Postmodernisme ? par Noam Chomsky

Dans la mesure où je ne m’intéresse guère aux modalités utilisées par les intellectuels pour faire enfler leur réputation, pour acquérir des privilèges, pour gagner du prestige, sans s’impliquer réellement dans les luttes populaires, j’ignore tout ce petit monde.

Récem­ment Z a reçu des ques­tions à pro­pos de la per­ti­nence et de la por­tée éven­tuelle de ce qui est appe­lé post­mo­der­nisme. Nous avons dans le pas­sé — lorsque c’était un sujet plus d’actualité, ou qui en tout cas sem­blait l’être — publié plu­sieurs essais, et même des débats sur le sujet. On peut faci­le­ment les trou­ver sur ZNet. Mais nous sommes tom­bés par hasard sur une repro­duc­tion de la longue réponse que Chom­sky avait don­née sur ces ques­tions dans un forum. Nous l’avons trou­vée assez bien, et nous avons esti­mé qu’elle peut être publiée. Le texte ci-des­sous avait été mis en ligne en novembre 1995, nous avons juste éli­mi­né les noms des per­sonnes qui inter­ro­geaient Chom­sky.

Il me semble que le débat avait com­men­cé quand Mike et moi, avec peut-être d’autres per­sonnes, avions été accu­sés de n’avoir point de théo­rie, et donc de ne pas pou­voir expli­quer pour­quoi les choses sont comme elles sont. Nous devions donc nous tour­ner vers la « théo­rie » et la « phi­lo­so­phie », ou « les construc­tions phi­lo­so­phiques », ou ce genre de choses, pour remé­dier à cette défi­cience et pou­voir com­prendre ce qui se passe dans le monde, et pour agir. Ma réponse a tou­jours été de réité­rer ce que j’avais écrit il y a trente-cinq ans*, long­temps avant l’éruption du « post­mo­der­nisme » dans la lit­té­ra­ture : « S’il existe un corps de théo­rie, tes­té, véri­fié, qui s’applique aux rela­tions inter­na­tio­nales ou à la réso­lu­tion des conflits inter­na­tio­naux, voire même des conflits internes, son exis­tence reste un secret bien gar­dé », mal­gré beau­coup de « pré­ten­tions pseu­do-scien­ti­fiques ».

A ma connais­sance l’affirmation était juste il y a trente-cinq ans*, et le reste. On peut même la géné­ra­li­ser à l’ensemble des ques­tions humaines, et elle reste valable pour tout ce qui été publié depuis lors. Ce qui a chan­gé depuis, autant que je sache, c’est une infla­tion de l’auto-admiration et des échanges de com­pli­ments par­mi les gens qui pro­duisent ce qu’ils appellent « théo­rie » et « phi­lo­so­phie », en fait guère plus que des « arti­fices pseu­do-scien­ti­fiques » à mon avis. Comme je l’écrivais, cer­taines choses sont par­fois assez inté­res­santes, mais n’ont pas beau­coup d’impact sur les pro­blèmes du monde réel qui occupent mon temps et mon éner­gie (en réponse à une ques­tion pré­cise, j’avais men­tion­né le tra­vail de John Rawl). Alain Grau­bard, phi­lo­sophe, socio­logue et mili­tant, a fait une ana­lyse inté­res­sante de la cri­tique « liber­ta­rienne » faite par Robert Nozick des écrits de John Rawls ain­si que des réac­tions à cette cri­tique. Grau­bard disait que les réac­tions avaient été très posi­tives. Tous les com­men­taires signa­laient la puis­sance de l’argument, mais aucun n’acceptait les conclu­sions rele­vant du monde réel, sauf dans les cas où elles leur conve­naient. C’est logique, ses obser­va­tions sur la signi­fi­ca­tion du phé­no­mène étaient justes éga­le­ment.

Les tenants de la « théo­rie » et de la « phi­lo­so­phie » ont la tâche facile s’il veulent défendre leur point de vue. Faites-moi sim­ple­ment savoir ce qui était et reste un « secret » pour moi. Je serais heu­reux d’en prendre connais­sance. Je l’ai deman­dé bien des fois, et j’attends encore une réponse, qui devrait être facile à four­nir : sim­ple­ment don­nez-moi quelques élé­ments d’un « corps de théo­rie, tes­té et véri­fié, qui s’applique » aux pro­blèmes aux­quels Mike, moi et bien d’autres (en fait la majeure par­tie de l’humanité, je crois, en dehors de quelques petits cercles intel­lec­tuels) s’intéressent : les pro­blèmes dont nous par­lons, les pro­blèmes sur les­quels nous écri­vons, par exemple, mais aus­si d’autres pro­blèmes. En d’autres termes, mon­trez que les prin­cipes de la « théo­rie » ou de la « phi­lo­so­phie » qu’on nous demande d’étudier et d’appliquer mènent, de façon logique, à des conclu­sions aux­quelles nous ne sommes pas déjà par­ve­nus, ou aux­quelles d’autres per­sonnes ne sont pas déjà par­ve­nues par des logiques dif­fé­rentes . Ces « autres per­sonnes » peuvent être des per­sonnes sans édu­ca­tion for­melle qui par­viennent sans mal à ces conclu­sions en se pas­sant de contor­sions « théo­riques » ; et sou­vent ces per­sonnes par­viennent à ces conclu­sions avec leurs propres moyens. Encore une fois ce sont là des demandes assez simples. Je les ai déjà expri­mées, et je suis tou­jours aus­si igno­rant. Je me per­mets aus­si d’en tirer cer­taines conclu­sions.

Quant à la « décons­truc­tion » (éga­le­ment men­tion­née dans le débat), je ne peux guère faire de com­men­taires, parce que tout cela est pour moi du cha­ra­bia. Et si ce n’est qu’un nou­veau signe de mon inca­pa­ci­té à sai­sir cer­taines choses pro­fondes, il faut faire une chose simple : expo­sez-moi vos conclu­sions en termes clairs et ordi­naires, que je puisse com­prendre, et mon­trez-moi en quoi vos conclu­sions sont dif­fé­rentes — voire supé­rieures — si on les com­pare aux conclu­sions connues depuis long­temps, sans mot com­pli­qué, sans phrase inco­hé­rente, sans rhé­to­rique ampou­lée mais creuse (au moins pour moi), etc. Cela remé­die­rait à mes défi­ciences — si on peut y remé­dier bien sûr. C’est peut-être incu­rable, hypo­thèse sur laquelle je revien­drai.

Si les cris d’indignation qui me visent sont jus­ti­fiés, ce sont là des demandes assez faciles à satis­faire. Mais au lieu de répondre à cette modeste demande, ils lancent des cris de colère. Émettre ces ques­tions serait un signe d’« éli­tisme », d’« anti-intel­lec­tua­lisme » — et autres péchés -, mais appa­rem­ment ce n’est pas de l’ « éli­tisme » que de res­ter en des cercles intel­lec­tuels où on pra­tique l’auto-admiration et les échanges de com­pli­ments, ces per­sonnes qui ne se parlent qu’en cir­cuit fer­mé et qui (à ma connais­sance) n’entrent pas dans le monde que je pré­fère fré­quen­ter. Pour illus­trer ce dont je parle je pour­rais éta­ler mon emploi du temps, mes écrits et mes confé­rences, bien que j’imagine que la plu­part des gens dans ces dis­cus­sions en ont déjà connais­sance, ou pour­raient faci­le­ment s’informer. Et en fait je ne trouve jamais les « théo­ri­ciens » dans ces milieux ; et je ne vais pas non plus à leurs confé­rences et ren­contres. Bref, il semble que nous n’habitons pas le même monde, et j’ai du mal à voir pour­quoi le mien serait « éli­tiste », et le leur non. Il est clair que c’est plu­tôt le contraire, mais je n’insisterai pas.

Par ailleurs, je croule lit­té­ra­le­ment sous les demandes de confé­rences et je ne peux hélas y répondre que très par­tiel­le­ment. Je sug­gère donc d’autres per­sonnes. Mais curieu­se­ment je ne men­tionne jamais ces per­sonnes aux pré­ten­tions « théo­riques » et « phi­lo­so­phiques ». Je ne les ai d’ailleurs jamais ren­con­trées au cours de ma vie mili­tante — assez consé­quente — auprès des orga­ni­sa­tions de base, dans les col­lèges, les églises, les syn­di­cats, etc., — on ne parle même pas d’eux — ; ici ou à l’étranger, les femmes du tiers-monde, les réfu­giés, etc. Je pour­rais faci­le­ment don­ner des exemples. Pour­quoi est-ce ain­si ? C’est inquié­tant.

Le débat est donc assez étrange. D’un côté, des accu­sa­tions har­gneuses ; de l’autre, la demande de preuves, d’arguments, ce à quoi on me répond avec davan­tage d’accusations har­gneuses — mais, pas la moindre trace de preuve ou d’argument. Une fois de plus, on ne peut que se deman­der pour­quoi.

Il est par­fai­te­ment pos­sible que je rate quelque chose, ou que je n’ai sim­ple­ment pas la capa­ci­té intel­lec­tuelle pour com­prendre ces choses pro­fondes qui ont été décou­vertes ces vingt der­nières années* par les intel­lec­tuels pari­siens et leurs dis­ciples. Je suis assez ouvert, comme je l’ai tou­jours été toutes ces années lorsque des accu­sa­tions iden­tiques m’ont été por­tées — mais mes ques­tions sont tou­jours res­tées sans réponse. Une fois de plus mes ques­tions sont simples et on devrait pou­voir y répondre faci­le­ment si une réponse existe. Si je rate quelque chose, mon­trez-moi donc de quoi il s’agit, en des termes que je puisse com­prendre. Bien enten­du si tout cela se trouve au-delà de mes capa­ci­tés de com­pré­hen­sion, ce qui est pos­sible, je suis juste une cause per­due. Je serais donc contraint de m’en tenir à ce que je peux com­prendre, et m’en tenir au contact de gens qui ont les mêmes points d’intérêt que moi (ce que je suis par­fai­te­ment heu­reux de faire, n’ayant aucun inté­rêt pour le petit monde intel­lec­tuel qui s’occupe de ces choses, mais guère plus appa­rem­ment).

Étant don­né que per­sonne n’a réus­si à me mon­trer ce que je rate, nous devons nous tour­ner vers la deuxième option : je suis tout sim­ple­ment inca­pable de com­prendre. Je suis bien dis­po­sé à envi­sa­ger cette hypo­thèse, mais je me per­mets d’avoir quelques doutes, et pour de bonnes rai­sons. Il y a beau­coup de choses que je ne com­prends pas : par exemple, les der­niers débats pour savoir si les neu­tri­nos ont une masse, ou com­ment on a (semble-t-il) récem­ment prou­vé que le der­nier théo­rème de Fer­mat est exact. Mais il y a cin­quante ans* que je suis dans le cir­cuit et j’ai appris deux choses : 1) je peux deman­der à des amis spé­cia­listes de m’expliquer de façon à ce que je puisse com­prendre, et ils peuvent le faire sans dif­fi­cul­té ; et 2) si je suis inté­res­sé je peux pour­suivre et étu­dier moi-même davan­tage de façon à com­prendre.

Bien. Der­ri­da, Lacan, Lyo­tard, Kris­te­va, etc., — et même Fou­cault que j’ai connu et appré­cié, et qui était assez dif­fé­rent des autres — écrivent des choses que je ne com­prends pas, mais 1) et 2) ne sont pas appli­cables. Pas une seule per­sonne qui dit com­prendre de quoi il s’agit ne peut m’expliquer et je n’ai pas la moindre idée sur la façon de pro­cé­der si je veux remé­dier à cette défaillance. Il faut donc choi­sir entre deux pos­si­bi­li­tés : a) une nou­velle avan­cée dans la vie intel­lec­tuelle, peut-être une sou­daine muta­tion géné­tique, qui a créé un genre de « théo­rie » qui en puis­sance se trouve au-delà des mathé­ma­tiques quan­tiques, de la topo­lo­gie, etc. ; ou bien b)… je n’en dirai pas plus.

Encore une fois il y a cin­quante ans* que je suis dans le cir­cuit, j’ai moi-même réa­li­sé pas mal de tra­vaux dans ce qu’on appelle la « phi­lo­so­phie » et la « science », ain­si que dans l’histoire des idées, je connais assez bien la vie intel­lec­tuelle dans les sciences, dans les huma­ni­tés, dans les sciences sociales, dans les arts. J’en suis arri­vé à mes propres conclu­sions quant à la vie intel­lec­tuelle, mais je n’en dirai pas plus. Cepen­dant si d’autres per­sonnes s’intéressent à ces ques­tions je leur sug­gé­re­rais sim­ple­ment de deman­der à ceux qui parlent des mer­veilles de la « théo­rie » et de la « phi­lo­so­phie » de jus­ti­fier leurs affir­ma­tions — ce qu’on fait habi­tuel­le­ment en phy­sique, en mathé­ma­tique, en bio­lo­gie, en lin­guis­tique, et les spé­cia­listes sont tou­jours ravis de répondre quand on leur demande, sérieu­se­ment, les prin­cipes de leurs théo­ries, sur quels faits sont-ils basés ?, qu’est-ce qu’ils expliquent de nou­veau ?, quelque chose qui n’était pas déjà évident, etc. Ce sont là des ques­tion­ne­ments élé­men­taires et légi­times. Si per­sonne ne peut y répondre, je sug­gère d’écouter le conseil de David Hume dans de tels cas : au feu.

Com­men­taire. Un des par­ti­ci­pants au forum deman­dait à qui je fai­sais réfé­rence lorsque je par­lais de l’« École de Paris » et des « cultes post­mo­der­nistes » : j’ai don­né quelques noms plus haut. Il me deman­dait alors pour­quoi j’étais si dédai­gneux. Pre­nons le cas de Der­ri­da. Per­met­tez-moi de com­men­cer par dire que je n’aime pas faire ce genre de com­men­taire sans appor­ter de preuve, mais je doute que les par­ti­ci­pants à ce forum sou­haitent une ana­lyse appro­fon­die de de Saus­sure, et je ne vais pas m’y mettre main­te­nant. Je ne par­le­rais pas de cela si on ne m’avait pas pré­ci­sé­ment deman­dé mon avis — et si on me demande d’argumenter, je vais répondre que cela ne mérite pas qu’on y perde plus de temps.

Pre­nons donc Der­ri­da, l’un des vieux sages. Je pen­sais que je devais au moins être capable de com­prendre sa gram­ma­to­lo­gie, et j’ai donc essayé de lire la gram­ma­to­lo­gie [« De la gram­ma­to­lo­gie », 1967]. J’ai par­tiel­le­ment réus­si, par exemple, l’analyse cri­tique de textes clas­siques que je connais­sais très bien, et que j’avais com­men­tés des années aupa­ra­vant. J’ai trou­vé son tra­vail de recherche d’un niveau épou­van­table, basé sur des incom­pré­hen­sions ; et l’analyse, autant que je la com­prenne, ne par­ve­nait même pas aux conclu­sions élé­men­taires que je connais­sais qua­si­ment depuis l’enfance. Bien. J’ai peut-être raté quelque chose. C’est pos­sible, mais le doute demeure, comme je l’ai déjà dit. Encore une fois, je suis déso­lé de faire ces com­men­taires sans appor­ter de réfé­rence, mais on m’a posé la ques­tion, et je réponds donc.

Cer­taines per­sonnes que j’ai ren­con­trées dans ces cultes (c’est ce dont il s’agit pour moi) : Fou­cault (nous avons même eu un débat de plu­sieurs heures, qui a été édi­té, et nous avons plai­sam­ment conver­sé sur dif­fé­rents sujets, en employant un lan­gage qui était par­fai­te­ment com­pré­hen­sible — lui par­lant fran­çais, moi anglais) ; Lacan (que j’ai ren­con­tré plu­sieurs fois et que je consi­dé­rais comme un char­la­tan bien amu­sant, tout à fait conscient de ce qu’il fai­sait, bien que ses tra­vaux ini­tiaux, anté­rieurs au culte, fussent inté­res­sants, je les ai com­men­tés dans cer­tains textes qui ont été édi­tés) ; Kris­te­va (que je n’ai ren­con­trée que briè­ve­ment lorsqu’elle était une maoïste fana­tique) ; et d’autres. Beau­coup par­mi eux, je ne les ai jamais ren­con­trés, parce que je me trouve très loin de ces milieux, par choix, pré­fé­rant des milieux assez dif­fé­rents et beau­coup plus larges — les milieux où je donne des confé­rences, où je donne des inter­views, où je prends part à des acti­vi­tés, les gens pour qui j’écris des dizaines de longues lettres toutes les semaines, etc. J’ai regar­dé ce qu’ils écrivent, par curio­si­té, mais je n’ai guère appro­fon­di, pour les rai­sons que je disais. Ce que je trouve est très pré­ten­tieux, mais à l’examen c’est pour une bonne part du cha­ra­bia, c’est basé sur une très mau­vaise com­pré­hen­sion de textes que je connais bien (pour les avoir écrit, dans cer­tains cas), des argu­men­ta­tions lamen­tables, dépour­vues de sens cri­tique, une grande quan­ti­té d’affirmations banales (bien qu’enrobées d’un ver­biage com­plexe) ou fausses ; et une bonne dose de simple cha­ra­bia. Lorsque je pro­cède comme je le fais dans d’autres domaines où j’ai des incom­pré­hen­sions, je me trouve face au pro­blème men­tion­né dans les points 1) et 2) ci-des­sus. Voi­là donc les gens dont je parle, et pour­quoi je ne cherche pas plus loin. Je pour­rais citer beau­coup plus de nom, si ce n’était pas inutile. Pour ceux qui seraient inté­res­sés par une pré­sen­ta­tion lit­té­raire du phé­no­mène je sug­gère David Lodge [« Un tout petit monde »], par­faite des­crip­tion du phé­no­mène, autant que je puisse en juger.

Un autre par­ti­ci­pant au forum trouve « par­ti­cu­liè­re­ment étrange » que je sois si « froid et dédai­gneux » vis‑à ‑vis de ces cercles intel­lec­tuels alors que je passe beau­coup de temps « à faire connaître les mani­pu­la­tions du New York Times » ;donc« pour­quoi ne pas don­ner le même trai­te­ment à ces gars-là ? ». Ques­tion valable. Elle a des réponses simples. Ce qui appa­raît dans les textes que je com­mente (le New York Times, la presse, les écrits uni­ver­si­taires, etc.) est tout sim­ple­ment écrit dans une prose com­pré­hen­sible et ces écrits ont un grand impact dans le monde, c’est ce qui consti­tue la struc­ture doc­tri­naire qui veut bor­ner la pen­sée et pré­tend déli­mi­ter ce qu’il est per­mis de dire. Nous connais­sons le résul­tat dans les sys­tèmes effi­caces, comme le nôtre. Tout cela a de graves consé­quences pour les peuples en souf­france, par­tout dans le monde, c’est ce qui est impor­tant pour moi, à la dif­fé­rence de ceux qui vivent dans le monde que David Lodge dépeint (excel­lem­ment, je crois). Il faut s’occuper de cela de façon sérieuse, au moins si on s’inquiète pour les gens ordi­naires et leurs pro­blèmes. Le tra­vail auquel le par­ti­ci­pant au forum fait allu­sion n’a pas une seule de ces carac­té­ris­tiques, autant que je sache. Dans la mesure où il s’agit d’intellectuels qui ne s’adressent qu’à d’autres intel­lec­tuels, leur tra­vail n’a aucun impact. Par ailleurs aucun effort n’a été fait pour rendre ces textes intel­li­gibles à l’ensemble de la socié­té (les gens avec qui je parle constam­ment, que je ren­contre, les gens à qui j’écris des cour­riers, les gens que j’ai en tête lorsque j’écris, et qui semblent com­prendre ce que je dis sans dif­fi­cul­té par­ti­cu­lière, alors qu’ils semblent avoir le même han­di­cap cog­ni­tif que moi quand ils sont confron­tés aux cultes post­mo­dernes.). Aucun effort n’a été fait non plus pour mon­trer com­ment ces textes pour­raient trou­ver une appli­ca­tion dans le monde réel, en appor­tant des ana­lyses nova­trices et édi­fiantes. Dans la mesure où je ne m’intéresse guère aux moda­li­tés uti­li­sées par les intel­lec­tuels pour faire enfler leur répu­ta­tion, pour acqué­rir des pri­vi­lèges, pour gagner du pres­tige, sans s’impliquer réel­le­ment dans les luttes popu­laires, j’ignore tout ce petit monde.

Ce par­ti­ci­pant au forum sug­gère de com­men­cer par Fou­cault — qui, comme je le disais, est assez dif­fé­rent des autres, pour deux rai­sons : pre­miè­re­ment je trouve ses écrits com­pré­hen­sibles, bien que géné­ra­le­ment inin­té­res­sants ; et deuxiè­me­ment il ne se tenait pas à l’écart de tout enga­ge­ment dans le monde réel et il ne se limi­tait pas aux rela­tions dans les cercles res­treints de l’élite pri­vi­lé­giée. Le par­ti­ci­pant fait exac­te­ment ce que je pro­po­sais : il donne quelques exemples qui pour lui montrent que le tra­vail de Fou­cault est impor­tant. C’est exac­te­ment ce qu’il faut faire. Je pense que ce qu’il rap­porte per­met de com­prendre pour­quoi mon atti­tude est si « dédai­gneuse » envers tout cela — en fait je ne m’en occupe pas. Ce que le par­ti­ci­pant cite, avec exac­ti­tude j’en suis sûr, ne me semble pas très impor­tant, parce que tout le monde le savait déjà , à part quelques détails de l’histoire sociale et intel­lec­tuelle, et à ce pro­pos je sug­gère la pru­dence. Ce sont là des ques­tions sur les­quelles j’ai moi-même tra­vaillé assez lon­gue­ment, et je sais que les réfé­rences de Fou­cault ne sont tout sim­ple­ment pas fiables, donc je ne lui fais pas confiance, faute de recherche indé­pen­dante dans des domaines que je ne connaî­trais pas — cela a un peu affleu­ré dans la conver­sa­tion de 1972 qui a été édi­tée. Je pense qu’il existe de bien meilleurs tra­vaux uni­ver­si­taires sur les 17e et 18e siècles, que je pré­fère consul­ter, ce qui ne m’empêche pas de pou­voir faire ma propre recherche. Mais res­tons-en là pour les don­nées pro­pre­ment his­to­riques et regar­dons les « construc­tions théo­riques » et les ana­lyses : il y a eu « un grand chan­ge­ment, avec au départ des méca­nismes répres­sifs pour aller vers des méca­nismes plus sub­tils au moyen des­quels les gens font » volon­tai­re­ment ce que les puis­sants veulent qu’ils fassent. C’est assez vrai, en fait c’est même banal. Si cela est une « théo­rie », alors toutes les cri­tiques à mon encontre sont fausses : j’ai aus­si une « théo­rie », dans la mesure où je disais cela il y a des années, j’en avais don­né les rai­sons et le contexte his­to­rique, mais sans pré­tendre expo­ser une théo­rie (parce que ça ne mérite pas une telle appel­la­tion), et sans rhé­to­rique ember­li­fi­co­tée (parce que c’est très simple), et sans affir­mer que c’est nou­veau (parce que c’est un truisme). On sait depuis long­temps que quand les moyens de contrôle et de coer­ci­tion baissent il faut davan­tage recou­rir à ce que les spé­cia­listes des rela­tions publiques — qui connais­saient bien tout cela — ont appe­lé au début du 20e siècle « le contrôle de l’esprit public ».

Les rai­sons ont été iden­ti­fiées par Hume au 18e siècle : « la sou­mis­sion impli­cite par laquelle les hommes aban­donnent leurs propres pas­sions et sen­ti­ments pour adop­ter ceux de leurs domi­nants » repose au bout du compte sur le contrôle des opi­nions et des com­por­te­ments. Pour­quoi ces évi­dences devien­draient-elles sou­dain une « théo­rie » ou une « phi­lo­so­phie » ? D’autres l’expliqueront. David Hume aurait ri.

Cer­tains exemples don­nés par Fou­cault (pre­nons le cas des tech­niques de puni­tion au 18e siècle) semblent inté­res­sants, mais il fau­drait en véri­fier la véra­ci­té. Cepen­dant la « théo­rie » n’est qu’une redite ampou­lée et extrê­me­ment com­plexe de ce que d’autres ont dit de façon très simple, et sans pré­tendre expo­ser des choses très pro­fondes. Il n’y a rien dans tout ce que le par­ti­ci­pant au forum rap­porte dont je n’ai pas déjà par­lé depuis trente-cinq ans*, en don­nant aus­si beau­coup de réfé­rences pour mon­trer que cela a tou­jours été évident, des choses qui ne sont guère plus que des truismes. Ce qui est inté­res­sant dans ces bana­li­tés ce n’est pas le prin­cipe, qui est trans­pa­rent, mais la démons­tra­tion de la façon de fonc­tion­ner dans les détails pour des cas qui sont impor­tants pour les gens : les inter­ven­tions, les agres­sions, l’exploitation, la ter­reur, l’arnaque appe­lée « libre mar­ché », etc. C’est cela que je ne trouve pas chez Fou­cault, mais je trouve cela chez des gens qui semblent capables d’écrire des phrases que je com­prends et qui ne sont pas pla­cés au fir­ma­ment de la vie intel­lec­tuelle comme autant de « théo­ri­ciens ». Bref, le par­ti­ci­pant au forum fait ce qu’il est tout à fait judi­cieux de faire : pré­sen­ter ce qu’il per­çoit comme « des avan­cées impor­tantes et des construc­tions théo­riques » qu’il trouve chez Fou­cault.

Le pro­blème c’est que les avan­cées me sont assez fami­lières et il n’y a pas de « construc­tion théo­rique », sauf quelques idées fami­lières et simples qui ont été enro­bées dans une rhé­to­rique pré­ten­tieuse et com­pli­quée. Le par­ti­ci­pant au forum demande si je pense que cela est « faux, inutile, arti­fi­cieux ». Non. Les par­ties his­to­riques semblent par­fois inté­res­santes, mais il faut les prendre avec pru­dence et une véri­fi­ca­tion indé­pen­dante est encore plus recom­man­dée qu’à l’accoutumé. Les par­ties qui sont des redites de ce qui a été décrit il y a bien long­temps, en des termes beau­coup plus simples, ne sont pas « inutiles », mais utiles ; c’est pour­quoi d’autres — dont moi — en ont déjà par­lé. Quant à savoir si c’est « arti­fi­cieux », à mon avis c’est le cas effec­ti­ve­ment, dans une bonne mesure, mais je n’en veux pas par­ti­cu­liè­re­ment à Fou­cault : c’est tel­le­ment ancré dans la culture intel­lec­tuelle de Paris, très cor­rom­pue, qu’il en est impré­gné tout natu­rel­le­ment ; même si, et c’est à son cré­dit, il s’efforce de s’en dis­tan­cier.

La « cor­rup­tion » de cette culture, notam­ment depuis la fin de la Deuxième Guerre mon­diale, c’est un autre sujet, dont j’ai par­lé ailleurs, et je n’y revien­drai pas main­te­nant. Il y a des choses plus impor­tantes à faire, à mon avis, que de mener une inves­ti­ga­tion sur les carac­té­ris­tiques d’une élite intel­lec­tuelle enga­gée dans une com­pé­ti­tion pour des car­rières, ou pour d’autres objec­tifs dans leurs cercles res­treints et inin­té­res­sants (du moins pour moi). Je fais une des­crip­tion à gros traits, et je répète qu’il n’est pas loyal de faire de tels com­men­taires sans appor­ter de preuve. Mais on m’a inter­ro­gé, et j’ai répon­du sur un point spé­ci­fique qui est venu dans la dis­cus­sion. Lorsqu’on me demande mon point de vue géné­ral, je ne peux que le don­ner, pour répondre à une ques­tion plus spé­ci­fique qui m’est posée. Je n’écrirai pas un essai sur ces sujets qui ne m’intéressent pas. A moins que quelqu’un ne puisse répondre à la ques­tion simple qui sur­vient immé­dia­te­ment à l’esprit de toute per­sonne rai­son­nable lorsqu’on affirme qu’une « théo­rie » ou une « phi­lo­so­phie » voit le jour, je m’en tien­drai au tra­vail qui me semble impor­tant et utile et à la fré­quen­ta­tion des gens qui cherchent à com­prendre et à chan­ger le monde.

Un autre par­ti­ci­pant au forum dit que « le lan­gage ordi­naire ne convient pas lorsque le cadre de réfé­rence n’est pas dis­po­nible pour le public ». Exact et impor­tant. Mais la bonne réac­tion ce n’est pas d’avoir recours à du ver­biage inuti­le­ment com­plexe, obs­cure et arti­fi­cieux pour par­ler de « théo­ries » qui n’existent pas. Il est plus rai­son­nable de sug­gé­rer au public de remettre en cause le cadre de réfé­rence et de pré­sen­ter dans une langue nor­male des alter­na­tives qui pour­raient être éva­luées. Je n’ai jamais eu de pro­blème lorsque je m’adresse à des per­sonnes qui ont peu d’éducation for­melle, ou qui par­fois n’ont aucune édu­ca­tion for­melle ; mais il est vrai que plus les gens sont édu­qués plus il est plus dif­fi­cile de se faire com­prendre, parce que l’endoctrinement est beau­coup plus pro­fond, et la sélec­tion par l’obéissance a fait son oeuvre — l’élite édu­quée est en gros le résul­tat de cela. Ce par­ti­ci­pant sug­gère que, en dehors de cercles comme ce forum, « pour le reste du pays, il est incom­pré­hen­sible » (« il » étant moi). Ce n’est pas du tout ce que m’a mon­tré expé­rience auprès de toutes sortes de publics. Mon expé­rience c’est plu­tôt ce que je viens de dire : l’incompréhension c’est géné­ra­le­ment dans les sec­teurs les plus éle­vés. Pre­nez par exemple la radio. Je parle beau­coup à la radio, et il est géné­ra­le­ment assez facile de devi­ner, avec l’accent, etc., de quelle genre de public il s’agit. J’ai géné­ra­le­ment obser­vé que lorsque les audi­teurs sont plus pauvres et moins édu­qués, je peux faire l’économie de beau­coup d’explications rele­vant de l’arrière-fond cultu­rel, du « cadre de réfé­rence », parce que c’est déjà clair pour tout le monde, et je peux direc­te­ment par­ler d’affaires qui nous inté­ressent tous. Avec des publics plus édu­qués, c’est net­te­ment plus dif­fi­cile : dans ces cas je me dois de d’abord remettre en cause tout un tas de construc­tions idéo­lo­giques. Il est cer­tai­ne­ment vrai que beau­coup de gens ne peuvent pas lire les livres que j’écris. Ce n’est pas parce que la langue ou les idées sont com­pli­quées — nous n’avons aucun pro­blème dans les dis­cus­sions infor­melles quand exac­te­ment les mêmes points sont abor­dés, et y com­pris dans les mêmes termes. Les rai­sons sont dif­fé­rentes, peut-être en par­tie à cause de ma façon d’écrire, peut-être à cause de la néces­si­té (que je res­sens, au moins) de pré­sen­ter des réfé­rences, ce qui alour­dit la lec­ture. Voi­là pour­quoi d’autres per­sonnes ont par­fois repris mes écrits, par­fois avec les mêmes mots, pour les dif­fu­ser sous forme de pam­phlets ou ce genre de choses. Per­sonne ne semble avoir de pro­blème — même s’il est vrai, encore une fois, que les cri­tiques du Times Lite­ra­ry Sup­ple­ment ou des revues uni­ver­si­taires n’arrivent pas com­prendre de quoi je parle. C’est par­fois comique.

Un der­nier point.

Une chose dont j’ai par­lé ailleurs (une dis­cus­sion dans Z Papers, et dans le der­nier cha­pitre de « L’An 501, la conquête conti­nue »). Il y a eu un chan­ge­ment dans le com­por­te­ment de la classe intel­lec­tuelle ces der­nières années. Les intel­lec­tuels de gauche qui il y a soixante ans* auraient don­né des classes dans les quar­tiers ouvriers, qui auraient écrit des livres comme « Mathe­ma­tics for the Mil­lion » (qui a ren­du les mathé­ma­tiques com­pré­hen­sibles à des mil­lions de per­sonnes), qui auraient par­ti­ci­pé à des orga­ni­sa­tions popu­laires, ou qui auraient au moins par­lé pour ces orga­ni­sa­tions, etc., ne le font plus ces aujourd’hui*. Ils sont pour­tant prompts à dire qu’ils sont beau­coup plus radi­caux que vous. On ne les voit plus, alors qu’il y a un besoin réel, un besoin crois­sant, et il existe même une demande expli­cite pour le type de tra­vail qu’ils pour­raient faire dans la vie réelle où vivent les gens qui ont des pro­blèmes réels. Ce n’est pas un mince pro­blème. Ce pays est aujourd’hui* dans un drôle d’état. Les gens ont peur, sont fâchés, dépi­tés, scep­tiques, déso­rien­tés. C’est une situa­tion rêvée pour un mili­tant, comme Mike l’a dit une fois. C’est aus­si un ter­rain fer­tile pour les déma­gogues et les fana­tiques, qui peuvent (et en fait ils le font déjà ) engran­ger un grand sou­tien popu­laire avec des dis­cours qui ne sont pas si dif­fé­rents de ceux de leurs pré­dé­ces­seurs dans des cir­cons­tances à peu près équi­va­lentes. Nous savons où cela a mené dans le pas­sé, cela pour­rait se repro­duire. Il y a un abîme qui avait autre­fois été com­blé au moins en par­tie par les intel­lec­tuels de gauche qui sou­hai­taient s’engager auprès du peuple.

Je trouve que c’est un peu inquié­tant.

Noam Chom­sky

*Rap­pel : ce texte a été publié pour la pre­mière fois en 1995

Source de l’ar­ticle ENG : Znet

Tra­duc­tion : Numan­cia Mar­ti­nez Pog­gi

Source de l’ar­ticle : LGS