Noam Chomsky : Le pacifisme révolutionnaire peut-il engendrer la paix ?

intervention de Chomsky le 2 novembre 2011 à la conférence de Sydney Peace Prize, « Pacifisme Révolutionnaire : Choix et Perspectives », devant 2000 personnes qui lui ont réservé un « standing ovation »

Par Noam CHOMSKY

Comme nous le savons tous, les Nations Unies ont été fon­dées « pour épar­gner aux géné­ra­tions futures les affres de la guerre ». Ces mots ne peuvent sus­ci­ter qu’une pro­fonde tris­tesse lorsque l’on voit ce qu’il en est adve­nu, même s’il y a eu quelques amé­lio­ra­tions notables, notam­ment en Europe.

Pen­dant des siècles, l’Europe a été l’endroit le plus violent de la pla­nète, avec des conflits internes meur­triers et des­truc­teurs qui ont for­gé une culture de guerre qui a per­mis à l’Europe de conqué­rir une bonne par­tie du reste du monde, en cho­quant y com­pris leurs vic­times qui n’étaient pas vrai­ment des paci­fistes, mais qui pour­tant « étaient épou­van­tés par la fureur des­truc­trice de l’art de la guerre euro­péen, » selon les termes d’un his­to­rien mili­taire bri­tan­nique Geof­frey Par­ker. Ce qui a aus­si per­mis à l’Europe d’imposer à ses conquêtes ce qu’Adam Smith a appe­lé « l’injustice sau­vage des Euro­péens », avec l’Angleterre en tête, ce qu’il n’a pas man­qué de sou­li­gner.

La conquête glo­bale a pris une tour­nure par­ti­cu­liè­re­ment hor­rible dans ce qu’on appelle par­fois « l’Anglosphère », l’Angleterre et ses ter­ri­toires, les socié­tés colo­niales, où les socié­tés indi­gènes ont été rava­gées et leurs popu­la­tions chas­sées ou exter­mi­nées. Mais depuis 1945 l’Europe est deve­nue à l’intérieur de ses fron­tières l’endroit le plus paci­fique et par de nom­breux aspects le plus humain de la terre – ce qui consti­tue l’origine d’une par­tie de ses souf­frances actuelles, un sujet impor­tant que je n’aurais pas le temps d’aborder.

Chez les cher­cheurs, cette tran­si­tion dra­ma­tique est sou­vent attri­buée à la théo­rie de la « paix démo­cra­tique », à savoir que les démo­cra­ties ne se font pas la guerre entre elles. Il ne faut cepen­dant pas oublier que les Euro­péens ont aus­si fini par réa­li­ser que la pro­chaine fois qu’ils se livre­raient à leur passe-temps pré­fé­ré qui consiste à se mas­sa­crer entre eux serait aus­si la der­nière : la civi­li­sa­tion avait déve­lop­pé des moyens de des­truc­tion tels qu’on ne pou­vait les employer que contre des cibles trop faibles pour ripos­ter, ce qui consti­tue en soi le résu­mé d’une bonne par­tie de l’épouvantable his­toire de l’après Seconde Guerre Mon­diale. La menace n’a pas dis­pa­ru. Les affron­te­ments entre les Etats-Unis et l’URSS ont frô­lé le conflit nucléaire et de manière extrê­me­ment cho­quante lorsqu’on les exa­mine de plus près. Et la menace d’une guerre nucléaire n’est que trop pré­sente — c’est un sujet sur lequel je revien­drai briè­ve­ment.

Pou­vons-nous au moins limi­ter les ravages de la guerre ? Une des réponses est don­née par les paci­fistes abso­lus, dont font par­tie des per­sonnes que je res­pecte mais avec les­quels je ne suis pas d’accord.

Une posi­tion plus convain­cante, je crois, est celle du pen­seur paci­fiste et mili­tant social AJ Muste, une des grandes figures du 20ème siècle aux Etats-Unis, à mon avis. C’est ce qu’il a appe­lé le « paci­fisme révo­lu­tion­naire ». Muste mépri­sait la lutte pour la paix si elle n’était accom­pa­gnée de la lutte pour la jus­tice. Il insis­tait que « il faut être un révo­lu­tion­naire avant de pou­voir être un paci­fiste » — par là il vou­lait dire qu’il nous faut ces­ser « d’acquiescer (si) faci­le­ment dans des condi­tions si malé­fiques » et qu’il nous faut trai­ter « avec hon­nê­te­té et de manière appro­priée ce qui consti­tue 90% de notre pro­blème » — « la vio­lence sur lequel est basé le sys­tème actuel, et tout le mal – maté­riel et spi­ri­tuel – qui en résulte pour les masses à tra­vers le monde » Si non, disait-il, « il y a quelque chose de ridi­cule, et peut-être d’hypocrite, à nous pré­oc­cu­per des 10% com­po­sés de la vio­lence exer­cée par les rebelles contre l’oppression » — quel que soit leur degré d’horreur de cette vio­lence.

Muste se heur­tait au pro­blème le plus dif­fi­cile à résoudre pour un paci­fiste, la ques­tion de savoir s’il faut par­ti­ci­per à une guerre anti­fas­ciste. En écri­vant sur la posi­tion de Muste il y a 45 ans, j’avais noté sa mise en garde que « Après une guerre, le pro­blème est le vain­queur. Il croit qu’il vient de prou­ver que la guerre et la vio­lence paient. Qui lui don­ne­ra une leçon ? » Sa remarque était plus que judi­cieuse à l’époque où les guerres d’Indochine fai­saient rage. Et toute aus­si judi­cieuse depuis.

Les alliés n’ont pas com­bat­tu « une bonne guerre », comme elle est sou­vent appe­lée, à cause des crimes affreux du fas­cisme. Avant leurs attaques contre les puis­sances occi­den­tales, les fas­cistes étaient plu­tôt bien consi­dé­rés, par­ti­cu­liè­re­ment cet « admi­rable gent­le­man ita­lien », comme disait FDR (Pré­sident Roo­se­velt — NDT) à pro­pos de Mus­so­li­ni. Même Hit­ler était consi­dé­ré par le Dépar­te­ment d’Etat comme un « modé­ré » qui fai­sait bar­rage aux extré­mistes de tous bords. Les Bri­tan­niques étaient encore plus sym­pa­thi­sants, par­ti­cu­liè­re­ment les milieux d’affaires. Le proche confi­dent de Roo­se­velt, Sum­ner Welles, a rap­por­té au pré­sident que l’accord de Munich qui avait dépe­cé la Tché­co­slo­va­quie « repré­sente une occa­sion pour les nations du monde de créer un nou­vel ordre mon­dial basé sur la jus­tice et la loi, » et où les Nazis modé­rés pour­raient jouer un rôle clé.

En avril 1941, l’homme d’état influent George Ken­nan, le plus paci­fiste des fau­cons de l’après-guerre, a écrit depuis son poste consu­laire à Ber­lin que les diri­geants alle­mands n’avaient aucune envie « de voir d’autres peuples souf­frir sous le règne alle­mand », qu’ils « avaient très envie de voir leur nou­veaux sujets heu­reux sous leur gou­ver­nance, » et qu’ils fai­saient « d’importants com­pro­mis » pour trou­ver une solu­tion heu­reuse.

A l’époque, les hor­ribles évè­ne­ments de l’Holocauste étaient déjà bien connus, mais ces der­niers ont été à peine abor­dés lors des pro­cès de Nurem­berg qui se sont foca­li­sés sur l’agression, « le crime inter­na­tio­nal par excel­lence, celui qui englobe et entraîne tous les autres crimes » : en Indo­chine, en Irak, et en bien d’autres lieux et sur les­quels il y aurait bien de choses à dire.

Les hor­ribles crimes du fas­cisme japo­nais ont été vir­tuel­le­ment igno­rés dans les accords à la fin de la guerre. L’agression du Japon a com­men­cé il y a exac­te­ment 80 ans, avec la mise en scène de l’incident de Muk­den, mais pour l’Occident, l’agression débu­ta 10 ans plus tard, avec l’attaque des bases mili­taires situées sur deux colo­nies US. L’Inde et d’autres grands pays asia­tiques refu­sèrent de par­ti­ci­per à la confé­rence du Trai­té de Paix à San Fran­cis­co en 1951 parce que les crimes com­mis par le Japon en Asie n’y étaient pas abor­dés – et aus­si à cause de l’installation d’une grande base mili­taire US sur l’île (japo­naise) d’Okinawa, tou­jours pré­sente mal­gré les pro­tes­ta­tions vigou­reuses de la popu­la­tion.

Il est utile de réflé­chir à plu­sieurs aspects de l’attaque contre Pearl Har­bor. Un est la réac­tion de l’historien et conseiller de Ken­ne­dy, Arthur Schle­sin­ger, devant le bom­bar­de­ment de Bag­dad en mars 2003. Il a rap­pe­lé les mots pro­non­cés par FDR lors du bom­bar­de­ment de Pearl Har­bor par le Japon, et qui a par­lé d’une « date qui entre­ra dans l’histoire comme une infa­mie ».

« Aujourd’hui ce sont les Amé­ri­cains qui sont entrés dans l’infamie », a écrit Schle­sin­ger au moment où notre gou­ver­ne­ment adop­tait les méthodes du Japon Impé­rial. Ce sont des réflexions qui ont été à peine esquis­sées ailleurs dans la grande presse pour ensuite être rapi­de­ment éva­cuées : je n’ai trou­vé aucune men­tion de cette décla­ra­tion lors des éloges pro­non­cées sur Schle­sin­ger quelques années plus tard, à l’occasion de son décès.

Nous pou­vons aus­si apprendre beau­coup sur nous mêmes en déve­lop­pant la remarque de Schle­sin­ger. Selon les cri­tères en vigueur aujourd’hui, les attaques du Japon seraient jus­ti­fiées et même méri­tées. Après tout, le Japon ne fai­sait qu’exercer la doc­trine tant louée de l’autodéfense pré­ven­tive en bom­bar­dant les bases mili­taires à Hawaï et aux Phi­lip­pines, deux colo­nies US, et avec des jus­ti­fi­ca­tions bien plus sérieuses que tout ce que Bush ou Blair ont réus­si à trou­ver lorsqu’ils ont eux-mêmes adop­té la poli­tique du Japon Impé­rial en 2003.

Les diri­geants japo­nais étaient par­fai­te­ment au cou­rant des For­te­resses Volantes B‑17 qui sor­taient des usines de Boeing, et ils pou­vaient lire dans la presse Amé­ri­caine que ces machines à tuer étaient capables d’incendier Tokyo, « une ville construite de papier de riz et de bois ».

En novembre 1940, un plan pour « bom­bar­der Tokyo et d’autres grandes villes » fut accueilli avec enthou­siasme par le Secré­taire d’Etat Cor­dell Hull. FDR était « tout sim­ple­ment enchan­té » par ce plan visant à « incen­dier le cœur indus­triel de l’Empire par des attaques avec des bombes incen­diaires sur les four­mi­lières de bam­bou de Hon­shu et Kyu­shu, » ain­si que le sou­li­gnait l’auteur, le géné­ral de l’Armée de l’Air Chen­nault. En juillet 1941, l’Armée de l’air a envoyé des B‑17 vers l’Asie et a affec­té la moi­tié des grands bom­bar­diers à cette région après les avoir reti­rés des voies mari­times de l’Atlantique. Ils devaient être employés en cas de besoin « pour mettre à feu les villes de papier du Japon », selon le Géné­ral George Mar­shall, le prin­ci­pal conseiller mili­taire de Roo­se­velt, lors d’une confé­rence de presse qui s’est tenue trois semaines avant Pearl Har­bor.

Quatre jours plus tard, le cor­res­pon­dant du New York Times Arthur Krock révé­la des plans amé­ri­cains pour bom­bar­der le Japon à par­tir des bases sibé­riennes et phi­lip­pines, où l’Armée de l’Air fai­saient par­ve­nir en hâte des bombes incen­diaires des­ti­nées à des cibles civiles. Les Etats-Unis savaient, par l’interception de mes­sages codés, que le Japon était au cou­rant de ces plans.

L’Histoire nous four­nit de nom­breux élé­ments qui confirment la conclu­sion de Muste selon qui « après une gaurre, le pro­blème est le vain­queur, il croit qu’il vient de prou­ver que la guerre et la vio­lence paient ». Et la véri­table réponse à la ques­tion de Muste, « qui lui don­ne­ra une leçon ? » ne peut être que chez les peuples eux-mêmes pour peu qu’ils adhèrent à quelques prin­cipes moraux élé­men­taires.

Même le plus contro­ver­sé de ces prin­cipes pour­rait avoir un impact majeur sur la fin de l’injustice et de la guerre. Consi­dé­rez le prin­cipe d’universalité, peut-être le prin­cipe le plus élé­men­taire des prin­cipes moraux : nous nous impo­sons les mêmes cri­tères que nous exi­geons aux autres, sinon plus strictes. Ce prin­cipe est uni­ver­sel, ou pra­ti­que­ment, à trois égards : on le retrouve sous une forme ou une autre dans tous les codes éthiques ; il est uni­ver­sel­le­ment applau­di en paroles en constam­ment vio­lé en actes. Le fait est évident et pré­oc­cu­pant.

Ce prin­cipe s’accompagne aus­si d’un corol­laire simple et qui connaît le même sort : nous devrions dépen­ser notre éner­gie là où nous avons la pos­si­bi­li­té d’exercer une influence, typi­que­ment dans les situa­tions où nous avons une part res­pon­sa­bi­li­té. C’est quelque chose qui va de soi lorsqu’il s’agit de nos enne­mis. Per­sonne par exemple ne s’intéresse aux intel­lec­tuels ira­niens qui se joignent aux reli­gieux au pou­voir pour condam­ner les crimes d’Israël ou des Etats-Unis. Ce que nous leur deman­dons, c’est de dire ce qu’ils pensent de leur propre gou­ver­ne­ment.

Nous avons ren­du hom­mage aux dis­si­dents Sovié­tiques selon le même prin­cipe. Bien sûr, la réac­tion au sein de leurs propres socié­tés est dif­fé­rente. Leurs dis­si­dents sont condam­nés pour « anti-sovié­tisme » ou comme sup­por­ters du Grand Satan, à l’instar de leur contre­par­ties ici qui sont condam­nés pour « anti­amé­ri­ca­nisme » ou comme sup­por­ters du der­nier enne­mi offi­ciel­le­ment dési­gné en date. Et bien sûr, la puni­tion à l’encontre de ceux qui adhèrent à ces prin­cipes élé­men­taires peut être sévère, selon la nature de la socié­té.

Dans la Tché­co­slo­va­quie de l’ère sovié­tique, par exemple, Vaclav Havel fut empri­son­né. Dans le même temps, ses contre­par­ties au Sal­va­dor diri­gé par les Etats-Unis se fai­saient explo­ser la cer­velle par des bataillons d’élite fraî­che­ment débar­quées de l’école mili­taire John F. Ken­ne­dy en Caro­line du Nord, et agis­sant sous les ordres expli­cites du Haut Com­man­de­ment, qui entre­te­nait d’excellentes rela­tions avec Washing­ton. Tout le monde connaît et res­pecte Havel pour sa résis­tance cou­ra­geuse, mais qui serait capable de citer un seul nom de ces diri­geants intel­lec­tuels d’Amérique latine, des prêtres jésuites, qui sont entrés dans la longue liste san­glante des vic­times de la bri­gade Atla­catl peu de temps après la chute du mur de Ber­lin – en com­pa­gnie de leur femme de ménage et de sa fille, car l’ordre avait été don­né de ne lais­ser aucun témoin ?

Et avant qu’on ne nous objecte qu’il s’agissait d’une excep­tion, rap­pe­lons ce truisme des milieux uni­ver­si­taires lati­no-amé­ri­cains, que l’historien John Coats­worth indique dans son « Cam­bridge Uni­ver­si­ty His­to­ry of the Cold War » récem­ment publié : de 1960 à « l’effondrement Sovié­tique en 1990, le nombre de pri­son­niers poli­tiques, vic­times de tor­ture et exé­cu­tions de dis­si­dents paci­fiques en Amé­rique latine a très lar­ge­ment dépas­sé ceux de l’Union Sovié­tique et de ses pays satel­lites euro­péens. » Par­mi les assas­si­nés se trou­vaient de nom­breux mar­tyrs reli­gieux, et il y avait aus­si de nom­breux mas­sacres en masse, tou­jours sou­te­nus ou ini­tiés par Washing­ton. Et la date de 1960 est très signi­fi­ca­tive, pour des rai­sons que nous connais­sons tous mais que je n’ai pas le temps d’aborder.

En Occi­dent, tout ceci a « dis­pa­ru », pour emprun­ter la ter­mi­no­lo­gie de nos vic­times lati­no-amé­ri­caines. Mal­heu­reu­se­ment, ce sont des traits carac­té­ris­tiques d’une culture intel­lec­tuelle et morale qui prend ses sources très loin dans l’histoire. Je crois qu’ils sou­lignent de façon très élo­quente la phrase de Muste.

Si nous espé­rons un jour être dignes des nobles prin­cipes dont nous nous récla­mons avec pas­sion, et pou­voir réa­li­ser le rêve ori­gi­nal des Nations Unies, il nous faut réflé­chir atten­ti­ve­ment aux choix impor­tants qui ont été faits, et qui sont faits encore chaque jour – sans oublier « la vio­lence sur lequel est basé le sys­tème actuel, et tout le mal – maté­riel et spi­ri­tuel – qui en résulte pour les masses à tra­vers le monde ». Par­mi ces masses on trouve 6 mil­lions d’enfants qui meurent chaque année par manque de soins médi­caux élé­men­taires que les pays riches pour­raient four­nir sans même que cela se fasse sen­tir dans leurs bud­gets. Et un mil­liard sont au bord de la famine ou pire, mais cer­tai­ne­ment pas hors d’atteinte de notre aide.

Il ne faut jamais oublier non plus que notre richesse pro­vient pour une bonne part des tra­gé­dies que d’autres subissent. C’est par­ti­cu­liè­re­ment évident au sein de l’Anglosphère. Je vis dans une ban­lieue confor­table de Bos­ton. Ceux qui vivaient là avant ont été les vic­times de « la véri­table extir­pa­tion de tous les indiens de la plu­part des régions peu­plées de l’Union » par des moyens « plus des­truc­teurs envers les indiens natifs que ceux des conquis­ta­dors du Mexique et du Pérou » — juge­ment pro­non­cé par le pre­mier Secré­taire à la Guerre des colo­nies nou­vel­le­ment libé­rées, le Géné­ral Hen­ry Knox.

Ils ont connu le sort de « cette race mal­heu­reuse d’Américains natifs, que nous sommes en train d’exterminer sans pitié et avec une telle cruau­té… par­mi les crimes abo­mi­nables de cette nation, sur qui, je crois, Dieu por­te­ra un jour son juge­ment. » — selon les mots du grand stra­tège John Quin­cy Adams, auteur intel­lec­tuel du Des­tin Mani­feste et de la Doc­trine Mon­roe, bien après qu’il eut lui-même contri­bué à ces crimes abo­mi­nables. Et les Aus­tra­liens n’auraient aucun mal à four­nir d’autres exemples.

Quel que soit le juge­ment de Dieu, celui de l’homme est loin des attentes expri­mées par Adams. Pour ne men­tion­ner que quelques cas récents, exa­mi­nons ce que je crois sont les deux jour­naux de la gauche-libé­rale intel­lec­tuelle les plus répu­tés de l’Anglosphère, le New York et le Lon­don Reviews of Books.

Dans le pre­mier, un émi­nent com­men­ta­teur a récem­ment racon­té ce qu’il avait appris des tra­vaux de « l’historien héroïque » Edmund Mor­gan : à savoir, que lorsque Chris­tophe Colomb et les pre­miers explo­ra­teurs sont arri­vés « ils ont trou­vé conti­nent immense clair­se­mée d’agriculteurs et de chas­seurs… Dans un monde illi­mi­té et vierge qui s’étendait depuis la jungle tro­pi­cale jusqu’aux glaces du nord, il n’y avait pas plus d’un mil­lion d’habitants. » Ce chiffre est faux de plu­sieurs dizaines de mil­lions et « l’immensité » en ques­tion com­pre­nait des civi­li­sa­tions avan­cées. Ce sont des faits bien connus depuis long­temps par tous ceux qui ont choi­si de savoir.

Aucun cour­rier de lec­teurs n’a été publié pour dénon­cer ce véri­table déni colos­sal de géno­cide. Chez leurs col­lègues du jour­nal The Lon­don, un his­to­rien recon­nu a men­tion­né en pas­sant « les mau­vais trai­te­ments infli­gés aux Amé­ri­cains natifs », sans pro­vo­quer plus de com­men­taires. Il est évident que nous n’accepterions jamais le terme de « mau­vais trai­te­ments » pour dési­gner des crimes com­pa­rables ou même moins graves com­mis par nos enne­mis.

Après des siècles de déni, la recon­nais­sance des crimes abo­mi­nables dont nous tirons énor­mé­ment pro­fit serait un bon début.

Là où je vis, une des prin­ci­pales tri­bus s’appelait les Wam­pa­noag. Ils ont encore une réserve pas très loin. Leur langue a dis­pa­ru il y a bien long­temps. Mais par une remar­quable prouesse uni­ver­si­taire et un dévoue­ment envers les droits humains les plus élé­men­taires, leur langue a été recons­ti­tuée à par­tir de textes de mis­sion­naires et d’éléments com­pa­ra­tifs et nous avons pour la pre­mière fois en cent ans une per­sonne qui parle cette langue, la fille de Jen­nie Lit­tle Doe, qui est deve­nue la pre­mière per­sonne à la par­ler cou­ram­ment. C’est une ancienne élève du MIT (Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gie), qui a tra­vaillé avec mon ami et col­lègue, le feu Ken­neth Hale, un des lin­guistes les plus remar­quables des temps modernes.

Par­mi ses nom­breux tra­vaux, il y a son rôle moteur dans l’étude des langues abo­ri­gènes de l’Australie. Il était aus­si très enga­gé dans la défense des droits des peuples indi­gènes, et aus­si un mili­tant dévoué pour la paix et la jus­tice. Il a été capable de trans­for­mer notre dépar­te­ment au MIT en un centre d’études des langues indi­gènes et de défense active des droits indi­gènes sur le conti­nent Amé­ri­cain et au-delà.

La renais­sance de la langue Wam­pa­noag a revi­ta­li­sé la tri­bu. Une langue, c’est plus que des sons et des mots. C’est la base de la culture, de l’histoire, des tra­di­tions, toute la richesse de la socié­té et de la vie humaine. La perte d’une langue consti­tue un coup dur non seule­ment pour la com­mu­nau­té elle-même mais aus­si pour tous ceux qui espèrent com­prendre quelque chose à la nature humaine, à sa capa­ci­té et ses accom­plis­se­ments. Elle consti­tue bien-sûr un coup par­ti­cu­liè­re­ment dur pour tous ceux qui sont atta­chés à la varié­té des langues humaines, un com­po­sant essen­tiel des facul­tés intel­lec­tuelles supé­rieures de l’homme.

On pour­rait accom­plir d’autres gestes simi­laires, très insuf­fi­sants mais sym­bo­liques en guise de repen­tir pour les péchés abo­mi­nables sur les­quels reposent notre richesse et notre pou­voir.

Puisque nous com­mé­mo­rons des anni­ver­saires, tels que celui des attaques japo­naises d’il y a 70 ans, il y en a plu­sieurs impor­tants qui tombent à peu près à cette période et des­quels ont peut tirer des leçons à la fois pour notre culture et pour des actions concrètes. Je n’en cite­rai que quelques uns.

L’occident vient de com­mé­mo­rer le dixième anni­ver­saire des attaques ter­ro­ristes du 11 Sep­tembre et de ce qu’on a appe­lé à l’époque, mais plus main­te­nant, « l’invasion glo­rieuse » de l’Afghanistan, sui­vie de près par l’invasion encore plus glo­rieuse de l’Irak. Le dos­sier du 11/9 a été par­tiel­le­ment clos par l’assassinat du prin­ci­pal sus­pect, Ous­sa­ma Ben Laden, par des com­man­dos US qui ont enva­hi le Pakis­tan, l’ont attra­pé et puis l’ont assas­si­né, avant de se débar­ras­ser de son corps sans autop­sie.

J’ai bien dit « sus­pect prin­ci­pal », en réfé­rence à ce vieux prin­cipe oublié depuis long­temps et appe­lé la « pré­somp­tion d’innocence ».

Le der­nier numé­ro du prin­ci­pal jour­nal US d’études sur les rela­tions inter­na­tio­nales publie plu­sieurs dis­cus­sions sur les pro­cès de Nurem­berg contre cer­tains des plus grands cri­mi­nels de l’histoire. Nous y lisons que « la déci­sion des Etats-Unis de pour­suivre en jus­tice, plu­tôt que d’appliquer une ven­geance bru­tale, repré­sente une vic­toire de la tra­di­tion amé­ri­caine du droit et de cette marque par­ti­cu­lière de léga­lisme à l’américaine : la puni­tion est réser­vée à ceux qui sont prou­vés cou­pables par un pro­cès accom­pa­gné d’un arse­nal de pro­tec­tions juri­diques. »

Le jour­nal est paru au moment même où on célé­brait l’abandon de ce prin­cipe et ce d’une manière dra­ma­tique alors que la cam­pagne d’assassinat de sus­pects, et les « dom­mages col­la­té­raux » inévi­tables qui les accom­pagnent, conti­nuent de s’étendre sous les applau­dis­se­ments.

Il y en a qui n’applaudissent pas. Le prin­ci­pal quo­ti­dien Pakis­ta­nais a récem­ment publié une étude sur les effets des attaques par drones et autres ter­ro­rismes des Etats-Unis. L’étude a mon­tré qu’ « envi­ron 80% des habi­tants des régions tri­bales du Sud et Nord Wazi­ris­tan sont affec­tés par des troubles men­taux tan­dis que 60% de ceux du Pesha­war frisent le cas cli­nique si le pro­blème n’était pas réglé immé­dia­te­ment, » et a pré­ve­nu que « la sur­vie de notre jeune géné­ra­tion » était en jeu. En par­tie pour ces rai­sons, la haine de l’Amérique a atteint des niveaux phé­no­mé­nales, qui sont mon­tés encore plus haut après l’assassinat de Ben Laden.

Une des consé­quences a été des tirs par des­sus la fron­tière sur des bases de l’armée d’occupation US situées en Afgha­nis­tan – ce qui a pro­vo­qué une sévère condam­na­tion du Pakis­tan pour son absence de coopé­ra­tion dans la guerre US à laquelle les Pakis­ta­nais sont mas­si­ve­ment oppo­sés, adop­tant la même posi­tion que lors de l’occupation de l’Afghanistan par les Russes. Une posi­tion saluée à l’époque mais condam­née aujourd’hui.

La lit­té­ra­ture spé­cia­li­sée et même l’ambassade US à Isla­ma­bad a pré­ve­nu que les pres­sions exer­cées sur le Pakis­tan pour le faire par­ti­ci­per à l’invasion amé­ri­caine, ain­si que les attaques US contre le Pakis­tan, sont en train de « désta­bi­li­ser et radi­ca­li­ser le Pakis­tan, créant le risque d’une catas­trophe géo­po­li­tique pour les Etats-Unis — et le monde – d’une ampleur qui dépas­se­rait lar­ge­ment tout ce qui pour­rait sur­ve­nir en Afgha­nis­tan » – selon l’analyste en affaires mili­taires bri­tan­niques et pakis­ta­naises, Ana­tol Lie­ven. L’assassinat de Ben Laden a for­te­ment aug­men­té ce risque, chose qui a été igno­rée dans l’enthousiasme géné­ral affi­chée lors de l’assassinat d’un sus­pect.

Les com­man­dos US avaient reçu l’ordre de livrer com­bat si néces­saire pour rebrous­ser che­min. Ils auraient cer­tai­ne­ment béné­fi­cié d’une cou­ver­ture aérienne, peut-être plus, auquel cas le risque était celui d’une confron­ta­tion majeure avec l’armée pakis­ta­naise, la seule ins­ti­tu­tion stable au Pakis­tan et qui est très sour­cilleuse par rap­port à la sou­ve­rai­ne­té du pays. Le Pakis­tan pos­sède un énorme arse­nal nucléaire, celui qui est en plus forte crois­sance dans le monde. Et tout le sys­tème est imbri­qué aux isla­mistes radi­caux — résul­tat du ferme sou­tien amé­ri­ca­no-saou­dien au pire des dic­ta­teurs pakis­ta­nais, Zia ul-Haq, et à son pro­gramme d’islamisation radi­cale. Ce pro­gramme, ain­si que les armes nucléaires du Pakis­tan, font par­tie de l’héritage de Ronald Rea­gan. Oba­ma a rajou­té le risque d’assister à des explo­sions nucléaires à Londres et New York, si la confron­ta­tion avait abou­ti à la fuite de maté­riel nucléaire en direc­tion des dji­ha­distes, un risque plau­sible. Voi­là un des nom­breux exemples des menaces posées par les armes nucléaires.

L’assassinat de Ben Laden por­tait un nom de code : « opé­ra­tion Géro­ni­mo ». Ceci a pro­vo­qué un scan­dale au Mexique et les pro­tes­ta­tions des sur­vi­vants de la popu­la­tion indienne aux Etats-Unis. Mais ailleurs, peu sem­blaient sai­sir la signi­fi­ca­tion d’avoir asso­cié Ben Laden à un chef indien Apache héroïque qui a mené la résis­tance face aux enva­his­seurs et qui a cher­ché à pro­té­ger son peuple du sort de « cette race mal­heu­reuse » que John Quin­cy Adams avait décrit avec élo­quence. La men­ta­li­té impé­riale est si pro­fon­dé­ment enra­ci­née qu’elle empêche de remar­quer ce genre de choses.

Il y a eu quelques cri­tiques for­mu­lées contre l’opération Géro­ni­mo – sur son nom, son mode opé­ra­toire et ses consé­quences. Toutes ont sus­ci­té les condam­na­tions furieuses habi­tuelles qui ne méritent pas d’être men­tion­nées, mais cer­taines sont ins­truc­tives. La plus inté­res­sante est celle du com­men­ta­teur res­pec­té de centre-gauche, Mat­thew Ygle­sias. Il a patiem­ment expli­qué que « une des fonc­tions prin­ci­pales de l’ordre ins­ti­tu­tion­nel inter­na­tio­nal est pré­ci­sé­ment de légi­ti­mer le recours à la force mili­taire létale employée par les puis­sances occi­den­tales, » et qu’il était donc « incroya­ble­ment naïf » de lais­ser entendre que les Etats-Unis devaient res­pec­ter le droit inter­na­tio­nal ou n’importe quelle autre condi­tion que nous impo­sons aux plus faibles. Il ne for­mu­lait pas une cri­tique mais une louange.

On ne serait donc en droit d’émettre que des objec­tions d’ordre tac­tique lorsque les Etats-Unis enva­hissent un autre pays, assas­sinent et détruisent sans comp­ter, assas­sinent des sus­pects à leur guise, et rem­plissent toutes leurs autres obli­ga­tions envers l’humanité. Et si les vic­times habi­tuelles voient les choses d’un autre œil, cela ne fait que révé­ler leur arrié­ra­tion morale et intel­lec­tuelle. Et l’esprit cri­tique occi­den­tal éven­tuel qui ne com­prend pas ces véri­tés fon­da­men­tales sera qua­li­fié de « sot », comme l’explique Ygle­sias. Et soit dit en pas­sant, c’est à moi qu’il fai­sait expli­ci­te­ment réfé­rence, alors je plaide volon­tiers cou­pable.

Retour­nons 10 ans en arrière, en 2001. Dés le départ il était évident que « l’invasion glo­rieuse » était tout sauf ça. Elle fut entre­prise en sachant qu’elle ris­quait de plon­ger plu­sieurs mil­lions d’Afghans dans la famine, rai­son pour laquelle les ONG ont sévè­re­ment condam­né les bom­bar­de­ments et ont été obli­gées de mettre un terme à leurs pro­grammes sur les­quels 5 mil­lions d’Afghans comp­taient pour sur­vivre. Heu­reu­se­ment, le pire a été évi­té, mais il faut être par­ti­cu­liè­re­ment obtus mora­le­ment pour ne pas com­prendre que les actes se jugent selon leurs consé­quences pré­vi­sibles et non réelles.

L’invasion de l’Afghanistan n’avait pas pour objec­tif le ren­ver­se­ment du régime bru­tal des Tali­bans, comme il a été affir­mé par la suite. Cette jus­ti­fi­ca­tion a été don­née plus tard, trois semaines après le début des bom­bar­de­ments. La rai­son offi­cielle don­née était que les Tali­ban refu­saient de livrer Ben Laden sans preuves, preuves que les Etats-Unis refu­saient de four­nir – on a appris plus tard que c’était parce qu’ils n’en avaient aucune, et qu’ils en ont tou­jours si peu qu’elles auraient du mal à tenir devant un tri­bu­nal indé­pen­dant, même si sa res­pon­sa­bi­li­té ne fait pas de doute. En fait, les Tali­ban ont effec­tué quelques gestes en vue d’une extra­di­tion, et nous avons appris depuis qu’il y avait d’autres options mais qu’elles ont toutes igno­rées pour leur pré­fé­rer la vio­lence qui a rava­gé le pays. Selon l’ONU, la vio­lence a atteint cette année son apo­gée depuis dix ans, et aucune amé­lio­ra­tion n’est en vue.

Une ques­tion très grave, et rare­ment posée à l’époque ou même depuis, est de savoir s’il y avait une alter­na­tive à la vio­lence. Tout indique que oui. Les attaques du 11/9 avaient été sévè­re­ment condam­nées par le mou­ve­ment dji­ha­diste, et il exis­tait une bonne pos­si­bi­li­té de divi­ser et iso­ler Al Qae­da. Au lieu, Washing­ton et Londres ont choi­si de suivre le scé­na­rio rédi­gé par Ben Laden et l’aider à confir­mer ses accu­sa­tions selon les­quelles l’Occident atta­quait l’Islam, pro­vo­quant ain­si de nou­velles vagues de ter­ro­risme. Le res­pon­sable en chef de la CIA char­gé de tra­quer Ben Laden depuis 1996, Michael Scheuer, avait pré­ve­nu dès le début et répé­té depuis que « les Etats-Unis d’Amérique sont le der­nier allié indis­pen­sable de Ben Laden ».

Voi­ci quelques unes des consé­quences natu­relles lorsqu’on ignore l’avertissement de Muste et la dimen­sion prin­ci­pale de son paci­fisme révo­lu­tion­naire, qui devrait nous inci­ter à exa­mi­ner les mécon­ten­te­ments qui débouchent sur la vio­lence et, lorsque ces mécon­ten­te­ments sont légi­times, comme ils le sont sou­vent, ten­ter de trou­ver une solu­tion. En sui­vant ce conseil, on peut obte­nir de très bons résul­tats. L’expérience récente de la Grande-Bre­tagne en Irlande du Nord est un bon exemple. Pen­dant des années, Londres répon­dait au ter­ro­risme de l’IRA par plus de vio­lence, pro­vo­quant une esca­lade qui avait atteint des som­mets. Lorsque le gou­ver­ne­ment s’est déci­dé à exa­mi­ner les doléances, la vio­lence a dimi­nué et le ter­ro­risme a dis­pa­ru. J’étais à Bel­fast en 1993 lorsque la ville était une zone de guerre et j’y suis retour­né l’année der­nière. Il y avait encore des ten­sions, mais rien d’extraordinaire.

Il y a encore beau­coup de choses à dire sur ce que nous appe­lons le 11/9 et ses consé­quences, mais je ne veux pas clore mon inter­ven­tion sans men­tion­ner d’autres anni­ver­saires.

En ce moment, c’est le 50ème anni­ver­saire de la déci­sion du Pré­sident Ken­ne­dy de pro­cé­der à une esca­lade dans le conflit au Sud Viet­nam, en pas­sant d’une répres­sion féroce qui avait déjà fait des dizaines de mil­liers de vic­times et pro­vo­qué au final une réac­tion que le régime marion­nette du Sud Viet­nam n’arrivait plus à contrô­ler, à une inva­sion ouverte par les Etats-Unis : bom­bar­de­ments par l’armée de l’air, l’emploi du napalm, l’emploi d’armes chi­miques rapi­de­ment sui­vies par des des­truc­tions de récoltes pour affa­mer la résis­tance et des pro­grammes pour envoyer des mil­lions de Sud Viet­na­miens dans des camps de concen­tra­tion pour les « pro­té­ger » des gué­rillas qui, selon notre propre aveu, avaient le sou­tien de la popu­la­tion.

Je n’ai pas le temps de pas­ser en revue le triste résul­tat, et je ne devrais pas avoir à le faire. Les guerres ont rava­gé trois pays (Viet­nam, Cam­bodge, Laos — NdT), avec des mil­lions et des mil­lions de vic­times, sans par­ler des pauvres vic­times de la gigan­tesque guerre chi­mique dont les effets se font encore sen­tir aujourd’hui chez les nou­veaux nés.

Il y avait quelques uns qui pro­tes­taient — « des sau­va­geons mar­gi­naux » selon le terme de McGeorge Bun­dy, ancien doyen de Har­vard et conseiller à la Sécu­ri­té Natio­nale de Ken­ne­dy et John­son. Et au moment où l’existence même du Sud Viet­nam était en jeu, les pro­tes­ta­tions ont pris une cer­taine ampleur. A la fin de la guerre, en 1975, envi­ron 70% de la popu­la­tion la jugeait « fon­da­men­ta­le­ment mau­vaise et immo­rale » , et non « une erreur », chiffres confir­més par tous les son­dages dés lors que la ques­tion était posée. Par contre, dans les grands médias, la dis­si­dence la plus radi­cale qu’on pou­vait entendre se limi­tait à dire que la guerre avait été « une erreur » parce que nos nobles objec­tifs avaient un coût exor­bi­tant.

Un autre anni­ver­saire que nous ne devrions pas oublier est celui du mas­sacre du cime­tière de San­ta Cruz (*) à Dili, il y a tout juste 20 ans, une des atro­ci­tés les plus connues et les plus cho­quantes com­mises lors de l’invasion et l’annexion du Timor Orien­tal par l’Indonésie. L’Australie et les Etats-Unis avaient recon­nu l’occupation indo­né­sienne, après une inva­sion géno­ci­daire. Le Dépar­te­ment d’Etat expli­qua au Congrès en 1982 que Washing­ton recon­nais­sait à la fois l’occupation indo­né­sienne et le régime du « Kam­pu­chea Démo­cra­tique » des Khmers Rouges. La jus­ti­fi­ca­tion avan­cée était que les Khmers Rouges étaient « sans aucune doute » « plus repré­sen­ta­tifs du peuple cam­bod­gien que le FRETELIN (mou­ve­ment de libé­ra­tion natio­nale du Timor — NdT) ne l’était du peuple timo­rien » parce qu’ « il y avait eu une conti­nui­té (au Cam­bodge) depuis le début », en 1975, date où les Khmers Rouges ont pris le pou­voir.

Les médias et les com­men­ta­teurs ont été suf­fi­sam­ment bien éle­vés pour noyer tout ça dans le silence, ce qui n’est pas une mince affaire.

Quelques mois avant le mas­sacre de San­ta Cruz, le ministre des Affaires Etran­gères, Gareth Evans, a pro­non­cé sa fameuse décla­ra­tion où il mini­mi­sait l’invasion et l’annexion meur­trière parce que « le monde est un lieu plu­tôt injuste… par­se­mé… d’exemples d’acquisitions effec­tuées par la force, ». Nous pou­vons donc détour­ner les yeux des crimes incroyables com­mis encore avec le sou­tien des puis­sances occi­den­tales. En fait, sans détour­ner com­plè­te­ment le regard parce qu’au même moment Evans était en train de négo­cier le pillage des res­sources natu­relles du Timor Orien­tal avec son cama­rade Ali Ala­tas, ministre des affaires étran­gères de l’Indonésie, pour pondre ce qui est appa­rem­ment le seul et unique docu­ment offi­ciel occi­den­tal qui recon­naît le Timor Orien­tal comme une pro­vince indo­né­sienne.

Des années plus tard, Evans a décla­ré que « je rejette tota­le­ment l’idée que nous aurions à répondre sur le plan moral ou autre de notre ges­tion des rela­tions Indonésie/Timor orien­tal » — une posi­tion qui peut être adop­tée, et même res­pec­tée, par les vain­queurs. Aux Etats-Unis et en Grande-Bre­tagne, entre gens de bonne com­pa­gnie, la ques­tion n’est même pas sou­le­vée.

Il serait injuste de ne pas ajou­ter que, par contraste, une bonne par­tie de la popu­la­tion aus­tra­lienne et des médias ont été en pointe pour dénon­cer et pro­tes­ter contre ces crimes, par­mi les plus graves com­mis au cours des 50 der­nières années. En en 1999, lorsque les crimes ont recom­men­cé à grim­per, ils ont eu un rôle signi­fi­ca­tif pour convaincre le pré­sident Clin­ton d’informer les géné­raux indo­né­siens au mois de sep­tembre que leur petit jeu était ter­mi­né, ce qui a pro­vo­qué le retrait immé­diat de l’armée indo­né­sienne et son rem­pla­ce­ment par un force de main­tien de la paix diri­gée par l’Australie.

Dans ce cas aus­si, nous pou­vons tirer des leçons. Les ordres de Clin­ton auraient pu être don­nés à n’importe quel moment au cours des 25 années qui ont pré­cé­dé, et ain­si mettre fin aux crimes. Clin­ton lui-même aurait pu faci­le­ment les don­ner quatre ans aupa­ra­vant, en octobre 2005, lorsque le géné­ral Suhar­to fut accueilli à Washing­ton comme « un de nos gars ». Les mêmes ordres auraient pu être don­nés 20 ans avant, lorsque Hen­ry Kis­sin­ger a don­né « le feu vert » à l’invasion indo­né­sienne, et que l’ambassadeur auprès de l’ONU, Daniel Patrick, expri­ma sa fier­té d’avoir ren­du les Nations Unies « tota­le­ment inef­fi­caces » devant l’invasion. Plus tard, Daniel Patric sera loué pour sa défense cou­ra­geuse du droit inter­na­tio­nal…

Il serait dif­fi­cile de trou­ver un exemple plus dou­lou­reux pour illus­trer les consé­quences d’avoir igno­ré la leçon de Muste. Il faut ajou­ter que cer­tains intel­lec­tuels occi­den­taux res­pec­tés, dans une démons­tra­tion hon­teuse de leur subor­di­na­tion au pou­voir, se sont abais­sés jusqu’à décrire cet épi­sode scan­da­leux comme un exemple type de la norme huma­ni­taire dite du « droit de pro­té­ger ».

Dans le res­pect du « paci­fisme révo­lu­tion­naire » de Muste, la Syn­dey Peace Foun­da­tion a tou­jours mis l’accent sur la paix et la jus­tice. L’injustice peut per­du­rer long­temps après que la paix ait été décla­rée. Le mas­sacre de San­ta Cruz il y a 20 ans pour­rait ser­vir d’exemple. Un an après le mas­sacre, les Nations Unies ont adop­té la Décla­ra­tion sur la Pro­tec­tion des Per­sonnes Vic­times de Dis­pa­ri­tions For­cées (tra­duc­tion non offi­cielle — NdT), qui déclare que « les actes de dis­pa­ri­tions for­cées seront consi­dé­rées comme une conti­nua­tion du crime tant que les auteurs per­sistent à ne pas révé­ler le sort et la loca­li­sa­tion des per­sonnes dis­pa­rues et que les faits n’ont pas été éclair­cis. »

Le mas­sacre est donc un crime tou­jours d’actualité puisqu’on ne connait pas le sort des dis­pa­rus et que les auteurs n’ont tou­jours pas été trai­nés devant la jus­tice. Il s’agit là d’une indi­ca­tion du che­min qui nous reste à par­cou­rir avant d’arriver à un niveau res­pec­table de civi­li­sa­tion.

Noam Chom­sky

http://www.informationclearinghouse.info/article29639.htm

Tra­duc­tion « tou­jours un plai­sir à tra­duire, tou­jours une tris­tesse à lire » par VD pour le Grand Soir avec pro­ba­ble­ment les fautes et coquilles habi­tuelles.