Librairie Quilombo : « Donner une visibilité à toutes les formes de critique sociale »

Ce que nous défendons dans le métier de libraire, et auquel nous restons très attachés, c’est justement la revendication d’une forme de subjectivité.

Dans les milieux mili­tants « gau­chistes », la librai­rie Qui­lom­bo est connue comme le loup blanc. Nor­mal : c’est l’endroit par­fait pour déni­cher un bon bou­quin poli­tique ou des publi­ca­tions peu relayées ailleurs. Comme elle fête ses dix ans et qu’elle est tenue par des amis, on s’est dit qu’on allait leur don­ner la parole. Copi­nage ? Peut-être, mais pour la bonne cause. D’autant qu’ils ont des choses à dire.

Source de l’ar­ticle : article 11

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la librai­rie Qui­lom­bo, 23 rue Vol­taire, Paris (France)

Pho­to par Formes Vives. Les autres cli­chés qui illus­trent cet entre­tien sont de l’amie Sam

De l’extérieur, l’endroit ne paye pas de mine, mal­gré des vitrines enga­geantes. Engon­cée dans la façade d’un immeuble quel­conque de la peu ani­mée rue Vol­taire, dans l’Est pari­sien, la petite librai­rie Qui­lom­bo cache bien son jeu. Une fois la porte pas­sée, elle se révèle cha­leu­reuse et ani­mée. Loin de l’image un peu tris­tou­nette que se col­tinent par­fois les lieux mili­tants. Des gens passent – amis, qui­dams du quar­tiers, mili­tants –, flânent entre les rayons s’arrêtent le temps de feuille­ter quelques bou­quins et de tailler la cau­sette avec Bas­tien ou Jacques, les deux employés à mi-temps qui se par­tagent les jours d’ouverture. Une petite expo de gra­phistes incon­nus au bataillon (Formes Vives ? C’est qui, ça ?[[À ceux qui n’auraient pas com­pris le clin d’œil : les aminches de l’atelier Formes Vives ont mis en page – avec le typo­graphe Thi­baud Meltz — la ver­sion papier d’Article11. Ils seront tou­jours à la manœuvre pour notre retour en kiosque en février.]]) égaye les murs de ses affiches colo­rées, tan­dis que le comp­toir accueille des piles de flyers en pagaille. Home sweet home, ou presque.

À l’image de la librai­rie Publi­co[Située rue Ame­lot, pas loin de la Place de la Répu­blique, Publi­co est la « prin­ci­pale » librai­rie anar­chiste de Paris, gérée par la FA.]], Qui­lom­bo est le genre de lieux qui donne l’impression d’avoir tou­jours été là et d’être dura­ble­ment enra­ci­né dans le pay­sage. Sans doute parce qu’on a pris l’habitude d’y pas­ser régu­liè­re­ment et qu’elle dépanne régu­liè­re­ment quand on cherche un bou­quin poli­tique et qu’on ne veut sur­tout pas pas­ser par la FNAC ou – encore pire – par Ama­zon. Pour­tant, la librai­rie fête seule­ment ses dix ans et sa sur­vie reste – sur la lon­gueur – incer­taine : les temps sont durs pour les libraires indé­pen­dants et exi­geants ; Qui­lom­bo ne fait pas excep­tion à la règle. Une bonne rai­son, entre autres, pour se rendre aux fes­ti­vi­tés de sou­tien orga­ni­sées par la librai­rie pour ses dix ans, ce week-end ([pro­gramme à décou­vrir sur le site de Qui­lom­bo). Une bonne rai­son, aus­si, pour se pro­cu­rer le beau jour­nal que les piliers de la librai­rie ont édi­té spé­cia­le­ment pour l’occasion.

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Retour sur l’histoire de la librai­rie et ses pro­blé­ma­tiques avec Cédric – l’un des fon­da­teurs de Qui­lom­bo[Cédric est par ailleurs le fon­da­teur des belles [édi­tions L’Échappée. Il vient même d’y publier un livre, L’Emprise numé­rique. Com­ment Inter­net et les nou­velles tech­no­lo­gies ont colo­ni­sé nos vies.emprise_numerique_0-060b0.jpg]] – ain­si que Bas­tien et Jacques, libraires de choc.
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Com­ment s’est lan­cé Qui­lom­bo ?

« Qui­lom­bo a ouvert en octobre 2002, mais le pro­jet avait été conçu en 1997 – 98 ; il nous a fal­lu quelques années pour réus­sir à le mon­ter réel­le­ment. Nous nous sommes lan­cés à quatre, l’équipe a depuis chan­gé à plu­sieurs reprises – des gens sont par­tis, d’autres sont arri­vés. Au départ, tout le monde était béné­vole : il a fal­lu attendre deux-trois ans pour que nous décro­chions notre pre­mier emploi aidé – il s’agissait de Gil­das, qui a fait par­tie de l’aventure un bon moment.

L’idée de départ était de créer une librai­rie-bou­tique – on ne savait pas trop com­ment se posi­tion­ner – liée au CICP, le Centre inter­na­tio­nal de cultures popu­laires. L’endroit, aus­si connu sous le nom de 21ter rue Vol­taire, est un haut lieu pari­sien de la contes­ta­tion — ça fait une tren­taine d’années qu’il existe — et regroupe 80 asso­cia­tions, de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale essen­tiel­le­ment, qui y ont leurs locaux. Il y a aus­si des salles où sont orga­ni­sés des débats, des dis­cus­sions et des réunions. Dès la concep­tion du pro­jet, nous avions envie de for­mer une sorte d’annexe publique à ce lieu, ouverte sur l’extérieur, où les gens puissent pas­ser quand ils en ont envie.

Nous avons fina­le­ment pu loger Qui­lom­bo grâce au CICP. Nous n’avions pas assez de garan­ties pour pou­voir louer nous-mêmes un local et c’est seule­ment par le biais du centre que nous y sommes par­ve­nus. Nous avons clai­re­ment eu de la chance. C’est là le prin­ci­pal obs­tacle se posant à qui veut mon­ter un tel pro­jet sur Paris : dif­fi­cile de déni­cher un endroit qui soit à la fois acces­sible finan­ciè­re­ment et qui ne soit pas trop mal situé, his­toire que le lieu tourne et trouve son équi­libre. Une sacré gageure.

Aujourd’hui, une librai­rie qui se lance doit ain­si béné­fi­cier de fonds propres assez impor­tants et d’une garan­tie consé­quente pour pou­voir louer des locaux. C’est d’ailleurs l’une des rai­sons pour laquelle un cer­tain nombre de librai­ries ferment actuel­le­ment en centre-ville : les loyers sont deve­nus trop lourds. Quant à ceux qui font le choix de ne pas s’implanter au centre, ils courent le risque de ne pas vendre assez de livres pour sur­vivre. Dilemme.

Bref, ce local déni­ché grâce au CICP, nous l’avons amé­na­gé entiè­re­ment, mais très modes­te­ment — en tout cas au départ. Nous avons construit tous les meubles, comp­toirs, tables, avec l’aide d’un copain nom­mé Gilles, qui a un CAP de menui­se­rie. Au fil des années, on a réus­si à rendre le lieu de plus en plus agréable et ouvert sur le quar­tier. Au début, la vitrine était assez fer­mée, elle don­nait à la librai­rie un côté « ghet­to mili­tant ». À l’époque, l’endroit était très mar­qué poli­ti­que­ment et les gens du quar­tier n’osaient pas trop pous­ser notre porte ; on ven­dait alors bien plus de tee-shirts et de maté­riel mili­tant qu’aujourd’hui.

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Cela paraît tout bête, presque inutile à men­tion­ner, mais notre nou­velle vitrine a vrai­ment bou­le­ver­sé nos rap­ports avec l’extérieur. Depuis qu’elle a chan­gé, les gens viennent plus faci­le­ment. Les habi­tants du quar­tier n’achètent pas for­cé­ment des livres ultra-poli­ti­sés, mais plu­tôt des bandes des­si­nées, des illus­trés, des romans ; ils peuvent ensuite décou­vrir le reste. On ne demande pas mieux : c’est tout à fait rac­cord avec cette idée que nous avions au départ de ne pas nous retrou­ver enfer­més dans les ghet­tos ultra-mili­tants.

Nous sou­hai­tions ouvrir la librai­rie à un champ plus large, don­ner une visi­bi­li­té à toutes les formes de cri­tique sociale, à l’ensemble du spectre de la contes­ta­tion. Des livres alter­mon­dia­listes aux ouvrages anars, en pas­sant par des bou­quins de pure théo­rie mar­xiste.

On avait aus­si la volon­té, et on l’a tou­jours, de mettre en avant les revues. Ailleurs, y com­pris dans les librai­ries mili­tantes, elles ne sont la plu­part du temps pas réel­le­ment mises en valeur. On a ain­si un cer­tain nombre de revues en vente, dont Le Monde Liber­taire, Cou­rant Alter­na­tif, Offen­sive, Z, Article11, CQFD… Bref, des gens dont on se sent proches. Mais il y a aus­si des publi­ca­tions beau­coup plus géné­ra­listes comme Alter­mondes, Poli­tis, XXI, Six Mois, Feuille­ton – ces revues un peu nou­velles qu’on appelle d’un vilain mot : mooks.

En dix ans d’existence, nous avons sen­ti mon­ter pro­gres­si­ve­ment cette envie d’être davan­tage acces­sibles. Nous nous sommes d’ailleurs de plus en plus impo­sés comme une librai­rie au sens pre­mier du terme ; dans le même temps, la quin­caille­rie mili­tante (tee-shirts, broches, etc.) s’est fait plus dis­crète. Aujourd’hui, nous sommes consi­dé­rés comme une véri­table librai­rie. Poli­tique et enga­gée, mais une librai­rie. Cer­tains estiment même qu’on tend à deve­nir une librai­rie indé­pen­dante géné­ra­liste — ce n’est pas tout à fait vrai : les essais, l’histoire, les sciences humaines et sociales consti­tuent tou­jours le gros de ce que nous pro­po­sons. Mais il est juste de sou­li­gner que nous avons peu à peu ouvert les rayons. D’abord à la bande des­si­née, puis à la lit­té­ra­ture. Dans ces domaines, on fonc­tionne au coup de cœur : quand quelque chose nous plaît, on le met en avant. »

Dans les milieux mili­tants, cer­tains ont dû vous repro­cher cette inflexion plus « géné­ra­liste » ?

« Pas l’évolution en elle-même. Par contre, une petite mino­ri­té a pu nous repro­cher dès le début – et on l’entend encore aujourd’hui – d’être des « sociaux-traîtres » parce qu’on vend les livres au lieu de les don­ner. Sur ce point, il n’y a pas grand-chose à répondre… Cela dure depuis que les librai­ries poli­tiques existent, il suf­fit de lire ce qu’écrit Mas­pe­ro pour se rendre compte de la bêtise de tels pro­pos et… des vols qui en découlent.
De toute façon, c’est habi­tuel : dès qu’on essaye de faire vivre un lieu, un espace, les reproches ne tardent pas. Logique. Cer­tains peuvent par exemple regret­ter qu’on vende tel ou tel livre. D’ailleurs, les membres de Qui­lom­bo ont tous un droit de veto à ce niveau – cha­cun de nous peut refu­ser qu’un livre par­ti­cu­lier soit en rayon.

Ce que nous défen­dons dans le métier de libraire, et auquel nous res­tons très atta­chés, c’est jus­te­ment la reven­di­ca­tion d’une forme de sub­jec­ti­vi­té. Nous n’appartenons pas à une orga­ni­sa­tion poli­tique et nous ne défen­dons pas non plus une ligne poli­tique, même si évi­dem­ment nous avons des affi­ni­tés avec cer­taines, notam­ment avec tout ce qui est cri­tique anti-indus­trielle. Mais nous tenons à notre liber­té, celle d’avoir en rayons des livres qui n’auraient pas for­cé­ment leur place dans un lieu stric­te­ment mili­tant. Nous met­tons ain­si en avant des édi­teurs de bande des­si­née indé­pen­dants, comme l’Association ou les Requins Mar­teaux, parce que leur manière de faire des ouvrages, de les pen­ser, nous semble par­fois beau­coup plus radi­cale que cer­taines pra­tiques s’affichant comme poli­ti­que­ment puristes. Il s’agit de défendre une cer­taine vision du livre et de l’édition, des savoir-faire, un état d’esprit.

Nous avons aus­si eu envie de nous ouvrir à la lit­té­ra­ture, qui est fina­le­ment une com­po­sante impor­tante de la résis­tance. Au regard de la numé­ri­sa­tion de toutes les sphères de nos vies, elle s’affirme de plus en plus sub­ver­sive, en elle-même, indé­pen­dam­ment même de ses conte­nus. Elle joue sur la sen­si­bi­li­té, sur des formes fic­tion­nelles à contre-cou­rant de la mul­ti­pli­ca­tion des infor­ma­tions et des don­nées, sur des formes d’écriture com­plexes et avan­cées. C’est aus­si une manière de se sor­tir de la socié­té capi­ta­liste dans laquelle nous vivons.

C’est pour les mêmes rai­sons que nous avons ensuite eu envie de nous inté­res­ser à la lit­té­ra­ture jeu­nesse. Là-aus­si, il se passe des choses très inté­res­santes. Au départ, nous avons sélec­tion­né des ouvrages dont les thé­ma­tiques por­taient sur la remise en cause des dis­cri­mi­na­tions, sur la sexua­li­té ou le racisme. Puis, le spectre s’est élar­gi. Nous nous sommes alors inté­res­sés à la créa­ti­vi­té, à l’inventivité, aux manières de racon­ter un récit, à la fabri­ca­tion.

En lit­té­ra­ture, BD ou lit­té­ra­ture jeu­nesse, notre sélec­tion est for­cé­ment un peu « ser­rée », limi­tée quan­ti­ta­ti­ve­ment ; ce n’est pas un pro­blème. Alors que l’idéologie numé­rique enva­hit tout, et que s’impose cette idée que tout doit être immé­dia­te­ment dis­po­nible, cha­cun devant avoir accès à un maxi­mum de don­nées, nous pen­sons que la sub­jec­ti­vi­té est une façon d’aller à rebours. Faire confiance dit beau­coup sur le rap­port humain : une socié­té où cha­cun se sent libre et égal est aus­si une socié­té où cha­cun doit être capable de faire confiance à l’autre, à des gens ayant les com­pé­tences, le temps de lire, la for­ma­tion adé­quate, pour opé­rer une sélec­tion, des choix. C’est le modèle inverse d’Amazon, le rejet de la réduc­tion du com­merce à sa dimen­sion la plus uti­li­ta­riste et la plus capi­ta­liste. Nous regret­tons par­fois que nos locaux soient si petits, mais cela nous per­met de faire des choix qu’on assume et qu’on est capables de défendre. »

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Et l’aspect éco­no­mique des choses ?

« Dès le départ, nous por­tions une envie de pro­fes­sion­na­li­sa­tion : quand on avait ima­gi­né le pro­jet, en 1998, l’un de ceux qui l’a por­té, Phi­lippe, était au chô­mage, et on vou­lait qu’il puisse en vivre. Cela nous dis­tingue d’autres librai­ries très poli­tiques – à Lyon, par exemple, la Gryffe, un très beau pro­jet, ne tient que sur des béné­voles ; le dan­ger, c’est que les gens s’essoufflent for­cé­ment un peu à la longue.

Aujourd’hui, la librai­rie fonc­tionne sur deux emplois aidés à mi-temps, qui arrivent à terme, ain­si que sur l’investissement de deux béné­voles. Depuis le début, la librai­rie a tour­né sur­tout grâce à des emplois aidés ; les choses se com­pliquent actuel­le­ment, notam­ment pour Jacques dont le poste, un CUI-CAE, est arri­vé à échéance le 31 octobre.

Au départ, nous avions cal­cu­lé qu’il nous fal­lait 30 000 euros – 200 000 francs de l’époque – pour ouvrir Qui­lom­bo. Nous avions donc lan­cé une sous­crip­tion, récol­tant fina­le­ment 4 000 euros. Beau­coup moins que ce dont nous pen­sions avoir besoin.

Bref, on a ouvert avec très peu d’argent. Et les copains, les aides, les coups de main se sont révé­lés essen­tiels pour nous per­mettre de tenir. C’est la magie du sys­tème D : nous avons mis la main à la pâte, nous avons fabri­qué les meubles, nous nous sommes conten­té d’un éclai­rage au néon tout pour­ri pen­dant très long­temps et nous avons au départ fonc­tion­né en dépôt avec les édi­teurs. Tout ça s’est fina­le­ment construit très pro­gres­si­ve­ment ; nous avons par exemple mis trois-quatre ans à ouvrir des comptes chez les dif­fu­seurs. Au final, il nous a fal­lu dix ans pour avoir un lieu agréable et dans lequel on se sente bien. »

Qui­lom­bo sort chaque année un cata­logue four­ni et détaillé[[La ver­sion 2011 de ce cata­logue est à télé­char­ger ICI.catalogue_2011_flash_bd‑2.pdf]], qui est un excellent outil mili­tant…

« Il repré­sente pour nous un gros bou­lot : le cata­logue fait 80 pages et compte autour de mille réfé­rences. Nous com­men­çons à bos­ser des­sus en juin et il sort en novembre. C’est du tra­vail, mais cela relève aus­si de notre quo­ti­dien de libraires, notam­ment quand il s’agit de repé­rer les sor­ties chez tel ou tel édi­teur. Dans le cas des petits dis­tri­bu­teurs, c’est beau­coup plus facile ; nous sommes par exemple habi­tués à tra­vailler avec Les Belles Lettres, ils nous connaissent bien et on les connaît bien. Chez les gros dis­tri­bu­teurs, c’est plus déli­cat : c’est à nous de sur­veiller leur cata­logue et de sélec­tion­ner les ouvrages qui auront leur place dans notre librai­rie. Une fois le tra­vail de repé­rage mené à terme, nous effec­tuons un choix ; il est alors temps de s’atteler à la rédac­tion des pré­sen­ta­tions qui seront insé­rées dans le cata­logue.

Ce pro­jet s’est construit pro­gres­si­ve­ment. L’idée au départ était de faire un cata­logue de vente par cor­res­pon­dance. Mais quand nous avons com­men­cé à l’étoffer, nous nous sommes ren­dus compte que cela allait bien au-delà de l’aspect com­mer­cial. Aujourd’hui, il s’agit de pré­sen­ter une biblio­gra­phie – assez large mais pas exhaus­tive – de ce qui est paru sur l’année écou­lée en matière de cri­tique sociale et poli­tique, à la fois chez des gros et des petits édi­teurs. Dans le même temps, nous conser­vons dans le cata­logue les bou­quins de réfé­rence pour quelqu’un s’intéressant à un thème en par­ti­cu­lier, par exemple l’histoire du mou­ve­ment liber­taire, la Com­mune de Paris ou la Révo­lu­tion espa­gnole. Il s’agit au final d’un mélange de nou­veau­tés et de clas­siques. Chaque année, nous renou­ve­lons un tiers des entrées.

Nous ne lisons évi­de­ment pas tous les ouvrages en ques­tion, nous ne pous­sons pas le sta­kha­no­visme jusque-là. Mais nous les connais­sons tous d’une cer­taine manière. Nous arri­vons à peu près à les situer, nous en connais­sons le thème, le point de vue, l’auteur, l’éditeur… bref, nous savons où nous met­tons les pieds.

C’est d’ailleurs quelque chose qu’on a tou­jours eu en tête au cours de ces dix ans : le rôle de l’éditeur. Nous accor­dons une grande confiance à cer­taines mai­sons. Nous nous repo­sons donc sur un cer­tain nombre d’éditeurs que nous allons suivre, parce que nous consi­dé­rons qu’ils font un tra­vail de qua­li­té ; a contra­rio, il y a d’autres édi­teurs dont on estime qu’ils ne font pas tou­jours ce tra­vail de sélec­tion de manière rigou­reuse. Ce rap­port de confiance éta­bli avec cer­taines mai­sons s’est concré­ti­sé par une rubrique qu’on a lan­cé sur notre site : « l’éditeur du mois » – qui est en fait plu­tôt l’éditeur du tri­mestre, vu qu’on est sou­vent débor­dés [rires]. On le choi­sit, on le contacte et on lui envoie un ques­tion­naire qui va nous ser­vir à rédi­ger un texte de pré­sen­ta­tion sur lui, sa mai­son, les paru­tions, sa ligne édi­to­riale, etc. On publie le texte en ques­tion sur le site et on met cet édi­teur à l’honneur dans la librai­rie, avec une table réser­vée à ses publi­ca­tions. Enfin, on orga­nise un apé­ro avec lui – même s’il faut avouer que ces ren­dez-vous n’ont pas tou­jours un grand suc­cès et ne mobi­lisent pas des masses les lec­teurs. »

Ces ren­dez-vous, les débats orga­ni­sés, les apé­ros… C’est impor­tant pour votre sur­vie, non ? Cela vous dif­fé­ren­cie jus­te­ment des lieux sans âme ou de la vente en ligne…

« Bien sûr. Mais cela n’a rien d’extraordinaire : une grande par­tie des libraires sont désor­mais dans le même cas. À part les très grosses échoppes, tous les libraires indé­pen­dantes sont désor­mais obli­gés de faire « vivre » un lieu. C’est une très bonne chose, parce que c’est aus­si la voca­tion de la librai­rie, mais il faut en avoir la force : c’est épui­sant. Pour com­pen­ser les baisses de ventes, de plus en plus de libraires ferment ain­si plus tard et ouvrent le dimanche ; et ils sont obli­gés de mul­ti­plier les acti­vi­tés pour faire venir les gens. Aujourd’hui, le libraire indé­pen­dant qui se contente de faire ses heures et de ne rien orga­ni­ser ne peut plus s’en tirer.

De toute façon, et indé­pen­dam­ment de la situa­tion des autres librai­ries, il nous sem­blait évident d’animer le lieu en met­tant en place des débats ou des pro­jec­tions de films, puisque nous étions mili­tants et poli­tiques. Depuis notre créa­tion, nous en orga­ni­sons envi­ron un toutes les trois semaines, et ils ont par­fois un cer­tain suc­cès : quand Howard Zinn est venu, il y avait de 150 à 200 per­sonnes[Article11 avait effec­tué un compte-ren­du de cette inter­ven­tion d’Howard Zinn ; il est à [lire ICI.]] ; un débat « moyen » ras­semble de 50 à 80 per­sonnes, dont une bonne part de fidèles.

Enfin, nous orga­ni­sons aus­si des expo­si­tions – nous devons en être à la cin­quième ou sixième. La pre­mière s’est tenue autour du livre Marge(s), paru chez Liber­ta­lia. Nous avons ensuite fait quelque chose avec Le Pas­sa­ger Clan­des­tin autour du tra­vail pho­to­gra­phique de Roge­rio Fer­ra­ri sur les Sah­raouis. Il y a eu ensuite un retour sur le tra­vail de Jean-Marc Dumont, avec les Bra­col­leurs, puis une expo­si­tion autour du film « Tous au Lar­zac ». Et enfin, place à Formes Vives, que vous connais­sez bien et qui expose en ce moment une sélec­tion de ses tra­vaux – le ver­nis­sage est pré­vu pour le 6 décembre[[Les copains de Formes Vives en parlent dans ce billet ; les bougres font les choses bien, ils ont même sor­ti un flyer pour l’occasion :ExpoFV-Quilombo_1-79ccf.jpg]]. Cela per­met aus­si de faire vivre le lieu, d’attirer des gens qui sont davan­tage séduits par le côté gra­phique et n’ont pas for­cé­ment l’habitude de se rendre dans des lieux poli­tiques mili­tants. Encore cette logique d’ouverture. »

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Les librai­ries poli­tiques ou indé­pen­dantes sont-elles confron­tées aujourd’hui à de grosses dif­fi­cul­tés ?

« Beau­coup de librai­ries ferment en ce moment – une qua­ran­taine ont tiré le rideau l’année der­nière – mais d’autres ouvrent – plus ou moins une tren­taine l’an pas­sé. Le truc, c’est que celles qui ferment sont les librai­ries de taille moyenne, tan­dis que ce sont de plus petites struc­tures qui ouvrent. C’est une logique propre au capi­ta­lisme : il y a de la place pour des struc­tures gigan­tesques, type Ama­zon ou Google, et pour des niches – affi­ni­taires, grou­pus­cu­laires, etc… Mais les struc­tures qui sont très lar­ge­ment mal­me­nées – à tous les niveaux, au-delà de la librai­rie – sont celles de taille moyenne.

Les tra­vailleurs indé­pen­dants peuvent actuel­le­ment réus­sir à s’en sor­tir, les mul­ti­na­tio­nales aus­si, mais les PME-PMI souffrent lar­ge­ment. Le pro­blème, c’est qu’une socié­té dans laquelle on peut s’épanouir, vivre de façon agréable, doit essen­tiel­le­ment comp­ter des struc­tures de taille moyenne. Or, ce sont jus­te­ment celles-ci qui se retrouvent fra­gi­li­sées. Cela vaut aus­si pour les librai­ries – il faut d’ailleurs noter que les grosses chaînes types Fnac, si elles vont moins bien, tentent de se repo­si­tion­ner aujourd’hui sur la vente de tablettes, de maté­riel infor­ma­tique et de conte­nus numé­riques.

Dans ce mou­ve­ment d’ouvertures-fermetures, il faut aus­si sou­li­gner qu’un cer­tain nombre de librai­ries ont ouvert en ban­lieue ces dix der­nières années. Ain­si que dans des vil­lages. C’est une bonne nou­velle, évi­de­ment. Mais les gens qui s’en occupent sont sou­vent dans des situa­tions très pré­caires et passent par les emplois aidés ; bref, ils ne vont mal­heu­reu­se­ment pas tous réus­sir à tenir, il fau­dra faire un bilan dans quelques années.

Dans le même esprit, notons que le milieu liber­taire se montre très dyna­mique : ces der­nières années, beau­coup de lieux dédiés au livre ont ouvert, des info­kiosques, des biblio­thèques, et les salons du livre liber­taire ou indé­pen­dant se sont mul­ti­pliés. C’est bien évi­dem­ment un phé­no­mène inté­res­sant, même s’il faut se poser la ques­tion de la niche et du ghet­to : est-ce que les gens qui lancent ces lieux sont dans une pers­pec­tive d’ouverture vers un quar­tier ou vers un vil­lage, ou bien s’adressent-ils sur­tout à un petit noyau mili­tant ?

Dans tous les cas, cela s’inscrit dans un mou­ve­ment plus large. Celui d’un net regain poli­tique ou mili­tant par rap­port aux années 1980 et 1990, qui ont quand même été assez dif­fi­ciles. A l’orée des années 2000, en paral­lèle à l’essor du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, s’est affir­mé un net inté­rêt pour les lit­té­ra­tures cri­tiques. On a même vu les gros édi­teurs s’emparer de ces thé­ma­tiques – les édi­tions Mille et une Nuits ont créé leur col­lec­tion autour d’Attac, Fayard a publié nombre de bou­quins alter­mon­dia­listes… Bref, un dyna­misme cer­tain. Dans lequel se sont engouf­frés un cer­tain nombre de gens aimant les livres, qui ont créé leurs struc­tures et mai­sons d’édition. D’une cer­taine manière, Qui­lom­bo fait par­tie de cette vague.

Cette der­nière com­mence à la fin des années 1990 – entre autres avec la créa­tion des édi­tions Agone, en 1998. Quand nous avons ouvert Qui­lom­bo, il y avait d’ailleurs deux édi­teurs qui se ven­daient très bien et que les gens nous deman­daient en per­ma­nence : Agone et l’Insomniaque. Au fil des années, de nou­velles mai­sons sont alors appa­rues : Aden, L’Échappée en 2005, Liber­ta­lia, Les Prai­ries Ordi­naires, Amster­dam, etc… Par­mi celles-ci, cer­taines ont choi­si des dis­tri­bu­teurs com­pé­tents, ce qui a per­mis à leurs livres d’être pré­sents dans des librai­ries plus tra­di­tion­nelles. Ça a chan­gé pas mal de choses. Il y a quinze ans, les Pari­siens devaient aller à Publi­co, la librai­rie anar­chiste, pour déni­cher des livres enga­gés introu­vables ailleurs ; aujourd’hui, la plu­part de ces ouvrages sont dis­po­nibles chez tous les libraires indé­pen­dants. Ces édi­teurs sont à l’évidence mieux dif­fu­sés et sont beau­coup plus pré­sents. »

Ce dyna­misme des années 2000 s’est-il essouf­flé ?

« Il a au moins évo­lué. Ces der­niers temps s’est par exemple faite jour une dyna­mique autour des revues ; la presse mili­tante a évo­lué, votre ver­sion papier en est une illus­tra­tion, tout autant que Z, Offen­sive, CQFD. La presse mili­tante s’est ain­si lar­ge­ment amé­lio­rée. Pour un temps, du moins, puisque nous nous trou­vons peut-être déjà à la fin de ce cycle : au niveau de la presse, on sent que ça fatigue, les gens qui y par­ti­cipent disent un peu par­tout que c’est dur. Article11 est en pause pro­lon­gée, CQFD tire de plus en plus la langue, Z paraît épi­so­di­que­ment. Reste Offen­sive, qui ne marche pas trop mal.

Côté édi­tion, par contre, il n’y a pas eu grand-chose ces der­niers temps. Entre­monde est sans doute la mai­son la plus récente et a l’air très sérieuse. Mais les édi­teurs qui se sont lan­cés au cours des années 2000 ne se portent pour la plu­part pas très bien ; la situa­tion est déli­cate. Et même les mai­sons qui s’en tiraient le mieux souffrent.

Se pose enfin la ques­tion du livre numé­rique. Avec un réel manque de résis­tance et de dis­cours cri­tique au regard des enjeux. Pour les grandes enseignes, qui sont dans une logique d’industrialisation, c’est fina­le­ment nor­mal : elles bas­culent tou­jours dans le sens du vent. De même pour cer­taines grosses librai­ries – par exemple, Dia­logue à Brest – qui s’éloignent de plus en plus de leur métier ori­gi­nel pour deve­nir de vraies entre­prises ; elles aus­si prennent le train du numé­rique et comptent se posi­tion­ner dans ce sec­teur. Elles pensent aller dans le sens de l’innovation et y voient une source de pro­fits.

Enfin, un cer­tain nombre de libraires, dubi­ta­tifs au départ, ont fait l’autruche, tablant sur l’idée que le numé­rique allait mettre des dizaines d’années à s’installer et se ber­çant de l’illusion qu’il n’y avait pas d’inquiétude à avoir. C’était com­plé­te­ment négli­ger les forces en pré­sence : les grands de l’internet, Google et Ama­zon notam­ment, et les autres géants de l’électronique rêvent de faire pas­ser tout le monde sur tablette. Ils en ont les moyens, à la fois opé­ra­tion­nels et finan­ciers.

Dans le monde, le mou­ve­ment a été très rapide ; en France, pour ces thu­ri­fé­raires, cela ne va pas assez vite, d’où la mul­ti­pli­ca­tion des dis­cours à la « la France est en retard sur le numé­rique ». Et cer­tains de ces libraires qui ont fait l’autruche se réveillent aujourd’hui, se disant qu’ils vont vendre des tablettes et des fichiers pour com­plé­ter leurs reve­nus.

Sur ce point, nous nous pla­çons évi­dem­ment dans une culture de résis­tance ; d’ailleurs, Qui­lom­bo par­ti­cipe au col­lec­tif Livres de Papier qui regroupe des pro­fes­sion­nels du livre (édi­teurs, libraires, cor­rec­teurs, gra­phistes, biblio­thé­caire…) réfrac­taires au nou­vel ordre numérique7. On nous dit, à pro­pos du numé­rique : « C’est le sens de l’histoire. » Peut-être qu’en effet, c’est là que l’histoire va aller. Sauf que l’histoire est impul­sée par des forces poli­tiques, éco­no­miques et idéo­lo­giques aux­quelles nous comp­tons bien nous oppo­ser. Nous n’avons pas l’intention de nous adap­ter au monde que leurs labo­ra­toires nous pré­parent ! »
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En rap­port sur Article11

De la néces­si­té du Livre… et des Libraires — Escale à Sar­rant
Raphaël (édi­tions Agone) : « Il vaut mieux prendre le temps »


Notes