Délit d’hospitalité

Discours de Jacques Derrida lors d'une soirée de solidarité avec les sans-papiers

Le 21 décembre 1996, le théâtre des Aman­diers de Nan­terre en France accueillait une soi­rée de soli­da­ri­té avec les sans-papiers orga­ni­sée par le col­lec­tif des Hauts-de-Seine et la coor­di­na­tion natio­nale des sans-papiers. Au cours de cette soi­rée, Jacques Der­ri­da impro­vi­sait l’intervention ci-des­sous qu’il a accep­té de trans­crire pour Plein Droit.

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L’an der­nier, je me rap­pelle un mau­vais jour : j’avais eu comme le souffle cou­pé, un haut le cœur en véri­té, quand j’ai enten­du pour la pre­mière fois, la com­pre­nant à peine, l’expression « délit d’hospitalité ». En fait, je ne suis pas sûr de l’avoir enten­due, car je me demande si quelqu’un a jamais pu la pro­non­cer et la prendre dans sa bouche, cette expres­sion veni­meuse, non, je ne l’ai pas enten­due, et je peux à peine la répé­ter, je l’ai lue sans voix, dans un texte offi­ciel.

Il s’agissait d’une loi per­met­tant de pour­suivre, voire d’emprisonner, ceux qui hébergent et aident des étran­gers en situa­tion jugée illé­gale. Ce « délit d’hospitalité » (je me demande encore qui a pu oser asso­cier ces mots) est pas­sible d’emprisonnement. Que devient un pays, on se le demande, que devient une culture, que devient une langue quand on peut y par­ler de « délit d’hospitalité », quand l’hospitalité peut deve­nir, aux yeux de la loi et de ses repré­sen­tants, un crime ?

Nous sommes ici, ce soir, dans un théâtre : pour mani­fes­ter et pour agir en par­lant – comme on fait au théâtre, direz-vous. Mais les théâtres, aujourd’hui, cer­tains théâtres du moins, sont de plus en plus, heu­reu­se­ment, eux-mêmes, c’est-à-dire plus que des théâtres (phé­no­mène qu’il faut saluer, comme on doit saluer le cou­rage et la luci­di­té des direc­teurs de théâtre et des artistes qui prennent ain­si leurs res­pon­sa­bi­li­tés). Cer­tains théâtres (les Aman­diers, la Car­tou­che­rie) sont aujourd’hui des lieux où, mieux qu’ailleurs, exem­plai­re­ment, on témoigne en agis­sant. On ouvre ain­si à la parole juste et à l’urgence de la soli­da­ri­té un espace public, mais aus­si un asile, au moment où tout se ferme ailleurs, où chaque porte se ver­rouille, où chaque port, chaque aéro­port res­serre les mailles de ses filets, où les Etats-nations d’Europe, à com­men­cer par la France, trans­forment leurs fron­tières en nou­veaux rideaux de fer.

Les fron­tières ne sont plus des lieux de pas­sage, ce sont des lieux d’interdiction, des seuils qu’on regrette d’avoir ouverts, des limites vers les­quelles on se presse de recon­duire, des figures mena­çantes de l’ostracisme, de l’expulsion, du ban­nis­se­ment, de la per­sé­cu­tion. Nous habi­tons désor­mais des abris sous haute sur­veillance, des quar­tiers de haute sécu­ri­té – et, sans oublier la légi­ti­mi­té de tel ou tel ins­tinct de pro­tec­tion ou besoin de sécu­ri­té (énorme pro­blème que nous ne devons pas prendre à la légère, bien sûr), nous sommes de plus en plus nom­breux à étouf­fer et à avoir honte d’habiter ain­si, de deve­nir les otages des pho­biques qui mélangent tout, exploitent cyni­que­ment la confu­sion à des fins poli­tiques, ne savent plus ou ne veulent plus dis­tin­guer entre la déli­mi­ta­tion d’un chez-soi et la haine ou la peur de l’étranger – et ne savent plus que le chez-soi d’une mai­son, d’une culture, d’une socié­té sup­pose aus­si l’ouverture hos­pi­ta­lière.

Je pen­sais, en arri­vant, à ce mot sin­gu­lier de repré­sen­ta­tion. Et aux lieux de la repré­sen­ta­tion dans un pays comme celui-ci. Au moment où, en ce monu­ment sacré de la repré­sen­ta­tion natio­nale que devrait être un Par­le­ment, une majo­ri­té de repré­sen­tants, des dépu­tés en l’occurrence, viennent de don­ner (hier, avant-hier) le spec­tacle à la fois conster­nant et inquié­tant d’une déma­go­gie xéno­phobe, répres­sive, élec­to­ra­liste, s’inventant des boucs émis­saires pour s’exonérer d’une poli­tique catas­tro­phique et d’une impuis­sance fla­grante, pres­sée de voler des voix ima­gi­naires à Le Pen. Au moment où cette « repré­sen­ta­tion » natio­nale, donc, donne un spec­tacle aus­si attris­tant, c’est dans cer­tains théâtres, heu­reu­se­ment, dans ces lieux dits de repré­sen­ta­tion que, sans repré­sen­ta­tion et sans déma­go­gie, des hommes et des femmes peuvent se ras­sem­bler, citoyens ou non, Fran­çais et étran­gers, pour poser les pro­blèmes dans leur lumière la plus crue, et répondre aux vraies exi­gences de la jus­tice.

Nous sommes ici pour cela, pour mani­fes­ter et agir d’abord en par­lant – et en chan­tant (tout à l’heure, nous écou­te­rons Sapho). Mais qu’est-ce que ça veut dire, ici, par­ler, chan­ter ? Cela veut dire éle­ver la voix pour les sans-papiers, bien sûr, en faveur des sans-papiers, en signe de soli­da­ri­té avec eux : pour eux, en ce sens, mais non pas pour eux au sens de à leur place. Ils ont par­lé et ils parlent pour eux-mêmes, nous les enten­dons, eux, eux-mêmes et leurs repré­sen­tants ou avo­cats, leurs poètes et leurs chan­teurs. Par­ler ici, cela veut dire que les sans-papiers ont droit à la parole : nous sommes là pour les entendre et les écou­ter nous dire ce qu’ils ont à nous dire, pour par­ler avec eux et non seule­ment, donc, pour par­ler d’eux ou à leur place.

Mais comme on parle d’eux, depuis quelques mois, et sous ce nom étrange, sans-papiers, comme on en parle, d’eux, à la fois mal, insuf­fi­sam­ment et trop pour ce qu’on en dit, la ques­tion se pose. Que dit-on et que veut-on dire quand on dit sans-papiers ? Ils sont « sans… », dit-on. Que leur manque-t-il donc, à ces sans-papiers ? Que leur manque-t-il selon le pou­voir d’État fran­çais et selon toutes les forces qu’il repré­sente aujourd’hui ? Mais, et c’est tout autre chose, que leur manque-t-il aujourd’hui à nos yeux à nous, à nous qui tenons à mar­quer notre soli­da­ri­té et notre sou­tien à tous les sans-papiers vic­times des légis­la­tions en vigueur, des polices d’hier et de demain ?

Je ne sais pas qui a inven­té cette locu­tion sans-papiers et com­ment s’est peu à peu ins­tal­lée, pour se légi­ti­mer ces der­niers temps, la ter­ri­fiante expres­sion de sans-papiers. Il y a eu là tout un pro­ces­sus, tan­tôt lent et insi­dieux, tan­tôt explo­sif, bru­tal, accé­lé­ré comme une charge de police dans une église. Cette ter­ri­fiante habi­tude qui a accli­ma­té ce mot dans notre lexique méri­te­rait de longues ana­lyses.

Ce qu’on appelle, en un mot, un sans-papiers, on sup­pose qu’il manque de quelque chose. Il est « sans ». Elle est « sans ». Il lui manque quoi, au juste ? Lui ferait défaut ce que ledit papier repré­sente. Le droit, le droit au droit. On sup­pose que le sans-papiers est fina­le­ment « sans droit » et vir­tuel­le­ment hors-la-loi. En lui contes­tant la nor­ma­li­té et l’identité civique, on n’est pas loin de lui contes­ter l’identité tout court. On dirait qu’il lui manque plus que quelque chose de déter­mi­né, une chose entre autres : il est nu et expo­sé, sans droit, sans recours, en défaut de l’essentiel. Sans rien.

Ce qui lui manque, en véri­té, ce manque qu’on lui impute et qu’on veut sanc­tion­ner, qu’on veut punir, ne nous le cachons pas – et je vou­drais le mon­trer en me ser­vant à des­sein de ce mot très pré­cis – c’est une digni­té. Le « sans-papiers » man­que­rait de digni­té. Quelle digni­té ? De quoi un sans-papiers est-il indigne ? Et pour­quoi un sans-papiers est-il sup­po­sé indigne ? Pour­quoi, au nom de quoi lui refuse-t-on la digni­té ?

Car la loi et la police fran­çaises ne se contentent pas de mal­trai­ter les sans-papiers, de les contraindre à s’entasser dans des lieux à peine habi­tables, avant de les concen­trer dans des sortes de camps de triage, des camps de « tran­si­tion », de les pour­chas­ser, de les expul­ser des églises et du ter­ri­toire, de les trai­ter sou­vent au mépris des droits de l’homme, je veux dire pré­ci­sé­ment des droits garan­tis par la Conven­tion de Genève et par la Conven­tion euro­péenne des droits de l’homme (art. 3), au mépris des­dits droits de l’homme et au mépris de la digni­té humaine – qui leur est, je le dis en pesant ces mots, lit­té­ra­le­ment déniée, expli­ci­te­ment refu­sée. On refuse cette digni­té à ceux qu’on accuse (je cite ici un texte ancien mais actuel et sur lequel je vais m’arrêter un ins­tant) de se mon­trer « indigne(s) de vivre sur notre sol ».

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Avant de par­ler de ce manque sup­po­sé, de ce défaut qu’on vou­drait punir comme une faute, il fau­drait par­ler des man­que­ments à la jus­tice dont ce pays est en train de se rendre gra­ve­ment cou­pable. De plus en plus gra­ve­ment aujourd’hui, depuis qu’une légis­la­tion plus répres­sive que jamais est en cours d’adoption au Par­le­ment.

Il fau­drait par­ler des man­que­ments à la jus­tice à l’endroit des étran­gers, plus pré­ci­sé­ment à l’endroit de ceux qu’on appelle donc étran­ge­ment les sans-papiers, qu’on désigne et tente de cir­cons­crire ain­si pour les réduire par l’expulsion accé­lé­rée. N’oublions pas qu’au moment même où, lors d’un débat autour de ces ter­ribles pro­jets de loi, la gauche par­le­men­taire était ou bien absente des bancs de l’Assemblée natio­nale ou bien dis­crète et en retrait dans son oppo­si­tion, sans véri­table pro­po­si­tion d’alternative cohé­rente sur ce sujet, eh bien, un char­ter de plus s’envolait de Rois­sy ; c’était le trente troi­sième depuis l’accession ou le retour au pou­voir de Chi­rac, Jup­pé, Debré (je pré­fère citer ces trois noms : en concen­trant les accu­sa­tions contre Pas­qua ou Debré, qui les méritent bien, certes, on ris­que­rait en effet d’exonérer toute la majo­ri­té, voire une grande par­tie de l’opposition – qui se paie quel­que­fois de mots plus géné­reux mais reste en fait, oui, en fait, soli­daire de la poli­tique répres­sive en cours).

Avec la vio­lence qui accom­pagne cette poli­tique répres­sive, ces man­que­ments à la jus­tice ne datent pas d’aujourd’hui, même si nous sommes à un tour­nant ori­gi­nal et par­ti­cu­liè­re­ment cri­tique de cette his­toire. Ils datent d’au moins un demi-siècle, depuis la veille de la guerre, bien avant la fameuse ordon­nance de 1945, quand les motifs d’un décret-loi de mai 1938, dans un lan­gage qu’on retrouve aujourd’hui dans toutes les rhé­to­riques poli­ti­ciennes, pré­ten­dait, je cite, « ne pas por­ter atteinte aux règles tra­di­tion­nelles de l’hospitalité fran­çaise ».

Le même texte, simul­ta­né­ment, argu­men­tait comme aujourd’hui, et de façon – j’y vien­drai – aus­si peu convain­cante, pour ras­su­rer ou flat­ter les fan­tasmes d’un élec­to­rat et décla­rait, je cite (c’est en 1938, au moment de l’arrivée encom­brante de cer­tains réfu­giés au faciès ou à l’accent jugés par­fois carac­té­ris­tiques, et que Vichy ne va pas tar­der à ren­voyer dans les camps et à la mort que vous savez ; comme tous ceux qui leur res­semblent, ces dis­cours nous rap­pellent aujourd’hui, dans leur ana­chro­nie même, à une sorte de veillée pré-“vichyste” ») :

« Le nombre sans cesse crois­sant d’étrangers rési­dant en France [c’était déjà un men­songe, et plus encore aujourd’hui que jamais : l’immigration n’a pas aug­men­té depuis vingt ans, et toutes les études sérieuses montrent que, même du point de vue stric­te­ment éco­no­mique, même si on vou­lait se confi­ner dans le cal­cul de l’intérêt éco­no­mique en par­ti­cu­lier, la pro­por­tion d’étrangers en France ne consti­tue en rien une menace ou un désa­van­tage, au contraire] impose au gou­ver­ne­ment […] d’édicter cer­taines mesures que com­mande impé­rieu­se­ment le sou­ci de la sécu­ri­té natio­nale, de l’économie géné­rale du pays et de la pro­tec­tion de l’ordre public ».

Et dans le même texte où, encore une fois, l’on ras­semble et four­bit toutes les armes aux­quelles ont eu recours, dans leur guerre contre les immi­grés, toutes les légis­la­tions fran­çaises, la même rhé­to­rique tente de faire croire que ne sont frap­pés d’une répres­sion légi­time que ceux qui n’ont pas droit à la recon­nais­sance de leur digni­té tout sim­ple­ment parce qu’ils se seraient mon­trés indignes de notre hos­pi­ta­li­té.

Je cite encore un texte qui pré­pa­rait, en 1938 comme aujourd’hui, une aggra­va­tion du dis­po­si­tif légis­la­tif dans une atmo­sphère de veille de guerre. Voi­ci ce qu’il disait sous une forme de déné­ga­tion évi­dente, dans l’insolente for­fan­te­rie nar­cis­sique et patrio­tarde que nous recon­nais­sons bien :

« Il convient d’indiquer dès l’abord […] que le pré­sent pro­jet de décret-loi ne modi­fie en rien les condi­tions régu­lières d’accès sur notre sol ; […] il ne porte aucune atteinte aux règles tra­di­tion­nelles de l’hospitalité fran­çaise, à l’esprit de libé­ra­lisme et d’humanité qui est l’un des plus nobles aspects de notre génie natio­nal ».

Ces déné­ga­tions sou­lignent bien que tout cela ne va pas de soi et font bien pen­ser, en effet, à un réel man­que­ment à l’hospitalité. Or, voi­ci que le même texte, dont la réso­nance est d’une étrange actua­li­té, accuse tous ceux qu’on s’apprête à frap­per de s’être mon­trés « indignes » – c’est le mot : « indignes » – de notre génie de l’hospitalité, « indignes et de mau­vaise foi ». On dirait aujourd’hui qu’au regard de la loi en passe d’être aggra­vée, les sans-papiers sont sans digni­té parce qu’ils sont indignes de notre hos­pi­ta­li­té et de mau­vaise foi. Ils mentent et ils usurpent et ils abusent. Ils sont cou­pables. Je lis ce texte de 1938 où l’on recon­naît déjà toute la logique et la rhé­to­rique du pou­voir d’aujourd’hui :

« Cet esprit de géné­ro­si­té [le nôtre, bien sûr] envers celui que nous nom­me­rons l’étranger de bonne foi trouve sa contre­par­tie légi­time dans une volon­té for­melle de frap­per désor­mais de peines sévères tout étran­ger qui se serait mon­tré indigne de notre hos­pi­ta­li­té […]. S’il fal­lait résu­mer, dans une for­mule brève, les carac­té­ris­tiques du pré­sent pro­jet, nous sou­li­gne­rions qu’il crée une atmo­sphère épu­rée autour de l’étranger de bonne foi, qu’il main­tient plei­ne­ment notre bien­veillance tra­di­tion­nelle pour qui res­pecte les lois et l’hospitalité de la Répu­blique, mais qu’il marque enfin, pour qui se montre indigne de vivre sur notre sol, une juste et néces­saire rigueur ».

Depuis l’époque où furent tenus ces pro­pos d’une hypo­cri­sie (d’une mau­vaise foi, jus­te­ment) qui serait comique si elle n’était ter­ri­fiante, juste avant la guerre, il y eut l’ordonnance de 1945 qui pré­voyait déjà, au cha­pitre III des Péna­li­tés de lourdes peines pour les étran­gers en situa­tion irré­gu­lière (on ne disait pas encore sans-papiers à l’époque) ou pour qui­conque aidait ces étran­gers indé­si­rables : au cha­pitre dit De l’expulsion, toute une série de mesures pré­pa­raient celles qu’on est en train de ren­for­cer ou de réac­ti­ver ; depuis cette époque, les condi­tions de l’hospitalité en France (immi­gra­tion, asile, accueil des étran­gers en géné­ral) n’ont ces­sé d’empirer et de ter­nir, jusqu’à nous faire honte, l’image dont feint de se récla­mer le dis­cours patrio­tique de la France des droits de l’homme et du droit d’asile. L’année der­nière, des obser­va­teurs neutres ont même pu par­ler d’une « année noire » du droit d’asile en France.

Quand on entend par­ler de ce qui manque aux sans-papiers, il fau­drait donc d’abord par­ler de man­que­ments de l’État fran­çais, de la France et de sa repré­sen­ta­tion Etat-natio­nale, de ses man­que­ments à la jus­tice au nom d’un droit qui, sous le nom de la loi Pas­qua amé­lio­rée, aigui­sée, plus offen­sive encore, est en train d’empirer et de muter en loi Debré : man­que­ments à la jus­tice au nom d’un droit ou d’un appa­reil légis­la­tif qui est en train de se doter d’une machine Pas­qua avec embrayage auto­ma­tique et Debré de plus, d’un dis­po­si­tif des­ti­né à dis­cri­mi­ner, fil­trer, pour­suivre, expul­ser plus effi­ca­ce­ment que jamais. Et ce man­que­ment à la jus­tice s’accompagne géné­ra­le­ment d’une bonne conscience arro­gante, sous pré­texte que quelque chose manque aux sans-papiers qui les pri­ve­rait du droit de demeu­rer dans ce pays où, pour­tant, la plu­part d’entre eux vivent pai­si­ble­ment et tra­vaillent dure­ment depuis long­temps.

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Com­men­ce­rions-nous donc à nous habi­tuer à cette expres­sion, le sans-papiers ? Non pas à ce que quelqu’un soit sans-papiers, ce qui peut arri­ver à tout le monde, mais que quelqu’un devienne et soit tenu pour un sans-papiers, un être sans-papiers, un sujet sans-papiers, comme si l’être sans-papiers défi­nis­sait et épui­sait la défi­ni­tion de son être dans la socié­té, dans une socié­té qui se sent auto­ri­sée à le pour­chas­ser impu­né­ment dès lors que son être est un être sans-papiers, dans une socié­té xéno­phobe qui se sent auto­ri­sée à l’exclure, à l’expulser, à le pri­ver à son tour des droits élé­men­taires ?

De quels papiers s’agit-il ? L’expression est étrange, à la fois inquié­tante et de plus en plus fami­lière. On ne sait pas si c’est un adjec­tif, un attri­but ou un nom, qu’on le pro­nonce au sin­gu­lier ou au plu­riel. On peut être un sans-papiers, une sans-papiers, des sans-papiers, une mul­ti­tude indis­tincte, voire une com­mu­nau­té inter­na­tio­nale de sans-papiers (car vous savez qu’en France les sans-papiers sont de toutes les natio­na­li­tés, citoyens ou non de tous les pays).

Et en disant cela, les sans-papiers, on pour­rait entendre déjà se lever l’appel, celui auquel nous répon­dons peut-être ce soir : « sans-papiers de tous les pays, unis­sez-vous », ou mieux : « aux sans-papiers de tous les pays, unis­sons-nous ». Ou encore « nous sommes tous des sans-papiers », ou bien, « nous sommes tous des sans-papiers fran­çais ». Non, hélas, nous ne sommes pas tous des sans-papiers fran­çais en France.

Les sans-papiers en France forment une caté­go­rie bien déter­mi­née de per­sonnes sou­mises à une dis­cri­mi­na­tion inad­mis­sible, à une injus­tice criante, à une répres­sion et à une vio­lence aux­quelles nous savons, nous qui sommes ici, qu’il faut répli­quer, à la fois par l’analyse, par la pro­tes­ta­tion et par la lutte.

Je répète donc ma ques­tion : com­men­ce­rions-nous à nous habi­tuer à cette expres­sion « l’être sans-papiers » ? à la situa­tion, au sta­tut sans sta­tut du sans-papiers ?

L’expression est fran­çaise, pure­ment fran­çaise, c’est un idiome. Quelqu’un, dans un jour­nal, avant-hier, notait à juste titre que nous appar­te­nons désor­mais à une socié­té du « sans », des « sans abri », des « sans emploi », des « sans logis », des « sans diplôme », des SDF « sans domi­cile fixe », qu’on abrège plus volon­tiers aujourd’hui en S. Le « sans-papiers », ce n’est pas « l’homme sans qua­li­tés », au sens de Musil, mais il faut se deman­der ce qui arrive à une socié­té quand elle défi­nit l’origine de tous ses maux (car c’est un peu ce qu’on vou­drait nous faire croire aujourd’hui) par le « sans » des autres, de ceux qui sont pri­vés de ce dont elle pense qu’on doit être pour­vu.

Si l’expression sans-papiers est sans doute un idiome fran­çais, il nous faut néan­moins pré­ci­ser deux choses à son sujet : d’une part, le symp­tôme est uni­ver­sel et d’abord euro­péen, c’est le mal de tous les pays « riches » et « néo-libé­raux » qui, au gré des besoins de leur éco­no­mie, accueillent ou laissent venir depuis des pays éco­no­mi­que­ment moins favo­ri­sés, le plus sou­vent des ex-colo­nies, une main d’œuvre qu’ils exploitent jusqu’au jour où une autre conjonc­ture, à la fois éco­no­mique, poli­tique, idéo­lo­gique, élec­to­rale, com­mande un autre cal­cul et orga­nise une poli­tique d’allergie raciste, de xéno­pho­bie pro­tec­tion­niste, de traque et d’expulsion, au mépris de tous les prin­cipes pro­cla­més haut et fort par les poli­ti­ciens et les rhé­teurs de la démo­cra­tie et des droits de l’homme – à gauche et à droite.

Il n’est pas de pays ou d’État-nation au monde aujourd’hui, et sur­tout dans les pays capi­ta­listes riches, où ne se déve­loppe cette poli­tique de fer­me­ture des fron­tières, cette mise en hiber­na­tion des prin­cipes de l’asile, de l’hospitalité à l’étranger – bonne juste pour le moment où « ça va bien » et où « ça sert », c’est « bien utile » (entre l’efficacité, le ser­vice et le ser­vage).

Au moment où, depuis quelques décen­nies, une crise sans pré­cé­dent de l’Etat-nation jette sur les routes des mil­lions de per­sonnes en véri­té dépla­cées, ce qui reste d’Etat-nation se crispe sou­vent dans une convul­sion natio­nal-pro­tec­tion­niste, iden­ti­taire et xéno­phobe, une figure à la fois ancienne et renou­ve­lée du racisme. Il y a un mot pour « sans-papiers » dans chaque culture Etat-natio­nale. Aux États-Unis, par exemple, on dit « undo­cu­men­ted », et on orga­nise des chasses aux « ille­gal immi­grants ».

Pour par­ler sérieu­se­ment du pro­blème des sans-papiers fran­çais, pour lut­ter avec consé­quence contre ce qui est, ne l’oublions jamais, une tra­gé­die humaine sin­gu­lière, chaque fois sin­gu­lière, tou­chant des hommes, des femmes, des enfants en per­di­tion, et simul­ta­né­ment un phé­no­mène géné­ral, le symp­tôme exem­plaire de ce qui arrive au champ géo­po­li­tique de ce qu’on appelle la mon­dia­li­sa­tion du mar­ché sous hégé­mo­nie néo-libé­rale, il faut donc prendre en compte et les situa­tions sin­gu­lières et le cas par­ti­cu­lier de la France et encore le contexte poli­tique euro­péen (ce qu’on fait ou veut faire de l’Europe, des accords de Schen­gen, par exemple, encore inap­pli­qués en France d’ailleurs) et d’un monde en pré­ten­due « mon­dia­li­sa­tion ». Ce concept de mon­dia­li­sa­tion ou de « glo­ba­li-sation » devient aujourd’hui, du reste, le der­nier lieu com­mun des pires confu­sions, voire des mys­ti­fi­ca­tions cal­cu­lées.

Pour ce qui se passe ici main­te­nant, en France, aujourd’hui, je rap­pel­le­rai des choses bien connues, sans doute, mais qu’il convient d’avoir tou­jours pré­sentes à l’esprit.

Il faut dénon­cer d’abord un pro­jet de loi qui, sous pré­texte de pro­po­ser un ensemble légis­la­tif plus équi­li­bré et pré­ten­du­ment plus humain, sous pré­texte de résis­ter à l’extrémisme d’une extrême droite qu’on essaie de séduire et de concur­ren­cer en même temps, sous pré­texte de ne plus prô­ner l’immigration-zéro pour s’en prendre seule­ment à l’immigration clan­des­tine, sous pré­texte d’accorder des cartes de séjour renou­ve­lables d’un an à cer­taines caté­go­ries d’étrangers (parents d’un enfant fran­çais, conjoints de Fran­çais), sous ces pré­textes de pure façade, la nou­velle légis­la­tion intro­dui­ra, quand la loi sera votée au retour du Sénat, un grand nombre de mesures d’une excep­tion­nelle rigueur et d’une vio­lence sans pré­cé­dent.

Elles concernent les étran­gers qui, même s’il résident en France depuis plus de quinze ans, y tra­vaillant, y vivant, etc., n’ont pas régu­la­ri­sé leur situa­tion ; ceux-là pour­ront être expul­sés. Après quinze ans de séjour ! Et ceci à la faveur de la plus scan­da­leuse et sinistre des confu­sions entre­te­nues par un pou­voir triste, dépri­mé, dépri­mant, déses­pé­ré, déses­pé­rant. Ce pou­voir se cherche des ali­bis au moment où son impo­pu­la­ri­té atteint des seuils catas­tro­phiques, où l’échec de sa poli­tique, notam­ment en matière d’emploi, devient spec­ta­cu­laire et où il ne lui reste plus qu’à flat­ter le pire chez ses élec­teurs. Cette confu­sion est à la fois sinistre dans sa gros­siè­re­té et criante dans son hypo­cri­sie : c’est la confu­sion entre les sans-papiers et les clan­des­tins.

Est-il néces­saire de rap­pe­ler ici que les sans-papiers ne sont pas clan­des­tins ? Que la plu­part d’entre eux tra­vaillent et vivent, ont vécu et tra­vaillé au grand jour pen­dant des années ? Comme on l’a sou­vent fait remar­quer, c’est l’iniquité de la répres­sion gou­ver­ne­men­tale à l’égard des sans-papiers qui sou­vent crée de la clan­des­ti­ni­té là où il n’y en avait pas. Dans un débat à l’Assemblée, un dépu­té de la frac­tion la plus dure de la majo­ri­té a même obte­nu qu’on renonce à cette régu­la­ri­sa­tion au bout de quinze ans en abu­sant de cette confu­sion, et il a été sui­vi lorsqu’il a décla­ré : « En aucun cas la situa­tion d’un étran­ger clan­des­tin ne doit être régu­la­ri­sée ». En aucun cas ! ose-t-il dire.

Un pro­jet gou­ver­ne­men­tal déjà très cruel a donc été alour­di par de nom­breux amen­de­ments comme celui qui porte à deux ans la durée d’un mariage avec un Fran­çais ou une Fran­çaise pour la seule obten­tion d’une carte de séjour tem­po­raire. Vous savez aus­si que la cri­mi­na­li­sa­tion de ceux qui mani­festent de l’hospitalité envers les sans-papiers s’est éga­le­ment aggra­vée. On a osé par­ler offi­ciel­le­ment l’an der­nier, je le disais en com­men­çant, de « délit d’hospitalité », on a même empri­son­né pour cela. Eh bien, désor­mais les « héber-geants », comme on dit main­te­nant en les mon­trant du doigt comme des cri­mi­nels en puis­sance, les hôtes, ceux qui croient devoir offrir l’hospitalité, voi­là qu’ils seront non seule­ment « fichés » mais plus dure­ment pour­sui­vis que jamais. Toute per­sonne invi­tant un étran­ger chez elle devra signa­ler son départ dans les huit jours à la police.

Com­ment un citoyen de ce pays pour­rait-il ne pas avoir honte d’une telle légis­la­tion ? Honte de la majo­ri­té des repré­sen­tants qui la votent ? Et honte, sur­tout, d’une oppo­si­tion qui ne s’y oppose pas avec la vigueur requise, qui ne s’engage pas solen­nel­le­ment et clai­re­ment à remettre en ques­tion, de façon très pré­cise, le jour venu, une poli­tique aus­si sinistre ?

Témoi­gnages et ana­lyses, d’autres ont par­lé ou vous par­le­ront mieux que moi de cette tra­gé­die – mon­diale, euro­péenne ou fran­çaise. Je me conten­te­rai, pour conclure, de rap­pe­ler quelques évi­dences – quant à ce qui se passe et quant à ce qu’il fau­drait faire, me semble-t-il.

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Quant à ce qui se passe, bien enten­du, il faut, sans oublier la sin­gu­la­ri­té du mal, savoir que l’analyse et les luttes doivent être à la fois mon­diales, euro­péennes, natio­nales et locales. Des ana­lystes sérieux l’ont mon­tré, il est vain de croire qu’on va arrê­ter cer­tains flux migra­toires, mais il est aus­si vain de croire que ces flux ne peuvent dépas­ser cer­taines limites et sur­tout sont dan­ge­reux ; il est stu­pide et cho­quant d’ignorer, même du point de vue de l’intérêt natio­nal de la France et de la fran­co­pho­nie cultu­relle, que nous n’avons pas seule­ment des devoirs, des devoirs de recon­nais­sance à l’égard de ceux qui choi­sissent notre pays, notre culture et notre langue (sou­vent pour nous avoir déjà aidés alors qu’ils étaient dure­ment colo­ni­sés par la France, et par exemple pen­dant les deux guerres mon­diales), mais que leur choix est une chance pour nous.

Cer­tains de nos voi­sins ont eu l’intelligence de la com­prendre, cette chance, et de l’accepter : par exemple, tout près de nous en Europe, les Por­tu­gais, les Espa­gnols et les Ita­liens viennent d’opérer des régu­la­ri­sa­tions mas­sives. Sur le fond de ces ana­lyses et de ces luttes mon­diales, il ne faut jamais oublier que la poli­tique actuelle de répres­sion en France, ce n’est pas seule­ment un man­que­ment à une tra­di­tion d’honneur et à des droits, ce n’est pas seule­ment une igno­mi­nieuse tra­hi­son, c’est aus­si un men­songe et une gros­sière mys­ti­fi­ca­tion, la réponse à un dan­ger ima­gi­naire qui sert seule­ment d’alibi com­mode à un échec poli­tique de fond. Cet échec, il faut aus­si le dire, n’est pas seule­ment celui de l’actuelle majo­ri­té.

Qu’il s’agisse du chô­mage crois­sant, qu’il s’agisse d’une éco­no­mie de mar­ché ou d’une spé­cu­la­tion dont la déré­gu­la­tion est une machine à pro­duire de la misère, de la mar­gi­na­li­sa­tion, qu’il s’agisse d’un hori­zon euro­péen com­man­dé par des cal­culs sim­plistes, par une fausse science éco­no­mique et une folle rigi­di­té moné­ta­riste, etc., par un aban­don de pou­voir entre les mains des banques cen­trales, de tous ces points de vue, il faut savoir que la poli­tique à l’égard des sans-papiers et de l’immigration en géné­ral est une diver­sion élec­to­ra­liste, une opé­ra­tion « bouc-émis­saire », une misé­rable manœuvre pour grap­piller des voix, une petite et ignoble sur­en­chère pour battre le Front natio­nal sur son propre ter­rain.

Et n’oublions jamais que, si les pre­mières vic­times de cette stra­té­gie de faillite sont nos amis, nos hôtes, les émi­grés et les sans-papiers, ce qui est mis en place par le gou­ver­ne­ment est un sys­tème poli­cier d’inquisition, de fichage, de qua­drillage (sur les ter­ri­toires fran­çais et euro­péen). Cette machine menace toutes les liber­tés, les liber­tés de tous, celles des sans-papiers et celles des non sans-papiers.

Pour ripos­ter, je crois qu’il faut ana­ly­ser le pro­ces­sus et lut­ter sur plu­sieurs fronts, simul­ta­né­ment ou suc­ces­si­ve­ment. Ne pas oublier les enjeux mon­diaux et euro­péens, bien sûr, mais savoir que cette poli­tique contre les sans-papiers n’est qu’une pièce dans le dis­po­si­tif géné­ral d’une poli­tique qu’il faut donc com­battre en tant que telle.

Il faut sans doute aider nos amis sans-papiers de façon indi­vi­duelle, locale, jour après jour, avec tous les sou­tiens maté­riels ou sym­bo­liques, finan­ciers, juri­diques ou légaux dont ils ont besoin. Beau­coup le font, dans les théâtres, les églises, les com­mis­sa­riats et les tri­bu­naux ; il faut les remer­cier, mais ils ne sont pas assez nom­breux.

Il faut aus­si, comme cer­tains d’entre nous l’ont fait, défier le gou­ver­ne­ment en nous décla­rant prêts à juger nous-mêmes de l’hospitalité que nous vou­lons appor­ter aux sans-papiers, dans les cas que nous jugeons appro­priés, avec notre conscience de citoyens et, au-delà, notre atta­che­ment à ce qu’ils appellent sans y croire les « droits de l’homme ». C’est ce qu’on appelle aux États-Unis la « déso­béis­sance civile » par laquelle un citoyen déclare qu’au nom d’une loi plus éle­vée, il n’obéira pas à telle ou telle dis­po­si­tion légis­la­tive qu’il juge inique et cou­pable, pré­fé­rant ain­si la délin­quance à la honte, et le pré­ten­du délit à l’injustice.

Enfin, au cours de toutes sortes de mani­fes­ta­tions et de décla­ra­tions publiques, il me semble qu’il faut aus­si lut­ter pour chan­ger un jour la loi ; car c’est la seule pers­pec­tive qui per­mette d’espérer sérieu­se­ment un jour faire plus et mieux que résis­ter empi­ri­que­ment au coup par coup et inter­mi­na­ble­ment.

En vue de chan­ger un jour la loi, ins­cri­vons donc cette grande ques­tion, dans toute son enver­gure poli­tique, au centre des enjeux élec­to­raux des pro­chaines échéances. Exi­geons, en par­ti­cu­lier, des par­tis dits de gauche qu’ils soient consé­quents avec leurs prin­cipes et ceux dont ils se réclament dans leurs décla­ra­tions.

Exi­geons qu’ils fassent donc autre chose que modé­rer modé­ré­ment, avec un dis­cours fon­ciè­re­ment homo­gène à celui de la majo­ri­té, les outrances de l’actuelle majo­ri­té à laquelle ils pré­tendent s’opposer. Dans le temps qui nous sépare des pro­chaines élec­tions légis­la­tives, exer­çons des pres­sions, posons des ques­tions, exi­geons des réponses pré­cises et que des enga­ge­ments soient pris pour une autre poli­tique, une poli­tique véri­ta­ble­ment autre, à la fois intel­li­gente et géné­reuse, qui lève la honte et l’infamie des lois actuelles, une poli­tique de l’étranger, un droit des étran­gers qui ne soit pas un man­que­ment à la jus­tice.

Il faut faire que nous puis­sions enfin vivre, par­ler, res­pi­rer autre­ment. Il faut que nous puis­sions retrou­ver le goût d’habiter une culture, une langue et un pays où l’hospitalité enfin ne soit plus un crime, dont la repré­sen­ta­tion natio­nale ne pro­pose plus de punir l’accueil de l’étranger et où per­sonne n’ose par­ler encore de « délit d’hospitalité ».

Par Jacques Der­ri­da
Phi­lo­sophe fran­çais, pen­seur de la post-moder­ni­té et du post-struc­tu­ra­lisme, inven­teur du décons­truc­tion­nisme.

Mer­ci à Plein Droit n° 34, avril 1997
Source : gis­ti