Réponse à Olivier Mouton : Journaliste, tu te tires une balle dans le pied

Mais bon sang, ne voyez-vous pas ce qui se passe ? Une pression colossale est mise sur l’emploi ou plutôt sur la réduction de son coût.

Nous publions l’in­té­res­sante réponse de Mr Patrick van Lae­them suite à l’ar­ticle très réac­tion­naire de Mr Mou­ton : Chère Wal­lo­nie ado­rée, tu te tires une balle dans le pied

-431.jpg

Mon­sieur Mou­ton,

Ain­si la Wal­lo­nie ne pour­rait plus mani­fes­ter son désar­roi et son désac­cord quant à une poli­tique fédé­rale qui se résume gros­so modo à une sou­mis­sion com­plète au capi­ta­lisme finan­cier qu’on retrouve sous son appel­la­tion idéo­lo­gique : le néo­li­bé­ra­lisme.

Ce capi­ta­lisme finan­cier que nombre d’auteurs (voir plus loin) ne cessent de vili­pen­der, pousse à l’implosion de l’état : l’état coûte tou­jours trop cher alors que par ailleurs il doit assu­rer le coût tou­jours plus éle­vé des effets de ce néo­li­bé­ra­lisme. Ce qui poussent les entre­prises à plus de com­pé­ti­ti­vi­té et donc à limi­ter les coûts de pro­duc­tion dont font par­tie les tra­vailleurs. Ceux-ci étant réduits à une simple res­source, doivent alors au mieux se flexi­bi­li­ser à outrance, au pire gar­nir les étals du Forem. L’état doit dimi­nuer ses dépenses et les aug­men­ter : voi­ci le para­doxe qu’impose le capi­ta­lisme finan­cier.

Alors, que des tra­vailleurs se battent pour pré­ser­ver des condi­tions de tra­vail leur per­met­tant de réa­li­ser au mieux leur mis­sion ne paraît pas être dérai­son­nable. Que cela se passe au sud et non au nord relève de l’anecdote. Que cela nuise à l’image de la Wal­lo­nie, peu importe. Que cela fasse les choux gras de la NVA, tant pis. Peut-être vous fau­drait-il recon­si­dé­rer les prio­ri­tés. Oser dire qu’il s’agit de pri­vi­lèges d’un autre temps est l’aveu d’un apla­tis­se­ment com­plet devant l’idéologie domi­nante. Nous en sommes gavé, mais c’est à vous, à votre métier, que devrait reve­nir le rôle de sen­ti­nelle en décryp­tant ce logos, cette rai­son folle qui pousse l’humanité à sa des­truc­tion. Cette balle, c’est vous qui la tirez dans le pied du jour­na­lisme.

Que cette pro­tes­ta­tion gêne, cela va de soi, comme elle me gêne moi et ma famille, comme elle gêne les pro­tes­ta­taires eux-mêmes. Se mettre à dos les navet­teurs et des étu­diants en plein exa­men est évi­dem­ment vrai et regret­table mais c’est la mesure prise en amont qui est cynique et c’est elle qu’il faut ago­nir.

Je vous ren­voie à des lec­tures comme celle de l’ouvrage de Vincent de Gau­le­jac « le capi­ta­lisme para­doxant » au Seuil ou encore du livre de Pierre Dar­dot et Chris­tian Laval « Ce cau­che­mar qui n’en finit pas » à La Décou­verte, vous voyez, des expli­ca­tions simples, faciles à com­prendre, pas des textes gau­chistes et idéo­lo­giques.

Il est facile de sur­fer sur le mécon­ten­te­ment des navet­teurs, il est facile de four­nir des ana­lyses en kit sur les épi­phé­no­mènes et de s’ériger ain­si en notable de l’avenir de la Wal­lo­nie, de pous­ser des cris d’orfraie sur les mau­vais syn­di­cats noyau­tés qui avi­lissent notre sainte Wal­lo­nie ! Mais bon sang, ne voyez-vous pas ce qui se passe ? Une pres­sion colos­sale est mise sur l’emploi ou plu­tôt sur la réduc­tion de son coût. Pour faire bais­ser son coût, il faut que les charges sociales baissent. Il faut donc réduire les dépenses de l’état et donc bri­ser le ser­vice public. C’est de là que vient la coïn­ci­dence des mou­ve­ments sociaux qui concernent la Jus­tice et la SNCB. L’individualisation des droits a empê­ché le chô­meur ou l’allocataire social de se révol­ter quand les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs ont accu­mu­lé les mesures humi­liantes à leur égard : visite de contrôle, sur-acti­va­tion, mesures vexa­toires et d’exclusion… Mais là aus­si le gou­ver­ne­ment a por­té le fer. Comme il le porte sur les soins de san­té, avec, par exemple, cette hila­rante, si elle n’était cra­pu­leuse, remise au tra­vail (quel tra­vail ? où y a‑t-il du tra­vail ?) des malades de longue durée ! La dimi­nu­tion de la durée d’hospitalisation après un accou­che­ment est un autre bon mor­ceau. Quel accueil à la vie ! Et pour la jeu­nesse ? Quelle pers­pec­tive (au sin­gu­lier pour n’en avoir fut-ce qu’une seule) ? Faites des études et si après vous ne trou­vez pas de bou­lot, pas­sez à la case « cha­ri­té » au CPAS : contrôle, PIIS, humi­lia­tion… Quel accueil !

Tout ce qui fai­sait de notre pays un beau pays humain, hos­pi­ta­lier, fort pour les faibles et sou­te­nant pour les forts, s’écroule, se liqué­fie, se dis­sout. « Trop cher », « c’est la crise, faut faire des efforts » … La crise ? Quelle crise ? La crise n’existe pas, la finance se porte bien mer­ci pour elle ! Des entre­prises se cassent la gueule oui, le chô­mage est struc­tu­rel, oui, la pau­vre­té aug­mente même dans les familles où les 2 parents tra­vaillent, oui, oui… mais on vient de battre un record en 2016 ! Si si, déjà avant les J.O. ! Les 1% les plus riches ont plus que les 99% res­tant. Les 1% les plus riches sont arri­vés à pos­sé­der cette année plus de la moi­tié de la richesse mon­diale ! Ah bien joué les gars ! Et vous avez un bon sup­por­ter ici ! Oli­vier Mou­ton qui demande à ce que cha­cun reprenne son poste pour que vous puis­siez conti­nuer votre belle pro­gres­sion. Parce que c’est vrai tout de même, on est à 50%, on est donc à la moi­tié du che­min… Il y a encore du gras… Et on ne va pas se faire emmer­der par des règles de droit, de l’écologie, de l’éducation (sauf si ça inclut la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle), des ser­vices publics… et tout le tin­touin… Non, si le capi­ta­lisme indus­triel avait besoin d’ordre, le capi­ta­lisme finan­cier a besoin d’entropie ! La tech­nique : le mou­ve­ment et le chan­ge­ment. Et notre cher gou­ver­ne­ment (mais ce fut le cas de bien des pré­cé­dents éga­le­ment) a bien com­pris cela : il faut réfor­mer (et on ajou­te­ra par sou­ci esthé­tique : moder­ni­ser). Alors on réforme tout, par­tout, faut que ça change, que ça bouge. Faut des annonces, des menaces, des idées. Faut cou­rir, s’activer, se flexi­bi­li­ser. Les orgues de Sta­line du chan­ge­ment. Gagner par épui­se­ment. Épui­se­ment des tra­vailleurs comme de la Terre. Ce capi­ta­lisme res­semble furieu­se­ment à un para­site qui va épui­ser son hôte au risque de dis­pa­raître avec lui.

Alors non Mon­sieur Mou­ton, il ne faut pas céder. Non par idéo­lo­gie ou par com­plot poli­tique. Mais parce qu’il ne sert à rien de vou­loir plaire à la NVA pour faire croire que la Bel­gique peut fonc­tion­ner sans heurt si le prix à payer est l’Etat lui-même. Vous jouez à un jeu où vous ne pou­vez qu’être per­dant. Alors lais­sez ceux qui croient encore à un ave­nir meilleur, à une sur­vie du ser­vice public, à la rai­son d’un état de droit, à une éco­no­mie au ser­vice de l’homme et non à l’inverse, à une solu­tion qui ne soit pas sim­ple­ment du plus de la même chose, de se battre pour des idéaux même si, et ce n’est pas une tare, on peut cer­tai­ne­ment y voir aus­si la défense simple de droits acquis.

Ah, encore une chose mon­sieur Mou­ton, je ne suis pas d’extrême gauche, je suis un simple citoyen ennuyé et éner­vé par ces grèves à répé­ti­tion mais qu’un juste effort de réflexion me pousse à res­pec­ter. Mais vous, Mon­sieur Mou­ton, d’où par­lez-vous ?

Patrick van Lae­them

Source : lali­bre­presse