Sophia Chikirou nous parle du Média citoyen

En France, un nouveau média citoyen va voir le jour le 15 janvier 2018. Sophia Chikiro, est à l’origine du projet. Elle nous en parle depuis Athènes où ZIN TV l’a rencontrée.

le Média est une nou­velle Web TV citoyenne, alter­na­tive aux médias mains­tream, loin du modèle éco­no­mique et idéo­lo­gique domi­nant.

Le Média se défi­nit dans son mani­feste comme « indé­pen­dant », « coopé­ra­tif », « col­la­bo­ra­tif », « plu­ra­liste », « cultu­rel et fran­co­phone », « huma­niste et anti-raciste », « fémi­niste », « éco­lo­giste et pro­gres­siste ».

Le Média sera opé­ra­tion­nel à par­tir du 15 jan­vier 2018. A ce stade, ils peuvent comp­ter sur plus d’un mil­lion 400 mille euros récol­tés et plus de 13000 contri­bu­teurs.

Sophia Chi­ki­rou, direc­trice de com­mu­ni­ca­tion lors de la cam­pagne de Jean-Luc Mélen­chon à la pré­si­den­tielle 2017, est à l’origine du pro­jet. Elle nous en parle depuis Athènes où on l’a ren­con­trée.

site Web : Le Média


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Entre­tien – Le Média : l’invention d’un média pro­gres­siste

Entre­tien avec Fabien Gran­jon,
réa­li­sé par Pau­line Por­ro (Rédac­trice mul­ti­mé­dia – Ina Glo­bal)

granjon-f.-e1434471023276.jpgFabien Gran­jon est socio­logue, pro­fes­seur en sciences de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion au sein de l’Université Paris 8. Il est membre du Centre d’études sur les médias, les tech­no­lo­gies et l’internationalisation (CEMTI), labo­ra­toire inter­dis­ci­pli­naire qu’il a diri­gé de 2013 à 2017. En col­la­bo­ra­tion avec Vene­tia Papa et Gokce Tun­cel, il a publié, en juin 2017, aux Presses des Mines, Mobi­li­sa­tions numé­riques. Poli­tiques du conflit et tech­no­lo­gies média­tiques. Avec Domi­nique Car­don, ils sont les auteurs de Médiac­ti­vistes (Les Presses de Sciences Po, 2013).

On ne com­prend pas encore très bien la nature des liens effec­tifs entre Le Média et La France Insou­mise. Ces affi­ni­tés média­ti­co-poli­tiques vous semblent-elles pro­blé­ma­tiques ?

Le Média est assu­ré­ment une ini­tia­tive de la France Insou­mise (FI). Jean-Luc Mélen­chon en a lan­cé l’idée et a man­da­té sa conseillère en com­mu­ni­ca­tion, Sophia Chi­ki­rou, pour faire avan­cer le pro­jet. Aude Ros­si­gneux en a été dési­gnée rédac­trice en chef. Fille de l’actuel rédac­teur en chef du Canard Enchaî­né – l’un des rares médias de presse écrite encore indé­pen­dant (avec L’Humanité et La Croix) – et pro­fes­sion­nelle d’expérience, elle est cen­sée incar­ner un jour­na­lisme enga­gé et de convic­tion. Elle insiste sur le fait que Le Média ne sera en aucun cas le jouet de Mélen­chon et donc la cour­roie de trans­mis­sion d’un appa­reil mili­tant. De fait, quand on prend connais­sance des poli­tiques « en vue » qui sou­tiennent l’initiative, ils sont loin d’être tous membres de la FI, tant s’en faut. Dans la tri­bune du Monde le 25 sep­tembre qui en appe­lait à la créa­tion d’un média alter­na­tif « éloi­gné du modèle éco­no­mique domi­nant », on retrou­vait aus­si bien Arnaud Mon­te­bourg qu’Eva Joly, Marie-George Buf­fet ou encore Phi­lippe Pou­tou. Quand Laurent Jof­frin, direc­teur de la rédac­tion de Libé­ra­tion dénonce par exemple le lien orga­nique en Le Média et la FI, c’est fina­le­ment pour nous dire qu’un média enga­gé ne peut être pro­duc­teur de véri­té. Il est alors sous-enten­du que Libé­ra­tion, Le Figa­ro ou BFM TV seraient, évi­dem­ment et a contra­rio de Le Média, des organes plus sûre­ment capables de pro­duire cette véri­té neutre et objec­tive. C’est par­fai­te­ment ridi­cule et mal­hon­nête. Aude Ros­si­gneux avance pour sa part l’idée d’un jour­na­lisme por­té par une « sub­jec­ti­vi­té hon­nête », c’est-à-dire d’une pra­tique de pro­duc­tion d’information qui aurait l’honnêteté de recon­naître ce que la vue qu’elle publi­cise doit au point de vue qu’elle mobi­lise. Elle défend donc la néces­si­té d’un jour­na­lisme enga­gé soli­daire des luttes sociales qui assume de prendre par­ti, mais expli­cite ses cadres inter­pré­ta­tifs. L’objectivité, ce n’est pas autre chose que cette capa­ci­té à objec­ti­ver réflexi­ve­ment le prisme de l’exactitude que l’on entend publi­ci­ser.

Cette ques­tion de la neu­tra­li­té de la pro­duc­tion jour­na­lis­tique est tout de même une vieille lune. On retrouve d’ailleurs ce grand par­tage entre « bonnes pra­tiques » neutres et « mau­vaises pra­tiques » enga­gées au sein même du champ des sciences sociales. Pierre Bour­dieu parle de « fraude ori­gi­nelle » pour qua­li­fier cette recherche illu­soire de la neu­tra­li­té en socio­lo­gie qui, quoi qu’elle s’en défende est une science poli­tique. Le jour­na­lisme souffre d’une fal­si­fi­ca­tion du même ordre. Dans le champ scien­ti­fique, la cri­tique n’a donc pas tou­jours bonne presse. Quant à la soi disant « bonne presse », celle que l’on qua­li­fie par trop faci­le­ment « de réfé­rence », elle n’est assu­ré­ment pas tou­jours cri­tique ! Lors de sa soi­rée de lan­ce­ment, le 11 octobre der­nier, Le Média s’est moqué, en ouver­ture, de ces ater­moie­ments de la sphère jour­na­lis­tique en sin­geant un JT qui aurait été entiè­re­ment dédié à la magni­fi­cence de Mélen­chon. Le ton de cette soi­rée de lan­ce­ment était d’ailleurs un peu étrange, façon talk show sym­pa­thique, par moment un peu bavard, un peu ama­teur aus­si, mais qui fai­sait jus­te­ment la démons­tra­tion du décloi­son­ne­ment pos­sible de l’espace public.

La créa­tion de Le Média au regard du pay­sage média­tique actuel repré­sente-t-elle une nou­veau­té ?

S’agissant du carac­tère nova­teur ou pas de l’initiative, atten­dons sa mise en place effec­tive à la mi-jan­vier pour objec­ti­ver, sur pièce, le dis­po­si­tif. La « nou­veau­té » ne me semble pas être un cri­tère déter­mi­nant pour jau­ger et juger ce type de pro­jet. À l’heure actuelle, nous dis­po­sons sur­tout d’éléments pro­gram­ma­tiques sur ce pure player : un média citoyen gra­tuit, géné­ra­liste, plu­ra­liste, indé­pen­dant, visant une varié­té de publics fran­co­phones et qui défend les valeurs de l’anticapitalisme, de l’antiracisme, du fémi­nisme, de l’écologie. Nous ver­rons bien ce qu’il en sor­ti­ra. D’ores et déjà, on peut tou­te­fois consta­ter que le modèle éco­no­mique de Le Média vise à se déta­cher du prin­cipe des action­naires majo­ri­taires et des mannes finan­cières qui seraient appor­tées par de grands groupes indus­triels (Bol­lo­ré, Dra­hi, Bouygues, Das­sault, etc.). Les levées de fond ont été orga­ni­sées autour de l’idée d’une mul­ti­tude de petits por­teurs ache­tant des parts sociales et qui sont appe­lés des socios, à l’instar des sup­por­ters du FC Bar­ce­lone. Ces socios auront accès à des ser­vices exclu­sifs, mais auront sur­tout leur mot à dire quant à la gou­ver­nance du dis­po­si­tif qui devrait, à terme, muter en une socié­té coopé­ra­tive et par­ti­ci­pa­tive (SCOP). Par ailleurs, il y a, me semble-t-il, un enjeu impor­tant lié à la manière dont Le Média va orga­ni­ser ses col­la­bo­ra­tions avec les autres médias alter­na­tifs, avec d’autres orga­ni­sa­tions de la socié­té civile, notam­ment celle pro­dui­sant de l’expertise. Il s’agira éga­le­ment d’observer les pro­ces­sus par les­quels ils entendent inté­grer les publics à leurs pro­duc­tions et ain­si, se mettre en capa­ci­té de faci­li­ter l’accès à l’expression poli­tique publique et faire entendre des voix autres que celles des mono­poles média­tiques domi­nants de la parole publique.

Visi­ble­ment, le recru­te­ment des jour­na­listes est en train de se faire sur des bases d’adhésion au « Mani­feste pour un nou­veau média citoyen » mais, au moins dans un pre­mier temps, l’équipe rédac­tion­nelle devrait res­ter modeste. Il est semble-t-il pré­vu qu’ils embauchent une dou­zaine ou une quin­zaine de jour­na­listes qui, selon toute vrai­sem­blance, seront inté­grés à une agence de presse auto­nome. Il n’est par exemple pas pré­vu, pour l’heure, que soient enga­gés des jour­na­listes d’investigation et des « grands repor­ters ». Reste aus­si à voir com­ment va s’organiser concrè­te­ment le tra­vail rédac­tion­nel et les rap­ports de pro­duc­tion au sein même du dis­po­si­tif. D’après ce que l’on en sait aujourd’hui, Le Média s’acheminerait plu­tôt vers un mode de pro­duc­tion hybride qui mâti­ne­rait modèle jour­na­lis­tique exi­geant et édu­ca­tion popu­laire poli­tique. Les termes « décryp­tage » et « péda­go­gie » reviennent très sou­vent dans les dis­cours pour décrire les conte­nus qui seront édi­to­ria­li­sés et dif­fu­sés. Ce sont des mar­queurs qui tendent à affir­mer qu’il s’agira de se défaire des « tyran­nies » bien connues qui pèsent sur la pra­tique jour­na­lis­tique notam­ment sou­mise à l’urgence des hard news, du scoop et du com­men­taire à chaud.

Le Média aurait donc voca­tion à aider à l’éducation des citoyens ?

Le Média semble en effet avoir quelque vel­léi­té à jouer le rôle d’un intel­lec­tuel col­lec­tif poly­va­lent. Aude Ros­si­gneux reste évi­dem­ment pru­dente quant aux déve­lop­pe­ments futurs et on com­prend pour­quoi, mais elle ne semble pas du tout fer­mée à l’idée que Le Média puisse, sous cer­taines condi­tions, se trans­for­mer en quelque chose de plus vaste qui pour­rait par exemple inté­grer une mai­son d’édition. À cet égard, il serait inté­res­sant de ne pas oublier les expé­riences qui ont pris corps en des temps et des situa­tions qui, certes, ne res­semblent guère au pré­sent de Le Média, mais qui ont été riches d’enseignement quant à la manière de conduire de vastes opé­ra­tions de pro­duc­tion cri­tique. Je pense par exemple aux poli­tiques cultu­relles qui ont été menées au Chi­li sous le gou­ver­ne­ment de Sal­va­dor Allende.

Pour Anto­nio Gram­sci, l’hégémonie s’organise sur un plan idéo­lo­gique autour de la ques­tion de l’exercice du pou­voir cultu­rel sur les dif­fé­rentes classes qui ne sont pas au pou­voir, mais évi­dem­ment aus­si par la « prise du pou­voir » cultu­rel par les groupes contre-hégé­mo­niques dans le cadre de la prise géné­rale du pou­voir. La résis­tance, de ce point de vue, ne se trouve donc pas tant dans les acti­vi­tés de séman­ti­sa­tion d’un récep­teur-consom­ma­teur actif, que dans les pos­sibles construits par des indi­vi­dus col­lec­ti­ve­ment orga­ni­sés, tra­vaillant à la mise en œuvre d’une culture cri­tique sin­gu­lière, d’une intel­lec­tua­li­té nou­velle valo­ri­sant l’expérimentation de pra­tiques média­tiques popu­laires et par­ti­ci­pant ain­si à la lutte idéo­lo­gique. Il faut par ailleurs, avec Bour­dieu, être bien clair sur le fait que la « conver­sion des consciences et des volon­tés » n’est qu’une par­tie seule­ment du pro­ces­sus de chan­ge­ment social, mais faire adve­nir des pos­sibles passe rai­son­na­ble­ment par la connais­sance du pro­bable.

Si la voca­tion contre-hégé­mo­nique de Le Média n’est évi­dem­ment pas, pour l’heure, d’instaurer un nou­veau pou­voir cultu­rel popu­laire (un front cultu­rel ren­ver­sé), il n’en reste pas moins vrai que c’est là l’occasion de pro­po­ser des pra­tiques démo­cra­tiques de pro­duc­tion alter­na­tive d’information et d’encourager de nou­velles formes de com­mu­ni­ca­tion sociale. Avec l’aide et la col­la­bo­ra­tion d’autres médias alter­na­tifs – Gérard Mil­ler a notam­ment pré­ci­sé, il y a peu, que l’équipe a bien la volon­té de tra­vailler en bonne intel­li­gence avec la Coor­di­na­tion per­ma­nente des médias libres et des médias citoyens (Acri­med, Fakir, Bas­ta­mag, Repor­terre, TV bruits, Radio MNE, etc.) – Le Média pour­rait peut-être se mettre en capa­ci­té de jeter les bases d’une véri­table culture popu­laire lut­tant contre la domi­na­tion sym­bo­lique, décons­trui­sant les fausses évi­dences des dis­cours domi­nants, met­tant au jour les déter­mi­nants sociaux qui struc­turent ces pra­tiques dis­cur­sives, ain­si que la manière dont ils pèsent sur les esprits des sujets sociaux. Aus­si, tout ce qui pour­rait a prio­ri aller dans le sens de la mise à mal de la domi­na­tion sym­bo­lique pour­rait trou­ver sa place dans une confi­gu­ra­tion média­tique plus large dont Le Média pour­rait être un des élé­ments moteurs. Ces éven­tuelles évo­lu­tions ne sau­ront prendre forme que sous condi­tion des néces­si­tés de la période et notam­ment du niveau d’intensité de la conflic­tua­li­té sociale.

Pen­sez-vous que la créa­tion de Le Média est à mettre en paral­lèle avec l’émergence récente de nou­velles revues en ligne ou papier (Limites, L’incorrect, Le Comp­toir, Phil­lit, Lun­di­ma­tin…), assu­mant un par­ti pris radi­cal ?

Les médias que vous citez ne me semblent pas faire par­tie des modèles de Le Média. En revanche, il est évident que les ini­tia­teurs du pro­jet devaient avoir en tête, au moins pour cer­tains d’entre eux, quelques unes des expé­riences média­tiques menées dans le pro­lon­ge­ment des mou­ve­ments dits « de crise » qui se sont trou­vés au cœur de la cri­tique sociale ces der­nières années. Je pense notam­ment au mou­ve­ment des Indi­gna­dos (15‑M) en Espagne et du mou­ve­ment Occu­py aux États-Unis. Dans un cas comme dans l’autre, bien que les­dits cas soient à bien des égards dis­sem­blables, nous avons vu ces mou­ve­ments ali­men­ter pour par­tie les scores de cer­tains can­di­dats lors des séquences élec­to­rales qui ont fait suite à ces mobi­li­sa­tions d’ampleur. Pode­mos et Ber­nie San­ders – l’un des can­di­dats à la pri­maire démo­crate de 2016 – ont ain­si obte­nu des résul­tats plus qu’honorables au regard de la struc­ture des oppor­tu­ni­tés élec­to­rales qui cadraient leurs can­di­da­tures. Je ne déve­loppe pas davan­tage ce point qui nous éloigne du cœur de notre pro­pos, mais force est de consta­ter que ces deux for­ma­tions poli­tiques ont l’une et l’autre fait un usage par­ti­cu­liè­re­ment habile des tech­no­lo­gies de l’informatique connec­tée. Pode­mos et les sou­tiens de San­ders se sont appuyés sur des émis­sions, voire des pro­grammes audio­vi­suels plus com­plets, res­pec­ti­ve­ment La Tuer­ka (notam­ment pré­sen­tée par Pablo Igle­sias) et The Young Turks (TYT), qui comptent 160 000 abon­nés pour l’une et plu­sieurs mil­lions d’abonnés pour l’autre. Début octobre, Le Média a affi­ché son sou­tien aux jour­na­listes du pure player amé­ri­cain, arrê­tés alors qu’ils cou­vraient des mani­fes­ta­tions orga­ni­sées dans la ville de Saint Louis par le mou­ve­ment Black Lives Mat­ter. Des membres de TYT ont éga­le­ment créé, avec d’anciens membres de l’équipe de San­ders, Jus­tice Demo­crats, une orga­ni­sa­tion poli­tique qui lutte pour la jus­tice sociale et dénonce la poli­tique menée par Donald Trump. Quant à Pode­mos, il s’est lan­cé dans la créa­tion d’un centre cultu­rel dans le quar­tier Argan­zue­la de Madrid. La Mora­da, c’est son nom, com­prend notam­ment une librai­rie, un espace de for­ma­tion et de réunion et un lieu dédié aux évé­ne­ments. Ces ini­tia­tives montrent l’importante poro­si­té qu’il peut y avoir entre le poli­tique, le cultu­rel et le média­tique.

Le Média a‑t-il voca­tion à res­ter un média de niche ?

De ce point de vue, Le Média est assu­ré­ment un pari puisqu’il ne s’agit pas seule­ment de pro­po­ser un dis­po­si­tif média­tique de plus dans le pay­sage des médias dits « alter­na­tifs » ou « indé­pen­dants », mais bien de venir se frot­ter à la « grand messe » du jour­nal télé­vi­sé. Même s’il est affir­mé, à rai­son, qu’il ne s’agit pas de concur­ren­cer les chaînes de télé­vi­sion tra­di­tion­nelles, le choix de construire un jour­nal d’information quo­ti­dien dif­fu­sé à 20 heures dit évi­dem­ment quelque chose des ambi­tions de Le Média en ce domaine. Le bul­le­tin d’information a voca­tion à concou­rir avec la litur­gie et les sacris­tains des JT des médias domi­nants. Reprendre des for­mats et les codes habi­tuel­le­ment uti­li­sés, mais en faire quelque chose de dif­fé­rent est un vieux dilemme de la presse pro­gres­siste. Si l’extension du domaine de la lutte passe par une pro­duc­tion sym­bo­lique contre-hégé­mo­nique allant à l’encontre de la natu­ra­li­sa­tion de la repro­duc­tion sociale et de la domi­na­tion sym­bo­lique, peut-on tou­te­fois se conten­ter d’une simple « inver­sion de signe » des mes­sages ? Autre­ment dit, ne faut-il pas aus­si chan­ger les modes de pro­duc­tion de la culture et de l’information eux-mêmes ? Ces ques­tions res­tent ouvertes.

Par ailleurs, Le Média n’a pas voca­tion à se pla­cer sur le même cré­neau qu’un titre comme Media­part dont la spé­ci­fi­ci­té tient notam­ment au tra­vail d’enquête qui y est mené et au débus­quage d’affaires. En revanche, il pour­rait éven­tuel­le­ment s’en rap­pro­cher par cer­tains aspects, par exemple à l’instar du prin­cipe d’une pla­te­forme de blogs per­met­tant la mise en visi­bi­li­té et en publi­ci­té d’une expres­sion plus sin­gu­lière, sub­jec­tive et spé­cia­li­sée. Le Média se veut pour le moment un sup­port essen­tiel­le­ment audio­vi­suel, mais on peut ima­gi­ner que cette orien­ta­tion puisse évo­luer au fil du temps et s’enrichir de for­mats connexes à l’instar de ce qu’a inven­té Pode­mos avec son émis­sion de débat Fort Apache, aus­si pré­sen­tée par Pablo Igle­sias. Encore une fois, il faut attendre de voir quels sont les déve­lop­pe­ments qui vien­dront gar­nir la pro­po­si­tion cen­trale de pro­duc­tion d’un JT alter­na­tif quo­ti­dien.

Je ne suis pas cer­tain de déchif­frer cor­rec­te­ment ce que vous enten­dez par « média de niche ». S’il s’agit de dire de Le Média qu’il sera a prio­ri confi­den­tiel avec une faible audience, cela reste à voir. Cer­tains dis­po­si­tifs équi­va­lents comme ceux que nous venons d’évoquer mobi­lisent des audiences qui sont loin d’être ridi­cules. S’il s’agit de sou­li­gner que Le Média s’adresse à des publics ciblés, c’est une évi­dence puisqu’il reven­dique une ligne édi­to­riale tout à fait claire, fon­ciè­re­ment à gauche. Tou­te­fois, ces publics consti­tuent, ensemble, davan­tage qu’une mino­ri­té active. L’idée de Le Média est de pou­voir ras­sem­bler un large spectre de citoyens et il s’en donne les moyens. Pour être viable, les ini­tia­teurs de Le Média estiment que la sous­crip­tion en sou­tien au pro­jet devra atteindre les 2 mil­lions d’euros. C’est beau­coup d’argent et il me semble évident qu’un tel inves­tis­se­ment n’a pas voca­tion à conten­ter une frac­tion mili­tante déjà acquise à la cause, mais entend béné­fi­cier d’un « retour sur inves­tis­se­ment » plus vaste. Il s’agit de mettre en œuvre un dis­po­si­tif de mobi­li­sa­tion du consen­sus sus­cep­tible de débou­cher sur des formes d’action poli­tique. Le Média est un pro­jet poli­tique, il ne s’en cache pas et devrait donc en tirer toutes les consé­quences, notam­ment quant au rôle qu’il se doit de tenir dans la mobi­li­sa­tion de l’action.

Plus géné­ra­le­ment, qu’est-ce que Le Média tra­duit du pay­sage poli­tique actuel en France ?

C’est une ques­tion cen­trale. Le Média n’est pas seule­ment l’expression d’une « volon­té média­tique », mais il s’inscrit assez clai­re­ment dans le pro­lon­ge­ment de la cam­pagne pré­si­den­tielle de Jean-Luc Mélen­chon. Les « nou­velles » manières d’informer sont à mettre en paral­lèle avec les « nou­velles » manières de faire (de la) poli­tique. Lors des der­nières élec­tions pour l’exercice des plus hautes fonc­tions du pou­voir exé­cu­tif, Mélen­chon a théo­ri­sé une stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion fon­dée sur la conflic­tua­li­té à l’égard des médias domi­nants qui le pré­sentent rare­ment sous un bon jour. Il s’est aus­si mas­si­ve­ment appuyé sur les pos­si­bi­li­tés offertes par l’informatique connec­tée et le déve­lop­pe­ment d’outils numé­riques faci­li­tant l’autonomie de repré­sen­ta­tion, la construc­tion de pro­blèmes publics, les adresses ciblées, l’organisation et la coor­di­na­tion des col­lec­tifs mobi­li­sés, et même, en l’occurrence, l’ubiquité holo­gram­mique. Mélen­chon a éga­le­ment sa propre chaîne You­Tube grosse de 370 000 abon­nés. Sa can­di­da­ture a béné­fi­cié d’une réelle dyna­mique à la base qui a notam­ment été por­tée par des groupes d’appui qui se sont auto-orga­ni­sés pour mener cam­pagne. Pour mon­ter l’un de ses col­lec­tifs, il suf­fi­sait d’en faire la pro­po­si­tion sur Inter­net. Cela a notam­ment per­mis de fédé­rer des per­sonnes qui sou­hai­taient s’engager, mais pou­vaient avoir quelque réti­cence à s’investir dans un col­lec­tif mili­tant plus tra­di­tion­nel, avec ses préa­lables et ses rites. L’usage d’Internet favo­rise en effet la consti­tu­tion de col­lec­tifs par agré­ga­tion et connexion.

Aus­si, n’est-il pas éton­nant de consta­ter que le mani­feste de Le Média a notam­ment été dif­fu­sé via des canaux comme Change.org et les sites de réseaux sociaux les plus cou­rus. Il n’est pas non plus sur­pre­nant d’apprendre que La Répu­blique en marche d’Emmanuel Macron, l’autre mou­ve­ment poli­tique qui a plei­ne­ment pro­fi­té des poten­tia­li­tés ouvertes par Inter­net, ait éga­le­ment la volon­té de créer son propre média. Il s’agirait même de « se consti­tuer comme un média », rap­pe­lant ain­si les thèses léni­niennes de Que faire ? sur le jour­nal comme orga­ni­sa­teur col­lec­tif. Dans les socié­tés capi­ta­listes avan­cées au sein des­quelles le niveau d’affrontement social bien qu’élevé n’ouvre pas de crise révo­lu­tion­naire majeure, les batailles poli­tiques sont tou­jours d’abord des com­bats sym­bo­liques, des guerres de posi­tion qui sont d’autant plus âpres que les­dites socié­tés font face à des crises ins­ti­tu­tion­nelles, idéo­lo­giques et de légi­ti­mi­té qui tendent à la per­ma­nence. Dans ces condi­tions, il devient cru­cial pour les acteurs poli­tiques de se don­ner les moyens de leur auto­no­mie repré­sen­ta­tion­nelle et de pou­voir don­ner à lire, voire et entendre des conte­nus qui vont dans le sens de ce qu’ils défendent et de leurs inté­rêts de caste et/ou de classe. À l’heure des fake news, du confu­sion­nisme, du néo­con­ser­va­tisme et de la décom­plexion des idées les plus réac­tion­naires, les luttes idéo­lo­giques sont deve­nues par­ti­cu­liè­re­ment aiguës. La struc­ture de pro­prié­té des grands médias témoigne évi­dem­ment de cette volon­té de contrô­ler les idées. Sans garan­tie cer­taine, les logiques média­tiques de natu­ra­li­sa­tion des ordres sociaux visent à régu­ler les élans cri­tiques et à dévi­ta­li­ser les poli­tiques du conflit. Les affron­te­ments sym­bo­liques jouent donc un rôle non négli­geable dans la mise en accep­ta­bi­li­té des condi­tions d’existence ou, au contraire, dans la pos­si­bi­li­té d’envisager des alter­na­tives cré­dibles à ce qui tend à être pré­sen­té comme des impé­ra­tifs fonc­tion­nels. Si ce ne sont pas uni­que­ment les idées qui font le et la poli­tique, celles-ci ne sont pas non plus « qua­li­té négli­geable » en ce domaine. Le Média me semble être l’une des ini­tia­tives qui prend au sérieux cet état de choses et vise à ren­for­cer idéo­lo­gi­que­ment les citoyens de gauche consé­quents. C’est d’ailleurs ce qui, en sub­stance, lui est prin­ci­pa­le­ment repro­ché par une par­tie des agents du champ jour­na­lis­tique qui y voient, à rai­son, une ligne édi­to­riale qui s’avère être une cri­tique en acte de leurs pra­tiques et de leurs propres enga­ge­ments qui ne disent pas tou­jours leur nom.

Source : le CEMTI

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