Au palmarès des détestations du Figaro : Pierre Bourdieu

Qu’on se le dise : il faut discuter l’œuvre de Bourdieu, parce qu’elle, au moins, est discutable, c’est-à-dire digne d’être discutée.

par Hen­ri Maler, (ACRIMED) le 23 jan­vier 2012

Le pro­blème avec la bêtise, c’est qu’on ne peut rien lui oppo­ser [[Je crois que j’ai piqué cette idée à quelqu’un, Gilles Deleuze peut-être. Mais pas moyen de me sou­ve­nir.]]. On peut cor­ri­ger une erreur, dis­cu­ter un argu­ment, com­battre l’ignorance par le savoir. Mais contre la bêtise, on ne peut rien. Et contre la bêtise, arro­gante, igno­rante, vani­teuse et hai­neuse, que faire ? Au moins ne pas la lais­ser se répandre sans rien dire…

Ain­si, il y eut un jour­na­liste du Figa­ro, et pas des moindres – un direc­teur adjoint, res­pon­sable de la rubrique « Culture » –, pour com­mettre sur son blog, le 7 jan­vier 2012, un article fine­ment inti­tu­lé : « Au secours, Bour­dieu revient ! ».

Ce titre est, à lui seul, un chef‑d’œuvre. Quel est donc ce retour qui alarme notre figa­resque rubri­card ? Rien de plus qu’un retour dans l’espace média­tique, dix ans après le décès du socio­logue, de comptes ren­dus de son œuvre. L’appel déses­pé­ré du blo­gueur désem­pa­ré résonne comme un aveu : une œuvre n’existe pour un cer­tain jour­na­lisme cultu­rel que si les médias en parlent. Au point, d’ailleurs, que cer­tains essais ne semblent rédi­gés que dans le but de mobi­li­ser les jour­na­listes cultu­rels. Et qu’importe au direc­teur adjoint du Figa­ro si l’œuvre de Pierre Bour­dieu est l’une des plus dif­fu­sées à l’échelle inter­na­tio­nale, n’a pas ces­sé de sus­ci­ter des recherches et des contro­verses en sciences sociales, et n’a pas quit­té ceux qui l’étudient et la cri­tiquent, argu­ments à l’appui, pour faire pro­gres­ser, s’ils le peuvent, la socio­lo­gie.

Quoi qu’il en soit, il est vrai que la socio­lo­gie de Pierre Bour­dieu avait qua­si­ment dis­pa­ru des colonnes de jour­naux, après l’exécution qui, dans nombre de médias domi­nants, tint lieu de nécro­lo­gie à la mort du socio­logue, en jan­vier 2002 [Lire notre rubrique « [Les médias et la mort de Pierre Bour­dieu ».]]. Il ne res­tait plus et, pour cer­tains fol­li­cu­laires, il ne reste encore qu’un qua­li­fi­ca­tif géné­rique – « bour­dieu­sien », quand ce n’est pas « bour­di­vin » – des­ti­né en géné­ral à réprou­ver et à dis­qua­li­fier à peu près n’importe qui et n’importe quoi. Mais il est exact que, dix ans après, l’œuvre de Pierre Bour­dieu a béné­fi­cié de rap­pels conve­nables, et par­fois beau­coup mieux dans cer­tains médias, comme Libé­ra­tion, Media­part et France Culture (dans une série d’émissions ani­mée par… Laure Adler [[Dont le rôle à la direc­tion de France Culture ne fut guère appré­cié par Pierre Bour­dieu.]]).

Il n’en fal­lait pas plus pour que l’atrabilaire du Figa­ro s’insurge, contre « la gauche radi­cale-chic », comme il la nomme joli­ment, qui, écrit-il, « sort du musée Gré­vin le socio­logue et ses concepts mar­xi­sants à l’intitulé si poé­tique : la vio­lence sym­bo­lique, le capi­tal cultu­rel, la repro­duc­tion… » Une gauche radi­cale qui, à la fin de l’articulet, subit une muta­tion et devient – com­prenne qui pour­ra – « gauche molle »…

Mais que dit Sébas­tien Le Fol, puisque tel est le nom du « direc­teur adjoint » du Figa­ro ?

Pas­sons sur l’évocation des « concept mar­xi­sants » : Le Fol, qui ne sait rien de Karl Marx, ne sait rien de Pierre Bour­dieu, pas même que la socio­lo­gie de Bour­dieu s’est démar­quée de Marx.

Pas­sons sur la fine remarque selon laquelle les ouvrages de Bour­dieu consti­tue­raient autant de « petits livres rouges pour une cer­taine intel­li­gent­sia » : si Le Fol trouve « petits » des ouvrages de plu­sieurs cen­taines de pages qui demeurent dis­cu­tés par des socio­logues du monde entier vingt, trente ou qua­rante ans après leur publi­ca­tion, c’est qu’il ne connaît que les dix der­nières édi­tions du Bot­tin mon­dain, lec­ture favo­rite d’une incer­taine intel­li­gent­sia.

Pas­sons sur sa décou­verte d’une « grille de lec­ture sim­pliste et sec­taire de la socié­té, réduit[e] à un affron­te­ment entre domi­nants et domi­nés » : la grille de lec­ture de Le Fol n’est ni sim­pliste ni sec­taire, puisqu’il ignore à la fois qu’il existe des rap­ports de domi­na­tion, et que, pour Bour­dieu, pré­ci­sé­ment, les rap­ports entre domi­nants et domi­nés sont mul­tiples [[Ils prennent des formes variées et pro­duisent des effets par­ti­cu­liers selon le « champ » où ces rap­ports existent. « Champ » ? Sûre­ment un « concept mar­xi­sant »…]], et que, par exemple, il existe des rap­ports de domi­na­tion spé­ci­fiques au sein du micro­cosme média­tique et peut-être même au Figa­ro…

Pas­sons sur l’affirmation sui­vante : « Consi­dé­ré comme un pion déter­mi­né par sa posi­tion sociale, l’individu est le grand absent de ce sys­tème d’interprétation sys­té­ma­tique. » C’est inepte : tout lec­teur de La misère du monde, par exemple, pour­rait en conve­nir ; mais cela nous apprend au moins que M. Le Fol est un indi­vi­du.

Pas­sons sur la trou­vaille selon laquelle la culture de Pierre Bour­dieu a « épa­té le bour­geois » et lui a « don­né mau­vaise conscience ». Ce qui est cer­tain, c’est que, pour Le Fol, il est urgent de déli­vrer le bour­geois de toute mau­vaise conscience… Ce qui est étrange, c’est que le res­pon­sable de la rubrique « Culture » du Figa­ro, quand il entend le mot culture, exhibe son pis­to­let à bou­chon. En atten­dant de sor­tir son revol­ver, char­gé de balles, s’il le faut ?

Pas­sons, sur l’assertion selon laquelle « le “bour­di­visme”, c’est un sys­tème en béton dans la mesure où il fige la socié­té dans sa pen­sée » : on se demande encore ce que signi­fie « figer la socié­té dans une pen­sée ».

Pas­sons sur l’apothéose : « La méthode Bour­dieu don­nait en effet froid dans le dos. Le modèle inavoué du man­da­rin, c’était Fox Mul­der, le héros para­noïaque de la série “X‑Files”. Il voyait des machi­na­tions der­rière chaque porte. » À quoi ser­vi­rait-il d’opposer au psy­chiatre de salon qu’il devrait soi­gner son incul­ture pathé­tique et sa haine patho­lo­gique ?

Pas­sons… Pas­sons… Pas­sons… Mais que reste-t-il ? Rien. Et dans ce néant, Le Fol a vomi toute sa bile.

Qu’on se le dise : il faut dis­cu­ter l’œuvre de Bour­dieu, parce qu’elle, au moins, est dis­cu­table, c’est-à-dire digne d’être dis­cu­tée. Encore faut-il l’avoir lue, même dis­trai­te­ment. Ce qui est en cause ici, c’est l’emprise d’un cer­tain jour­na­lisme sur la culture. Il existe – heu­reu­se­ment – des jour­na­listes pré­po­sés aux rubriques cultu­relles qui com­prennent ce qu’ils lisent, en rendent compte et, le cas échéant en débattent, non pour se faire mous­ser à peu de frais aux dépens des auteurs, mais pour contri­buer au débat démo­cra­tique ou à la dif­fu­sion des connais­sances. Mais quand un Grand Cham­bel­lan de la culture – c’est le titre qu’il convient de don­ner à cer­tains ser­vi­teurs de leur propre royau­té (de Guillaume Durand à Franz-Oli­vier Gies­bert et vice ver­sa, par exemple) – se mêle de ce que mani­fes­te­ment il ignore, sur la foi de ce qu’il croit devoir dire pour pro­mou­voir ses mai­gri­chonnes opi­nions, cela donne par­fois des chefs‑d’œuvres, comme celui d’un cer­tain Le Fol qui atteint en quelques cen­taines de signes le som­met de la bêtise hai­neuse.

Un billet pam­phlé­taire est par nature sim­pli­fi­ca­teur, mais aucun code de déon­to­lo­gie ne pres­crit qu’il doive être fal­si­fi­ca­teur. Aucun, d’ailleurs, n’empêche véri­ta­ble­ment de telles fal­si­fi­ca­tions. Pour­tant, ce n’est pas seule­ment pour défendre la liber­té de pen­sée – même quand toute pen­sée est absente – qu’il serait nocif de ten­ter de se pro­té­ger des jap­pe­ments de cer­tains bas­sets de l’intelligence, en impo­sant à ces der­niers le port d’une muse­lière. Il est même salu­taire qu’ils s’expriment : sinon, com­ment sau­rions-nous seule­ment qu’ils existent ?

Hen­ri Maler

Annexe : Les jap­pe­ments d’un pré­po­sé à la culture

Cer­tains articles méritent de pas­ser à la pos­té­ri­té. Tel est le cas de celui de M. Le Fol. C’est pour­quoi nous le repro­dui­sons entiè­re­ment. Il va de soi que nous sup­pri­me­rons cette annexe si nous est oppo­sé le droit d’auteur ou le remords d’un auteur gagné par la honte.

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« Au secours Bour­dieu revient ! » par Sébas­tien Le Fol

Pour incar­ner le « chan­ge­ment », on ne pou­vait pas trou­ver figure plus archaïque que Pierre Bour­dieu. Alors que l’on publie ses cours au Col­lège de France, la gauche radi­cale-chic sort du musée Gré­vin le socio­logue et ses concepts mar­xi­sants à l’intitulé si poé­tique : la vio­lence sym­bo­lique, le capi­tal cultu­rel, la repro­duc­tion… Des Héri­tiers à Sur la télé­vi­sion en pas­sant par La noblesse d’État, ses ouvrages demeurent autant de petits livres rouges pour une cer­taine intel­li­gent­sia. Le prêt-à-pen­ser y trouve une grille de lec­ture sim­pliste et sec­taire de la socié­té, réduit à un affron­te­ment entre domi­nants et domi­nés. Consi­dé­ré comme un pion déter­mi­né par sa posi­tion sociale, l’individu est le grand absent de ce sys­tème d’interprétation sys­té­ma­tique. Mais le dis­cours de Bour­dieu était si bien enro­bé (son côté khâ­gneux, ses cita­tions d’Heidegger et de Pas­cal, ses néo­lo­gismes), sa pos­ture d’indigné anti­li­bé­ral tel­le­ment bien étu­diée, qu’il a épa­té le bour­geois. Mieux, il lui a don­né mau­vaise conscience. Le « bour­di­visme », c’est un sys­tème en béton dans la mesure où il fige la socié­té dans sa pen­sée. Une sorte de congé­la­teur théo­rique. La méthode Bour­dieu don­nait en effet froid dans le dos. Le modèle inavoué du man­da­rin, c’était Fox Mul­der, le héros para­noïaque de la série X‑Files. Il voyait des machi­na­tions der­rière chaque porte. Le soup­çon était chez lui une seconde nature. Quelle mouche a donc piqué la « gauche molle » de vou­loir exhu­mer ces vieilles lunes ? Son ral­lie­ment à l’économie de mar­ché et à la social-démo­cra­tie lui don­ne­rait-elle mau­vaise conscience ? Iro­nie de l’actualité, un docu­men­taire d’inspiration « bour­di­vine » en salle mer­cre­di pro­chain, Les nou­veaux chiens de garde (voir l’extrait ci-des­sous), intente le pro­cès à charge de cette même gauche. Les patrons de Libé­ra­tion, du Nou­vel Obser­va­teur et d’autres médias se voient accu­ser d’imposer une pen­sée unique « néo­li­bé­rale » (sic). Cama­rade Bour­dieu, réveille-toi, tes enfants sont deve­nus fous !