La fin du journalisme

Par Igna­cio Ramo­net

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Acri­med

Action-CRI­tique-MEDias [Acri­med]. Née du mou­ve­ment social de 1995, dans la fou­lée de l’Appel à la soli­da­ri­té avec les gré­vistes, notre asso­cia­tion, pour rem­plir les fonc­tions d’un obser­va­toire des médias s’est consti­tuée, depuis sa créa­tion en 1996, comme une asso­cia­tion-car­re­four. Elle réunit des jour­na­listes et sala­riés des médias, des cher­cheurs et uni­ver­si­taires, des acteurs du mou­ve­ment social et des « usa­gers » des médias. Elle cherche à mettre en com­mun savoirs pro­fes­sion­nels, savoirs théo­riques et savoirs mili­tants au ser­vice d’une cri­tique indé­pen­dante, radi­cale et intran­si­geante.

EN LIEN :

Le 16 février 1999, Action Cri­tique Médias rece­vait Igna­cio Ramo­net, uni­ver­si­taire, direc­teur du Monde diplo­ma­tique, auteur de La Tyran­nie de la com­mu­ni­ca­tion (éd. Gali­lée). Voi­ci des extraits (parus dans le Bul­le­tin n° 5 d’Acrimed) de l’intervention d’Ignacio Ramo­net et du débat qui a sui­vi.

Extraits choi­sis du livre “La Tyran­nie de la com­mu­ni­ca­tion” d’Ignacio Ramo­net

Trois sphères sont en train de fusion­ner : la sphère de l’information, celle de la com­mu­ni­ca­tion (le dis­cours publi­ci­taire, la pro­pa­gande, le mar­ke­ting, les rela­tions publiques…), et celle de la culture de masse, c’est-à-dire une culture sou­mise par défi­ni­tion aux lois du mar­ché, et qui se sou­met à la sélec­tion du mar­ché. Plus pré­ci­sé­ment, l’une de ces sphères, celle de la com­mu­ni­ca­tion, absorbe les deux autres. Il est de plus en plus dif­fi­cile de dis­tin­guer ce qui relève de l’information, de la com­mu­ni­ca­tion ou de la culture de masse. De plus en plus, un dis­cours publi­ci­taire et un titre de jour­nal sont ima­gi­nés sur le même prin­cipe : accro­cher, prendre des licences par­fois impor­tantes par rap­port au conte­nu. L’effet de com­mu­ni­ca­tion compte plus que l’effet d’information. Ce qui compte c’est d’avoir un contact ? qu’il soit visuel ou séman­tique, etc. ? avec celui qui lit.

1. Trois qualités de l’information

Dans l’information, la com­mu­ni­ca­tion ou la culture de masse, trois qua­li­tés sont recher­chées : la sim­pli­ci­té ; la rapi­di­té (des textes courts, des spots…) ; la dis­trac­tion, l’amusement.

Ces trois qua­li­tés tra­di­tion­nelles de la culture de masse ont colo­ni­sé peu à peu le dis­cours du mar­ke­ting, de la publi­ci­té et aujourd’hui les médias d’information, même les plus sérieux, gagnés par l’idée de séduire. Il faut faire le beau pour atti­rer le public. Sur le plan indus­triel, cette fusion cor­res­pond à la concen­tra­tion. Quand, au début des années 70, le concept de com­mu­ni­ca­tion a été ren­du grand public par Mac Luhan, la com­mu­ni­ca­tion était un domaine cir­cons­crit. Aujourd’hui, on ne sait pas, au plan indus­triel, quelles sont les limites de la com­mu­ni­ca­tion. Parce que sont venus dans le domaine des indus­tries de la com­mu­ni­ca­tion des indus­triels qui n’avaient pas une culture de la com­mu­ni­ca­tion. Par­mi les trois prin­ci­paux groupes de com­mu­ni­ca­tion, il y a un mar­chand d’armes (Matra), un mar­chand d’eau (Viven­di) et un mar­chand de béton (Bouygues). Aujourd’hui la com­mu­ni­ca­tion se fait en grande par­tie à l’échelle pla­né­taire et par les satel­lites, donc toutes les indus­tries qui ont à voir avec les satel­lites font de la com­mu­ni­ca­tion. L’espace de l’industrie de la com­mu­ni­ca­tion s’est éten­du. Trois machines à com­mu­ni­quer fusionnent en rai­son de la révo­lu­tion numé­rique : télé­phone, ordi­na­teur et télé­vi­seur. Les indus­tries qui appar­te­naient à l’informatique relèvent de la com­mu­ni­ca­tion. Sur le même écran, vous pou­vez avoir à la fois du texte, du son, et de l’image, les trois élé­ments que le numé­rique trans­met.

2. Trois autres caractéristiques de l’information

La sur­abon­dance : il n’y a jamais eu autant d’information à notre por­tée.

Mais la sur­in­for­ma­tion peut pro­vo­quer de la dés­in­for­ma­tion. Il existe une cen­sure démo­cra­tique. La cen­sure est une don­née struc­tu­relle de tout pou­voir. Actuel­le­ment, le sys­tème cen­sure par sur­pro­duc­tion, par asphyxie de celui qui consomme.

Dans la tra­di­tion huma­niste et démo­cra­tique, on éta­blit un lien entre la quan­ti­té d’information et la quan­ti­té de liber­té. Au fur et à mesure que je réclame le droit de com­mu­ni­quer, que j’ajoute de l’information, cela va favo­ri­ser la liber­té. Désor­mais, ajou­ter de l’information n’augmente pas la liber­té. Peut-être allons-nous vers une socié­té ou infi­nie infor­ma­tion égale à zéro liber­té. Cette sur­in­for­ma­tion agit comme une nou­velle forme de vio­lence. On ne la voit pas comme cela car les socié­tés occi­den­tales sortent de périodes d’obscurantisme. Je pense que la com­mu­ni­ca­tion est deve­nue une idé­lo­gie et un impé­ra­tif : il y a obli­ga­tion de com­mu­ni­quer. La com­mu­ni­ca­tion rem­place le para­digme du pro­grès. Le pro­grès avait pour objec­tif de paci­fier les socié­tés, c’est aujourd’hui la com­mu­ni­ca­tion. C’est un lubri­fiant social. Com­mu­ni­quer est un verbe intran­si­tif dans la réa­li­té : on ne com­mu­nique pas pour dire quelque chose, on com­mu­nique. L’objectif est de com­mu­ni­quer et le conte­nu est deve­nu très secon­daire. Ce que les machines à com­mu­ni­quer nous enjoignent de faire, c’est de les uti­li­ser. Donc la socié­té accepte l’idée que la com­mu­ni­ca­tion va prendre la place du pro­grès.

La vitesse : C’est un des para­mètres tra­di­tion­nels de l’information. Une infor­ma­tion rapide est tou­jours plus inté­res­sante qu’une infor­ma­tion lente. Aujourd’hui, nous avons atteint la vitesse maxi­male : celle de la lumière, c’est l’instantanéité. Quand on dit que le jour­na­liste est l’analyste d’un jour, il y a encore dans ce mot un délai de 24 heures. Mais aujourd’hui les jour­na­listes sont deve­nus des ins­tan­ta­néistes. Le jour­na­liste est déjà de trop. Car la rela­tion infor­ma­tion­nelle était tri­an­gu­laire, entre l’événement, le média­teur, et le citoyen. Mais dans le sys­tème actuel, les camé­ras de cap­ta­tion de l’information suf­fisent. Il n’y a plus que l’événement et le consom­ma­teur. L’information n’est plus une construc­tion intel­lec­tuelle mais une trans­mis­sion. Infor­mer ce n’est pas répondre à des ques­tions, c’est faire assis­ter à l’événement. Le média pense faire de l’information contem­po­raine quand il donne à celui qui le consomme l’illusion d’assister à l’événement. CNN par exemple pré­tend nous mon­trer les évé­ne­ments en direct-live qui n’ont pas for­cé­ment du conte­nu. En presse écrite aus­si on mul­ti­plie les repor­tages de ter­rain.

L’information est essen­tiel­le­ment une mar­chan­dise. Donc elle est davan­tage sou­mise aux lois du mar­ché qu’aux lois de l’information. La valeur d’une infor­ma­tion ne dépend pas de la véri­té mais du nombre de per­sonnes sus­cep­tibles de s’y inté­res­ser, de son mar­ché. Cette loi est la vraie trieuse de l’information.

3. Trois fausses affirmations

Voir égale com­prendre : plus un média me pro­po­se­ra en direct de l’information, plus je serai satis­fait parce que j’aurai le sen­ti­ment d’avoir été moi-même le témoin de ce qui se passe. Jusqu’à pré­sent, on essayait de faire de l’information en res­pec­tant un cer­tain nombre de règles. Si l’information n’est pas une science, elle est cen­sée s’appuyer sur des sciences humaines, comme par exemple la socio­lo­gie et l’histoire, qui per­mettent une approche construite.

Désor­mais, si l’information, c’est faire assis­ter à l’événement, on s’appuie sur un genre télé­vi­sé : le sport en direct. On informe comme on montre un match, sur le même prin­cipe.
Voir c’est com­prendre, c’est l’équation contre laquelle se sont éle­vés les ratio­na­listes. Voir c’est com­prendre, c’est le pro­cès de Gali­lée, c’est l’illusion des sens. D’où tous les mal­en­ten­dus pos­sibles, sur­tout à l’heure du vir­tuel, des images de syn­thèse, où voir du faux ne peut pas être dis­tin­gué de voir du vrai.

Y être suf­fit pour savoir  : D’où l’idée qu’on n’a pas besoin des jour­na­listes. Il suf­fit d’y être pour pou­voir témoi­gner. Un témoin est un jour­na­liste, le bon jour­na­liste est un bon témoin. Quand les radios en conti­nu veulent agir sur l’instant, elles se pré­ci­pitent sur le télé­phone, trouvent quelqu’un qui parle fran­çais là où ça s’est pas­sé, et lui demande. Et sou­vent la per­sonne qui parle fait écho de ce qu’elle a elle-même enten­du dire. Or un témoin ( ce terme vient d’un mot grec qui veut dire mar­tyr ) n’est pas for­cé­ment un bon trans­met­teur de l’information. Dans un de ses films, Kuro­sa­wa montre com­ment cinq per­sonnes vivant exac­te­ment le même évé­ne­ment, en pro­posent cinq ver­sions tota­le­ment dif­fé­rentes. Etre témoin c’est être impli­qué, hap­pé par l’événement, donc c’est ne pas avoir de dis­tance suf­fi­sante. Le temps média­tique est ins­tan­ta­né, le temps de la réflexion est plus éloi­gné.

Répé­ter c’est démon­trer : Quand à pro­pos d’un évé­ne­ment, tous les médias disent la même chose, c’est que c’est vrai. On l’a vu avec la guerre du Golfe, Maas­tricht ou l’euro.

Thank You — Lind­ner, Richard. Museo Nacio­nal Thys­sen-Bor­ne­mis­za


Questions et réponses

Va-t-on vers la fin du jour­na­lisme ?

Igna­cio Ramo­net : Le sys­tème n’a plus besoin de jour­na­listes. Les jour­na­listes ont per­du leur spé­ci­fi­ci­té. Il faut se fer­mer les yeux pour ne pas le voir. Entre 1850 et la fin du 19e siècle, c’était la seule pro­fes­sion qui avait le mono­pole de l’information de masse. Cette spé­ci­fi­ci­té a dis­pa­ru.

Aujourd’hui, toutes les ins­ti­tu­tions pro­duisent de l’information, mais aus­si tous les indi­vi­dus peuvent pro­duire de l’information à l’échelle pla­né­taire, avec Inter­net. Rien ne vous empêche d’ouvrir un site web chez vous ( si l’on excepte la limite éco­no­mique, mais 20 000 francs vous suf­fisent pour pou­voir être rela­ti­ve­ment bien équi­pé ) et vous avez un média qui vous per­met de par­ler au monde entier. Après tout, l’affaire Clin­ton-Lewins­ky c’est Matt Drudge qui l’a sor­tie, et il n’était pas hyper-équi­pé, en tout cas moins que News­week1

Les ins­ti­tu­tions, de tous ordres, poli­tiques, éco­no­miques, cultu­relles, sociales, syn­di­cales, etc. pro­duisent de l’information. Très sou­vent cette infor­ma­tion est pré-digé­rée pour les jour­na­listes. Ce qui leur reste, c’est de dif­fu­ser cette infor­ma­tion, mais seule­ment dans cer­tains milieux, parce que, dans d’autres, les ins­ti­tu­tions s’en chargent. Les publi­ca­tions faites par des annon­ceurs, rela­ti­ve­ment bien, se mul­ti­plient. Les groupes qui pos­sèdent les médias contrôlent les médias, non pas de façon pri­mi­tive et pri­maire, pour faire de la com­mu­ni­ca­tion sur ce qu’ils font, mais indi­rec­te­ment aus­si pour ne pas nuire à ce qu’ils font. Déjà, beau­coup de jour­na­listes tra­vaillent pour des groupes. Ces groupes sont en mesure de contrô­ler la com­mu­ni­ca­tion à la source. Le jour­na­liste est là pour don­ner la cau­tion d’une cer­taine objec­ti­vi­té pour un public inno­cent.

Non seule­ment ils sont en voie de dis­pa­ri­tion mais c’est sou­vent des ali­bis pris en otage pour dif­fu­ser une infor­ma­tion qui sert les inté­rêts de tel ou tel groupe. C’est une vision noire mais je pense qu’on est dans le vrai. Je com­plète : dans de nom­breuses capi­tales il y a déjà plus de jour­na­listes qui tra­vaillent pour des médias d’entreprises, de marques, d’institutions, d’annonceurs, des médias ins­ti­tu­tion­nels, que de jour­na­listes qui tra­vaillent dans les grands médias.

Dans un sou­ci de pro­duc­ti­vi­té, le temps fait de plus en plus défaut aux jour­na­listes. Pour­quoi les grands groupes indus­triels dépensent-ils des for­tunes colos­sales pour ache­ter telle entre­prise d’information, alors qu’ils accordent aus­si peu de temps aux jour­na­listes ?

Igna­cio Ramo­net : Les groupes qui cherchent à contrô­ler les médias en sont encore à croire que l’influence dans les esprits est pro­por­tion­nelle à l’importance du média. Leur connais­sance de ce qu’on appelle les effets en matière de récep­tion est assez pri­mi­tive et archaïque. Ils pensent qu’il peuvent gagner en capa­ci­té à mani­pu­ler les esprits. En réa­li­té, l’expérience montre que c’est plus dif­fi­cile.

Deuxiè­me­ment, pos­sé­der un média pro­duit un pres­tige non négli­geable. Dans TF1 un pou­voir, Pierre Péan a bien mon­tré quel était l’objectif de Bouygues quand il a rache­té TF1. A un moment, il négo­ciait avec Bal­la­dur, entou­ré de ses conseillers. Ils avaient fait un audit de TF1, qui chif­frait la chaîne à telle somme. Les ser­vices du gou­ver­ne­ment en étaient arri­vés à peu près à la même somme. Et Bal­la­dur avait dit à ses conseillers “ce sera ça, plus 20 %”. Les conseillers de Bal­la­dur eux-mêmes avaient trou­vé que c’était exces­sif. Quand on annon­cé la nou­velle à Bouygues, les conseillers ont dit : “lais­sez tom­ber !”. Bouygues a dit ” c’est offert, c’est très bon mar­ché, j’achète. Ce n’est pas une télé que j’achète, c’est un ins­tru­ment d’influence “2.

LCI a été créée sur le même objec­tif. 365 jour­naux télé­vi­sés du soir c’est insuf­fi­sant pour les mil­liers de déci­deurs qui font appel à beau­coup de béton. Il fal­lait une chaîne de télé­vi­sion qui ne fasse que les rece­voir.

Tout cela n’a rien à voir avec la com­mu­ni­ca­tion mais avec l’idée que les déci­deurs se font de l’influence des médias. Des groupes peuvent com­prendre qu’ils n’ont pas besoin des médias. Des groupes indus­triels ont des médias comme une dan­seuse. Un groupe média­tique (Mur­doch, Time-War­ner…), lui, fait de l’argent avec des médias, à condi­tion de lui impo­ser les condi­tions de ren­ta­bi­li­té qu’on applique à l’industrie. Aujourd’hui, les pra­tiques dans la com­mu­ni­ca­tion sont exac­te­ment les mêmes que dans l’industrie : fusions entraî­nant licen­cie­ments, syner­gie… Ce n’est plus une indus­trie pro­té­gée comme fai­sant par­tie des acquis gagnés par la démo­cra­tie. Autre­fois, c’était une sorte de pou­voir oppo­sé aux pou­voirs obs­cu­ran­tistes, comme l’Eglise. Qui pense aujourd’hui que la presse c’est le contraire de l’Eglise ?

Plu­tôt que de dis­pa­raître, le jour­na­lisme n’est-il pas plu­tôt ame­né à muter ? Plu­tôt que trans­mettre l’information, à la lire et à la relier ?

Igna­cio Ramo­net : Le jour­na­lisme est un métier qui se trans­forme. Tout ce qui consiste à fuir dans l’instantanéité est appré­cié par le public, mais quelle dimen­sion de public ? Il faut accep­ter l’idée qu’on n’est pas obli­ga­toi­re­ment un média de masse.

Cer­taines d’activités se pensent auto­ma­ti­que­ment comme devant être pla­né­taires, per­ma­nentes, immé­diates, imma­té­rielles, ce que j’appelle le sys­tème 2p2i. Ce n’est peut-être pas néces­saire. Au moment où tout s’accélère, on a le droit de ralen­tir. C’est peut-être ce que demande une par­tie du public, un ralen­tis­se­ment, non pas par paresse mais pour prendre le temps de réflé­chir. Le para­doxe est qu’on vit dans une socié­té les plus culti­vées de l’histoire de ce pays. C’est la même chose pour l’immense majo­ri­té des pays du monde. Jamais il n’y a eu autant de popu­la­tions sco­la­ri­sées, jamais il n’y a eu autant de diplô­més dans toutes les dis­ci­plines. Pour­quoi dans le même temps avons-nous les médias les plus médiocres ?

Une par­tie du public cherche un autre type d’information. Je pense par exemple qu’il y a beau­coup d’avenir, un vivier de pro­duc­tion jour­na­lis­tique, pour tout ce qui est l’information sur l’information. La com­mu­ni­ca­tion au sens large nous opprime tel­le­ment que quand on lit un livre comme celui de Serge Hali­mi3, quand on regarde une émis­sion de Schnei­der­mann qui démonte un bidon­nage ou un tru­cage, on est libé­ré, on se dit “ce texte ou cette émis­sion me venge”. Parce qu’on m’a trom­pé, pen­dant très long­temps, et que je ne peux pas me défendre. Pour­quoi a‑t-on créé tant de média­teurs ? D’ici dix ans il n’y aura pas un média sans média­teur, il fau­dra donc réflé­chir à la fonc­tion des média­teurs. Qui sur­veille les média­teurs ?

La cré­di­bi­li­té s’est effon­drée, comme un régime qui n’est plus cru. Aujourd’hui la démo­cra­tie média­tique ne fonc­tionne pas.

Dans l’audiovisuel on peut dis­tin­guer trois phases his­to­riques de la cré­di­bi­li­té.

1. Les actua­li­tés ciné­ma­to­gra­phiques fonc­tion­naient sur le prin­cipe du docu­men­taire à com­men­taire. Un com­men­taire est pléo­nas­tique par rap­port aux images que cha­cun voit : ” le maré­chal Pétain est en train d’inaugurer ” et on voit Pétain en train d’inaugurer. J’ai pris l’exemple de Pétain mais dans les régimes démo­cra­tiques c’était la même chose. On croit parce que la voix qui nous parle est ano­nyme. C’est la voix d’une allé­go­rie, c’est la voix de l’information. Elle pénètre en moi, c’est la voix de Jeanne d’Arc, elle a une fonc­tion théo­lo­gique, la divi­ni­té infor­ma­tion.

2. Le jour­nal télé­vi­sé. C’est le contraire : la voix ano­nyme laisse la place à la suri­den­ti­fi­ca­tion. C’est un mon­sieur ou une dame qui nous parle les yeux dans les yeux, on nous dit qui il est en sous-titre. Je le connais très bien parce que les jour­naux spé­cia­li­sés nous racontent sa vie. D’ailleurs les enquêtes montrent qu’on choi­sit de voir tel ou tel jour­nal télé­vi­sé en fonc­tion du dégré de sym­pa­thie qu’on a avec le pré­sen­ta­teur ou la pré­sen­ta­trice. C’est donc parce que j’ai un rap­port d’intimité avec le pré­sen­ta­teur ou la pré­sen­ta­trice que je crois ou je ne crois pas, parce que je me dis lui qui vient chez moi depuis dix ans ? vingt ans ? il ne peut pas me men­tir. Il me dit qu’il parle avec Cas­tro, je le crois ? ! [Rires dans l’assistance]. Mais, aujourd’hui, il y a la troi­sème phase, parce que ça ne marche plus. Poivre d’Arvor, dès qu’il me regarde, on se dit quel hypo­crite. Il ose encore me regar­der après ce qu’il a fait… ?

3. Aujourd’hui on croit CNN alors qu’elle ne me dit rien. On la croit parce qu’on a à faire à une sacrée machine tech­no­lo­gique. Cette machine m’en met lit­té­ra­le­ment plein les yeux, elle dit “main­te­nant nous allons nous connec­ter avec Dhah­ran”, et on voit Dhah­ran, “nous allons connec­ter avec Jeru­sa­lem”, et on voit Jéru­sa­lem, et Washing­ton, etc. On se dit : cette machine-là, qui a des camé­ras par­tout, qui a la puis­sance d’ubiquité de Dieu, il est évident qu’elle dit la véri­té, on est obli­gé de la croire.

Donc, en qua­rante ans, on est pas­sé par trois formes de cré­di­bi­li­sa­tion, ce qui prouve que des cré­di­bi­li­tés s’effondrent, et aujourd’hui nous sommes devant l’effondrement mas­sif de la cré­di­bi­li­té des médias, parce qu’il n’ont pas chan­gé de registre. Et c’est pour­quoi les jour­naux télé­vi­sés vont dis­pa­raître tels qu’ils existent, et ils dis­pa­raissent déjà, rem­pla­cés par des chaînes d’information conti­nue.

Quelle est la marge de manoeuvre du Monde diplo­ma­tique par rap­port au groupe Le Monde ?

Igna­cio Ramo­net : Le Monde diplo­ma­tique fait par­tie du Groupe Le Monde. Le Monde est le seul grand jour­nal qui appar­tienne majo­ri­tai­re­ment à son per­son­nel et à ses lec­teurs. C’est donc au sens propre du terme un jour­nal indé­pen­dant. Il est l’actionnaire majo­ri­taire du Monde diplo­ma­tique SA.

Actuel­le­ment Le Monde pos­sède 57 à 58 % du capi­tal, le reste est déte­nu à peu près à parts égales par le per­son­nel du Monde diplo­ma­tique et par les lec­teurs regrou­pés dans l’association des Amis du Monde diplo­ma­tique. Le per­son­nel et les lec­teurs ont une mino­ri­té de blo­cage, c’est-à-dire que si Le Monde venait à perdre son indé­pen­dance, s’il était rache­té par un grand groupe, il aurait beau­coup de dif­fi­cul­tés pour inter­ve­nir sur la ligne du jour­nal, qui est pro­té­gée par ses sta­tuts. Ils pro­tègent en par­ti­cu­lier la nomi­na­tion du direc­teur, qui est le garant de la ligne.Nous sommes un jour­nal très indé­pen­dant. Le conte­nu du jour­nal est déci­dé en comi­té de rédac­tion sans influence d’aucun ordre, ni poli­tique, ni confes­sion­nel, ni indus­triel. Cha­cun des membres du comi­té de rédac­tion a ses convic­tions. Mais il n’y a pas de mili­tant de par­ti poli­tique chez nous. Ce n’est pas inter­dit mais ça n’existe pas. Nos rela­tions avec Le Monde sont bonnes. Nous sommes des jour­naux dif­fé­rents. mais nous avons été fon­dés par la même per­sonne, Hubert Beuve-Méry, un homme una­ni­me­ment res­pec­té par les jour­na­listes, et qui a tou­jours vou­lu que Le Monde diplo­ma­tique ait sa propre per­son­na­li­té, sa propre sin­gu­la­ri­té. Ces rela­tions ont connu des hauts et des bas, elles n’ont jamais été déplo­rables ou détes­tables, et en tout cas, avec la direc­tion actuelle, du point de vue des entre­prises, c’est une très bonne rela­tion. C’est d’ailleurs la direc­tion actuelle qui a encou­ra­gé la créa­tion de cette filiale que nous sommes aujourd’hui.

Mais ce sont des jour­naux très dif­fé­rents. Le Monde prend posi­tion sur mille et une ques­tions, revient en arrière après avoir affir­mé une chose, donne la parole à d’autres qui disent le contraire. De notre côté, nous sommes davan­tage par­ti­sans d’un jour­na­lisme non pas de débat au sens facile du terme mais d’un jour­na­lisme de convic­tion, on ne sacri­fie pas à des for­mules faciles qui viennent du jour­na­lisme oral, par exemple il n’y a pas d’entretien. On a plus de temps, notre jour­nal se lit sur un mois. Cer­tains lec­teurs dra­ma­tisent exces­si­ve­ment les dif­fé­rences, en réa­li­té les rela­tions sont bonnes.

Est-ce que vous n’êtes pas rat­tra­pés par les grands groupes ? Le Monde Inter­ac­tif est pas­sé dans le giron de Gro­lier, et donc de Hachette (mar­chand d’armes).

Igna­cio Ramo­net : Le Monde pos­sède les deux tiers du capi­tal du Monde Inter­ac­tif, il est majo­ri­taire et compte le res­ter. L’objectif du Monde inter­ac­tif est de se tenir très au cou­rant, d’avancer en fonc­tion des trans­for­ma­tions qui se pro­duisent. Le Monde diplo­ma­tique réflé­chit ( je vous le dit en pri­meur ) à la pos­si­bi­li­té d’entrer dans le capi­tal du Monde inter­ac­tif, à un petit niveau ( car les inves­tis­se­ments sont très impor­tants en la matière ), et éga­le­ment dans cet objec­tif. Je vous rap­pelle que nous avons été le pre­mier jour­nal de France à créer un site Inter­net.

  1. La rédac­tion de News­week dis­po­sait des pre­miers élé­ments d’information sur l’affaire mais elle avait déci­dé de ne pas les publier immé­dia­te­ment pour se lais­ser le temps de les véri­fier. Matt Drudge a récu­pé­ré ces infor­ma­tions et les a publiées sur son site Inter­net (note d’Acrimed).
  2. TF1, un pou­voir, Pierre Péan, Fayard, 1997.
  3. Serge Hali­mi, Les nou­veaux chiens de garde, ed. Liber Rai­sons d’agir, 1997.