pour com­prendre ce que c’est que d’être un hacker, il faut aller aux sources pri­maires, aux médias créés par cette com­mu­nau­té presque depuis ses ori­gines.

Par­mi les médias édi­tés par les hackers eux-mêmes, la revue 2600 : The Hacker Quar­ter­ly, née en 1984, se dis­tingue. En 2009, à l’oc­ca­sion de son vingt-cin­quième anni­ver­saire, son rédac­teur en chef, Eric Gor­don Cor­ley — plus connu sous son pseu­do­nyme d’Emma­nuel Gold­stein (un per­son­nage énig­ma­tique du roman de George Orwell “1984”, L’É­tat tota­li­taire et son sys­tème de contrôle et de sur­veillance) — a rédi­gé le plus grand trai­té de pira­tage jamais publié : The Best of 2600 : A Hacker Odys­sey, peut-être la plus grande source docu­men­taire pri­maire qui existe sur les tech­niques de hacking, la culture des hacker et les ori­gines du hack­ti­visme.

Dans ce recueil d’ar­ticles, Gold­stein pré­cise : “Tout explo­ra­teur décent doit avoir un cer­tain esprit de hacker, sinon il fini­ra par faire ce que tout le monde fait et ne décou­vri­ra rien de nou­veau. Un bon jour­na­liste doit tou­jours dou­ter de ce qu’on lui dit et pen­ser à des moyens d’é­vi­ter les limi­ta­tions afin de trou­ver une his­toire décente. L’es­prit du hacker fait par­tie de l’es­prit humain et l’a tou­jours été”.

La stig­ma­ti­sa­tion sociale des hackers pro­vient prin­ci­pa­le­ment des repré­sen­ta­tions éva­lua­tives, dra­ma­ti­sées, sen­sa­tion­na­listes et réduc­tion­nistes des médias de masse. En 1990, les socio­logues Gor­don Meyer et Jim Tho­mas — auteurs de l’un des bul­le­tins d’in­for­ma­tion en ligne les plus célèbres de l’ère pré-Inter­net et de ses débuts, le Com­pu­ter under­ground Digest (CuD), créé en 1990 — nous avaient déjà aler­té dans leur article “The Bau­dy World of the Byte Ban­dit : A Post­mo­der­nist Inter­pre­ta­tion of the Com­pu­ter Under­ground” selon laquelle la défi­ni­tion des hackers pré­sen­tés par les médias de masse et l’ab­sence de com­pré­hen­sion claire de ce que signi­fie réel­le­ment être un hacker conduisent à une appli­ca­tion erro­née de cette éti­quette à toutes les formes d’in­for­ma­tique mal­veillante. L’i­den­ti­fi­ca­tion d’un cri­mi­nel infor­ma­tique avec les hackers que Gold­stein consi­dère comme “mépri­sante et une insulte à la com­mu­nau­té plus large des hackers, qui tra­vaillent à rendre le monde meilleur pour tous”.

Dans la tran­si­tion des années 1980 aux années 1990 — lorsque les pre­mières grandes des­centes de police contre les hackers ont com­men­cé —, des auteurs tels que Meyer et Tho­mas ont contes­té l’ex­pli­ca­tion mani­chéenne lar­ge­ment répan­due dans les médias selon laquelle “les hackers peuvent être com­pris sim­ple­ment comme une pro­fa­na­tion d’un ordre éco­no­mique et moral sacré. De leur immer­sion dans les Bul­le­tin Board Sys­tems (qui étaient les graines de ce que nous connais­sons aujourd’­hui sous le nom de réseaux sociaux), les pirates pou­vaient déjà déduire que “contrai­re­ment à leur image média­tique, les pirates évitent la des­truc­tion déli­bé­rée de don­nées ou causent tout dom­mage au sys­tème” et “leur objec­tif prin­ci­pal est l’ac­qui­si­tion de connais­sances”. C’est leur crime, de vou­loir le savoir et de vou­loir le par­ta­ger.

À l’é­poque, l’é­cri­vain Bruce Ster­ling, l’un des pères du cyber­punk, a décrit le hacking en 1992 comme “une déter­mi­na­tion à rendre l’ac­cès aux ordi­na­teurs et à l’in­for­ma­tion aus­si libre et ouvert que pos­sible”.

Six décennies de réalisations n'ont pas suffi à faire respecter cette communauté ; au contraire, elle continue d'être souillée, notamment par des médias de masse

Deux ans plus tôt, en 1990, le cyber liber­taire John Per­ry Bar­low — paro­lier du groupe de rock psy­ché­dé­lique Gra­te­ful Dead — avait publié le mani­feste Crime and Puzz­le­ment, qui a ouvert une nou­velle phase qui a conduit les hackers à s’im­pli­quer de manière proac­tive dans l’ac­ti­visme. De ce texte est née non seule­ment la pre­mière ins­ti­tu­tion hacker à moti­va­tion poli­tique, l’Elec­tro­nic Fron­tier Foun­da­tion, mais aus­si la rai­son fon­da­men­tale pour laquelle Ster­ling a publié son célèbre ouvrage The Hacker Cra­ck­down en 1992 : The Hacker Cra­ck­down : Law and Disor­der on the Elec­tro­nic Fron­tier, la pre­mière explo­ra­tion détaillée du conflit poli­tique qui a sous-ten­du les pre­mières grandes per­sé­cu­tions, raids et arres­ta­tions de hackers, ain­si que l’é­tran­gle­ment de leurs propres médias, qui a cer­tai­ne­ment contri­bué à créer le ter­reau de la résis­tance élec­tro­nique et de la déso­béis­sance civile dans les années 1990 avec l’é­mer­gence des pre­miers groupes hack­ti­vistes, dont Wiki­Leaks ou les Ano­ny­mous sont issus.

En 1996, ulcé­ré par l’intention de Bill Clin­ton de faire pas­ser une loi sur la « décence dans les com­mu­ni­ca­tions », John Per­ry Bar­low rédige, à Davos, en Suisse, une « Décla­ra­tion d’indépendance du cybe­res­pace », dont le lyrisme en a fait l’un des textes fon­da­teurs de l’Internet, tou­jours cité aujourd’hui, même si le tech­no-uto­pisme a net­te­ment régres­sé. Il s’y adresse aux gou­ver­ne­ments. « Je viens du cybe­res­pace, la nou­velle rési­dence de l’esprit (…) Vous n’êtes pas les bien­ve­nus par­mi nous. Vous n’avez pas de sou­ve­rai­ne­té là où nous nous ras­sem­blons. »

Pour trou­ver la défi­ni­tion cor­recte de ce qu’est un hacker, nous devons évi­ter les dic­tion­naires tra­di­tion­nels — et bien sûr les médias géné­ra­listes — et nous tour­ner vers le Jar­gon File, le dic­tion­naire de la com­mu­nau­té des hackers. Le glos­saire lui-même, révi­sé et mis à jour suc­ces­si­ve­ment depuis sa créa­tion en 1975, indique clai­re­ment que les pirates infor­ma­tiques sont des indi­vi­dus dotés de com­pé­tences infor­ma­tiques extra­or­di­naires qui se déve­loppent avec pas­sion et enthou­siasme, mais aus­si tout expert ou pas­sion­né dans n’im­porte quel domaine (“on peut être un hacker astro­no­mique, par exemple”, dit-on), ou “quel­qu’un qui aime le défi intel­lec­tuel de sur­mon­ter ou d’é­chap­per de manière créa­tive à ses limites”. Donc, sou­ve­nez-vous, vous pour­riez être un hacker.

Le Jar­gon File aver­tit que le mot “cra­cker” — et non “hacker” — devrait être uti­li­sé pour ceux qui uti­lisent leurs com­pé­tences infor­ma­tiques pour cau­ser du tort et, dans de nom­breux cas, faire du pro­fit. Mais si vous n’êtes pas convain­cu par ce mot pour un titre, le jour­na­liste peut choi­sir d’é­crire “délin­quant infor­ma­tique”, par exemple, mais ne devrait jamais uti­li­ser le mot “hacker” pour par­ler de ceux qui s’in­tro­duisent dans les sys­tèmes d’autres per­sonnes à des fins cri­mi­nelles. Les hackers le demandent, mais Fun­deu aus­si.

Hackers versus crackers

La cri­mi­na­li­sa­tion des hackers conçus par l’É­tat-nation, dif­fu­sés par les médias de masses et ino­cu­lés dans la popu­la­tion, repose sur une iden­ti­fi­ca­tion arbi­traire des membres de cette com­mu­nau­té comme étant des cra­ckers, “les uti­li­sa­teurs des­truc­teurs dont le but est de créer des virus et de s’in­tro­duire dans d’autres sys­tèmes”, comme l’a noté le phi­lo­sophe fin­lan­dais Pek­ka Hima­nen dans son essai L’é­thique du hacker et l’es­prit de l’ère de l’in­for­ma­tion (2001), autre ouvrage fon­da­men­tal.

Contrai­re­ment aux cra­ckers, les hackers uti­lisent leurs com­pé­tences tech­no­lo­giques pour résoudre les crises dans leur envi­ron­ne­ment pour le bien com­mun.

Selon le Jar­gon File, le terme “cra­cker” a été inven­té par des hackers en 1985 pour se défendre contre “l’a­bus jour­na­lis­tique” du mot hacker. Son uti­li­sa­tion dénote la répul­sion de cette com­mu­nau­té contre le vol et le van­da­lisme cra­cker. Cela n’im­plique pas que les hackers doivent s’abs­te­nir de péné­trer dans les sys­tèmes sans auto­ri­sa­tion, mais cela doit tou­jours se faire dans un esprit ludique et curieux, et pour des rai­sons jus­ti­fiables qui n’en­traînent ni des­truc­tion ni dom­mage. Par exemple, il est jus­ti­fié qu’un hacker s’in­tro­duise dans le sys­tème infor­ma­tique d’une autre per­sonne pour démon­trer des failles de sécu­ri­té, ou pour accé­der à des infor­ma­tions com­mer­ciales ou gou­ver­ne­men­tales confi­den­tielles afin de décou­vrir des abus, de la cor­rup­tion ou toute autre irré­gu­la­ri­té.

Mais les efforts des hackers pour se libé­rer de la confu­sion des cra­ckers ont été aus­si intenses et constants qu’in­fruc­tueux. La lutte contre le pou­voir ins­ti­tu­tion­na­li­sé a été jus­qu’à pré­sent vaine. Les médias domi­nants gardent le mot “hacker” pour l’as­so­cier presque exclu­si­ve­ment à la cri­mi­na­li­té infor­ma­tique.

Eric S. Ray­mond, édi­teur du Jar­gon File, explique dans son livre How to Become a Hacker (2001) la dif­fé­rence avec les cra­ckers : “Les hackers authen­tiques […] ils ne veulent rien avoir à faire avec eux [los cra­ckers]. Les vrais hackers pensent géné­ra­le­ment que les cra­ckers sont pares­seux, irres­pon­sables et pas très malins, et affirment que le fait de pou­voir cas­ser la sécu­ri­té [d’un sys­tème] fait de vous un hacker […]. La dif­fé­rence fon­da­men­tale est la sui­vante : les hackers construisent des choses, les cra­ckers les cassent”.

L’ob­ses­sion de dis­so­cier les hackers du monde cri­mi­nel est pré­sente dans pra­ti­que­ment toute la lit­té­ra­ture de nature hacker. Mais l’i­gno­rance de la plu­part des jour­na­listes, ou la mani­pu­la­tion des médias — ou les deux — a pro­vo­qué une fraude séman­tique qui a entre­te­nu pen­dant des décen­nies la légende selon laquelle les hackers sont, par défi­ni­tion (ou par nature), des cri­mi­nels.

Loyd Blan­ken­ship, (alias Le Men­tor)

Mon délit est la curiosité.

Les hackers ne se sont pas seule­ment sou­ciés de cla­ri­fier les dif­fé­rences entre eux et les véri­tables délin­quants infor­ma­tiques ; les per­sé­cu­tions poli­cières et média­tiques dont ils ont fait l’ob­jet, ils ont éga­le­ment dès le début dénon­cé avec véhé­mence les abus dont ils sont vic­times.

Le 8 jan­vier 1986, l’un des hackers les plus célèbres du monde, Loyd Blan­ken­ship — mieux connu sous le pseu­do­nyme The Men­tor, membre émi­nent de la deuxième géné­ra­tion du groupe de hackers amé­ri­cains Legion of Doom —, a publié dans le maga­zine élec­tro­nique Phrack, suite à une arres­ta­tion par la police, un texte qui est deve­nu l’un des mani­festes culte et l’une des pierres angu­laires de cette com­mu­nau­té : The Conscience of a Hacker. Les trois der­niers para­graphes de ces brèves excuses montrent la frus­tra­tion que les méca­nismes du sys­tème ins­ti­tu­tion­nel génèrent chez les hackers :

"Ce monde est le nôtre... le monde des électrons et des interrupteurs, la beauté du baud. Nous utilisons un service déjà existant sans payer qui aurait pu être moins cher sans ces insatiables spéculateurs. Et vous nous traitez de criminels. Nous explorons... et vous nous traitez de criminels. Nous cherchons à élargir nos connaissances... et vous nous traitez de criminels. Nous existons sans couleur de peau, sans nationalité, sans religion... et vous nous traitez de criminels. Vous construisez des bombes atomiques, vous faites la guerre, vous assassinez, vous escroquez et nous mentez en essayant de nous faire croire que c'est pour notre bien, et pourtant vous nous traitez comme des criminels.

Alors, oui, je suis un délinquant. Mon délit est la curiosité. Mon délit est de juger les gens sur ce qu'ils disent et ce qu'ils pensent, pas sur leur apparence. Mon délit est d'être plus intelligent que toi, ce que tu ne me pardonneras jamais.

Je suis un hacker, et voici mon manifeste. Vous pouvez arrêter ce type, mais pas nous tous... après tout, nous sommes tous pareil".

Le fon­da­teur et rédac­teur en chef de la revue 2600 demande : “Com­bien d’autres per­sonnes seront sou­mises à des châ­ti­ments cruels et inha­bi­tuels parce qu’elles ont osé explo­rer quelque chose que des enti­tés puis­santes vou­laient gar­der secret ?”

Pen­sez à Julian Assange, fon­da­teur de Wiki­Leaks, qui a été arrê­té pour avoir obte­nu et publié des docu­ments secrets qui nous ont mon­tré les outrages de l’ar­mée amé­ri­caine dans les guerres en Irak et en Afgha­nis­tan ; ou à Edward Snow­den, qui a fui les États-Unis pour avoir mon­tré au monde com­ment nous sommes tous sur­veillés.

N’ou­bliez pas que ceux qui s’en prennent à votre vie par la porte de dér­rière ne sont pas des hackers, mais des gou­ver­ne­ments ; ceux qui laissent les portes déro­bées ouvertes sur votre télé­phone por­table sont des entre­prises tech­no­lo­giques ; les hackers dénoncent ceux qui le font. Il n’est donc pas sur­pre­nant que la cri­mi­na­li­sa­tion de cette com­mu­nau­té ait été prin­ci­pa­le­ment encou­ra­gée par l’auto­ri­té.

Sym­bo­lique et pro­bant est le dis­cours que le pré­sident amé­ri­cain de l’é­poque, Bill Clin­ton, a lu le 22 jan­vier 1999 à l’A­ca­dé­mie natio­nale des sciences à Washing­ton DC, inti­tu­lé “Kee­ping Ame­ri­ca Secure for the 21st Cen­tu­ry”. Dans son dis­cours, M. Clin­ton a iden­ti­fié les hackers comme une nou­velle menace cyber­ter­ro­riste pour la sécu­ri­té natio­nale, com­pa­rable au ter­ro­risme en géné­ral et au bio­ter­ro­risme en par­ti­cu­lier.

Le pre­mier pré­sident éta­su­nien de l’ère Inter­net a non seule­ment ren­for­cé la stra­té­gie déjà pito­resque et nor­ma­li­sée de cri­mi­na­li­sa­tion de la culture du hacker qui iden­ti­fie tout crime infor­ma­tique avec elle, mais il a aus­si offi­ciel­le­ment décla­ré la guerre aux hackers en tant qu’en­ne­mis de l’É­tat, tout en jetant les bases d’un nou­veau réseau de réseaux contrô­lés et sur­veillés, sous le pré­texte de la sécu­ri­té natio­nale et publique. L’i­dée d’un Inter­net libre ne serait main­te­nue vivante que dans le domaine des idéaux hackers.

L'ignorance de la majorité de la presse, ou la manipulation des médias, a provoqué une fraude sémantique qui maintient la légende selon laquelle les hackers sont des criminels

Six décen­nies de réa­li­sa­tions et d’ex­ploits n’ont pas suf­fi à faire res­pec­ter cette com­mu­nau­té ; Au contraire, il conti­nue d’être sys­té­ma­ti­que­ment souillé, notam­ment par les médias, qui ont géné­ra­li­sé et mon­dia­li­sé le terme “hacker” comme syno­nyme de cri­mi­nels infor­ma­tiques et de ter­ro­ristes poten­tiels, igno­rant ou négli­geant le fait que nous devons l’exis­tence d’In­ter­net, du World Wide Web, des soft­ware y hard­ware libres aux hackers, Linux, RSS, Word­Press, Wiki­pe­dia, Red­dit, Bit­coin, des navi­ga­teurs tels que Mozilla Fire­fox ou TOR, des licences de copy­left et de crea­tive com­mons, le mou­ve­ment de la science ouverte et même les pro­duits de masse de socié­tés aujourd’­hui si oppo­sées à l’é­thique du hacker, telles qu’Apple, Micro­soft ou Face­book, dont les fon­da­teurs fai­saient autre­fois par­tie de la com­mu­nau­té des hackers.

Le Hacking n’est pas une mau­vaise chose, ce n’est pas un acte des­truc­teur, au contraire, dans son sens véri­table, signi­fie le pro­grès. Les hackers ont appor­té une contri­bu­tion déci­sive au déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique, et les hack­ti­vistes ont pous­sé le hacking dans l’a­rène poli­tique pour défendre la liber­té d’ex­pres­sion et le libre accès au savoir, c’est pour­quoi ils ne peuvent être souillés par les jour­na­listes.

Ain­si, lorsque vous lisez un gros titre dans la presse qui uti­lise le mot “hacker” comme syno­nyme de cri­mi­nel, sou­ve­nez-vous que l’on vous ment.