Vivre dans une coopérative agricole du Mouvement des sans-terre

Au Brésil, l’expérience des militants de la COPAVI

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BRÉSIL — Vivre dans une coopé­ra­tive agri­cole du Mou­ve­ment des sans-terre : l’expérience des mili­tants de la COPAVI

Susa­na Bleil

lun­di 9 mai 2011, mis en ligne par Dial

Susa­na Bleil, bré­si­lienne, est actuel­le­ment maî­tresse de confé­rence à l’Université du Havre et cher­cheuse au Centre d’études des mou­ve­ments sociaux (CEMS), à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Le MST (Mou­ve­ment des tra­vailleurs agri­coles sans terre) a vu le jour le 19 jan­vier 1984. La plu­part des tra­vaux uni­ver­si­taires por­tant sur le MST se sont concen­trés sur l’étude de l’histoire et de la tra­jec­toire du mou­ve­ment, ain­si que sur son impact sur la réforme agraire au Bré­sil. L’objectif de cet article est d’analyser la dyna­mique interne d’un assen­ta­men­to [1] du MST, et sa coopé­ra­tive col­lec­tive, la COPAVI, dans le sud du Bré­sil. Notre hypo­thèse de départ est que la vie des mili­tants dans ce monde social suit un pro­jet de socié­té bien déter­mi­né sui­vi par le MST et incar­né par les mili­tants confir­més.

L’histoire de la COPAVI a com­men­cé en 1993, lorsque 19 familles sans-terre ont occu­pé la ferme San­ta Maria dans le nord-ouest de l’État du Paraná. Cette terre était une pro­prié­té de l’État, mais jusqu’alors elle était louée à un pro­duc­teur de canne à sucre. Quelques mois après cette occu­pa­tion, le gou­ver­ne­ment a accor­dé le droit de pro­prié­té aux familles et elles ont fon­dée une coopé­ra­tive col­lec­tive, avec des règles bien pré­cises. Comme la coopé­ra­tive se consti­tue dans un assen­ta­men­to du MST et qu’elle est de type col­lec­tif, les espaces pri­vés et col­lec­tifs réa­lisent une sorte d’intégration : les familles ont cha­cune une mai­son mais le petit-déjeu­ner et le déjeu­ner sont pris col­lec­ti­ve­ment, dans un réfec­toire. Les champs appar­tiennent à la coopé­ra­tive et les mili­tants doivent déci­der col­lec­ti­ve­ment ce qu’ils veulent et com­ment y par­ve­nir. En effet, les déci­sions rela­tives à la pro­duc­tion, à la com­mer­cia­li­sa­tion et même à une par­tie de leur consom­ma­tion (au réfec­toire) ont pour but d’être prises col­lec­ti­ve­ment.

Dans la COPAVI, il existe une divi­sion du tra­vail entre les hommes et les femmes, qui sont rému­né­rés par heure tra­vaillée. Les femmes tra­vaillent à côté des hommes et ne refusent aucun tra­vail. Dans le régime de la COPAVI, les hommes et les femmes doivent avoir les mêmes droits dans la coopé­ra­tive. Les asso­ciés décident ensemble dans quel domaine cha­cun sou­haite tra­vailler et du mon­tant du salaire horaire. Trois espaces de dis­cus­sion et de déli­bé­ra­tion ont ain­si été créés. Les ques­tions entrent dans le débat public à tra­vers les cel­lules de dis­cus­sion, trois au total, regrou­pant des voi­sins. Le débat se pour­suit ensuite au sein d’un forum de déli­bé­ra­tion, consti­tué des coor­di­na­teurs d’activités pro­duc­tives, ayant de réunions heb­do­ma­daires. Enfin, à l’assemblée géné­rale, réunie une fois par mois, les déci­sions sont prises par l’ensemble des asso­ciés.

La ques­tion que nous avions tout au long de notre recherche était de com­prendre com­ment les indi­vi­dus par­ti­ci­paient dans ces espaces de dis­cus­sion, c’est-à-dire com­ment l’ensemble des asso­ciés par­ti­ci­pait des déci­sions rela­tives à la pro­duc­tion, à la consom­ma­tion et au com­merce des pro­duits de la COPAVI. En plus, ce qui nous parais­sait inté­res­sant était de savoir com­ment cette coopé­ra­tive exis­tait « dans le temps ». Com­ment est-il pos­sible de res­ter ensemble dans une régime de pro­prié­té col­lec­tive ?

Au cours de notre enquête réa­li­sée entre 2000 et 2003, nous avons repé­ré alors com­ment les rela­tions se tissent entre les mili­tants pour mettre au jour les moda­li­tés par les­quelles la capa­ci­té de vivre et d’agir ensemble se sont construites au fil du temps.

En effet, ce groupe a déci­dé de for­mer une com­mu­nau­té, par­ta­geant le quo­ti­dien dans tous ses aspects et les mili­tants uti­lisent sou­vent le terme « famille » pour évo­quer leur atta­che­ment.

Ce contexte les place face au risque de trans­for­mer leur coopé­ra­tive en struc­ture hié­rar­chique dont les membres les plus anciens et les plus enga­gés, connus comme cadres, peuvent se conduire en « chefs » et deve­nir de ce fait très auto­ri­taires.

Com­ment se consti­tue alors le monde social à l’intérieur de la COPAVI ?

Il s’agit d’un monde orga­ni­sé à la fois par l’économie, la poli­tique, les rela­tions d’amitié entre les familles et les besoins pri­vés des membres de chaque famille.

Nous ana­ly­se­rons le pro­ces­sus et les dif­fi­cul­tés par les­quelles les mili­tants par­viennent à la fois à se sen­tir membres de la COPAVI, à inté­grer l’identité des sans-terre et à don­ner du sens à leur vie à l’intérieur d’un groupe qui par­tage la pro­prié­té de la ferme et l’ensemble des biens néces­saires à la pro­duc­tion rurale.

L’hypothèse qui sous-tend cette ana­lyse pose que les familles sans-terre par­viennent à vivre ensemble parce que cer­tains indi­vi­dus arrivent à s’engager de manière conti­nue. Pour illus­trer cet enga­ge­ment, il convient d’analyser la caté­go­rie récur­rente « le col­lec­tif dans le sang », expres­sion repé­rée dans les entre­tiens. Cet enga­ge­ment est lié à un pro­ces­sus d’éducation dans et par l’expérience dans ce « vil­lage » fon­dé par les sans-terre.

Les « pro­fes­seurs » sont ain­si des mili­tants plus expé­ri­men­tés, capables de don­ner plus que leur tra­vail, leur vie, pour le MST. Ces mili­tants sont appe­lés cadres, et ils ont la mis­sion de com­mu­ni­quer et de vivre le mes­sage selon lequel le MST est « une grande famille ». Chaque mili­tant est cen­sé consi­dé­rer l’autre comme un frère et la fra­ter­ni­té, l’union dans l’action, est l’une des valeurs recher­chées.

Selon les mili­tants, il n’y a pas de chan­ge­ment social si les indi­vi­dus res­tent enfer­més dans leur point de vue et se dis­putent pour des détails de la vie quo­ti­dienne. Mais com­ment un mili­tant acquiert-il la capa­ci­té de s’engager dans le temps et de manière conti­nue ? Com­ment les mili­tants les plus enga­gés arrivent-ils à se for­mer eux-mêmes, dans le temps, ain­si qu’à for­mer les nou­veaux venus ?

D’après nos don­nées, la for­ma­tion des mili­tants consti­tue la vie même de la COPAVI, et elle peut être décrite à par­tir de scènes du quo­ti­dien de la coopé­ra­tive, où nous avons sui­vi des mili­tants sans-terre, dans les inter­ac­tions concer­nant le rythme des réunions, les tra­vaux au sein de la coopé­ra­tive et dans la vie pri­vée. À tra­vers ce tra­vail d’observation par­ti­ci­pante, il s’agit de com­prendre le rôle des dif­fé­rents espaces de déli­bé­ra­tion au sein du groupe, qui y prend la parole et dans quel contexte. Il sera éga­le­ment ques­tion d’observer des détails de la vie en famille et com­ment les membres y par­ti­cipent.

Accep­ter d’être « for­mé » dans les réunions

La for­ma­tion d’un mili­tant de la COPAVI se fait au quo­ti­dien, par les inter­ac­tions au tra­vail, au réfec­toire ou durant les matchs de foot­ball. Tou­te­fois les réunions sont le lieu par excel­lence où les indi­vi­dus acquièrent l’identité de sans-terre. En fait, toutes les acti­vi­tés col­lec­tives comme les occu­pa­tions, les marches et les réunions néces­sitent une action réflé­chie, un savoir-faire. C’est à tra­vers ce pro­ces­sus, en appre­nant, que l’on devient un sans-terre. Les réunions, tou­te­fois, sont cadrées pour que les mili­tants puissent tout dire, tout en appre­nant à le dire d’une manière accep­table pour le groupe.

Il se déga­geait des réunions que nous avons obser­vées un pro­ces­sus de dia­logue bien orga­ni­sé, cha­cun pre­nant la parole à tour de rôle. Lors de la réunion du Conseil de déli­bé­ra­tion, le 29 juillet 2003, entre 13 h 30 et 15 h10 nous avons vu que la tré­so­rière por­tait la cas­quette rouge du MST mal­gré le carac­tère infor­mel de la réunion. Sont pré­sents aus­si le pré­sident, le vice-pré­sident, le secré­taire, les deux repré­sen­tants des cel­lules de base et les coor­di­na­teurs des acti­vi­tés pro­duc­tives. Le pré­sident ouvre la réunion en deman­dant au secré­taire de lire l’acte de la der­nière réunion. Ensuite, il demande à cha­cun des membres pré­sents s’ils ont des ques­tions à trai­ter durant la réunion. La réunion se pour­suit par la dis­cus­sion des sujets dans un cli­mat calme. Ceux qui n’ont pas pris la parole sont invi­tés aus­si à don­ner leur avis. Il est per­cep­tible que par­ler est un droit mais aus­si un devoir. Sou­dain, une ques­tion polé­mique oppose la tré­so­rière et le pré­sident à pro­pos de la demande d’une membre de 20 ans qui a besoin d’un prêt de 500 reals [175 euros] pour payer son per­mis de conduire [2]. La tré­so­rière, assez éner­vée, déclare que cette per­sonne ne rem­bour­se­ra pas la coopé­ra­tive, que « c’est un don ». Le pré­sident prend la défense de la jeune femme et pro­pose que la COPAVI lui prête la moi­tié de la somme, consi­dé­rant que « ce n’est pas un don, c’est un prêt ». Après une longue dis­cus­sion, l’ensemble des par­ti­ci­pants acceptent la pro­po­si­tion du pré­sident. À la fin de la réunion, en sor­tant de la salle, le pré­sident et moi-même sommes res­tés seuls. Il m’a alors deman­dé : « Que penses-tu de ma posi­tion pen­dant la réunion ? » Par cette ques­tion nous avons noté qu’il vou­lait être ras­su­ré. Il n’était pas sûr d’avoir bien diri­gé la dis­cus­sion.

Géné­ra­le­ment, quand un membre du groupe prend la parole, les autres gardent le silence. À tra­vers les réponses don­nées, nous avons consta­té que les mili­tants sui­vaient atten­ti­ve­ment la conver­sa­tion et étaient capables d’écouter et de com­prendre celui qui parle. Dans cette réunion nous avons obser­vé aus­si qu’un mili­tant riait pen­dant que les autres mili­tants res­tent très concen­trés et sérieux. Il s’agit d’Alex, qui vient d’être élu secré­taire de la COPAVI et il n’est pas habi­tué à par­ti­ci­per aux réunions du Conseil de déli­bé­ra­tion. Le fait de rire peut être une manière de réduire la ten­sion « trop forte » pour lui, déclen­chée par la polé­mique entre la tré­so­rière et le pré­sident. Plu­sieurs mili­tants indiquent que sou­vent ils sont allés très loin pour défendre leur point de vue lors de l’assemblée géné­rale. Mais ils pré­cisent qu’ils sont conscients que la dis­pute doit être enca­drée dans l’espace de la réunion. Hors de l’espace des réunions, il existe l’espace de l’amitié, dans lequel per­sonne ne doit pas prendre part à des dis­putes.

« Par exemple, ici, on a cet avan­tage : une dis­cus­sion est une dis­cus­sion ! Tu es dans une réunion, tu peux insul­ter quelqu’un, tu peux… Parce qu’il est clair que les opi­nions ne seront pas tou­jours sem­blables, n’est-ce pas ? Par exemple : moi, j’ai une opi­nion. Nata­li­no [son mari] en a une autre… Je ne vais pas tou­jours être d’accord avec ses opi­nions parce qu’il est mon mari. Par­fois, il peut avoir rai­son et moi, je peux ne pas être d’accord. C’est comme ça… Jamais les opi­nions ne seront tout à fait les mêmes ! Mais quand on sort de la réunion, per­sonne n’est en colère, per­sonne ne se dis­pute. Une réunion est une réunion ! Une dis­cus­sion est une dis­cus­sion ! Le tra­vail est le tra­vail et la rela­tion avec les autres est une autre chose. Après la réunion, il n’y a plus de dis­pute… On revient à la nor­male… Par exemple, jamais quelqu’un n’a agres­sé quelqu’un d’autre… C’est même inter­dit. Nous avons des règles : « Si quelqu’un agresse quelqu’un d’autre, il est exclu ! ». Cela n’existe donc pas. À la fin, on se fiche la paix » [3].

D’autres mili­tants montrent, dans leur récit, que la for­ma­tion est effi­cace lorsqu’il y a un chan­ge­ment de conscience véri­fiable par la rup­ture de la manière d’agir de l’individu. Chez les mili­tants sans-terre, cette nou­velle conscience est une conscience de classe. Être sans-terre signi­fie faire par­tie d’une com­mu­nau­té qui doit rompre avec tous ceux qui l’oppriment. À tra­vers le récit de Nata­li­no Gon­çalves, par exemple, il res­sort que ce chan­ge­ment implique de ne plus éprou­ver de sen­ti­ment d’infériorité face « aux riches » ou à « tous ceux qui ont du pou­voir ». Avant d’être sans-terre, Nata­li­no n’avait pas le sen­ti­ment d’appartenir à une com­mu­nau­té, il se sen­tait iso­lé et agis­sait selon la norme domi­nante, c’est-à-dire de manière indi­vi­dua­liste. Dans son par­cours pour deve­nir sans-terre, il com­prend que cette vision est la vision de « tout le monde ». Il dit qu’il a une nou­velle conscience quand il com­prend qu’il fait par­tie « des pauvres » et qu’il doit agir avec et par son groupe. Son cas atteste que, chez les sans-terre, le fait d’avoir conscience d’appartenir à une classe sociale, à la com­mu­nau­té des Sans, fait de chaque indi­vi­du un être plus fort et plus capable d’agir sur le poli­tique, ce qui est l’objectif même de la for­ma­tion poli­tique. L’individu montre qu’il est for­mé quand il a non seule­ment la capa­ci­té de par­ler en public, mais quand il recon­naît comme siennes, les valeurs chères aux sans-terre : la fra­ter­ni­té et le don de soi. C’est dans la for­ma­tion qu’il apprend à lut­ter contre l’accumulation de la richesse et l’agir indi­vi­dua­liste.

« Donc, moi… C’est une his­toire… Je vais essayer de résu­mer. On a com­men­cé à chan­ger un peu la vision… comme ça… À avoir une vision meilleure par rap­port à ce qui serait plus… Com­men­cer à mieux com­prendre les choses… Pour­quoi les choses sont comme elles sont… Parce qu’avant, on avait une idée : ce qu’un poli­ti­cien disait, ce qu’un prêtre disait… Nous accep­tions tout… Par exemple [on pen­sait ain­si] : « Ce sont les per­sonnes les plus com­pé­tentes… Nous devons donc les res­pec­ter ! Parce qu’elles connaissent les choses, nous devons aller dans la même direc­tion qu’elles ! ». C’était ma vision jusqu’il y a 12 ans, plus ou moins… C’était avant de connaître le MST et avant de faire par­tie du Mou­ve­ment. Nous accep­tions tout ce qui était dit. À par­tir de cette date, nous avons com­men­cé à connaître le Mou­ve­ment, nous avons com­men­cé à y par­ti­ci­per et nous avons com­men­cé à avoir une vision dif­fé­rente : « Nous devons… Nous devons avoir nos propres opi­nions et ne pas accep­ter tout ce qui est dit ! Nous devons avoir nos propres idées ! ». À par­tir de cela, donc, nous avons com­men­cé à chan­ger… à avoir une autre vision… à chan­ger la vie. C’était le grand sens… Nous avons com­men­cé à chan­ger la vie ! Nous avons com­men­cé à don­ner une autre orien­ta­tion à la vie. […] Un poli­ti­cien a dit : « Les choses doivent être comme ça… Cha­cun doit appor­ter sa contri­bu­tion parce que c’est comme ça que ça doit être… ». Et toi, en tant que petit agri­cul­teur, tu es tou­jours dans une situa­tion encore plus dif­fi­cile… encore plus dif­fi­cile à cause de cette situa­tion-là. Nous vou­drions être fidèles… « S’ils disent que c’est comme ça, ça doit être comme ça… ». Et tou­jours dans une situa­tion encore plus dif­fi­cile… Nous avons donc com­men­cé à chan­ger la vie dans ce sens-là : nous avons com­men­cé à com­prendre les choses d’une autre façon… Nos chan­ge­ments n’ont pas été finan­ciers… mais poli­tiques, et ils ont été une prise de conscience, c’est une vision dif­fé­rente de la vie […] : nous devions avoir un idéal dans la vie, on devait lut­ter pour quelque chose ! Ne pas accep­ter ! […] Aujourd’hui, je suis une per­sonne qui arrive comme ça… à com­prendre les choses dif­fé­rem­ment et je crois que je suis en train d’apporter ma contri­bu­tion au chan­ge­ment de la socié­té. Un chan­ge­ment vers une conscience dif­fé­rente. Au sens de lut­ter pour un chan­ge­ment vers une socié­té dans laquelle les gens, et ici moi, j’en fais par­tie, puissent avoir une vie meilleure, où on lutte pour amé­lio­rer la vie non pas per­son­nel­le­ment, non pas per­son­nel­le­ment, mais pour l’ensemble de la socié­té… Nous avions une vision trop indi­vi­dua­liste, une vision du type : « Moi, si j’arrive à bien m’en sor­tir, je me fiche des autres ! ». Et nous com­men­çons à com­prendre que ce n’est pas comme ça… Nous, les petits, nous, les pauvres… nous devons avoir le sou­ci d’améliorer l’ensemble. Et pas seule­ment indi­vi­duel­le­ment » [4].

Tou­te­fois, la conscience du « nous », et la for­ma­tion poli­tique sont des capa­ci­tés qui sont loin d’être acquises une fois pour toutes. Le pro­ces­sus de for­ma­tion de la com­mu­nau­té pour for­ger un sen­ti­ment d’appartenance à « la famille COPAVI » est tou­jours à construire. Chaque nou­velle expé­rience com­mune repré­sente un risque pour l’harmonie du groupe. L’amitié entre les membres de la coopé­ra­tive est favo­ri­sée par la prise quo­ti­dienne des repas en com­mun. S’accorder ce moment de plai­sir, dans un cadre ami­cal, où les indi­vi­dus peuvent se lais­ser aller, sans la contrainte des règles de tra­vail ou des réunions, a beau­coup contri­bué [et contri­bue tou­jours] à la qua­li­té du tis­su social de la com­mu­nau­té.

Man­ger ensemble : confir­mer la com­mu­nau­té au quo­ti­dien

Le réfec­toire de la COPAVI a été amé­na­gé un an après l’installation des familles sur la terre. Selon les témoi­gnages, ce choix de man­ger ensemble, tous les jours, n’a pas été simple. C’est seule­ment après une longue dis­cus­sion que la majo­ri­té des familles ont accep­té de construire le réfec­toire [5]. Tere­zin­ha Gon­çalves en témoigne :

« Quand le réfec­toire est appa­ru… Moi, j’étais quelqu’un qui ne vou­lait abso­lu­ment pas venir man­ger dans le réfec­toire. J’avais honte… Nous n’étions pas habi­tués à être comme ça… tous ensemble !!! Moi, je trou­vais absurde ! » [6].

Tere­zin­ha et sa famille ont com­men­cé à man­ger avec le groupe pour res­pec­ter la volon­té de la majo­ri­té, mais elle pré­cise que cela repré­sen­tait un tra­vail sur soi-même :

« Je venais comme ça… Je cher­chais à me cacher… […] Cela n’a pas été facile… Mais, aujourd’hui, je pense que si je devais vivre dans un lieu, seule avec ma famille, je ne pour­rais plus m’habituer. » [7]

Le fait de sor­tir de « chez soi » pour man­ger tous les jours avec le groupe relève de l’espace public. Du moins, il n’est pas natu­rel d’abandonner ses habi­tudes ali­men­taires, la cha­leur de la mai­son, l’intimité du repas en famille pour aller vers l’inconnu, l’acceptation d’une nour­ri­ture qui n’est pas celle de « sa famille » [8]. Si les mili­tants ont pu s’habituer à cette pra­tique très étrange au départ pour cer­tains, c’est parce qu’ils ont pro­gres­si­ve­ment éta­bli un lien entre eux, l’instauration d’un monde com­mun [9].

La répé­ti­tion de l’acte « du par­tage » dans le temps donne à chaque mili­tant le sen­ti­ment d’appartenir à la com­mu­nau­té. Se sen­tir avec les autres rend les indi­vi­dus de plus en plus sociables, et, dans d’autres moments, moins joyeux aus­si, comme lors des ten­sions autour du tra­vail et des dis­cus­sions lors des réunions [10]. Le degré de cohé­sion entre les mili­tants de la COPAVI a pu se ren­for­cer dans le temps grâce à ce moment où ils se retrouvent avec leurs propres enfants et sur­tout avec les enfants des autres qui, dans cet espace com­mun, sont sous la res­pon­sa­bi­li­té de celui qui est le plus proche.

Durant ces moments, les mili­tants se parlent, s’écoutent, s’observent. En d’autres termes, ils peuvent échan­ger des sou­rires ou des gri­maces sans la contrainte d’agir pour pro­duire quelque chose, inté­rêt propre à l’activité du tra­vail [11]. C’est le moment où ils sont ensemble avec le seul but de se don­ner du plai­sir. La faim qu’il faut satis­faire n’est pas le seul motif de la ren­contre. La faim devient en quelque sorte un objec­tif secon­daire, par rap­port au lien qui se tisse réci­pro­que­ment entre les convives [12].

Pen­dant tous les séjours à la COPAVI, nous avons man­gé avec les familles et nous gar­dons en mémoire une même scène, qui n’a pas chan­gé entre 2000 et 2003 : toutes les familles assises dans le réfec­toire, les conver­sa­tions libres, un cli­mat plu­tôt agréable et pai­sible. À la fin du repas, cha­cun allait dehors, fai­sait la queue en face d’un grand évier, pour laver son assiette. Le geste était imi­té même par les enfants de sept ou huit ans, ce qui témoigne d’un sens de res­pon­sa­bi­li­té pré­coce. Accep­ter la « volon­té de la majo­ri­té » est très éloi­gné de la culture indi­vi­dua­liste des pay­sans. Cette poli­tique oriente, tou­te­fois, tous les choix du groupe et la façon d’accepter cette norme est liée à la capa­ci­té de vivre ensemble [13].

« On reste… par exemple, moi je tra­vaillais sur un lopin, tout seul. Jamais je n’avais tra­vaillé dans le col­lec­tif. C’est dif­fi­cile de s’habituer… Mais après nous devons… avec le temps, nous voyons qu’il existe un sens. Ce n’est pas comme sur un ter­rain indi­vi­duel où je décide et c’est tout. Par exemple, je décide que je cultive du maïs et c’est tout. Ici, ce n’est pas comme ça… Le sujet doit faire l’objet d’une dis­cus­sion, d’une assem­blée qui déci­de­ra ce qu’on va culti­ver, dans quel lieu… La majo­ri­té l’emportera ! La mino­ri­té qui a per­du doit accep­ter que c’est comme ça et c’est tout ! Per­sonne ne peut se plaindre » [14].

Le fait d’accepter la « volon­té de la majo­ri­té » est loin d’être un pro­ces­sus auto­ma­tique. Bien au contraire, cette capa­ci­té de vivre dans et par le poli­tique, de res­pec­ter une sorte de démo­cra­tie com­mu­nau­taire, est direc­te­ment liée à l’engagement et au dévoue­ment envers le Mou­ve­ment. Mais l’engagement est per­çu comme une affaire per­son­nelle et cha­cun peut répondre à sa manière [15].

« On sent que la grande dif­fi­cul­té des gens est la sui­vante : “assi­mi­ler l’idée de col­lec­tif”. Par exemple, tu rêves d’avoir ton petit lopin de terre où tu pour­rais pen­ser et faire ce que tu veux, où tu aurais ta petite vache, tes petites choses, etc. C’est le rêve ! Et pour arri­ver au “col­lec­tif”, tu dois lais­ser tom­ber tout ça ! Et à ce moment-là, tu com­mences à avoir des… doutes… comme ça : “Je vais dans un assen­ta­men­to col­lec­tif… mais après… ? Moi, je n’aurais plus ce qui est à moi… Les choses vont chan­ger… elles seront dif­fé­rentes…”. Ain­si, je trouve que la plus grande résis­tance des indi­vi­dus à accep­ter le “col­lec­tif”, c’est le doute : “Com­ment c’est le col­lec­tif ?”. C’est-à-dire que les gens n’en ont pas une idée claire. À mon avis, c’est plu­tôt une ques­tion de “for­ma­tion !” » [16]

Conclu­sion

Les com­pa­gnons qui vivent à la COPAVI sont por­tés à croire qu’ils font par­tie d’une « grande famille », et ils font tout pour qu’il en soit ain­si. Tou­te­fois, pour que ce mes­sage ne soit pas seule­ment un dis­cours, vide de sens, et qu’il puisse véri­ta­ble­ment être une réa­li­té pour cha­cun des mili­tants, il faut que cha­cun oriente ses pra­tiques selon les valeurs carac­té­ri­sant une famille. Le pas­sage du dis­cours à la pra­tique n’est pas auto­ma­tique. C’est à tra­vers une action spé­ci­fique, ce que les mili­tants appellent la for­ma­tion poli­tique, que la soli­da­ri­té envers les autres devient une valeur ancrée dans la pra­tique de cha­cun. Etre un sans-terre n’est pas un état, puisqu’on le devient conti­nû­ment. Plus un mili­tant se montre res­pon­sable et tra­vaille en col­la­bo­ra­tion avec « les com­pa­gnons », plus le groupe recon­naît son enga­ge­ment envers le MST et plus il est recon­nu comme un bon mili­tant par le groupe. Autre­ment dit, l’amour et le dévoue­ment envers le MST se véri­fient dans la capa­ci­té du mili­tant à écou­ter et à res­pec­ter ses « com­pa­gnons » au quo­ti­dien. Les récits révèlent que le pro­ces­sus d’engagement, de prise de conscience d’être une nou­velle per­sonne, d’être un sans-terre se construit dans le temps et résulte de cette for­ma­tion. Une par­ti­cu­la­ri­té essen­tielle des mili­tants du MST est d’avoir un cer­tain degré de tolé­rance per­met­tant l’acceptation de la rapi­di­té de cha­cun à s’engager. Ain­si, l’attention por­tée à la tem­po­ra­li­té, à l’empressement de « cha­cun » est un élé­ment majeur dans la for­ma­tion poli­tique. La for­ma­tion passe avant tout par la pra­tique, et elle est orien­tée par l’exemple don­né. Les mili­tants les plus enga­gés doivent mon­trer l’attitude à suivre plu­tôt que cri­ti­quer les autres. Le pro­ces­sus d’engagement est donc très per­son­nel et les mili­tants semblent accep­ter le fait que cha­cun pos­sède sa manière par­ti­cu­lière de répondre. Comme dans une conver­sion de type reli­gieux [17], l’engagement s’effectue par une démarche de géné­ro­si­té per­son­nelle, voire par le don de soi.

Notes

[1] Un assen­ta­men­to est un éta­blis­se­ment régu­la­ri­sé par le gou­ver­ne­ment où vivent des familles sur une par­celle de terre qui leur a été offi­ciel­le­ment attri­buée.

[2] Dans la COPAVI, aucune femme n’a appris à conduire. Cette jeune fille est la fille de Vitin­ho, un des sans-terre de la coopé­ra­tive. Elle est étu­diante en éco­no­mie et vit en ville, ayant été déga­gée de ses res­pon­sa­bi­li­tés par la COPAVI pour faire ses études. Étant don­né que la démarche de pas­ser son per­mis de conduire est indi­vi­duelle, la fille n’a pas sou­mis sa demande à une dis­cus­sion et la tré­so­rière s’oppose au prêt.

[3] Entre­tien réa­li­sé avec Tere­zin­ha Gon­çalves le 19 sep­tembre 2001.

[4] Entre­tien réa­li­sé avec Nata­li­no Gon­çalves le 19 sep­tembre 2001.

[5] Nous avons noté que les familles orga­ni­saient des réunions tous les soirs, entre jan­vier et juillet 1993, pour consti­tuer les règles de la COPAVI.

[6] Entre­tien réa­li­sé avec Tere­zin­ha Gon­çalves le 19 sep­tembre 2001.

[7] Ibid.

[8] Selon nos don­nées, au moins deux familles ont quit­té la COPAVI parce qu’elles refu­saient de man­ger au réfec­toire. Par­mi les argu­ments pré­sen­tés, les membres des familles disaient qu’il y avait « tous les jours de la polen­ta chez eux » ou « que chez eux, les condi­ments étaient dif­fé­rents ». Entre­tien avec Val­mir Stron­zake le 17 sep­tembre 2001.

[9] C’est d’ailleurs l’origine du mot com­pa­gnon : ceux qui par­tagent le pain.

[10] Le socio­logue Chris­tophe Dejours rap­pelle que l’organisation du tra­vail ne peut pas être une affaire de règles et de normes mais qu’« elle doit repo­ser éga­le­ment sur le “vivre ensemble”. Lorsqu’on se parle, qu’on s’écoute, qu’on se jus­ti­fie autour d’un café, c’est là qu’on dit des choses qu’on n’évoque jamais dans le cadre plus ins­ti­tu­tion­nel […]. C’est dans ces lieux de convi­via­li­té, infor­mels, que se trans­mettent beau­coup de ces élé­ments qui per­mettent de renou­ve­ler les accords nor­ma­tifs, consti­tu­tifs des règles de tra­vail et de la coopé­ra­tion dans l’entreprise. Acti­vi­té obli­ga­toire et convi­via­li­té marchent de pair. C’est très impor­tant, parce que c’est dans ces moments que se construit le plai­sir de s’accomplir, de se retrou­ver sur des enjeux com­muns, bref de vivre. C’est un pro­ces­sus extrê­me­ment paci­fi­ca­teur des rela­tions dans l’entreprise ». C. Dejours, « Souf­frir au tra­vail », Le Monde, 23 juillet 2007, p. 10. Cf. aus­si C. Dejours, La souf­france en France, Paris, édi­tions du Seuil, « Points », 1998.

[11] Cette idée est basée sur la réflexion de Georg Sim­mel à pro­pos du rôle des acti­vi­tés prises ensemble dans le ren­for­ce­ment de l’être social : « Pour qu’il y ait une socié­té, il faut que ces actions réci­proques soient à l’œuvre, sus­ci­tées par cer­tains motifs ou inté­rêts ; […] un nombre don­né d’individus peut consti­tuer une socié­té à un degré plus ou moins grand : à chaque fois que sur­git une struc­ture de façon syn­thé­tique, chaque fois que se consti­tuent des groupes de par­tis, chaque fois qu’on se ras­semble en vue d’une œuvre col­lec­tive ou dans une sen­si­bi­li­té ou une pen­sée com­munes, chaque fois qu’on répar­tit assez net­te­ment les tâches de ser­vice et de com­man­de­ment, chaque fois qu’on prend un repas en com­mun, chaque fois qu’on se pare pour les autres, alors le même groupe devient plus une “socié­té” qu’il ne l’était aupa­ra­vant » (G. Sim­mel, « Le pro­blème de la socio­lo­gie » in G. Sim­mel, Socio­lo­gie : étude sur les formes de la socia­li­sa­tion. Paris, PUF, 1999 (1908), p. 48.

[12] Cf. P. Watier, « Post­face : Sim­mel, reli­gion et socio­lo­gie », in G. Sim­mel, La reli­gion, Paris, Cir­cé, 1998, p. 142.

[13] Plu­sieurs membres de la COPAVI expliquent le départ de cer­taines familles de la COPAVI par l’idée selon laquelle « le col­lec­tif n’est pas pour tout le monde », c’est-à-dire qu’il y a, selon eux, des indi­vi­dus plus por­tés que d’autres à accep­ter la volon­té de la majo­ri­té.

[14] Entre­tien réa­li­sé avec Vic­tor Dama­ce­na [le Vitin­ho] le 19 sep­tembre 2001.

[15] Le cas de l’épouse de Nata­li­no, Tere­zin­ha Gon­çalves est exem­plaire à cet égard. Contrai­re­ment à la majo­ri­té des mili­tants, elle n’a pas vou­lu reprendre ses études le soir. En outre, elle a atten­du huit ans avant d’accepter de se pré­sen­ter aux élec­tions pour repré­sen­ter sa cel­lule de base au Conseil de déli­bé­ra­tion.

[16] Entre­tien réa­li­sé avec Nata­li­no Gon­çalves le 19 sep­tembre 2001 à Para­na­ci­ty.

[17] Nous ana­ly­sons cet aspect reli­gieux dans le Cha­pitre 7 de notre thèse, par l’analyse de la mís­ti­ca du MST. Ce qu’il convient de rete­nir ici, c’est que le com­por­te­ment reli­gieux n’est pas propre aux com­mu­nau­tés reli­gieuses. Selon G. Sim­mel, ce com­por­te­ment mar­qué par la foi « consti­tue une forme humaine géné­rale qui ne se réa­lise pas seule­ment à pro­pos d’objets trans­cen­dan­taux, mais aus­si à pro­pos d’autres impul­sions de nature affec­tive », P. Watier, « Post­face : Sim­mel, reli­gion et socio­lo­gie », in G. Sim­mel, La reli­gion, Paris, Cir­cé, 1998, p. 144.