Internet n’est pas contrôlable

Entre­tien avec Laurent Chem­la, hacker de légende

Il y a comme ça des figures d’Internet. Des dino­saures à qui l’on doit beau­coup sans tou­jours le savoir. Des Jean-Michel Billaut, des hackers de légende qui ont dépas­sé depuis long­temps l’envie d’être les vedettes éphé­mères de la presse. Dans cette liste, il y a Laurent Chem­la. Lors du lan­ce­ment de Reflets, il nous a paru évident de lui poser des ques­tions, comme cela avait été le cas en 2005. Pour faire le point.

Laurent est comme Reflets, il n’est pas pres­sé et pré­fère prendre le temps de la réflexion. Ses réponses arrivent un peu plus d’un an plus tard. Et vous savez quoi ? Cela valait la peine d’attendre !

- En 2005, je t’avais déjà posé toute une série de ques­tions sur l’évolution d’Internet. Depuis, pas mal de choses ont encore chan­gé. La ten­ta­tion du contrôle par les Etats est de plus en plus forte. On l’a vu notam­ment dans les pays arabes qui avaient ins­tal­lé des outils de DPI pour contrô­ler les inter­nautes. Outils sou­vent expor­tés par la France. Ici aus­si le DPI fait son trou. Il va où le Net qu’on a connu ? Qui conduit le trac­teur ?

Si j’ai mis long­temps (bon, plus d’un an, d’accord) avant de répondre à tes ques­tions, c’est sur­tout la faute à celle-ci : « Il va où le Net ? ». Sérieu­se­ment ?

Pré­dire l’avenir d’un réseau en évo­lu­tion constante, c’est d’une dif­fi­cul­té sans nom. Il faut dans le même temps se remettre dans le contexte des années pas­sées, et ten­ter d’imaginer le futur, alors qu’on tente de res­ter dans le mou­ve­ment et l’immédiateté inhé­rente au média. On risque à tout ins­tant une élon­ga­tion du cibou­lot.

En 2005, le DPI n’était guère envi­sa­geable parce que le maté­riel ne per­met­tait pas son exis­tence. Un rou­teur de coeur de réseau traite des téra­bits de don­nées à chaque seconde : il était impos­sible de croire qu’il pût dans le même temps les ana­ly­ser (ce qui n’est pas son job) et les envoyer dans la bonne direc­tion (ce pour­quoi il est fait). Même de nos jours, et mal­gré une fan­tas­tique aug­men­ta­tion de puis­sance, il ne fait (de ce que je com­prends d’un sys­tème comme Eagle) que les sto­cker pour ana­lyse ulté­rieure mais il ne filtre pas (ou en tout cas pas suf­fi­sam­ment intel­li­gem­ment pour rendre tout à fait effec­tive une cen­sure utile).

Concer­nant la ten­ta­tion de contrôle des Etats, il fau­drait remon­ter encore plus loin. La pre­mière fois que je l’ai croi­sée, c’était en 1996 quand j’essayais de convaincre un audi­toire incré­dule de grands sages de l’inexistence d’un « res­pon­sable cen­tral » d’Internet. Cette seule idée leur sem­blait tout sim­ple­ment inima­gi­nable. Alors quoi d’étonnant si leurs sem­blables cherchent depuis à impo­ser l’émergence d’une enti­té qui leur semble à ce point néces­saire ? La seule ques­tion qui vaille c’est la fai­sa­bi­li­té de la chose, et je n’y crois pas une seule seconde.

En 2005 je disais ma confiance dans l’issue de ce com­bat, et je n’ai pas chan­gé d’avis depuis : même si, en effet, on voit par­tout arri­ver de nou­velles lois poten­tiel­le­ment liber­ti­cides, je ne crois pas que le public qui a inves­ti le réseau soit prêt à aban­don­ner la liber­té nou­velle qu’il y a trou­vée.

Bien sûr on peut s’interroger sur la capa­ci­té de mobi­li­sa­tion d’un public trop gâté face à la déma­go­gie outran­cière des pou­voirs en place – qui n’ont jamais hési­té à uti­li­ser les boucs-émis­saires de la pédo­phi­lie ou du ter­ro­risme pour jus­ti­fier leur volon­té de contrôle du réseau – mais quand je vois tous ces jeunes de LQDN ou d’ailleurs qui ont repris avec un brio stu­pé­fiant le relai des vieux com­bat­tants comme nous, je ne peux pas ne pas croire en l’avenir.

Il y a eu des défaites et des vic­toires, et il y en aura encore. Il y aura des joies et des décep­tions, mais le com­bat pour les liber­tés citoyennes va dans le sens de l’histoire : tout ce que la répres­sion peut faire, c’est retar­der l’échéance iné­luc­table d’un réseau dont la liber­té sera un jour ins­crite dans toutes les consti­tu­tions.

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Laurent Chem­la

- En 2005, on se disait que le Net était en passe de deve­nir une gale­rie mar­chande. C’est fait ? Ou bien les outils comme Twit­ter et Face­book ont-ils redon­né un petit souffle à la liber­té d’expression et la capa­ci­té de publi­ca­tion, donc de contri­bu­tion aux conte­nus ?

Même si j’aime bien me moquer de la numé­ro­ta­tion « 2.0″ du Web actuel, il faut bien recon­naître qu’il s’agit d’une évo­lu­tion réelle. Quand je disais (dans mes tout pre­miers articles publiés) que le Web était l’avènement d’une culture de dis­tri­bu­tion – à rebours de la culture de par­tage qui sous-tend Inter­net, je ne pré­voyais pas qu’un jour les déve­lop­peurs sau­raient détour­ner à ce point un simple sys­tème de publi­ca­tion pour en faire une inter­face aus­si inter­ac­tive que ce qu’elle est deve­nue.

Il ne faut jamais sous-esti­mer la capa­ci­té du public à s’approprier les tech­no­lo­gies de réseau pour en faire autre chose que ce qui était pré­vu par ses concep­teurs. On l’a vu très vite avec le Mini­tel et ses mes­sa­ge­ries, on l’a vu moins vite avec le Web (parce qu’il exis­tait déjà d’autres outils sociaux sur Inter­net avant son avè­ne­ment), mais c’était cou­ru d’avance. Il n’existe plus guère de site un tant soit peu impor­tant qui ne pré­voie au mini­mum d’accueillir et de publier les com­men­taires de ses visi­teurs. Et même les sites pure­ment mar­chands reposent de plus en plus sur l’interactivité (par le biais de l’évaluation des pro­duits, ou des ven­deurs, par exemple).

Par­tout, le public est entré dans les vitrines de la gale­rie pour en faire des pan­neaux d’affichage. Et il a démon­tré ce fai­sant que c’est lui, et pas le mar­chand, qui crée la richesse et la varié­té des conte­nus. Plus per­sonne ne cherche à offrir un look clin­quant avec des mickeys qui cli­gnotent quand il crée un site : il s’agit d’abord de pen­ser l’interaction avec le visi­teur, la faci­li­té d’utilisation et de publi­ca­tion, l’interface dépouillée qui montre moins qu’elle n’invite à la par­ti­ci­pa­tion. Adieu, la gale­rie mar­chande à sens unique que l’on crai­gnait, et bien­ve­nue à l’intelligence col­lec­tive dont on rêvait. Le Web devait la tuer, il l’a mul­ti­pliée.

- Un jour tu as écrit « je suis un voleur ». Tu ne trouves pas que de nos jours, il y a des voleurs bien plus balaises que toi ?

Il y a une ten­dance qui se dégage de l’évolution récente d’Internet : les grandes for­tunes semblent se construire en ven­dant à ses clients leur propre intel­li­gence.

C’était, plus ou moins, le modèle de Gan­di : tu inven­tais un nom et Gan­di te ven­dait le droit exclu­sif de l’utiliser. C’était malin, mais ce n’était rien par rap­port à Google : face à des concur­rents qui ten­taient de déve­lop­per l’intelligence de leurs moteurs, Google a choi­si d’utiliser l’intelligence des humains – qui citaient leurs sources – pour éta­blir les­quelles étaient les plus uti­li­sées et les clas­ser en tête des recherches asso­ciées. L’algorithme qui a fait son suc­cès était en réa­li­té beau­coup moins intel­li­gent que les autres. Mais plus malin.

Et c’est pareil avec toutes les grandes réus­sites actuelles. Face­book vend les conte­nus réa­li­sés par ses clients. Tout comme Twit­ter. Tout comme Mee­tic dans un autre genre. Megau­pload n’a fait que suivre le mou­ve­ment, en ven­dant des accès pri­vi­lé­giés aux conte­nus mis en ligne par ses propres clients.

C’est tout le modèle du Web 2.0 qui est basé sur le pro­fit fait grâce au tra­vail de celui qui l’utilise.

C’est très fort, mais ça coûte encore cher parce qu’il faut déve­lop­per de grosses infra­struc­tures tech­niques pour faire fonc­tion­ner ces mas­to­dontes. Le plus grand voleur sera sans doute celui qui réus­si­ra à nous vendre l’accès au conte­nu de nos propres disques durs, par­ta­gés en P2P, pour éco­no­mi­ser en bande pas­sante et en espace de sto­ckage.

- L’HADOPI, c’est une évo­lu­tion logique ?

Naï­ve­ment, j’ai ten­dance à asso­cier le mot « évo­lu­tion » avec l’idée de pro­grès. Et consi­dé­rer la mise en place d’une jus­tice pri­vée comme un pro­grès est un exer­cice déli­cat, non ?

L’Hadopi, comme toutes les lois qui tendent à évi­ter la créa­tion de nou­veaux modèles éco­no­miques pour pré­ser­ver des rentes anciennes, n’est qu’une ten­ta­tive pitoyable pour retar­der l’inéluctable. Elle n’est même pas utile à ceux qu’elle dit vou­loir défendre, et sa seule ver­tu édu­ca­tive (ou « péda­go­gique » mais je déteste ce mot) aura été de for­mer toute une géné­ra­tion à l’exercice du débat citoyen dans la lutte pour ses liber­tés.

Il y a cepen­dant là un point qui m’intéresse au moins à titre per­son­nel (même si je ne crois pas être le seul, loin de là, à le consta­ter) : je ne vais pas dévoi­ler un grand mys­tère en affir­mant que je suis plu­tôt très très de gauche. Et donc plu­tôt par­ti­san d’un état qui inter­vient dans la régu­la­tion sociale pour garan­tir d’avantage d’équité et de coopé­ra­tion dans les inter­ac­tions sociales.

Et pour­tant dès qu’il s’agit d’Internet, toute évo­ca­tion du mot « régu­la­tion » me fait sau­ter au pla­fond, et chaque loi qui touche à Inter­net m’inquiète.

Il me semble que la contra­dic­tion n’est qu’apparente (mais je n’en suis pas sûr) : mal­gré les dérives – tou­jours dénon­cées – de quelques pro­fi­teurs qui cher­che­ront tou­jours à uti­li­ser le bien com­mun à leur unique avan­tage, le réseau s’est déve­lop­pé sur une base de coopé­ra­tion à tous les niveaux. Que ce soit sur le plan tech­nique (par l’usage de pro­to­coles et de stan­dards libres et ouverts, par les échanges de liens de pee­ring hors-mar­ché, par l’évolution des normes basée sur un dia­logue construc­tif et ouvert à tous) ou sur le plan social (grâce à des pro­jets comme Wiki­pe­dia, grâce au P2P mais aus­si par l’évolution lar­ge­ment coopé­ra­tive du Web 2.0), Inter­net semble chaque jour démon­trer qu’on peut tous vivre ensemble sans nous entre-déchi­rer et pour­tant sans que les états ne nous l’imposent par la loi.

C’est quelque chose de pré­cieux, je crois, et qui nous apprend sans doute quelque chose d’important : livrée à elle-même, l’humanité semble capable non pas de s’auto-réguler (berk) mais de s’auto-organiser dans une sorte de « coopé­ti­tion » non impo­sée. L’homme ne serait pas tou­jours un loup pour l’homme, et c’est peut-être là qu’Internet est vrai­ment révo­lu­tion­naire.

Dans ce cadre, oui, j’ai très peur qu’avec ses gros sabots et sa ten­ta­tion de contrôle (for­cé­ment néces­saire à toute volon­té régu­la­trice), l’état ne se com­porte en élé­phant dans un maga­sin de por­ce­laine et que ses lois ne pré­ci­pitent dans une com­pé­ti­tion for­ce­née (mais régu­lée) plu­tôt que vers une coopé­ra­tion libre­ment consen­tie.

- Est-ce que ça ne va pas contri­buer à géné­ra­li­ser les tech­no­lo­gies de cryp­to­gra­phie, de maquillage du tra­fic, contri­buer à bouf­fer de la bande pas­sante via les Mégau­pload, etc ?

Je ne vois per­son­nel­le­ment rien d’inquiétant dans une pos­sible géné­ra­li­sa­tion de la cryp­to­gra­phie dans les échanges non-mar­chands, qui n’ont aucune voca­tion à être publics : ce ne serait après tout que l’équivalent numé­rique de l’enveloppe ou du car­ton qui pré­serve la confi­den­tia­li­té des échanges pri­vés dans le monde phy­sique.

Ça vien­dra sans doute, et on repar­le­ra alors de la péna­li­sa­tion de son usage (en pré­tex­tant comme tou­jours l’utilisation qui pour­rait en être faite par les méchants ter­ro­ristes), et on lut­te­ra contre une nou­velle LSI : depuis 1995 j’ai plus qu’un peu l’impression qu’on tourne en rond, de toutes façons.

Je suis beau­coup plus inquiet de l’évolution « jaco­bine » des ser­vices d’échanges de conte­nus : Inter­net est de nature acen­trée. Vou­loir reve­nir à un modèle cen­tra­li­sé dans lequel l’utilisateur passe par Google pour accé­der à You­tube, Twit­ter ou Face­book est for­cé­ment dan­ge­reux, parce qu’en créant de tels points de pas­sage obli­ga­toires on rend pos­sible un contrôle théo­ri­que­ment impos­sible du fait de la nature même du réseau : il est tel­le­ment plus facile de contrô­ler quelques auto­routes qu’une infi­ni­té de che­mins pri­vés. Et ça c’est beau­coup plus grave qu’un simple gâchis de bande pas­sante.

A ce titre on pour­rait (presque) dire qu’Hadopi est une loi intel­li­gente, parce qu’en ciblant le P2P plu­tôt que les ser­vices mar­chands cen­tra­li­sés du type Megau­pload elle rend pos­sible les actions des ayant-droits (qui sinon devraient s’attaquer direc­te­ment à leurs propres publics). Mais on voit bien qu’en réa­li­té le jusqu’au-boutisme des majors et l’instrumentalisation de nos repré­sen­tants poli­tiques ne fait que radi­ca­li­ser tou­jours d’avantage une socié­té civile qui se sent de plus en plus sur­veillée et qui voit tou­jours aug­men­ter les droits des ayant-déjà pen­dant qu’on res­treint les siens.

Dans ce dos­sier, il faut tou­jours et sans cesse rap­pe­ler qu’une oeuvre ne peut pas exis­ter sans la socié­té qui l’entoure, qu’elle n’est jamais que le pro­duit de tous les pro­grès humains faits avant sa créa­tion, et qu’à ce titre elle ne peut pas ne pro­duire de béné­fices qu’au pro­fit unique de son auteur et de ses repré­sen­tants. A force de nier le droit au public de se par­ta­ger la culture en dehors de tout cadre mar­chand, comme il l’a tou­jours fait, l’industrie cultu­relle veut refaire l’histoire à son seul pro­fit.

Ce n’est plus de la simple pro­pa­gande : c’est ce que j’appelle du néga­tion­nisme cultu­rel.

- En 2005, tu disais que l’avenir de la publi­ca­tion indé­pen­dante dépen­drait de l’existence ou non d’une masse cri­tique d’internautes aver­tis résis­tants à l’auto-censure. Elle est là ?

On est bien au-delà déjà. En réa­li­té je me demande même s’il res­te­ra encore une place pour autre chose que de la publi­ca­tion indé­pen­dante, dans le futur.

- Que penses-tu de l’apparition et des actions de groupes comme Ano­ny­mous ou Wiki­leaks ?

Quoi qu’on pense de leurs méthodes, on ne peut que consta­ter là encore l’auto-organisation dont je parle plus haut. Ce sont, de nou­veau, des mou­ve­ments coopé­ra­tifs, orga­ni­sés au niveau mon­dial, sans contrainte et avec le bien com­mun pour objec­tif.

Avec en plus, et c’est peut-être nou­veau, la dis­pa­ri­tion de l’aspect « auto-pro­mo­tion­nel » sou­vent inhé­rent aux actes gra­tuits : on n’agit plus avec le but (plus ou moins caché) de se faire (re)connaître – puisque l’anonymat est de rigueur dans un cas comme dans l’autre – mais uni­que­ment pour la réa­li­sa­tion de l’objectif annon­cé. Il est pos­sible que ce soit là encore une évo­lu­tion sociale majeure.

Bien sûr, il a tou­jours exis­té des groupes agis­sant pour le bien com­mun : en cela, Inter­net n’a rien inven­té. Mais – il me semble – ils étaient le pro­duit de cultures et de morales impo­sées, sinon par les états, au moins par les socié­tés et les reli­gions. Là il s’agit – mais je le dis avec beau­coup de pré­cau­tions – d’actes poli­tiques plu­tôt que bien-pen­sants, avec tou­jours pour objec­tif davan­tage de liber­tés publiques. Et c’est nou­veau.

Il y a eu des pré­cur­seurs, peut-être, avec des mou­ve­ments comme Green­peace, qui déjà s’opposaient aux états pour essayer de garan­tir un monde meilleur pour tous. Ce n’est donc sans doute pas une évo­lu­tion qu’on doit à Inter­net.

Mais il ne fait aucun doute que le réseau per­met une géné­ra­li­sa­tion de ce type d’activisme, de plus en plus facile d’accès et qui ne se limite plus à des grou­pus­cules plus ou moins éclai­rés.

- Tu dis sou­vent que les ten­ta­tives de contrôle du Net sont vaines. Mais elles s’empilent les unes sur les autres. On est quand même de plus en plus sur­veillés. A un point qui sem­ble­rait incon­ce­vable si tout cela était trans­po­sé dans le monde réel. Il est pour quand le sur­saut ?

Bon, voi­là un point où je me dis­tingue de la plu­part de mes core­li­gion­naires hack­ti­vistes : si je suis oppo­sé au contrôle, je suis en revanche de moins en moins moti­vé par la lutte pour la vie pri­vée.

Du moment que per­sonne ne tente de m’imposer tel ou tel style de vie, je n’ai que faire qu’on me sur­veille, qu’on sache tout de moi, qu’on m’espionne et qu’on m’épie, du moment que je sais qui le fait, com­ment, pour­quoi, et que moi aus­si je sache tout de ceux qui me sur­veillent.

Je pose donc deux préa­lables : la trans­pa­rence totale pour tous (y com­pris et sur­tout celle de tous les pou­voirs et de tous les sur­veillants) et la non-ingé­rence totale. Et je crois que c’est, sinon sou­hai­table, au moins inévi­table et pro­ba­ble­ment pas si grave que ça.

Est-ce grave si mon voi­sin (mon gou­ver­ne­ment, mon patron…) sait com­bien je gagne, com­bien de fois par jour je me brosse les dents, quelles séries je télé­charge illé­ga­le­ment et que mon pass­word est « tapio­ca » ? Fran­che­ment, ça m’est égal. Tant qu’il n’utilise pas ce qu’il sait pour ten­ter de modi­fier mon com­por­te­ment, il peut bien me sur­veiller autant qu’il veut si j’ai moi aus­si la pos­si­bi­li­té de tout savoir de lui à tout ins­tant.

C’est, je crois, le prix à payer si on veut garan­tir à tous la trans­pa­rence néces­saire à l’usage réel de la démo­cra­tie : si nous vou­lons tout savoir de ceux qui nous gou­vernent, alors fai­sons-nous à l’idée qu’ils puissent tout savoir de nous. Nous, nous avons la puis­sance du nombre pour for­cer les pou­voirs à chan­ger de méthodes. Eux n’ont que le secret pour essayer de nous contrô­ler. C’est le peuple qui a tout à gagner d’une trans­pa­rence à tous les niveaux, pas les gou­ver­ne­ments.

On l’a vu récem­ment avec ACTA : sans le secret, cette ten­ta­tive de contrôle glo­bal est sinon vouée à l’échec, au moins lar­ge­ment réduite. Et cha­cun d’entre nous a pu (ou aurait dû) faire pres­sion sur son dépu­té pour qu’il se sai­sisse de ce pro­jet et s’y oppose.

Ce n’est qu’un exemple, et le mou­ve­ment de l’opendata va encore beau­coup aug­men­ter les pou­voirs du public quand il sera vrai­ment uti­li­sé (et il y a là un gise­ment de pou­voir et de liber­tés énorme et qui va à mon avis être à l’origine de très grands chan­ge­ments sociaux dans un futur proche).

Alors, bien sûr, on pour­rait vou­loir dans le même temps garan­tir la vie pri­vée du public pen­dant qu’on aug­mente tou­jours plus la trans­pa­rence du pou­voir, mais où doit se situer la limite ? Est-ce que Media­part devait refu­ser d’écouter les enre­gis­tre­ments Bet­ten­court, et lais­ser le public dans l’ignorance des magouilles du pou­voir, au motif que la vieille dame n’était pas, elle, au pou­voir ?

Dès qu’il y a secret, où que ce soit, il y a pos­si­bi­li­té pour le pou­voir de l’utiliser à son seul pro­fit. S’il est le seul à savoir com­bien vous décla­rez de reve­nus, alors il est aus­si le seul à pou­voir vous dis­pen­ser de payer l’impôt (en échange de quelques retours d’ascenseur). Si cha­cun peut le savoir, alors le pou­voir devra res­pec­ter l’égalité de tous. C’est comme ça.

A l’inverse, si je peux tout savoir sur tous, et que tous peuvent tout savoir de moi, alors – après un ajus­te­ment tem­po­raire des usages et des moeurs – plus per­sonne ne s’intéressera à ma petite vie (ni moi aux leurs) et cha­cun pour­ra sur­veiller effi­ca­ce­ment ceux qui ont du pou­voir sur nous.

Dans son roman « Sur l’onde de choc » – à plus d’un titre vision­naire – John Brun­ner met en scène un hacker qui, pour pro­té­ger ce qui reste de liber­té dans son pays, finit par créer un virus qui va tout rendre public (toutes les don­nées infor­ma­tiques deviennent acces­sibles à tous au lieu de n’être pos­sé­dées que par les ins­ti­tu­tions). Il trans­forme ce fai­sant tout un monde, et fait plier un gou­ver­ne­ment cor­rom­pu.

Je ne sau­rais trop conseiller la (re)lecture de ce chef‑d’oeuvre pro­phé­tique qui nous dit tout ce qu’il y a à savoir sur notre socié­té de l’information et sur notre futur.

- As-tu sui­vi les déve­lop­pe­ments du High Fre­quen­cy Tra­ding ? Sais-tu que les ins­ti­tu­tions finan­cières se font des DDoS sur les mar­chés, le tout à la vitesse de la lumière ? Qu’elles envi­sagent de vendre du cloud com­pu­ting sur leurs machines qui sont ins­tal­lées au coeur des sys­tèmes des Bourses ? Ca t’inspire quoi ?

Ecoute, hon­nê­te­ment je n’y connais rien. Les finances c’est pas mon truc : tout ce que j’en com­prends c’est que quand j’ai du fric je le dépense et que quand j’en ai plus j’essaie de sur­vivre, c’est tout. Mais dans ce que je lis de ton texte, on en revient pile-poil à ce que je disais juste avant : sans le secret qui entoure ces tran­sac­tions, les dérives que tu dénonces auraient beau­coup de mal à exis­ter.

- La sécu­ri­té des réseaux et appli­ca­tions, elle s’améliore au fil des années ou elle régresse ?

A l’époque où j’étais un « pirate » com­pé­tent (ça remonte au début des années 80 parce que je suis vieux), j’utilisais un mini­tel et un Thom­son TO7 pour m’introduire dans des gros ordi­na­teurs de l’époque, par­tout dans le monde.

Pour faire ça j’avais un petit pro­gramme en basic qui tes­tait l’une après l’autre les adresses Trans­pac et qui notait dans un fichier celles qui répon­daient sans deman­der de mot de passe. J’ai pu comme ça trou­ver ce qu’on appe­lait des « bras­seurs » (aujourd’hui on dirait rou­teurs j’imagine) et par leur biais je pou­vais aller un peu par­tout (et pas seule­ment chez les cafés Grand-Mère) sans payer ni four­nir la moindre iden­ti­fi­ca­tion.

Est-ce qu’on peut ima­gi­ner ça de nos jours ? Je sais bien que je suis lar­ge­ment dépas­sé, et qu’on trouve plé­thore de ser­veurs pas ou mal pro­té­gés, mais quand même : je vois bien que le niveau de com­pé­tence néces­saire pour s’introduire quelque part est très lar­ge­ment supé­rieur à celui qui était le mien quand « j’exerçais » encore.

Ce qui aug­mente, c’est le niveau glo­bal des connais­sances infor­ma­tiques dans le public. Et donc, for­cé­ment, le nombre d’aspirants pirates qui – comme moi à l’époque j’imagine – cherchent à exer­cer leurs com­pé­tences (que ce soit dans un but mal­veillant ou juste pour le chal­lenge). Avec le nombre, il est nor­mal qu’on trouve tou­jours plus de failles dans des sys­tèmes qui ne sont que l’oeuvre d’humains for­cé­ment faillibles.

Ce qui compte à mon sens ce n’est pas la sécu­ri­té des sys­tèmes, c’est la capa­ci­té de répa­rer les failles et de remettre en route ce qui est cas­sé rapi­de­ment. Je pré­fère un bon backup à une bonne sécu­ri­té, parce que tant que mes don­nées sont intactes et peuvent être res­tau­rées sans perdre trop de temps, je refuse d’investir tou­jours plus de temps et d’énergie à me garan­tir contre les intru­sions inévi­tables.

Mais tu sais, j’ai aus­si tou­jours pré­fé­ré une mai­son ouverte qu’on peut cam­brio­ler – sans tout cas­ser au pas­sage – à un châ­teau fort dans lequel je serais enfer­mé et où il me serait impos­sible de ren­trer le jour où j’ai per­du mes clés.

- Si je pars du monde réel et que je pose comme pos­tu­lat que la crise éco­no­mique et finan­cière asso­ciée à des mesures dras­tiques d’austérité peuvent ame­ner des troubles sociaux, y com­pris en occi­dent, Inter­net sera-t-il un outil de pro­pa­ga­tion comme dans les pays arabes ?

Ben, bien sûr. Si des pays tota­li­taires n’ont pas réus­si à empê­cher son uti­li­sa­tion alors même qu’ils avaient un contrôle presque total de leur Inter­net local, je vois mal com­ment des pays dits démo­cra­tiques pour­ront empê­cher l’usage de cet outil de com­mu­ni­ca­tion par­ti­cu­lier.

Ceci étant dit, je reste dubi­ta­tif quant à la capa­ci­té à orga­ni­ser autre chose que de tout petits mou­ve­ments s’il n’y a pas d’abord une volon­té d’action préa­lable lar­ge­ment par­ta­gée. Inter­net ne sera peut-être qu’un cata­ly­seur : non pas une source de troubles mais plu­tôt l’outil par lequel le public se ren­dra compte que le mécon­ten­te­ment a atteint un point où il est temps de sor­tir de chez soi et d’agir.

- Quelle est la ques­tion que j’ai oublié de te poser ?

Tu m’as par­lé socio­lo­gie, poli­tique, tech­nique et éco­no­mie, ça laisse assez peu de place aux chats.