Coopérative d’insertion : un vin bio au bon goût de solidarité

Une agriculture de valeur ajoutée, tant pour la qualité de ses produits que pour le respect de l’environnement local et de par son mode de production intégrateur

Par Emma­nuel Had­dad (13 mars 2012)

Pro­duire bio tout en per­met­tant l’insertion de per­sonnes han­di­ca­pées. Faire rimer tra­vail et éthique tout en étant viable éco­no­mi­que­ment. Les membres de la coopé­ra­tive L’Olivera, en Cata­logne, ont rele­vé le défi : mon­trer que la soli­da­ri­té, la qua­li­té et la démo­cra­tie peuvent pri­mer sur la ren­ta­bi­li­té, le pro­fit et la pseu­do per­for­mance qui gan­grènent nos socié­tés. Repor­tage.

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« Par­fois, ça te frappe de décou­vrir à quel point ils peuvent faire cer­taines choses mieux que toi. » Toni a les genoux dans la terre cal­caire, une main sur la vigne, l’autre sur le séca­teur pour par­faire la plante qui fera la joie, dans quelques années, des ama­teurs de vin. Il parle d’Esteban, son col­lègue, atteint d’un han­di­cap men­tal, qui soigne minu­tieu­se­ment les bles­sures de la vigne avec un fon­gi­cide bio. Jeune diplô­mé en agro­no­mie, Toni a rejoint la coopé­ra­tive L’Olivera pour les ven­danges l’été der­nier, puis a déci­dé de res­ter pour la sai­son de l’huile d’olive. Aujourd’hui, il a du mal à quit­ter les ver­sants enso­leillés des alen­tours de Vall­bo­na-de-les-Monges, un vil­lage d’à peine 100 âmes, dans la région de la Nogue­ra, à 135 km de Bar­ce­lone.

Quand tra­vail rime avec éthique

Le pro­jet de L’Olivera dépasse de loin la seule créa­tion d’un bon vin : il s’oriente, d’un côté, vers l’agriculture sociale – en fai­sant tra­vailler main dans la main des pro­fes­sion­nels de la vigne comme Toni et des per­sonnes souf­frant de han­di­caps psy­cho­lo­giques plus ou moins aigus comme Este­ban – et, de l’autre, vers l’agriculture bio­lo­gique et locale. La vigne et la pro­duc­tion d’huile d’olive res­pectent les normes du Conseil cata­lan de pro­duc­tion agraire éco­lo­gique (CCPAE), l’agence bio cata­lane. Des cépages locaux aban­don­nés sont éga­le­ment récu­pé­rés pour leur don­ner une seconde vie, en par­te­na­riat avec Slow Food.

Pour Pau Mora­gas, tête pen­sante de l’activité agri­cole de la coopé­ra­tive depuis 1996, allier la pré­sence de tra­vailleurs han­di­ca­pés et la pro­duc­tion d’un vin et d’une huile d’olive de qua­li­té est source d’« une ten­sion per­ma­nente, mais néces­saire, entre ren­ta­bi­li­té éco­no­mique et inté­gra­tion sociale ». Dans un bureau de la rési­dence où vivent 17 per­sonnes han­di­ca­pées, qu’on appelle ici tout sim­ple­ment « chi­cos » (« les gars »), ce grand gaillard pré­fère aver­tir tout de suite à ce sujet : « Nous avons tous nos propres han­di­caps. » Il est inta­ris­sable sur le modèle de l’agriculture sociale et soli­daire que la coopé­ra­tive embrasse depuis trente-huit ans : « L’agriculture se pola­rise de plus en plus entre, d’un côté, une agro-indus­trie fon­dée sur la méca­ni­sa­tion à outrance, une super­fi­cie de plus en plus grande, un mode de pro­duc­tion excluant les per­sonnes peu pro­duc­tives et une perte de goût consé­quente des pro­duits. Et, de l’autre, une agri­cul­ture de valeur ajou­tée vers laquelle nous nous tour­nons ici, tant pour la qua­li­té de ses pro­duits que pour le res­pect de l’environnement local et de par son mode de pro­duc­tion inté­gra­teur », explique cet œno­logue de for­ma­tion, par­ti­san de l’alliance entre tra­vail et enga­ge­ment éthique.

Une alter­na­tive née de la résis­tance au fran­quisme

L’installation de Carme et Carles dans le vil­lage de Vall­bo­na dans les années 1970 est davan­tage moti­vée par l’utopie que par une vision alter­na­tive de la valeur tra­vail. « L’Olivera a com­men­cé parce qu’un prêtre de Bar­ce­lone a esti­mé que la dif­fé­rence pou­vait être une chose nor­male. Jusqu’alors, les gens souf­frant de han­di­caps res­taient à la mai­son, parce qu’avoir un enfant à pro­blèmes était une sorte de châ­ti­ment. Mais, pour José Maria Segu­ra, nous sommes tous dif­fé­rents, et cha­cun a son propre han­di­cap », se sou­vient Carme. Aujourd’hui gri­son­nante, la res­pon­sable de l’aide sociale de L’Olivera a aimé les années de vie com­mu­nau­taire qui ont mar­qué le début de la coopé­ra­tive : « Nous étions par­fois jusqu’à 300 ! Les gens entraient et sor­taient. L’idée était non pas de tra­vailler pour des indi­vi­dus souf­frant de han­di­caps psy­cho­lo­giques et évo­luant dans un mau­vais contexte fami­lial, mais de vivre avec eux. Il y a d’abord eu Joan, arri­vé dès le début. Jor­di, tri­so­mique, nous a vite rejoints, sui­vi de Ramon et d’Alfons. Nous vivions de gardes d’enfants, de culture maraî­chère, mais en 1978, quand le fon­da­teur de la com­mu­nau­té est mort, nous avons com­men­cé à réa­li­ser que cha­cun avait son propre idéal de la com­mu­nau­té. »

Les pion­niers de L’Olivera étaient liés par une même indi­gna­tion face au sort réser­vé aux per­sonnes souf­frant de han­di­caps psy­cho­lo­giques. « À l’époque, la seule réponse que pro­po­sait l’administration espa­gnole était la construc­tion de grands centres où, peu ou prou, tous les indi­vi­dus qui n’étaient pas conformes à la socié­té étaient entas­sés. Des mou­ve­ments se pro­posent alors de jouer le rôle de familles pour les per­sonnes han­di­ca­pées. L’Olivera en fait par­tie. Mais plu­tôt que de se débar­ras­ser de leurs membres dif­fé­rents, nous étions des familles banales qui déci­dions de vivre et de tra­vailler avec eux », explique Carles, direc­teur dévoué à 100 % à la coopé­ra­tive, trente-quatre ans après l’avoir rejointe. Le vent de liber­té poli­tique lié à la tran­si­tion démo­cra­tique a‑t-il joué un rôle ? « Entre 1970 et 1975, le monas­tère de Vall­bo­na-de-les-Monges accueillait des réunions clan­des­tines d’opposants poli­tiques aux­quelles je par­ti­ci­pais. Comme beau­coup d’églises à l’époque, le monas­tère a joué ce rôle de faci­li­ta­teur pour les gens de la région ; elles ser­vaient de cou­ver­ture, car si la police venait, on fei­gnait la réunion reli­gieuse. »

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De la com­mu­nau­té à la coopé­ra­tive

L’heure du repas sonne dans la rési­dence de la coopé­ra­tive. Les tra­vailleurs agri­coles par­tagent un déjeu­ner com­po­sé des fruits et des légumes bios d’un ven­deur du cru. Pere est aux four­neaux et rem­plit autant les assiettes que les oreilles de blagues sèches qui, à coup sûr, font pouf­fer Vini, un jeune Indien adop­té à 5 ans, pris de crises d’épilepsie d’une ori­gine incon­nue. Pour Vini et les autres tra­vailleurs han­di­ca­pés, la jour­née est char­gée, car le vin n’attend pas : départ à 8 h 30, qui pour éla­guer les vignes, qui pour éti­que­ter les bou­teilles ou éla­bo­rer le nou­vel assem­blage de vin rouge ; déjeu­ner à 14 h, puis rebe­lote de 15 h 30 à 18 h 30. À l’heure du dîner, les tra­vailleurs qui vivent alen­tour rentrent chez eux, seuls les « chi­cos » dînent ensemble. Et pro­fitent des blagues de Pere.

Si le tra­vail se réa­lise tou­jours en équipe, l’heure n’est plus à la vie en com­mu­nau­té. La pro­fes­sion­na­li­sa­tion a‑t-elle tué l’utopie com­mu­nau­taire ? « Après la mort du prêtre Segu­ra, des débats s’ouvrent sur l’essence de la com­mu­nau­té, reli­gieuse ou pas, mais sur­tout sur les moyens de sub­ve­nir à nos besoins. L’instabilité du groupe empê­chait de se lan­cer dans une culture qui met trois années à don­ner des fruits. Mais dans un milieu rural, notre seule res­source était la terre, explique Carles, qui tra­vaillait à l’époque avec un pay­san du coin. En 1982, le conflit débouche sur le départ de tous ceux qui vivaient en com­mu­nau­té. Carme, son mari et moi, qui vivions dans le vil­lage, fai­sons face à un dilemme : faut-il fer­mer la mai­son ou pour­suivre l’aventure, mais d’une autre manière ? On se dit que Joan, Jor­di et les autres n’ont pas à payer nos désac­cords, et on décide de res­ter. La via­bi­li­té de la coopé­ra­tive a eu rai­son de la com­mu­nau­té. »

Le tra­vail manuel comme thé­ra­pie

Ser­gi ne se ver­rait pas dans un bureau. Tan­dis qu’Alfons applique le fon­gi­cide, c’est lui qui s’occupe de l’élagage à l’aide d’un séca­teur pneu­ma­tique qu’il a appris à manier aux côtés de Josep Maria. Ce der­nier n’en revient tou­jours pas du plai­sir qu’il prend de par­ta­ger son tra­vail avec Ser­gi et Alfons : « Cela fait un bien fou ! Ils ont cette manière de dire les choses avec sin­cé­ri­té quand je serais ten­té de dégui­ser. L’ambiance s’en res­sent : elle est par­fois plus sèche, mais tou­jours franche. »

Ser­gi serait sûre­ment d’accord avec Pau Mora­gas quand il évoque les ver­tus thé­ra­peu­tiques du tra­vail en plein air, mais pour ce jeune homme de 20 ans, pla­cé à la coopé­ra­tive parce que « ses parents ne lui ont jamais appris ce qu’étaient des normes », explique Carme, la coopé­ra­tive véhi­cule bien plus qu’un bien-être buco­lique : « Ce n’est pas pour rien que les gens s’intéressent à L’Olivera. Il y a quelque chose de vrai, d’authentique dans notre manière de tra­vailler », sou­rit-il. Autour de lui, tout le monde tra­vaille à la main. Les branches qui gisent sur la terre cal­caire seront bien­tôt écra­sées par un trac­teur pour rede­ve­nir pous­sière.

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Han­di­ca­pés ou non, tous sur le même pied d’égalité

Un long che­mi­ne­ment a été néces­saire pour que la coopé­ra­tive se décide à pro­duire du vin. Le départ à la retraite de l’agriculteur voi­sin per­met à la coopé­ra­tive d’agrandir son ter­ri­toire de 8 à 20 hec­tares. L’expertise d’un pro­fes­sion­nel du cru, des aides de l’État et des fonds euro­péens aident le pro­jet social à éclore. « En 1989, on embou­teille le pre­mier vin de Vall­bo­na-de-Les-Monges : un blanc sec. Le vin a beau­coup appor­té à la coopé­ra­tive, recon­naît Carles. C’est un pro­duit de pres­tige, il a une valeur ajou­tée, et cela donne du sens et de la recon­nais­sance au groupe. Peu à peu, cela nous per­met de deve­nir auto­nomes vis-à-vis de l’administration, et d’attirer les dons de fon­da­tions, ce qui per­met d’employer aujourd’hui 40 per­sonnes. »

La viti­cul­ture devient le pilier du groupe. L’activité se pro­fes­sion­na­lise, mais tou­jours « avec la volon­té de gar­der l’esprit de base intact », pré­cise Carles. La forme coopé­ra­tive faci­lite cette conti­nui­té : « Tout est déci­dé en com­mun lors des réunions men­suelles. Même nos salaires ont été approu­vés en assem­blée. Au-delà de la por­tée phi­lo­so­phique, le fait que chaque membre détienne une part de l’activité est lourd de sens », affirme Pau. « Ce que la coopé­ra­tive a per­mis dès le début, c’est de mettre les tra­vailleurs han­di­ca­pés et les autres sur un pied d’égalité. En tant que membres, ils ont les mêmes droits et le même pou­voir de déci­sion », ne manque pas d’ajouter Carme.

Des archéo­logues en quête de cépages dis­pa­rus

Du vin, oui, mais à deux condi­tions : que le mode de pro­duc­tion soit propre et que les cépages soient locaux. « Nous allons rece­voir les éti­quettes du label bio dans les jours à venir pour notre cos­ters del Segre, dit Cla­ra, la jeune res­pon­sable de la cave. Le label ne change presque rien, ni pour le tra­vail dans les vignes ni dans la cave, car nous avions déjà une ges­tion très res­pon­sable. Nous ajou­tions très peu d’additifs et tous étaient d’origine végé­tale », pré­cise-t-elle dans le labo­ra­toire de la cave, où l’on teste les dif­fé­rents assem­blages. Si toutes les bou­teilles qui sortent des fûts ne sont pas éti­que­tées bio, c’est que cer­taines requièrent l’utilisation d’un cépage ache­té à un autre pro­duc­teur, qui lui est encore « conven­tion­nel ». Dans la ferme recy­clée en cave à vin et chauf­fée à la bio­masse, on découvre une bou­teille à l’étiquette sin­gu­lière : « vinyes tro­bades » (« vignes retrou­vées »), un vin com­po­sé de cépages locaux aux doux noms de gar­natxa negra, monas­trell, pica­poll negre, mont­ve­dro, garró i tro­bat, récu­pé­rés avec la col­la­bo­ra­tion de Slow Food pour faire revivre la culture viti­cole de cette région de la Nogue­ra.

« En Espagne, les petits pro­duc­teurs locaux ont long­temps été dépen­dants de quelques grandes caves qui ache­taient leurs rai­sins pour conce­voir leur vin. Puis, un jour, ces der­niers se sont mis à plan­ter leurs vignes, et les petits agri­cul­teurs se sont retrou­vés obli­gés de vendre à prix bra­dé, voire d’abandonner la pro­duc­tion », explique Josep-Maria, séca­teur en main pour éla­guer les plantes avant l’arrivée des pre­miers bour­geons. « La phi­lo­so­phie de notre tra­vail, c’est de redon­ner vie au local. On ne fait pas le même vin en met­tant en bou­teille ces grappes dans une cave située à 100 km qu’en réa­li­sant toutes les étapes du pro­ces­sus ici », assure l’ouvrier agri­cole.

La rigueur de la vie en plein air

Faire per­du­rer la coopé­ra­tive, tant sa via­bi­li­té éco­no­mique que ses valeurs huma­nistes, ne va pas sans dom­mages col­la­té­raux. Le plus impor­tant est peut-être la vie pri­vée, mise à mal, selon Cla­ra : « Mes pre­mières années ont été dures, avec des jour­nées qui finissent au mieux à 20 h et peu d’espace pour l’intimité », recon­naît-elle. Pas de tabou sur le sujet du côté de Carles : « Les ver­tus thé­ra­peu­tiques du monde rural sont rela­tives à cha­cun, que l’on souffre d’un han­di­cap ou pas. La dif­fé­rence, c’est qu’une per­sonne auto­nome peut par­tir si elle s’ennuie. Les per­sonnes han­di­ca­pées, elles, n’ont sou­vent pas d’alternative. Mais mal­gré une quin­zaine de départs volon­taires de tra­vailleurs han­di­ca­pés, en plus de trente ans, la plu­part d’entre eux se sont faits à la rigueur de la vie en plein air. »

À l’heure du dîner, de nou­veaux visages appa­raissent aux côtés des tra­vailleurs. Ce sont les loca­taires qui ne peuvent plus tra­vailler en rai­son de leur âge ou de leur han­di­cap, pris en charge par Núria et Oscar, les édu­ca­teurs spé­cia­li­sés de la rési­dence. On retrouve Jor­di et Joan, mais aus­si Tere, éma­ciée, dont l’aggravation de la mala­die d’Alzheimer rend tout effort presque insur­mon­table. Pour Carme, pas ques­tion de les aban­don­ner. « Cer­tains sont arri­vés dès 1976. L’administration estime qu’ils devraient être pla­cés dans des centres géria­triques, et ça nous hor­ri­fie, car leur mai­son est ici ! »

La « ten­sion néces­saire » retombe avec la nuit. Ce week-end, pour le car­na­val, Vini et Alfons espèrent bien goû­ter un peu du cava, un (« vin pétillant ») mai­son pour se détendre un peu. Lun­di matin, il fau­dra retour­ner au bou­lot.

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Texte et pho­tos : Emma­nuel Had­dad

Le site de la coopé­ra­tive L’Olivera

Source de l’ar­ticle : Bas­ta !