Les espaces « non-mixtes », un choix plus que légitime dans les stratégies de luttes collectives

« Il semble que chaque géné­ra­tion poli­tique doive la redé­cou­vrir »

Ins­tru­ment de lutte pour le mou­ve­ment des droits civiques aux États-Unis, puis pour le mou­ve­ment fémi­niste des années 70, la non-mixi­té fait pour­tant encore débat quand elle res­sur­git, comme au cours du mou­ve­ment Nuit debout (en 2018) lorsque des femmes ont choi­si de se réunir sans hommes. Lieux d’expression et de prise de conscience libé­rés de la pré­sence des groupes domi­nants, les espaces non-mixtes per­mettent de redé­cou­vrir ses forces et d’élaborer des stra­té­gies de lutte col­lec­tive. Une pra­tique non-seule­ment légi­time, mais aus­si « vitale », jugent des mili­tantes et intel­lec­tuelles inter­ro­gées par Bas­ta !.

« J’ai décou­vert la non-mixi­té au sein d’un groupe fémi­niste ren­nais, rap­porte Ornel­la, une mili­tante aujourd’hui habi­tuée de ce mode de fonc­tion­ne­ment. Je sor­tais de chez un méde­cin, qui après m’avoir posé des ques­tions et s’être ren­du compte que je tra­ver­sais une période dif­fi­cile, m’avait pro­po­sé de le joindre quand je vou­lais. J’ai immé­dia­te­ment par­lé du malaise que j’avais res­sen­ti pen­dant la consul­ta­tion avec les filles pré­sentes, et réa­li­sé que la situa­tion n’était pas nor­male. » Par­ler libre­ment de son vécu, sans peur de cho­quer ou de faire mal, en ayant l’assurance que le groupe va com­prendre son res­sen­ti : c’est l’une des prin­ci­pales rai­sons avan­cées par les fémi­nistes qui ont pris l’habitude d’échanger ensemble, sans les hommes, pour mieux ana­ly­ser ce à quoi elles sont confron­tées, et se don­ner les moyens de leur éman­ci­pa­tion.

« La pra­tique de la non-mixi­té est une consé­quence de la théo­rie de l’auto-émancipation. C’est à dire de la lutte par les oppri­més, pour les oppri­més », décrit la socio­logue Chris­tine Del­phy dans un texte qui rap­pelle l’histoire de cette stra­té­gie poli­tique. « Cette idée simple, il semble que chaque géné­ra­tion poli­tique doive la redé­cou­vrir, pour­suit-elle. Dans les années 1960, elle a d’abord été redé­cou­verte par le mou­ve­ment amé­ri­cain pour les droits civiques qui, après deux ans de lutte mixte, a déci­dé de créer des groupes noirs, fer­més aux blancs. » Dans les années 1970, le mou­ve­ment de libé­ra­tion des femmes, dans tout le monde occi­den­tal, choi­sit éga­le­ment la non-mixi­té [1].

Les conditions d’une libération de la parole

« Les oppri­més ne peuvent pas mettre de mots sur les choses si les oppres­seurs sont pré­sents, explique Fran­çoise Ver­gès, poli­to­logue et fémi­niste, qui a par­ti­ci­pé à cette expé­rience de non-mixi­té dans les années 1970. Il est plus facile de par­ler de ses peurs, de ses bles­sures, de ses décep­tions et de ses espoirs quand on est entre soi. En s’organisant en groupe et en par­ta­geant nos propres expé­riences, nous com­pre­nons que nos pro­blèmes ne sont pas per­son­nels, mais que nous nous ins­cri­vons dans une struc­ture d’oppression. » La non-mixi­té a été par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante pour que les femmes puissent prendre conscience du carac­tère sys­té­mique des vio­lences mas­cu­lines [2].

« Dans les espaces non-mixtes, la parole de cha­cune peut être enten­due, prise en compte, libre­ment », décrit Fran­çoise, qui a décou­vert la non mixi­té entre les­biennes, avant de par­ti­ci­per à des groupes com­pre­nant aus­si des femmes hété­ro­sexuelles. Prendre la parole est une com­pé­tence, que les hommes déve­loppent plus fré­quem­ment au fil de leurs exis­tences que les femmes. « Mais plus on pra­tique, meilleure on est », glisse Fran­çoise.

Caro­line de Haas, co-fon­da­trice de l’association Osez le fémi­nisme, raconte com­ment, aux débuts de l’association, les hommes pré­sents mono­po­li­saient la parole. Un jour, dans une réunion où les inter­ven­tions étaient limi­tées à trois minutes par per­sonne, elle se cale dans un coin, note. « Dans la salle, une cen­taine de per­sonnes, 85% de femmes. À la fin de la ren­contre, un tiers des femmes et près de la moi­tié des hommes avaient pris la parole. Les femmes avaient par­lé en moyenne deux minutes, les hommes quatre minutes. Dans une réunion cen­sée être fémi­niste, avec 85% de femmes, on repro­duit quand même les inéga­li­tés de sexe dans la prise de parole ! » 

« Dans les groupes non-mixtes, on se renforce les unes les autres »

« Lorsque je me retrouve entre femmes, au sein de groupes fémi­nistes, je me sens à l’aise, et pas jugée. Ras­su­rée sur mes com­pé­tences, je me sens plus cré­dible, ensuite, pour m’exprimer au sein des espaces mixtes », déve­loppe Ornel­la. « Les femmes ont besoin de par­ler avec des femmes. Elles savent alors qu’elles n’auront pas besoin de tout expli­quer, ajoute Fran­çoise Ver­gès. Dans les espaces mixtes, on peut pas­ser son temps à jus­ti­fier la moindre parole. » Évo­quant les débats qui ont agi­té Nuit debout à pro­pos de la légi­ti­mi­té d’espaces non mixtes, la mili­tante fémi­niste qui tient le blog Crêpe Geor­gette signale que la non-mixi­té est en fait « vitale » pour les fémi­nistes. Selon elle, beau­coup de femmes ayant vécu des réunions mixtes trai­tant du sexisme témoignent qu’une immense par­tie des réunions se passe à ré-expli­quer le fait que le sexisme est une réa­li­té. « Très peu de temps est consa­cré à la lutte contre le sexisme ; on passe plus de temps à en expli­quer l’existence et à ras­su­rer les hommes pré­sents. »

« Mais de quoi parlent-elles donc ? », se demandent par­fois les hommes, inquiets de lieux fer­més où l’on pas­se­rait son temps à dire du mal d’eux. « On parle de choses très concrètes, répond la poli­to­logue Fran­çoise Ver­gès. La sexua­li­té, la double jour­née de tra­vail, les emplois sous-qua­li­fiés et sous-payés. On se pose aus­si des ques­tions : qu’est-ce qui per­met à cela de se per­pé­tuer ? »

Une pratique mal tolérée, voire combattue par les hommes

La poli­to­logue se sou­vient de vieilles femmes qui ont pu for­mu­ler, pour la pre­mière fois, le fait que leur vie n’avait pas comp­té. Elles avaient pas­sé leur temps à ser­vir leur mari et leurs enfants. « On écoute, on res­sent, on par­tage des émo­tions, reprend Fran­çoise. Cela crée des liens, de la soli­da­ri­té et de la force. » Fran­çoise Ver­gès approuve : « Les groupes non-mixtes ne pro­duisent pas seule­ment du dis­cours. On s’y ren­force les unes les autres et on s’y donne du cou­rage ». Les femmes découvrent aus­si qu’elles peuvent pas­ser des moments très gais ensemble, et sur­mon­ter leurs riva­li­tés. « On repart de là pleines d’énergies, regon­flées pour faire la révo­lu­tion », assure Fran­çoise.

Côté mas­cu­lin, l’enthousiasme est plus tem­pé­ré. De nom­breux hommes, ain­si que quelques femmes, crient même au sexisme inver­sé. « Dès que les femmes essaient de se ré-appro­prier un espace, elles sont cri­ti­quées, avance Fran­çoise. Il n’y a qu’à voir com­ment les mou­ve­ments #metoo et #balan­ce­ton­porc sont consi­dé­rés. Tous les jours, ils sont cri­ti­qués, mon­trés du doigt comme s’ils met­taient notre socié­té en dan­ger. Je le vois comme une cri­tique ouverte de la non-mixi­té. Parce que ce sont les femmes, et rien que les femmes, qui portent ce mou­ve­ment. » Dans les années 1970, cer­tains hommes en sont venus aux mains pour empê­cher les femmes de se réunir entre elles.

« Des centaines de réunions composées à 100% d’hommes sans que cela ne froisse personne »

Selon l’argument alors avan­cé, les groupes non-mixtes allaient divi­ser et affai­blir « la lutte », c’est-à-dire les com­bats menés par la gauche et l’extrême gauche contre le capi­ta­lisme, l’exploitation de la classe ouvrière et l’autoritarisme d’État [3]. Au prin­temps 2016, quand des femmes com­mencent à se réunir dans des espaces non-mixtes au sein du mou­ve­ment Nuit debout, cer­tains hommes en se déclarent outrés. « J’ai vu trois hommes voci­fé­rer sur une dame de 60 ans qui ten­tait de leur expli­quer pour­quoi nous étions en non mixi­té », rap­porte la blo­gueuse Emma.

« Il est inté­res­sant de noter le fait que lorsque 15 ou 20 femmes décident de se réunir entre elles, cela déclenche de nom­breux tweets et papiers, relève Caro­line de Haas. Il se passe chaque jour à la sur­face de la pla­nète des cen­taines de réunions poli­tiques, syn­di­cales, pro­fes­sion­nelles com­po­sées à 100% d’hommes, sans que cela ne froisse per­sonne. »

« Une zone de respiration dans une société oppressive »

« En tant que fémi­niste, je sais que la révolte des domi­nées prend rare­ment la forme qui plai­rait aux domi­nants. Je peux même dire : elle ne prend jamais une forme qui leur convient », ana­lyse Chris­tine Del­phy [4]. Au prin­temps 2017, une vague de pro­tes­ta­tion a sur­gi suite à l’annonce d’ateliers non-mixtes, réser­vés aux femmes noires et métisses, lors d’un fes­ti­val orga­ni­sé à Paris par le col­lec­tif afro-fémi­niste Mwa­si. La mai­rie de Paris a même annon­cé qu’elle allait deman­der l’interdiction du fes­ti­val et qu’elle se réser­vait la pos­si­bi­li­té de pour­suivre les ini­tia­trices de cet évé­ne­ment pour dis­cri­mi­na­tion. Le tout à la grande satis­fac­tion de l’extrême droite, qui avait dénon­cé un racisme « anti-blancs ».

« Il existe une dif­fé­rence entre la ségré­ga­tion subie et nour­rie par le pou­voir, et la non-mixi­té tem­po­raire choi­sie par des per­sonnes vul­né­rables », rap­pelle la jour­na­liste et mili­tante Rokhaya Dial­lo. « Les réunions afro-fémi­nistes non mixtes n’ont en aucun cas voca­tion à pro­po­ser un pro­jet de socié­té ségré­ga­tion­niste défi­ni­tif, puisqu’elles s’inscrivent dans la tem­po­ra­li­té d’un évé­ne­ment ponc­tuel. Elles offrent à leurs par­ti­ci­pantes une échap­pa­toire, une zone de res­pi­ra­tion dans une socié­té oppres­sive. »

« Il est impor­tant de se construire à côté, pour pou­voir mieux reve­nir après », insiste Ornel­la. À la recherche d’un groupe afro-fémi­niste, elle vit pour le moment cette non-mixi­té « par pro­cu­ra­tion », et confie : « Elle me fait beau­coup de bien. Cer­tains mor­ceaux de moi, peu à peu, se ras­semblent. » La jeune femme réa­lise qu’elle n’est pas la seule à vivre ces « petites » choses qu’elle trouve insup­por­tables : on lui tri­pote les che­veux, on lui demande sans cesse d’où elle vient, ou de jus­ti­fier ses ori­gines… « Être en non-mixi­té per­met de trou­ver les res­sorts pour dire à l’autre ce qui a été bles­sant dans sa façon de se com­por­ter, ou dans sa façon de par­ler » , explique-t-elle. Cha­cune se conso­lide, apprend à s’affirmer. « Les rai­sons pour les­quelles ces groupes sont atta­qués, c’est qu’ils mettent en évi­dence, de façon radi­cale, la domi­na­tion patriar­cale et raciste, estime de son côté Fran­çoise Ver­gès. Il faut donc, dans tous les cas, résis­ter à l’injonction de la mise au silence. »