Maroc : l’étau se resserre autour du trône

Par ZINEB EL RHAZOUI

Maroc : l’étau se res­serre autour du trône

ZINEB EL RHAZOUI, ancien jour­na­liste du Jour­nal Heb­do­ma­daire (fer­mé par les auto­ri­tés) et fon­da­teur du MALI (Mou­ve­ment Alter­na­tif pour les Liber­tés Indi­vi­duelles).

Source : http://www.guinguinbali.com/index.php?lang=fr&mod=news&task=view_news&cat=3&id=1739

Rabat | 27/03/2011

La rue a répon­du à Moham­med VI, le dis­cours royal du 9 mars n’a pas convain­cu. Plus nom­breux que lors de la pre­mière marche natio­nale, les mani­fes­tants du 20 mars ren­voient l’Etat à sa copie et ouvrent le bal à une nou­velle série de mobi­li­sa­tions.

L’effet apai­sant du dis­cours royal sur lequel misait l’Etat maro­cain n’a pas été au ren­dez-vous. « Le peuple refuse les Consti­tu­tions octroyées », « Non à une Consti­tu­tion de ser­vi­li­té », « Article 19 Dégage », sont autant de réponses du peuple à la pro­po­si­tion royale de réforme consti­tu­tion­nelle. « Dans son dis­cours, le roi a uni­la­té­ra­le­ment déli­mi­té les points à amen­der. Le Comi­té, lui, ne fera que mettre en place l’habillage juri­dique de ce reloo­king consti­tu­tion­nel », affirme Kha­lid Jamaï, ana­lyste poli­tique et doyen des jour­na­listes maro­cains. Pour lui, le dis­cours pour le moins ambi­va­lent de Moham­med VI ne peut être inter­pré­té qu’à l’aune des mesures qui l’ont accom­pa­gné, notam­ment la nomi­na­tion d’un comi­té consti­tu­tion­nel com­po­sé de « makh­ze­niens recy­clables ».

Driss Her­zen­ni, El Mah­joub el Hiba, res­pec­ti­ve­ment ancien pré­sident et secré­taire-géné­ral du Conseil Consul­ta­tif des Droits de l’Homme (CCDH), ou encore Driss Yaza­mi, pré­sident du Conseil de la Com­mu­nau­té Maro­caine à l’Etranger (CCME), sont pour lui des noms en perte de cré­di­bi­li­té et de légi­ti­mi­té, qui ne peuvent en aucun cas être les arti­sans d’une Consti­tu­tion véri­ta­ble­ment démo­cra­tique qui accorde la sou­ve­rai­ne­té au peuple. Même son de cloche chez Maa­ti Moun­jib, poli­to­logue : « Abdel­la­tif Men­nou­ni qui a été nom­mé à la tête du comi­té Consti­tu­tion­nel par le roi a été le chantre de monar­chie abso­lue pen­dant 30 ans », a‑t-il décla­ré sur la chaîne Al Jazee­ra. En outre, si l’effet d’annonce a pu sus­ci­ter quelque enthou­siasme, le tour de vis sécu­ri­taire qui a sui­vi le dis­cours a fini de dés­illu­sion­ner ceux qui prê­chaient pour la bonne foi du monarque. La vio­lente répres­sion de la mani­fes­ta­tion du dimanche 13 mars à Casa­blan­ca a été vécue par les mili­tants comme une décla­ra­tion de guerre après un dis­cours qui se vou­lait paci­fi­ca­teur. Les jeunes du 20 février reprochent au roi de ne pas joindre l’acte à la parole, de ne pas don­ner des gages de chan­ge­ment. « La moindre des choses était qu’il annonce la libé­ra­tion des déte­nus poli­tiques », ont mar­te­lé les mani­fes­tants.

Sala­fistes et oulé­ma

Une reven­di­ca­tion enten­due par déte­nus sala­fistes qui ont annon­cé leur sou­tien au Mou­ve­ment du 20 février. Depuis le toit de la pri­son Zaki de Salé où ils se sont réunis le 23 mars, ils ont adres­sé un mes­sage vidéo aux jeunes et au roi (1). Ils y dénoncent l’instrumentalisation de la jus­tice contre eux et exhortent Moham­med VI à mettre fin aux pra­tiques des polices secrètes, ce « can­cer qui gan­grène la socié­té maro­caine », selon leur porte-parole. Une seconde vidéo dif­fu­sée le soir-même montre l’un des leurs se jetant du haut du mur de la pri­son pour pro­tes­ter contre le sort qui leur est réser­vé. Dans une autre vidéo qui fait le tour des forums sociaux, un homme témoigne de son pas­sage de 32 jours dans la sinistre pri­son de Téma­ra dont les auto­ri­tés maro­caines conti­nuent de nier l’existence. Il raconte com­ment des agents de la DST lui ont intro­duit une bou­teille dans l’anus, jusqu’à déchi­rer ses tis­sus et sor­tir ses intes­tins.

A l’opposée de l’islam des geôles, les acteurs de la scène reli­gieuse offi­cielle rejoignent aus­si les rangs des pro­tes­ta­taires. A Aga­dir, les imams, sont des­cen­dus le 20 mars avec des pan­cartes « Taou­fik Khen­nech » (Taou­fik dégage en ama­zigh ). Ils ont désa­voué la poli­tique de leur minis­tère de tutelle et ont dénon­cé l’emprise doc­tri­nale de l’islam makh­ze­nien. En effet, à l’instar des autres piliers du pou­voir, la presse indé­pen­dante par­lait d’une opa royale sur le champ reli­gieux. Ahmed Taou­fik, ministre des Habous et des Affaires isla­miques, a été le maître d’œuvre d’une refonte des struc­tures clé­ri­cales afin de pla­cer le dis­cours des oulé­ma sous contrôle. L’islam offi­ciel ne tolère aucune dis­so­nance avec l’islam sun­nite de rite malé­kite qu’affectionne le makh­zen. Que ce soit en lan­çant la chaîne TV radio « Moham­med VI pour le saint coran », en favo­ri­sant cer­taines confré­ries sou­fies, ou en dic­tant le conte­nu des prêches du ven­dre­di, c’est le monarque, en sa qua­li­té de com­man­deur des croyants, qui donne le ton du dis­cours reli­gieux.

Halte à la pro­pa­gande

Autre acte man­qué de Moham­med VI, ses pro­messes de liber­té d’expression n’ont pas été accom­pa­gnées d’un assai­nis­se­ment des médias offi­ciels qui se livrent à une sur­en­chère de pro­pa­gande depuis que la fièvre pro­tes­ta­taire a gagné le Maroc. L’instrumentalisation à outrance de l’agence de presse offi­cielle, des chaînes de télé­vi­sion natio­nales et de la presse proche du pou­voir, creuse un fos­sé de plus en plus grand entre un dis­cours offi­ciel autiste et une géné­ra­tion Inter­net consom­ma­trice de jour­na­lisme citoyen. La contes­ta­tion gagne les rédac­tions les plus assu­jet­ties à la cen­sure, comme la MAP. Le 22 mars, ses employés ont orga­ni­sé un sit-in devant le siège à Rabat pour dénon­cer « la situa­tion pré­oc­cu­pante » de l’agence. Nizar Fraoui, employé de la MAP et membre du Syn­di­cat Natio­nal de la Presse Maro­caine (SNPM), se plaint dans une inter­view accor­dée à Lakome de la chape de plomb qui pèse sur les jour­na­listes de l’agence en rai­son de l’opacité des centres de déci­sion. Les télé­vi­sions aus­si dénoncent la main­mise de la com­mu­ni­ca­tion offi­cielle sur leur ligne édi­to­riale.

Après un pre­mier sit-in des employés de la Socié­té Natio­nale de Radio et de Télé­vi­sion, ce sont les employés de la chaîne 2M qui entre­prennent le 25 mars un sit-in devant les locaux de la Chaîne à Aïn Sebâa (Casa­blan­ca). Selon le site d’information lakome, Samia Sitaïl, la direc­trice d’information, super­vise en per­sonne les mon­tages afin de déna­tu­rer le mes­sage du Mou­ve­ment du 20 février. Dans leur com­mu­ni­qué, les jour­na­listes rap­pellent leur posi­tion édi­to­riale de prin­cipe, et dénoncent le ver­rouillage de la liber­té d’expression au sein d’une chaîne qui a été à la pointe de l’innovation au début des années 90.

Elèves et étu­diants

Les col­lé­giens et lycéens, eux, ont choi­si la date com­mé­mo­ra­tive de la répres­sion san­glante du 23 mars 1965 contre les étu­diants pour lais­ser explo­ser leur colère. Dans plu­sieurs villes du Maroc, ils ont dénon­cé un sys­tème édu­ca­tif inéga­li­taire et les condi­tions sociales pré­caires du corps ensei­gnant. Les slo­gans scan­dés, sen­si­ble­ment mar­qués par la peur du chô­mage, dénoncent un Maroc où l’ascenseur social est en panne, et où les jeunes issus des classes défa­vo­ri­sées peinent à gra­vir les éche­lons pro­fes­sion­nels. Les mani­fes­ta­tions du 23 mars ne se sont pas par­tout pas­sées sans heurts, comme à Kéni­tra, où une mani­fes­ta­tion paci­fique des étu­diants de l’Université Ibn Tofail a été répri­mée dans la vio­lence, fai­sant une dizaine de bles­sés. La veille, ces mêmes étu­diants ont contraint Nouz­ha Skal­li, ministre du déve­lop­pe­ment social, de la famille et de la soli­da­ri­té, à quit­ter l’université où elle devait don­ner une confé­rence.

Who’s who du makh­zen

Les pan­cartes des mani­fes­tants ont des noms, des visages. « Fas­si-Fih­ri, Dégage », La famille du Pre­mier Ministre, Abbas el Fas­si, bat des records d’impopularité. « Ce n’est pas nor­mal que le Gou­ver­ne­ment compte plu­sieurs per­sonnes de la même famille, ils ne sont quand même pas seuls dans ce pays ! », s’indignent les mani­fes­tants. Pri­ma­ture, Affaires étran­gères, Affaires internes, San­té, etc, autant de minis­tères et de secré­ta­riats d’Etat occu­pés par des membres de la famille Fas­si-Fih­ri. Kha­lid Naci­ri, ministre de la com­mu­ni­ca­tion accu­sé par les mani­fes­tants d’être un bour­reau de la presse, et Mon­cef Bel­khayat, ministre de la jeu­nesse et des sports qui a qua­li­fié les jeunes du Mou­ve­ment du 20 février de traitres à la solde du Poli­sa­rio, ont éga­le­ment leur part de slo­gans dénon­cia­teurs.

L’entourage royal est par­ti­cu­liè­re­ment visé, notam­ment Fouad Ali Al Him­ma, ami intime de Moham­med VI, et Mou­nir Maji­di, son secré­taire par­ti­cu­lier. Le pre­mier est accu­sé de pha­go­cy­ter la scène poli­tique au pro­fit du Par­ti Authen­ti­ci­té et Moder­ni­té (PAM), dont il est le lea­der, et que les obser­va­teurs qua­li­fient d’antichambre du Palais. Le second est deve­nu la figure par excel­lence de l’affairisme et de la pré­da­tion éco­no­mique des proches du roi. Has­san Bou­hem­mou, son bras droit, ou encore Anas Sefroui, pré­sident du groupe immo­bi­lier Addo­ha, dont on dit qu’il porte les inté­rêts du Palais, ont éga­le­ment été dénon­cés par les mani­fes­tants comme des sym­boles du « makh­zen éco­no­mique ». « Ren­dez-nous notre Zoo ! », », « ren­dez-nous notre plage des Nations ! », les marches de pro­tes­ta­tion que connaît le royaume depuis le 20 février exhument les scan­dales immo­bi­liers ou finan­ciers qui entachent l’entourage royal.

Sécu­ri­taires et mili­taires

Les caciques de l’armée et les polices de l’ombre n’ont pas été oubliés par les mani­fes­tants. Lors de la marche du 20 mars à Rabat, une groupe d’hommes, la soixan­taine, affichent des slo­gans jusqu’ici peur com­muns dans le débat public : « Géné­ral Bens­li­mane Dégage », « Géné­ral Ben­na­ni dégage », « Nous vou­lons un ministre de la Défense ». Ils se défi­nissent comme des vic­times des vio­la­tions des Droits de l’Homme au sein de l’armée, et dénoncent l’instrumentalisation du devoir d’obéissance pour asser­vir les mili­taires. Pour les mani­fes­tants, pas de rap­port de confiance pos­sible avec l’Etat tant que les res­pon­sables des vio­la­tions des Droits de l’Homme, y com­pris celles qui ont été com­mises sous Has­san II, sont encore en place.

« DST dégage », les par­ti­sans du chan­ge­ment exigent le déman­tè­le­ment des polices poli­tiques qui ne disent pas leur nom. Yas­sine Man­sou­ri, patron de la Direc­tion Géné­rale des Etudes et de la Docu­men­ta­tion (DGED), et le Géné­ral Hami­dou Lâa­ni­gri, ancien res­pon­sable de la Direc­tion Géné­rale de la Sureté Natio­nale (DGSN), sont par­ti­cu­liè­re­ment décriés par les foules. Ce der­nier est dési­gné comme le res­pon­sable des rafles de pré­su­més ter­ro­ristes après les atten­tats du 16 mais 2003 à Casa­blan­ca. Le nombre d’arrestations (12000 au total), dépasse celui du coup de filet du 11 sep­tembre. Il est accu­sé d’avoir légué l’un des dos­siers qui pèsent le plus lourds sur la conscience des Droits de l’Homme au Maroc : celui de la sala­fia.

Une soli­tude royale

Pour­tant, si les visages du makh­zen sont nom­breux, face à une pro­tes­ta­tion popu­laire de plus en plus véhé­mente, Moham­med VI se retrouve bien seul. En pre­nant à charge de faire un dis­cours décré­tant des réformes par le haut, jugées insuf­fi­santes et sur­tout peu cré­dibles par une grande par­tie de la popu­la­tion, le roi prend le risque de se retrou­ver en confron­ta­tion de plus en plus directe avec les mani­fes­tants. L’alibi d’un entou­rage royal cor­rom­pu qui se dresse entre un sou­ve­rain bien­veillant et son peuple ne fait plus recette. Par sa déter­mi­na­tion et son franc-par­ler, le Mou­ve­ment du 20 février met Moham­med VI face à ses res­pon­sa­bi­li­tés : ne pas répondre à la demande légi­time de démo­cra­ti­sa­tion et conti­nuer à accor­der l’immunité aux res­pon­sables des exac­tion, c’est choi­sir le camp du makh­zen contre celui des citoyens.

Quelle réponse appor­te­ra le monarque à la marche du 20 mars ? Si les obser­va­teurs excluent pour le moment l’éventualité d’un second dis­cours allant plus loin que le pre­mier, cer­tains parient sur la mise en place de véri­tables mesures d’accompagnement de la tran­si­tion démo­cra­tique, à savoir la dis­so­lu­tion du comi­té consti­tu­tion­nel nom­mé par le roi et la mise en place d’une consti­tuante élue, faute de quoi, le trône sera de plus en plus fra­gi­li­sé.

NOTES :

(1)