Ce n’est pas l’islamisme que les manifestants turcs rejettent, c’est le néolibéralisme

Le ministre de l’Intérieur a fait savoir que 1.730 personnes avaient été arrêtées pendant les manifestations, des centaines ont été blessées... Dès lors, la démission du ministre de l’Intérieur, comme celles du préfet d’Istanbul et du chef de la police constituent des revendications importantes.

Inter­ven­tions

« Ce n’est pas l’islamisme que les mani­fes­tants turcs rejettent, c’est le néo­li­bé­ra­lisme »

Le 4 juin, Nadeen Sha­ker inter­vie­wait Ozan Tekin pour Ahram online (http://english.ahram.org.eg/). Ozan Tekin est un auteur turc, édi­teur du site Marksist.org, « un site d’information turc ancré à gauche ».

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Ahram online (AO) : Pou­vez-vous nous don­ner une idée de la façon dont des ras­sem­ble­ments qui ne réunis­saient qu’une poi­gnée de per­sonnes mobi­li­sées contre la des­truc­tion d’un parc ont pu se trans­for­mer en une vague de mani­fes­ta­tions anti-gou­ver­ne­men­tales à l’échelle natio­nale ?

Ozan Tekin (OT) : Dans la nuit de mar­di der­nier, une dizaine de militant•e•s ont accou­ru dans l’enceinte du Parc Gezi au moment où les bull­do­zers y péné­traient pour com­men­cer l’arrachage des arbres. Quelques heures plus tard, les bull­do­zers ont dû se reti­rer et quelques mil­liers de per­sonnes ont alors occu­pé le parc. La police a pris d’assaut le parc aux pre­mières heures du jour afin de per­mettre aux bull­do­zers d’y péné­trer une nou­velle fois. Au troi­sième jour, on a pu assis­ter à une véri­table explo­sion de mécon­ten­te­ment, et des dizaines de mil­liers de per­sonnes ont rejoint la lutte sur la place Tak­sim afin de pré­ser­ver le parc et pour mani­fes­ter contre la vio­lence poli­cière.

AO : Qu’est-ce qui peut expli­quer un tel mécon­ten­te­ment vis-à-vis de la poli­tique menée par Erdo­gan ?

OT : Les plans gou­ver­ne­men­taux de restruc­tu­ra­tion de la place Tak­sim par­ti­cipent d’un pro­gramme néo­li­bé­ral plus vaste. Ils veulent trans­for­mer Tak­sim, le centre de la ville, en lieu dédié aux classes supé­rieures, et ce en chas­sant les gens ordi­naires. Ce gou­ver­ne­ment est conser­va­teur et néo­li­bé­ral, et les gens en ont eu plus qu’assez non seule­ment de la restruc­tu­ra­tion de la place Tak­sim – qui a été impo­sée sans aucune concer­ta­tion citoyenne – mais éga­le­ment d’un contexte géné­ral mar­qué par une vague de réformes néo­li­bé­rales, de la pro­li­fé­ra­tion abso­lu­ment non régu­lée des centres com­mer­ciaux, de la loi datant du mois der­nier qui vient inter­dire la vente d’alcool après 22h et de l’intervention mus­clée trop fré­quente de la police à l’occasion de mani­fes­ta­tions par­fai­te­ment démo­cra­tiques. L’arrogance du Pre­mier ministre Erdo­gan et sa trop grande fer­me­té ont éga­le­ment atti­sé le mécon­ten­te­ment.

AO : Quelle est l’ampleur de la mobi­li­sa­tion ? Qui y prend part ?

OT : Les premier•e•s à être entré•e•s en résis­tance sont essen­tiel­le­ment des militant•e•s de gauche, des militant•e•s éco­lo­gistes, des militant•e•s non-organisé•e•s, etc. La vio­lence déployée par la police à leur encontre a sus­ci­té la mobi­li­sa­tion de plus larges sec­teurs de la socié­té. Des mil­liers de jeunes militant•e•s non encarté•e•s – et qui, pour beau­coup, pre­naient ici part à une acti­vi­té poli­tique pour la toute pre­mière fois – sont descendu•e•s dans les rues pris•e•s de colère. Tous les par­tis de gauche étaient mobi­li­sés. Quelques syn­di­cats – mais peut-être pas à grande échelle – ont éga­le­ment rejoint la lutte. Le prin­ci­pal par­ti d’opposition (CHP) et quelques autres groupes de droite natio­na­lis­tes/­pro-armée ont eux aus­si rejoint les cor­tèges. Mais leur influence a été très limi­tée lors des jour­nées de ven­dre­di et same­di.

AO : En quoi consiste ce que certain•e•s appellent le « Prin­temps turc » ? Quelles sont ses impli­ca­tions au niveau régio­nal ?

OT : Erdo­gan pré­tend sou­te­nir les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires au Moyen-Orient. Mais tan­dis qu’il fait face à une vague de révoltes à bien plus petite échelle, son gou­ver­ne­ment ne se prive pas de faire usage de la vio­lence poli­cière d’une manière bru­tale pen­dant des heures et des heures contre les manifestant•e•s. C’est de l’hypocrisie – cela montre com­bien le gou­ver­ne­ment turc ne peut en aucun cas ser­vir de « modèle » aux attentes des masses égyp­tiennes ou syriennes.

Mais 50% de la socié­té turque vote pour l’AKP (le Par­ti pour la jus­tice et le déve­lop­pe­ment, par­ti au pou­voir d’Erdogan) parce que les gens pensent qu’il réa­lise pro­gres­si­ve­ment les avan­cées qui ont été obte­nues par des mobi­li­sa­tions de masse au Moyen-Orient. La Tur­quie a une longue tra­di­tion d’intervention de l’armée dans la poli­tique par des coups d’État mili­taires san­glants. Les géné­raux ont éga­le­ment com­plo­té afin de ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment de l’AKP, pré­tex­tant qu’il vou­lait faire de la Tur­quie « une sorte d’Iran » en impo­sant la Cha­ria.

De nom­breuses sec­tions de base de l’AKP veulent un chan­ge­ment et sou­tiennent Erdo­gan parce que ces gens sont convain­cus qu’il résou­dra tout cela – l’exclusion de l’armée de la sphère poli­tique, une solu­tion paci­fique à la ques­tion kurde, une amé­lio­ra­tion en terme de jus­tice sociale. Cela met l’AKP dans une posi­tion contra­dic­toire – un pro­gramme néo­li­bé­ral de droite d’un côté, et des mil­lions de votant•e•s au nom d’un « espoir » de liber­té de l’autre. Même au plus fort de la contes­ta­tion, la place Tak­sim était loin de Tah­rir en terme de mobi­li­sa­tion, et son conte­nu poli­tique res­sem­blait plus au « Tah­rir contre Mor­si » qu’au « Tah­rir contre Mou­ba­rak ».

AO : En quoi la réponse d’Erdogan à la situa­tion a‑t-elle un impact sur le cours de la mobi­li­sa­tion ? D’autres grèves cou­vrant d’autres aspects du mécon­ten­te­ment sont-elles pré­vues ?

OT : Un porte-parole de l’AKP a recon­nu que le mou­ve­ment avait seule­ment « réus­si à ras­sem­bler de nom­breux groupes dis­pa­rates dans la rue. » L’arrogance d’Erdogan et son entê­te­ment à ne jamais faire marche arrière aide la mobi­li­sa­tion à gros­sir. C’est là la véri­table cause de sa pre­mière défaite sérieuse depuis onze ans – la police a dû se reti­rer de Tak­sim et des dizaines de mil­liers de per­sonnes ont occu­pé le parc et l’ont trans­for­mé en scène de fes­ti­val. Désor­mais le prin­ci­pal but du mou­ve­ment consiste à sau­ver le parc de la des­truc­tion et à s’opposer aux plans gou­ver­ne­men­taux de restruc­tu­ra­tion de Tak­sim comme un tout.

AO : Qu’en est-il de l’usage de la bru­ta­li­té poli­cière et de la récente reven­di­ca­tion qui en appelle à la démis­sion du ministre de l’Intérieur ?

OT : Le ministre de l’Intérieur a fait savoir que 1.730 per­sonnes avaient été arrê­tées pen­dant les mani­fes­ta­tions. Des cen­taines ont été bles­sées par les assauts de la police qui s’est mon­trée vrai­ment bru­tale, et pas seule­ment à Istan­bul mais dans tout le pays. Dès lors, la démis­sion du ministre de l’Intérieur, comme celles du pré­fet d’Istanbul et du chef de la police consti­tuent des reven­di­ca­tions impor­tantes.

AO : Qu’en est-il de votre propre expé­rience dans les mani­fes­ta­tions ? Avez-vous vrai­ment appe­lé la place Tak­sim « Tah­rir » ?

OT : Les mani­fes­ta­tions de masse dans la rue ont vrai­ment été enivrantes pen­dant deux jours – ven­dre­di et same­di. L’âme du mou­ve­ment était comme celle de Tah­rir. De nom­breux et nom­breuses militant•e•s ont fait expli­ci­te­ment réfé­rence à la place Tah­rir. Des dizaines de mil­liers ont résis­té à la police sans crainte.

Quand le Parc Gezi a été repris, des tas de gens ordi­naires ont célé­bré cela, puis ils et elles ont rejoint leurs mai­sons et leurs bou­lots. Puis est adve­nue l’influence gran­dis­sante des natio­na­listes pro-armée, pour la plu­part des élec­teurs du CHP, qui ont ten­té de trans­for­mer les mani­fes­ta­tions en quelque chose qui puisse pous­ser l’armée à pas­ser à l’action contre le pou­voir. Ces gens-là sont hos­tiles aux Kurdes et à la com­mu­nau­té armé­nienne, ils s’opposent aux négo­cia­tions de paix enga­gées avec les Kurdes (ce qui consti­tue un point cru­cial dans l’histoire pour la démo­cra­tie en Tur­quie) et ils dési­gnent le Pre­mier ministre sous le terme de « traitre à la nation ».

En 1997, des mani­fes­ta­tions mas­sives emme­nées par la gauche contre « l’État profond[[L’État pro­fond ou « État dans l’État », désigne en Tur­quie l’idée qu’existe un réseau sou­ter­rain de rela­tions entre per­son­nel poli­tique de haut rang, ser­vices de ren­sei­gne­ment et pou­voirs mafieux, poli­cier et mili­taire.]] » ont été ins­tru­men­ta­li­sées par l’armée pour for­cer le gou­ver­ne­ment isla­miste de l’époque à prendre congé. Des groupes essaient aujourd’hui de faire la même chose – leur pré­sence consti­tue une menace gran­dis­sante à l’encontre du mou­ve­ment de masse. Cela nous divise et nous affai­blit. Mais ils n’ont pas encore réus­si à sabo­ter le mou­ve­ment.

Il s’agit là d’une très sérieuse bataille idéo­lo­gique que nous devons gagner. Nous ne sommes pas contre ce gou­ver­ne­ment parce qu’il est isla­mique, mais parce qu’il est conser­va­teur et néo­li­bé­ral. C’est un gou­ver­ne­ment élu et légi­time, et nous ne vou­lons donc pas qu’il soit ren­ver­sé par les forces armées qui, elles, ne sont pas élues. Nous vou­lons que ce gou­ver­ne­ment soit ren­ver­sé par le mou­ve­ment de masse du peuple.

Ozan Tekin

Source URL : contre­temps

Tra­duit de l’anglais par Stel­la Maglia­ni-Bel­ka­cem

Source : http://english.ahram.org.eg/News/73116.aspx