Démocratiser les médias et le journalisme

Alain Accardo : Les cuisines rédactionnelles surexcitées s’activent quotidiennement pour nous mijoter, à grand renfort d’articles et d’émissions, la ratatouille de ce qu’elles appellent « information ».

Alain Accar­do a publié plu­sieurs livres aux édi­tions Agone : De notre ser­vi­tude invo­lon­taire (2001), Intro­duc­tion à une socio­lo­gie cri­tique (2006), Jour­na­listes pré­caires, jour­na­listes au quo­ti­dien (2006), Le Petit Bour­geois Gen­til­homme (2009), Enga­ge­ments. Chro­niques et autres textes (2000 – 2010) (2011).

Pour la recon­nais­sance d’un droit fon­da­men­tal à l’in­for­ma­tion

Source : La chro­nique d’A­lain Accar­do

Image_4-95.pngUne fois encore, en ce début d’année 2012, le pays (La France) se retrouve en cam­pagne élec­to­rale. Plu­tôt que le pays, d’ailleurs, ce sont les médias ins­ti­tu­tion­nels de toute nature (y com­pris les ins­ti­tuts de son­dage) qui, depuis des mois, se sont mobi­li­sés et tournent main­te­nant à plein régime pour effec­tuer la mise en scène « démo­cra­tique » de la comé­die à grand spec­tacle que sera dans quelques jours l’élection pré­si­den­tielle.

Les cui­sines rédac­tion­nelles sur­ex­ci­tées s’activent quo­ti­dien­ne­ment pour nous mijo­ter, à grand ren­fort d’articles et d’émissions, la rata­touille de ce qu’elles appellent « infor­ma­tion ». Puisque ce sont les jour­na­listes et leurs employeurs qui ont la haute main sur l’élaboration des menus, on peut leur faire confiance pour ne jamais y faire figu­rer un véri­table débat natio­nal sur l’état scan­da­leux de l’information de presse dans notre pays et sur les voies pour y remé­dier. Gageons qu’aucun can­di­dat « sérieux » ne se hasar­de­ra à abor­der de lui-même la ques­tion, tant est forte la crainte de s’aliéner la presse. Pour­tant, entre autres maux majeurs rui­nant notre san­té démo­cra­tique, il y a l’état dans lequel se trouve l’information telle qu’elle est confis­quée aujourd’hui par les grands médias de presse et leurs jour­na­listes.

Il convient donc, au lieu de nous pour­lé­cher du plat qu’ils nous servent, de mettre au contraire les pieds dedans.

La situa­tion actuelle de la grande presse d’information (écrite et audio-visuelle) est carac­té­ri­sée par la perte de toute auto­no­mie réelle par rap­port au pou­voir poli­tique et aux puis­sances d’argent. L’hétéronomie des médias d’information a deux ensembles de causes : d’une part la pri­va­ti­sa­tion des moyens de pro­duc­tion de l’information (avec la finan­cia­ri­sa­tion, la concen­tra­tion et la dépen­dance par rap­port à la publi­ci­té) ; d’autre part les struc­tures de la per­son­na­li­té jour­na­lis­tique (ethos pro­fes­sion­nel, men­ta­li­tés et dis­po­si­tions pro­fondes socia­le­ment incor­po­rées).

Le pre­mier ensemble de causes est géné­ra­le­ment le mieux et par­fois le seul aper­çu par la plu­part de ceux qui réflé­chissent aux remèdes à appor­ter à la situa­tion pré­sente[Pour une ana­lyse plus docu­men­tée de la situa­tion actuelle, se repor­ter aux tra­vaux du groupe [Action-Cri­tique-Médias, dont les pro­po­si­tions nom­breuses et argu­men­tées consti­tuent une contri­bu­tion essen­tielle au débat sur la démo­cra­ti­sa­tion des médias.]]. Cer­tains pro­posent par exemple de réac­tua­li­ser, en leur appor­tant les adap­ta­tions et les pro­lon­ge­ments néces­saires, la phi­lo­so­phie et les déci­sions adop­tées à la Libé­ra­tion par le légis­la­teur, dont le pro­jet ini­tial de démo­cra­ti­sa­tion de la presse devait mal­heu­reu­se­ment être vite enter­ré.

Il va de soi qu’une telle démarche non seule­ment conti­nue à s’imposer mais encore qu’elle ne doit pas s’arrêter à des demi-mesures. Si à la Libé­ra­tion déjà les réfor­ma­teurs issus de la Résis­tance se pré­oc­cu­paient légi­ti­me­ment de com­battre la concen­tra­tion des titres entre les mains de groupes pri­vés, a for­tio­ri faut-il aujourd’hui abattre la puis­sance ten­ta­cu­laire des véri­tables « empires » qui se sont consti­tués. Il importe donc de détruire ceux-ci par l’expropriation et une légis­la­tion anti-mono­pole favo­ri­sant le déve­lop­pe­ment d’une presse indé­pen­dante et non lucra­tive.

Mais il importe aus­si de s’attaquer plus fon­da­men­ta­le­ment à la pri­va­ti­sa­tion des moyens de pro­duc­tion (y com­pris de celle des biens sym­bo­liques comme la culture et l’information), qui est à la racine de la sou­mis­sion des médias au pou­voir de l’argent. C’est là une condi­tion indis­pen­sable à l’instauration, en prin­cipe et en fait, du droit à l’information, dans tous les domaines, comme un droit fon­da­men­tal du citoyen, sur le même plan et au même titre que le droit à l’instruction, à la san­té, etc. Un État réel­le­ment démo­cra­tique doit se por­ter garant de l’égal accès à l’information pour tous les citoyens sans dis­cri­mi­na­tion, tant comme uti­li­sa­teurs (être infor­més) que comme pro­duc­teurs (infor­mer les autres).

C’est dire qu’il incombe à la col­lec­ti­vi­té de se doter d’un véri­table ser­vice public de l’information et de finan­cer la satis­fac­tion de ce besoin fon­da­men­tal de la vie en démo­cra­tie, comme elle finance l’instruction, la san­té ou la sécu­ri­té publiques. On ne peut pas se récla­mer de l’idéal démo­cra­tique et lais­ser la pro­duc­tion et la dif­fu­sion de ce bien sym­bo­lique vital qu’est l’information à la mer­ci des appé­tits et des manœuvres mer­can­tiles.

Mais il ne ser­vi­rait stric­te­ment à rien de finan­cer à grands frais un ser­vice public de l’information si on lais­sait la res­pon­sa­bi­li­té de son fonc­tion­ne­ment et de sa ges­tion au même genre de per­son­nel jour­na­lis­tique qui occupe aujourd’hui les postes du pré­ten­du « ser­vice public » ou qui peuple les rédac­tions des grands médias. Il n’y a mal­heu­reu­se­ment pas grand-chose à rete­nir de l’actuel sys­tème de recru­te­ment, de for­ma­tion et de ges­tion du per­son­nel jour­na­lis­tique des dif­fé­rents sec­teurs ins­ti­tu­tion­nels. Le résul­tat le plus constant des méca­nismes actuels est de confier les rênes des appa­reils média­tiques à une caste lar­ge­ment coop­tée et acquise à l’ordre capi­ta­liste, celle-là même qu’on a pu décrire comme les « nou­veaux chiens de garde ». Cette mino­ri­té pri­vi­lé­giée, d’origine majo­ri­tai­re­ment bour­geoise, truste les postes de direc­tion et de res­pon­sa­bi­li­té ; elle encadre et exploite, pour le compte des action­naires, une armée docile d’exécutants que ni sa socio­lo­gie, ni sa for­ma­tion, ni sa phi­lo­so­phie, ni son sta­tut de plus en plus pré­caire ne pré­dis­posent (à l’exception, çà ou là, de cou­ra­geux groupes de réfrac­taires et d’îlots valeu­reux de résis­tance) à com­battre l’aliénation des médias par l’argent et la conni­vence poli­tique avec tous les cou­rants de droite et de gauche du néo­li­bé­ra­lisme.

Une véri­table infor­ma­tion de ser­vice public exige un type nou­veau de jour­na­lisme, en rup­ture avec le modèle cher aux écoles de jour­na­lisme actuelles (de sta­tut public ou pri­vé). Celles-ci ne sont que des offi­cines de pla­ce­ment pilo­tées par le mar­ché de l’emploi, c’est-à-dire par le sté­réo­type pro­fes­sion­nel cor­res­pon­dant aux besoins des entre­prises de presse. Dûment for­ma­tés dans cette pers­pec­tive, les jour­na­listes sont pous­sés, pour la plu­part, à des fins publi­ci­taires de mas­si­fi­ca­tion et de mani­pu­la­tion de leur cible (lec­to­rat, audience), à pro­duire et dif­fu­ser l’information cari­ca­tu­rale et putas­sière que nous connais­sons aujourd’hui et dont la cri­tique n’est plus à faire.

Un jour­na­lisme de ser­vice public digne de ce nom implique la mise en place de filières de for­ma­tion qui, contrai­re­ment à celles d’aujourd’hui, recrutent davan­tage d’élèves issus des classes popu­laires et dis­pensent, par l’intermédiaire d’enseignants qua­li­fiés, un ensei­gne­ment à la fois uni­ver­si­taire et tech­no­lo­gique de haut niveau. Celui-ci devrait avoir pour fina­li­té de faire acqué­rir aux étudiant(e)s non seule­ment la maî­trise des tech­no­lo­gies de l’information mais en même temps et sur­tout le niveau éle­vé de culture géné­rale et aus­si de conscience civique et de sou­ci du bien public sans les­quels l’exercice du métier ne peut plus obéir qu’à des ambi­tions car­rié­ristes médiocres et dégé­né­rer fina­le­ment en contri­bu­tion, déli­bé­rée ou non, au main­tien tech­no­cra­tique de l’ordre idéo­lo­gique.

L’obtention d’une telle com­pé­tence, insé­pa­ra­ble­ment intel­lec­tuelle et éthique, devrait débou­cher sur des emplois stables et décem­ment rému­né­rés, avec une ges­tion des car­rières ana­logue à celle de la fonc­tion publique, sur la base des seules apti­tudes et des seuls mérites avé­rés, seul moyen de sous­traire, dans le prin­cipe, les par­cours pro­fes­sion­nels à l’arbitraire des copi­nages, du clien­té­lisme et du népo­tisme qui règne pré­sen­te­ment. Cela sup­po­se­rait, en outre, l’instauration d’une auto­ri­té de tutelle et d’instances de contrôle élues dans les­quelles seraient démo­cra­ti­que­ment repré­sen­tées toutes les com­po­santes de la pro­fes­sion (y com­pris, bien sûr, les syn­di­cats), qui auraient pour tâche prin­ci­pale de faire éta­blir des contrats de tra­vail non abu­sifs et de faire res­pec­ter par tous des règles de déon­to­lo­gie aujourd’hui bafouées par le jour­na­lisme de mar­ché.

Quant à ceux qui s’inquiètent de ce que devien­drait dans un tel cadre la liber­té de conscience des « fonc­tion­naires » de l’information, on peut répondre qu’on ne voit pas en quoi cette liber­té de conscience serait plus mena­cée que celle des agents en ser­vice dans les admi­nis­tra­tions publiques exis­tantes, par exemple celle d’un pro­fes­seur de phi­lo­so­phie ou d’histoire dans l’exercice nor­mal de sa fonc­tion dans l’Éducation natio­nale.

L’emprise de l’État sur l’information n’est néfaste que lorsque l’État est lui-même sous la coupe du Capi­tal et qu’il cau­tionne l’idéologie bour­geoise domi­nante. Et il est piquant de voir que, sous pré­texte de ne pas atten­ter à la pré­ten­due liber­té du jour­na­lisme, on s’accommode de ce qu’un jour­na­lisme aco­qui­né avec le pou­voir poli­tique, asser­vi à la finance et impré­gné de libé­ra­lisme étend son emprise sur le monde intel­lec­tuel, alors qu’au contraire ce qui peut sub­sis­ter de jour­na­lisme cri­tique est condam­né à la mar­gi­na­li­té et au dépé­ris­se­ment.

Sans une double réforme conjointe des struc­tures objec­tives et des struc­tures de sub­jec­ti­vi­té, il est vain d’espérer démo­cra­ti­ser des médias qui sont deve­nus, dans leur sub­stance même, des piliers essen­tiels de la plou­to­cra­tie régnante.

On aime­rait savoir ce qu’en pensent nos can­di­dats défen­seurs de la démo­cra­tie.

Alain Accar­do