Industries culturelles, usines précaires

par Jaron Rowan

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Dia­rio de Mal­lor­ca / tra­duc­tion : ZIN TV

L’i­dée que la culture peut être un puis­sant moteur éco­no­mique est une construc­tion idéo­lo­gique et non une réa­li­té empi­rique.

En poli­tique, la ligne qui sépare les bonnes inten­tions de la négli­gence peut être très fine. Le pre­mier diri­geant poli­tique qui a construit un aéro­port pro­vin­cial dans l’es­poir de sti­mu­ler la vie éco­no­mique et tou­ris­tique locale l’a cer­tai­ne­ment fait avec les meilleures inten­tions du monde. La déci­sion de conti­nuer à les ouvrir, sachant que ni le pre­mier, ni le deuxième, ni le troi­sième n’a­vaient atteint leurs objec­tifs, nous amène sans doute à pen­ser davan­tage à un com­por­te­ment négligent. La pro­chaine per­sonne à ouvrir un aéro­port sans avion en Espagne devrait aller direc­te­ment en pri­son. Le plus dou­lou­reux dans ces com­por­te­ments négli­gents, c’est qu’au­cun bureau poli­tique ne parie son propre argent, ils sont tou­jours com­mis avec l’argent public, l’argent de tous. Ils nous pré­ca­risent tou­jours un peu plus.

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En 1997, lorsque le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique a déci­dé de lan­cer un ambi­tieux pro­gramme de pro­mo­tion des indus­tries créa­tives, il l’a fait par le biais d’une for­mule qui, à l’é­poque, était nou­velle. Elle a déci­dé de pro­mou­voir ce nou­veau sec­teur, bien qu’elle n’ait pas véri­fié les don­nées selon les­quelles le pro­jet pour­rait fonc­tion­ner. C’est ce qu’on appelle en poli­tique des “poli­tiques non fon­dées sur des faits”. La mise en œuvre du plan était fon­dée sur des esti­ma­tions et des pré­vi­sions. L’i­dée que la culture peut être un puis­sant moteur éco­no­mique est une construc­tion idéo­lo­gique et non une réa­li­té empi­rique. Dix ans après son inau­gu­ra­tion, NESTA, qui était l’une des ins­ti­tu­tions créées pour sti­mu­ler la crois­sance des indus­tries créa­tives, a déci­dé de chan­ger de cap et s’est renom­mé en tant que moteur de l’in­no­va­tion sociale. Mal­heu­reu­se­ment, l’é­cart entre les résul­tats de ses actions et les esti­ma­tions était trop grand pour main­te­nir le cap ini­tia­le­ment fixé. Les entre­prises cultu­relles n’ont pas gran­di en taille, l’emploi n’a pas été créé, mais le tra­vail indé­pen­dant, car le sec­teur est fra­gile et trop vul­né­rable aux chocs éco­no­miques. Le modèle a été reje­té.

C’est pro­ba­ble­ment un cer­tain com­plexe d’in­fé­rio­ri­té qui nous pousse à dési­rer ce que les autres ont. Au cours de la pre­mière décen­nie du XXIe siècle en Espagne, il a été déci­dé de parier sur les indus­tries cultu­relles comme moteur de la crois­sance urbaine et régio­nale. J’ai eu la chance de pou­voir inter­vie­wer de nom­breux diri­geants poli­tiques et direc­teurs d’a­gences de pro­mo­tion des indus­tries cultu­relles. Le Gabi­nete de Inicia­ti­va Joven en Extre­ma­du­ra (Cabi­net de la Jeune Ini­tia­tive en Estré­ma­dure), le Proyec­to Lunar en Anda­lucía (Pro­jet Lunaire en Anda­lou­sie), l’Ins­ti­tut Anda­lou des Indus­tries Cultu­relles, l’U­ni­té des Indus­tries Cultu­relles créée dans l’En­tre­prise Publique du Minis­tère de la Culture d’An­da­lou­sie, l’Ins­ti­tut des Indus­tries Cultu­relles de Cata­logne, Lan Ekint­za à Bil­bao, Viver­net en Extre­ma­du­ra, etc, sont quelques exemples des ini­tia­tives que j’ai pu connaître de visu. Une recherche rapide sur Google confir­me­ra que bon nombre de ces ini­tia­tives ont soit ces­sé de fonc­tion­ner, soit ont radi­ca­le­ment chan­gé de cap. La seule sur­vi­vante évi­dente est l’I­CIC de Cata­logne, qui, après un chan­ge­ment d’o­rien­ta­tion contro­ver­sé, a déci­dé de réduire son ambi­tion, il était clair qu’elle était loin d’a­voir réus­si à créer des indus­tries cultu­relles, et est réap­pa­rue sous le nom d’Ins­ti­tut Cata­là de les Empreses Cultu­rals. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, la grande majo­ri­té des plans visant à pro­mou­voir les indus­tries cultu­relles en Espagne ont échoué. Nous n’a­vons pas non plus d’in­di­ca­tion que les actions des ini­tia­tives res­pec­tives ont contri­bué à atté­nuer ou à frei­ner l’emploi pré­caire dans le sec­teur cultu­rel.

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L’é­chec des plans de pro­mo­tion et des ins­ti­tuts est aggra­vé par l’é­chec des pro­jets gran­di­lo­quents avec les­quels l’in­dus­trie cultu­relle était cen­sée être struc­tu­rée. Ciu­dad de la Luz, le méga-pro­jet créé pour dyna­mi­ser le sec­teur audio­vi­suel et ciné­ma­to­gra­phique à Ali­cante et qui a reçu 265 mil­lions d’eu­ros d’in­ves­tis­se­ments publics, a ouvert ses portes en 2005 et a fina­le­ment été fer­mé en 2014 après un échec reten­tis­sant. En 1999 a com­men­cé la construc­tion de la Cité pha­rao­nique de la culture de Galice, dont les œuvres sont encore para­ly­sées à ce jour. A moi­tié construit, avec 300 mil­lions d’eu­ros dépen­sés et sans hori­zon clair pour l’a­ve­nir, les ins­ti­tu­tions qui ont pu inau­gu­rer leur rang et cher­cher un public qui ne finit pas d’ar­ri­ver. LABo­ral Cen­tro de Arte et Crea­ción Indus­trial, a été le fer de lance d’un pro­jet de créa­tion de la Cité de la Culture à Gijón, après une décen­nie d’in­jec­tions géné­reuses de fonds publics, par­vient à peine à main­te­nir son siège ouvert, avec des bud­gets défi­ci­taires pen­dant presque une décen­nie et un manque de cer­ti­tude sur sa conti­nui­té. La culture a aus­si ses aéro­ports sans avion, et beau­coup d’entre eux sont nés autour de l’i­dée que ce qui va nous sau­ver, c’est l’in­dus­trie cultu­relle. La réa­li­té, c’est qu’il s’a­git d’u­sines pré­caires.

Nous avons dit que la fron­tière entre les bonnes inten­tions et la négli­gence en poli­tique est très mince. Une fois de plus, nous sommes face à une admi­nis­tra­tion qui a déci­dé d’in­ves­tir l’argent de nos impôts dans la créa­tion et la légi­ti­ma­tion de l’Ins­ti­tut d’Indús­tries Cultu­rals de les Illes Balears. Tous les dégâts et les échecs pré­cé­dents n’ont pas ser­vi à apprendre. Tout l’argent public qui a été gas­pillé dans des plans qui n’ont abou­ti nulle part n’a pas ser­vi à nous don­ner une leçon. C’est pour­quoi, face à ce pro­jet fan­tai­siste, je pense, j’es­père que nous ne sommes pas confron­tés à l’é­nième échec de l’in­ci­ta­tion d’un sec­teur qui n’existe ni n’est sus­cep­tible d’exis­ter. Espé­rons que cela n’en­traî­ne­ra pas un com­por­te­ment négligent. Espé­rons qu’il contri­bue­ra à la créa­tion d’un sec­teur cultu­rel éco­no­mi­que­ment puis­sant dans les îles Baléares, bien qu’il n’ait été pos­sible de le faire nulle part ailleurs. Mais j’es­père éga­le­ment que nous vivons dans une socié­té démo­cra­tique suf­fi­sam­ment avan­cée pour que, si, dans quelques années, il est confir­mé que ce pro­jet ne fonc­tion­ne­ra pas non plus, nous dis­po­sions des méca­nismes appro­priés pour dénon­cer et punir ce qui semble clai­re­ment être un acte de négli­gence poli­tique et l’im­po­si­tion d’un modèle dépas­sé et désuet. Un autre fan­tasme que nous allons devoir payer.

Jaron Rowan
Cher­cheur et pro­fes­seur d’u­ni­ver­si­té

Source : Dia­rio de Mal­lor­ca / tra­duc­tion : ZIN TV

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